Les pirates somaliens ne téléchargent pas sur Internet

Peasap - CC byQuel est le point commun entre un adolescent qui récupère puis partage sur eMule le dernier tube à la mode et un bandit somalien sans scrupule écumant la mer à la recherche de navires à aborder puis dérouter contre rançon  ?

Vous avez bien entendu deviné  : ce sont tous les deux des « pirates ».

Dans la mesure où l’actualité récente est venue nous rappeler qu’il existait encore de « vrais » pirates, on peut légitimement se demander si ce vocable est forcément adapté à notre adolescent[1] qui serait le premier surpris d’être comparé à de tels individus.

Faut-il enfin arrêter de parler de « piratage »  ?

Is it time to stop using the word ‘piracy’ ?

Bobbie Johnson – 16 avril 2009 – The Guardian
(Traduction Framalang  : Yonnel)

Faut-il enfin arrêter de parler de « piratage »  ? C’est du moins un avis très répandu. Dans l’actualité récente, on a beaucoup parlé à la fois de la piraterie sur les mers et sur les réseaux, une coïncidence venue à point nommé pour faire ressortir les différences marquées entre ces deux phénomènes.

On souligne que les activités des rebelles de l’ère numérique, comme The Pirate Bay, ne pourraient pas être plus éloignées de la violence et de la cruauté des pirates somaliens, affairés dans une succession de batailles sanglantes au large des côtes de l’Afrique orientale.

La dernière remise en question de l’usage du mot « piratage » pour décrire la copie numérique vient de Stephen Dubner, un des auteurs du best-seller Freakonomics.

« C’était un nom bien trouvé, au moins au début. Les films, la musique, les jeux, et même les livres piratés – ah ouais, voilà, les hors-la-loi qui volent les institutions, qui créent de la richesse pour tout un chacun », analyse-t-il sur son blog. « Mais depuis ces dernières semaines, avec les attaques des vrais pirates qui ont crû en intensité, en violence et en importance géopolitique, appeler pirates les voleurs du numérique a semblé de moins en moins pertinent et de plus en plus excessif. »

Certains mettent en évidence depuis longtemps cette tension entre les différents usages de ce terme. Richard Stallman, le fondateur de la Free Software Foundation, réputé pour être tatillon sur les mots, a déjà une longue liste d’expressions qui le troublent (dont « libre/gratuit », « créateur » et « écosystème »). Il pense que l’usage du mot piraterie a toujours fait partie de la propagande des éditeurs.

« Ils insinuent que c’est équivalent, d’un point de vue éthique, à l’attaque de navires en pleine mer, à l’enlèvement et au meurtre de passagers », accuse-t-il. On peut trouver cela extrême – après tout, la plupart d’entre nous sont susceptibles d’avoir des images de corsaires, du capitaine Jack Sparrow (NdT  : Pirates des Caraïbes  !) ou de Long John Silver (NdT  : L’Ile au Trésor, de Robert Louis Stevenson), mais même cette semaine la Business Software Alliance (NdT  : la BSA) faisait avec d’autres la comparaison directe avec les événements au large de l’Afrique dans sa campagne contre les infractions au copyright.

Alors, comment en parler  ? Stallman propose « copie non autorisée », « copie prohibée », voire même « partage d’information avec son prochain ». Dubner, de son côté, a gribouillé le terme « dobbery » (NdT  : digital robbery, vol numérique), qui est non seulement problématique, mais possède tout ce qu’il faut pour être au moins autant sujet à controverse que son prédécesseur.

John Gruber, l’auteur du blog Daring Fireball, suggère que nous n’avons pas besoin de nouveaux mots ou de nouvelles expressions  : « le mot trafic est déjà adapté » (NdT  : ou contrebande), écrit Gruber. Il est peut-être lui aussi fortement connoté, mais au moins il a derrière lui une longue histoire dans le monde de la musique, qui précède le piratage des fichiers numériques, et on l’associe à autre chose.

Il n’en demeure pas moins que quel que soit le mot qui fera l’union des anti-piratages, leur combat pourrait être de longue haleine. Les pirates somaliens ont beau faire la une aujourd’hui, les événements passés, notamment en mer de Chine méridionale, qu’il s’agisse de vols, enlèvements ou meurtres, n’ont pas réussi à bouleverser le langage. Il est peut-être temps d’admettre que le bateau a déjà mis les voiles.

Notes

[1] Crédit Photo  : Peasap (Creative Commons By)

6 Réponses

  1. "copie non autorisée" est le plus neutre. Descriptif. D’autres expressions risqueraient d’être tendancieuses

  2. De même. Ça fait longtemps que je répond faussement stupidement sur les pirates en mer quand on me pose des questions sur le sujet 😀

  3. Earered

    Pour ceux qui cherche, c’est contrefaçon en français (ne pas oublier que le texte est une traduction montrant les réflexions anglo-saxones ^^)

  4. JosephK

    J’aime bien la conférence de Michel Serres ( http://framasoft.blip.tv/file/17450… ) où il fait une analogie entre la forêt, repère de brigand au XIIème siècle, et internet, repère de "pirates" au XXIème siècle en tant que zones de non droit.
    Il donne toute sa "légitimité" aux pirates puisque la forêt dont il parle est la forêt de Sherwood.

    Et effectivement, comment ne pas voir dans la mafia du disque un sherif de Nottingham moderne et dans notre président capricieux un Prince Jean ?

  5. Très bon article, j’ai remarqué en effet depuis un certain temps sur le forum Ubuntu qu’un membre (ArkSeth, si tu passes par là) préfère utiliser les termes "contrefaçon", "contrefacteur" plutôt que "pirate" ou "piraterie".

    juste une petite remarque sur la traduction : "voire même", ça ne se dit pas 😉

    Sinon j’aime beaucoup l’article !

  6. Je passe par là :p (parce que tu viens de me filer le lien, d’accord. Dis, je commence à être connu, moi, ou quoi ?)

    En fait, le terme "piratage" est même un néologisme affreux, sauf erreur de ma part. Ce que faisaient les gens sur leurs bateaux, ça s’appelait de la Piraterie.
    Je l’ai cependant moi aussi longtemps utilisé, et ce ne sont pas les vrais pirates de ces derniers temps (pourquoi précise-t-on systématiquement leur nationalité, d’abord ? Ça se passe peut-être au large de la Somalie, mais un forban est un forban, d’où qu’il vienne, et je doute que leur pays d’origine les sponsorise) qui m’ont fait changer d’avis.

    En fait, c’est surtout l’article du blog de Maître Eolas en réponse aux déclarations de Luc Besson, dans lequel il pinaillait lui-même un peu sur ce mot, et où surtout il précisait la notion juridique précise qu’il y a derrière.
    Il y avait quelque chose qui me dérangeait dans le fait qu’on considère ça comme du vol, mais je ne savais trop quoi jusqu’à tomber sur ces précisions : voler, c’est l’action de prendre quelque chose à quelqu’un sans son accord, ce qui implique que cette personne avait ce quelque chose en sa possession avant, et qu’elle ne l’a plus après. C’est ce que font les vrais pirates également.
    Or, si l’on considère le film ou la musique téléchargé illégalement, son possesseur d’origine l’a toujours, et si l’on considère l’argent qu’il aurait gagné si l’internaute avait acheté plutôt que de téléchargé, il ne l’avait pas encore. Aucun lien avec de la véritable Piraterie.

    Non seulement l’usage de ce vocabulaire inapproprié dénigre les deux comportements en les rapprochant l’un de l’autre (j’ai beaucoup de respect pour certains pirates historiques, ainsi que pour d’autres plus imaginaires, d’ailleurs regarde derrière toi, un singe à trois têtes !, et je crois qu’eux aussi souffrent de la comparaison), mais il vient en plus masquer la réalité de l’acte (demandez autour de vous : pas mal de gens sont persuadés que télécharger illégalement, c’est du vol. Ben non, c’est l’action de créer des copies illégales, donc c’est de la contrefaçon).
    Donc ayant moi-même une légère tendance à pinailler sur le vocabulaire (ceux qui m’ont déjà entendu parler du fait que les ordis actuellement conçu par Apple sont des PCs au même titre que les autres, qu’à moins d’être tailleur, on utilise plus souvent une paire de ciseaux qu’un ciseau tout seul, ou que c’est l’emmental qui a des trous et pas le gruyère pourront en témoigner ^^), j’me suis approprié le sujet, oui. Je ne crois pas être le seul, d’ailleurs.

    Sinon, c’est quoi, l’histoire, avec écosystème ? Ça m’intéresse, ça…
    (mince alors, j’ai encore pondu un pavé)