Le logiciel libre, la dictature de l’entreprise et la démocratie des pays

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Joshua Davis - CC by-saNous avons déjà évoqué la place à part et le rôle majeur joués par les leaders de projets de logiciels libres dans un billet dédié. Mais de là à caractériser « l’Open Source » comme une « dictature » issue de la culture de l’entreprise par opposition aux « médias sociaux » qui seraient eux plutôt du côté de la « démocratie » chère aux nations dignes de ce nom, il y a un pas que Chris Anderson ose franchir sur son blog dans une courte réflexion que nous vous proposons traduite ci-dessous.

Il convient bien entendu de s’entendre sur les termes employés (d’où l’existence de nombreux guillemets dans le paragraphe précédent), ainsi Wikipédia serait ici bien plus un média social qu’un projet Open Source. Il convient également de ne pas oublier le principe de méritocratie qui n’est ni une dictature ni une démocratie. Il n’empêche qu’il n’est pas loin de détruire un mythe qui a la vie dure au sein de la communauté lorsqu’il affirme que « de nombreuses personnes pensent à tort que les projets Open Source sont émergents, auto-organisés et démocratiques » alors que « la vérité est tout à fait l’inverse »[1].

L’Open source est une entreprise, les médias sociaux un pays

Chris Anderson – 12 mars 2009 – The Long Tail (Wired)
(Traduction Framalang : Simon)

Open source is a company; social media is a country

Au petit déjeuner Sourceforge ce matin, nous avons abordé quelques questions portant sur les différences entre l’organisation de l’Open source et celle des médias sociaux. Voici ma réponse :

L’un des paradoxes observés dans la gestion du début du 20e siècle c’est que les compagnies sont mieux gérées sous un régime dictatorial, alors que les pays le sont eux, avec une démocratie. Pourquoi donc ? Charles Barnard, théoricien de la gestion, suggéra dans sa théorie des entreprises que les organisations se créaient pour poursuivre un objectif commun et partagé. Alors que les pays eux, existaient seulement pour servir leur peuple.

Un objectif commun nécessite une vision unique, un commandement et une hiérarchie verticale descendante. De l’autre côté, le service du peuple tire plus de profits d’une hiérarchie ascendante, de la reconnaissance des besoins de chacun, et des décisions prises collectivement (vote).

De nombreuses personnes pensent à tort que les projets Open Source sont émergents, auto-organisés et démocratiques. La vérité est tout à fait l’inverse : la plupart sont gérés par un dictateur bienveillant, ou deux. Ce qui fait le succès d’un projet Open Source, c’est sa direction, tout simplement. Une ou deux personnes articulent une vision, commencent à construire dans sa direction, et embarquent les autres au passage, leur donnant des tâches et des droits précis. Les meilleurs projets sont ceux qui ont les meilleurs meneurs.

Les média sociaux, d’un autre côté, ne se créent pas pour atteindre un objectif commun. Ils existent pour servir les individualités. Nous ne gazouillons pas (NdT : to tweet), pour fabriquer Twitter, nous gazouillons pour nous-mêmes. Nous bloguons parce que nous le pouvons, pas parce nous nous sommes inscrits dans un projet de blogs.

Vus sous cet angle, les projets Open Source sont comme des compagnies et les média sociaux ressemblent à des pays. Les dictatures bienveillantes dirigent les premiers ; des démocraties les seconds.

Notes

[1] Crédit photo : Joshua Davis (Creative Commons By-Sa)

9 Réponses

  1. C’est une intéressante analyse de la distinction entre pays et entreprise avec ses conséquences dans la gestion des projets Open Source. Il est toutefois dommage que l’auteur ignore certaines formes de gouvernance démocratique et participative qui ont été appliquées avec succès en entreprise, comme la sociocratie (http://fr.wikipedia.org/wiki/Socioc…).

  2. C’est un peu vite oublier que personne n’est obligé de suivre le dictateur bienveillant, le droit au fork est inaliénable, d’où au minimum la recherche d’un consensus auprès de ceux qui codent.

  3. sciencedusoleux

    @idoric

    Parfaitement d’accord

    "Dictateur" est une affirmation trompeuse.

    Certes, le leader d’un projet open source peut théoriquement exercer son pouvoir de manière absolue, totalitaire, coercitive etc. etc.

    Mais a-t-on jamais vu une dictature (au sens politique) où le peuple soumis au dictateur pourrait du jour au lendemain librement "quitter le pays" et fonder une "nouvelle nation", identique à la première, mais sans les "mauvais côtés" (= sans son dictateur bien aimé, ou avec un autre plus modéré). [c’est à dire un créer un fork]

    Cette liberté ne donne-t-elle pas à la communauté open-source un pouvoir bien plus grand que celui de son "dictateur"?? (qui peu se retrouver roi-nu à tout moment). N’est-ce pas là une incitation permanente à l’écoute et au dialogue…

    La dictature, c’est le droit d’auteur! (et c’est parfaitement légitime!). Les licences accompagnant le mouvement FLOSS offrent aux auteurs qui le veulent un moyen de tempérer fortement leur pouvoir dictatorial, au bénéfice de la communauté… (à l’inverse du copyright).

  4. L’auteur forcit largement le trait et il serait facile de trouver mille contre-exemples autant parmi les projets open source que parmi les media sociaux.

    Mais son analyse qui part du but de l’organisation est correcte. La structure d’une organisation découle de son/ses objectif(s) (et des contraintes de son environnement) et non l’inverse.

    Ainsi un projet open source prendra en général une forme plus proche d’une hiérarchie descendante tandis qu’un media social sera plus proche d’une hiérarchie (plus lâche et) ascendante.

    Cependant, il ne faut pas négliger les composants eux-même de l’organisation (les gens!) qui influencent plus ou moins la structure et le comportement de l’organisation via leur propre comportement. Certains prendront donc la place de leaders au sein d’un media social tandis que d’autre donneront le pouvoir "au peuple" d’un projet open source (en favorisant le choix par "référendum" par exemple).

    Donc pour moi cet article reste intéressant en ce qu’il casse une idée reçue!

  5. korbé

    Je ne suis absolument pas d’accord:
    -On peut très bien mettre en place en système de vote au sein de la communauté pour choisir les nouvelles fonctionnalités et l’orientation de l’évolution du logiciel. (donc là, c’est absolument pas dictatorial)
    -Si c’est un ou des chefs de projet qui prennent des décision, et que celles-ci sont trop dictatorial et ne correspondent absolument pas à se que la communauté souhaite, un fork sera créé si c’est nécessaire. Ce qui oblige le ou les chefs de projets à faire au moins ce qu’on attends d’eux (mais qui restent libre de faire ce qu’ils veulent en plus). Ils sont ainsi plus des "présidents" que des "dictateur",

  6. Non, ce sont bien des dictateur. Mais type dictateur bienfaisant car en effet, s’il lache son rôle bienfaisant, un fork sera créé.

    D’ailleurs, si l’on regardes différentes analyse, on est en droit de douter du fait que la démocratie fonctionne vraiment. L’idée n’est pas nouvelle, beaucoup de penseurs depuis longtemps considèrent la démocratie comme le moins pire des systèmes.

    Je crois qu’il y a des idées a prendre dans le coté dictature éclairée pour les états.

  7. Razed

    @ deadalnix qui dit : "Je crois qu’il y a des idées a prendre dans le coté dictature éclairée pour les états."

    C’est plus ou moins ce que pensent les monarchistes non ?

    Lorsque le roi est bon, sait bien s’entourer et se montrer à l’écoute de ses conseillers et de son peuple, alors ça tourne mieux qu’une démocratie oui. Le problème c’est que quand ça tourne mal (et l’histoire est remplie de ces règnes qui tournent mal) alors le peuple n’a strictement aucun recours (sauf la révolution).

  8. Une réflexion nuancée sur le modèle du dictateur bienveillant appliqué aux projets Open Source :
    http://thunk.org/tytso/blog/2007/08

  9. C’est très différent de l’idée monarchique.

    Ici, le dictateur est choisi pour sa capacité a mener a bien le projet. Et tout le monde est libre de créer un fork.

    Le roi est nommé parsequ’il est le fils de son père, et que son père est le roi. Il n’est en rien possible de splitter le royaume en deux.

    Les monarchiste ne sont que la preuve de ce que l’on peut obtenir grâce a un conditionnement mental dès le plus jeune age (en général produit parles parents, qui ont subit le même conditionnement).