Quand l’éducation suisse quitte sa neutralité en faveur du logiciel libre

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Fedewild - CC by-saTransition vers les standards ouverts et les logiciels libres, tel est le titre d’une récente directive du Département de l’instruction publique (DIP) du Canton de Genève[1], dans le cadre de son orientation stratégique en matière de logiciels informatiques (24 juin 2008).

Après un bref rappel de la définition d’un logiciel libre (selon la Free Software Foundation) et d’un standard ouvert (selon la Commission européenne), voici quelques extraits de ce que l’on peut y lire  :

« Les logiciels dits libres ont atteint aujourd’hui un niveau de maturité technique qui en fait une alternative fiable, stable, adaptable et pérenne aux logiciels dits propriétaires »

Il a donc été décidé d’opérer une large migration au motif que  :

« L’information gérée par l’État est une ressource stratégique dont l’accessibilité par l’administration et les citoyens, la pérennité et la sécurité ne peuvent être garanties que par l’utilisation de standards ouverts et de logiciels dont le code source est public.
Par ailleurs, même s’ils ne sont pas forcément gratuits, les logiciels libres permettent de réaliser des économies substantielles sur l’acquisition des licences. »

Par ailleurs  :

« L’utilisation d’outils et de standards libres permet de garantir la sauvegarde et le partage des documents produits par les enseignant-e-s. La possibilité de fournir aux élèves pour leur usage externe à l’école les logiciels utilisés pour l’apprentissage représente un atout pédagogique et social d’importance.
Une large communauté éducative mondiale s’est développée autour des licences libres, produisant des ressources librement partagées adaptées aux besoins spécifiques de l’enseignement.
L’apprentissage est favorisé par des outils dont on peut étudier le fonctionnement. »

Ce qui donne, entre autres, les modalités d’applications suivantes  :

« Lors des choix de solutions informatiques pédagogiques, les produits sous licence libre et les standards ouverts sont choisis par défaut.
Les migrations importantes qui sont prévues seront annoncées suffisamment à l’avance pour permettre l’accompagnement nécessaire au changement.
Tout choix de solutions propriétaires devra être dûment justifié par les demandeurs, en expliquant de façon détaillée les usages qui rendent indispensable l’acquisition d’un produit ou l’utilisation d’un standard non libre. »

Conclusions similaires à celles du fameux rapport Becta.

On notera également la présence d’une autre directive du DIP sur la Diffusion interne de documents dont voici quelques unes des préconisations  :

Tout document qui ne demande pas une modification par le destinataire doit être diffusé en format PDF (Portable Document Format).
Pour les documents qui doivent être modifiés par le(s) destinataire(s), le format ouvert OpenDocument doit être privilégié. Ce format constitue en effet la garantie que le document pourra être relu en tout temps indépendamment du logiciel utilisé.

Cet engagement vers le Libre du DIP est fort bien raconté par Marco Gregori dans un article de la gazette interne du mois dernier (Les Clefs de l’École) intitulé Logiciels libres et pédagogie sans frontières. Il a de plus l’excellente idée d’insister sur un argument de poids que de trop nombreux enseignants ne peuvent ou ne veulent encore entendre  : l’enjeu du logiciel libre à l’école est bien moins technique (ou financier) que pédagogique.

« Aux yeux du grand public, un logiciel libre se définit avant tout par sa gratuité. Pour le monde de la pédagogie, il est bien plus que ça : à la fois outil de transmission de la connaissance – notamment, il est vrai, par ses coûts réduits – et symbole même du savoir à partager sans barrières. »

Puis plus loin  :

« Il y a quelques mois, le Service Ecoles-Médias du DIP publiait un texte dans lequel il soulignait la grande convergence entre l’éthique sur laquelle se fonde le mouvement libre et le système éducatif public : Dans sa volonté de rendre accessibles à tous les outils et les contenus, le « libre » poursuit un objectif de démocratisation du savoir et des compétences, de partage des connaissances et de coopération dans leur mise en œuvre, d’autonomie et de responsabilité face aux technologies, du développement du sens critique et de l’indépendance envers les pouvoirs de l’information et de la communication.
Démocratisation du savoir, autonomie, sens critique, autant de principes qui figurent dans la loi genevoise… sur l’instruction publique. Exagérée, la comparaison  ? Pas vraiment si l’on considère les quatre critères majeurs d’un logiciel libre : il doit pouvoir être diffusé, utilisé, étudié et amélioré librement. »

Et l’article de s’achever sur un passage en revue des implications pédagogiques de ces quatre libertés que je vous invite vivement à lire et faire lire.

Bon, je ne voudrais pas donner l’impression de me répéter mais avec l’Angleterre ou encore l’Espagne, ça commence à faire pas mal de voisins qui, frappés du bon sens, s’interrogent et agissent officiellement en faveur du logiciel libre et des standards ouverts à l’école.

Anne, ma sœur Anne[2], vois-tu la même volonté venir du côté de la Rue du Genelle  ? Ce serait d’autant plus simple que… y’a qu’à copier nos amis suisses et britanniques 😉

Liens annexes et connexes

Notes

[1] Edit  : Le titre de mon billet est non seulement un peu facile mais surtout un peu maladroit puisqu’il laisse à penser qu’il s’agit de la Suisse dans sa globalité alors que seul le Canton de Genève est concerné ici (merci merinos d’avoir pointé cela et mea culpa).

[2] Crédit photo  : Fedewild (Creative Commons By-Sa)

15 Réponses

  1. Jim Batave

    Bravo et merci les genevois !

    Pas de quoi être fiers les français sur ce coup-là. Comment qu’on pourrait gentiment expliquer à Darcos qu’il est en train de prendre un retard historique dont il aura à répondre plus tard devant ses administrés, c’est-à-dire en premier lieu toute la nouvelle génération ?

  2. C’est simple, clair, net, précis et limpide la directive. Faut vraiment faire quelque chose pour que cela change en France.

    L’idéal serait de leur faire croire que la décision vient d’eux. Parce qu’un fonctionnaire haut placé n’aime rien moins qu’un ou plusieurs subordonnés viennent lui dire qu’il se trompe, surtout quand effectivement il se trompe !!!

    Ceci dit il faut être lucide. le fonctionnaire haut placé si il ne sent pas la pression des enseignants et des parents d’élèves (surtout les parents d’élèves) alors il ne bougera pas.

  3. Hé les mecs, ils ont retrouvé des gars intelligents, en suisse \o/

  4. merinos

    en tant que Vaudois, je suis toujours assez perplexe que nos amis français mélangent le canton de Genève avec le reste de la Suisse!

    l’instruction publique est du domaine des États (les cantons) formant la Confédération (la Suisse): http://fr.wikipedia.org/wiki/Canton

  5. Karl Meyer

    Le rapport Becta + cette directive = un excellent moyen de pression pour que l’EN se décide enfin à agir en faveur du logiciel libre.

    Est-on condamné à attendre que toute l’Europe éducative nous entoure de ses logiciels libres ???

  6. Suite au commentaire de merinos j’ai ajouté une petite note, histoire d’éviter la confusion.

  7. Un Jourdain Pirate

    En France on préfère amender le B2i pour y inclure les recommandations de la loi Hadopi !

    http://www.numerama.com/magazine/11

    On va finir par faire tous comme Johnny : s’exiler en Suisse 😛

  8. Jean-Claude V.

    Quand on voit tous les liens et donc tout ce qui a été fait, on se dit que c’est quand même bien organisé et pensé tout ça.

    Effectivement un modèle à suivre. A quand des observateurs de l’EducNat française à Genève ?

  9. J’aime bien le titre, dommage que ce ne soit pas exactement comme il laisse penser : toute la Suisse qui passe aux logiciels libres pour l’éducation, mais uniquement le canton de Genève. J’ose espérer que cette initiative sera suivie par d’autres cantons et pourquoi pas d’autres pays.

  10. Eh bien, nos amis du canton de Genève ont bien de la chance…
    Espérons que cette mesure se répande à toute la Suisse, et la France ensuite… si on a de la chance.

  11. magedom

    Pendant ce temps, en France on a généreusement offert le pack office windows à tous les enseignants (premier, second degré et supérieur) pour la rentrée 2008 !!!

  12. Laurent El Postiga

    Je prolonge ce que dit magedom car bien sûr ce n’est pas la seule raison mais on ne peut que reconnaître que la France fait preuve de beaucoup moins d’indépendance vis-à-vis de Microsoft.

    Du coup, on prend du retard, et on regarde à quai nos petits camarades se mettre en mouvement.

    (pour la dépendance à Microsoft je me souviens que ce blog en avait fait état l’année dernière et c’était assez édifiant, c’est même pas qu’on prend du retard c’est qu’on empêche le débat d’exister et les bonnes questions d’affleurer)

  13. Merci aKa pour le billet, ça fait plaisir que Genève et le DIP soient cités sur framablog :-)
    Tellement de choses restent à faire… dans tellement de domaines… mais je suis convaincu qu’on est dans la bonne direction :-)

  14. 100zax

    "By the way": ca continue de bouger en Suisse avec la création d’un groupe parlementaire visant à accroître l’utilisation des technologies libres dans les institutions publiques suisses

    Voir l’article de ByteCode pour plus d’info: http://www.bytecode.ch/Parlement-su

  15. Sur la piste d’un sujet de travail de bachelor en documentation autour des SOLL en milieu éducatif / formation, je relis pas mal de choses en rapport avec ce qui se passe à Genève.
    Et il est intéressant de lire les quelques commentaires qui suivent ce billet : « Plan de déploiement 2011-2015 poste de travail pédagogique SOLL »
    http://icp.ge.ch/sem/projets/spip.p