Librologie 1 : Les mots interdits de Richard Stallman

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Je vous ai présenté il y a peu ces Librologies, la nouvelle chronique que aKa m’a invité à tenir ici-même. Dans ce premier épisode je vous propose de nous intéresser au premier des Libristes : l’informaticien américain Richard Stallman, fondateur du mouvement Libre. Valentin Villenave[1].

Librologie 1 : Les mots interdits de rms

Qui de plus approprié pour cette première chronique Librologique, que Richard Stallman ? Né en 1953 — l’année même où paraissaient les premières Mythologies de Roland Barthes, auxquelles nous rendons ici hommage —, il est tout à la fois le premier auteur de logiciels tels qu’Emacs ou GCC, le fondateur du projet GNU, le co-auteur de la licence GPL et FDL, et par là l’instigateur du mouvement du logiciel Libre. Cependant, son apport a très tôt dépassé les frontières de l’informatique : on lui doit notamment la première ébauche de l’encyclopédie Libre Wikipédia, et sa page personnelle témoigne de la diversité de ses préoccupations : droits de l’Homme, libertés civiques, nouveautés scientifiques et patrimoine culturel…

Conférence Stallman - Affiche Utopia (Toulibre)Au confluent de nombreux phénomènes communautaires (qu’il a d’ailleurs lui-même suscités), la personne de Richard Matthew Stallman, communément désigné par ses initiales rms (en minuscules, ainsi qu’il sied aux informaticiens des années 1970 pour qui l’avènement du bas de casse sur les écrans informatiques représenta une vraie conquête), fait l’objet de ce que nous pourrions appeler un culte — terme sur lequel il convient de s’arrêter un instant.

Le culte est une expression-clé d’un certain parler-jeune, dans lequel le terme s’emploie indifféremment sous forme substantive ou adjectivale : ainsi, l’on parlera d’un « film culte » pour souligner à la fois le nombre et l’enthousiasme des fans, ainsi que pour conjurer un aspect historique ou anecdotique. Le culte est ainsi devenu un argument publicitaire usé jusqu’à la corde, et qui relève de l’auto-suggestion : l’engouement pour ce produit n’est pas un effet de mode : c’est un culte (qui se voit donc conférer une légitimité immémorielle, comparable aux millénaires qui ont façonné les grandes religions). On voit ici à l’œuvre le mécanisme exact de la « privation d’Histoire » que Roland Barthes observait dans ses Mythologies il y a plus d’un demi-siècle : le « culte » est un mythe.

Ce terme me semble directement emprunté à l’anglais, où il se confond avec l’idée de secte : particulièrement aux États-Unis, où n’importe quelle association cultuelle peut bâtir « sa » religion. Cette liberté religieuse (qui peut parfois prêter à confusion) a notamment été mise à profit dans la seconde moitié du XXe siècle par une certaine jeunesse contestataire ou iconoclaste : dès les années 1960 l’on comptera ainsi, entre autres, l’Église du SubGénie, le Discordianisme, ou le Pastafarianisme, l’église athée de la Licorne Rose Invisible (à laquelle votre serviteur se flatte d’appartenir)… ou plus récemment des cults directement inspirés par des films, tels que le Jediisme ou le Matrixisme — pour ne rien dire du Dudeisme !

Martin Bekkelund - CC by-saCertainement influencé par ces courants en son temps, et lui-même athée revendiqué, Richard Stallman s’est employé à subvertir à sa façon les codes des rituels religieux : ainsi de sa brillante idée de célèbrer, tous les 25 décembre,… l’anniversaire d’Isaac Newton. Il ne dédaigne pas non plus, à l’occasion, créer sa propre église autour de l’éditeur Emacs et de Saint-iGNUcius.

Subvertir une codification revient à la perpétuer : à ce titre, le culte de rms donne lieu à sa propre iconographie — laquelle n’a rien à envier à celle que Barthes observait autour de l’Abbé Pierre en 1953 (il y aurait beaucoup à dire, par exemple, sur la coiffure et la barbe de Stallman, mi-négligées mi-visionnaires). Cependant dans ce cas précis, le culte cède le pas au folklore : si de nombreux Libristes témoignent encore un grand respect à Richard Stallman, pour la plupart (et en particulier les générations ultérieures, celles de Linus Torvalds et de l’open-source sur lesquelles nous reviendrons prochainement) il n’est guère plus qu’un personnage haut-en-couleurs, une sorte de vieil oncle bougon et un peu radoteur que l’on tolère au repas de famille sans vraiment lui prêter attention.

Le site gnu.org est à ce titre riche d’enseignements. Longtemps maintenu dans un style extrêmement dépouillé (tout comme la page personnelle de Stallman que je mentionnais plus haut), il persiste à mettre l’accent sur le contenu plus que sur la forme, et contient notamment un grand nombre d’articles parfois arides, souvent rédigés par rms lui-même, dans une rubrique intitulée « philosophie ».

D'Arcy Norman - CC byUne des constantes du folklore stallmanien, qui marque (et amuse) toujours quiconque assiste à une des nombreuses conférences que rms donne chaque année, et ce quelle que soit la langue dans laquelle il s’exprime (anglais, français ou espagnol), est son souci maniaque de la terminologie employée. Non content de veiller à ne jamais utiliser certaines expressions (« open source », « propriété intellectuelle »), il en déconseille également l’usage à tout interlocuteur, spectateur lui adressant une question. Cette opposition se manifeste parfois avec véhémence, et dans une mise en scène largement ritualisée, à tel point qu’il n’est pas exclu que d’aucuns se fassent un malin plaisir de lui faire entonner sa routine : « non, n’employez pas ce mot, il ne faut pas, c’est incorrect ! » et ainsi de suite : le « culte » se fait alors apophatique.

En programmeur de talent, rms a donc pris soin de documenter ses propres choix terminologiques sur le site du projet GNU, dans un article intitulé Words To Avoid, traduit en français non par « mots à éviter » mais de façon plus adoucie (et verbeuse), par Mots et phrases prêtant à confusion, que vous devriez éviter (ou utiliser avec précaution).

  • On y trouve, bien évidemment, ses chevaux de bataille les plus courants (« open source », « propriété intellectuelle »), ainsi que d’autres termes assez évidents : l’emploi prédicatif du terme Photoshop®, le MP3.
  • D’autres termes sont liés à la définition de ce qu’est et n’est pas un logiciel Libre : gratuité, commercial, marché
  • Certains termes de propagande sont également démontés, qu’il s’agisse de slogans positifs (DRM, Trusted Computing, Cloud Computing) ou négatifs (vol, piratage).

Enfin, une certaine catégorie de termes me semble tout à fait remarquable : il s’agit de mots d’apparence inoffensive, naturelle pourrait-on dire, et couramment employés par les Libristes eux-même, mais derrière lesquels Richard Stallman débusque un empilement de présupposés qui, de fait, les orientent et en font des termes de propagande.

Ainsi, parler d’écosystème des logiciels Libres (ou de toute communauté humaine) révèle une attitude tout à fait comparable à la Norme bourgeoise que critiquait Barthes en son temps : c’est s’abstraire, sous l’apparence d’un regard scientifique extérieur porté sur un phénomène naturel, de toute responsabilité et de tout aspect éthique. C’est se mettre en retrait de la communauté humaine, et rester impassible alors que des prédateurs exterminent leurs congénères, que disparaissent « les droits de l’Homme, la démocratie, la paix, la santé publique, l’air et l’eau purs, les espèces en danger, les patrimoines traditionnels »… on le voit, le propos va ici bien au-delà de l’informatique.

Dans un autre ordre d’idées, parler de n’importe quel auteur comme d’un créateur n’est pas un choix anodin (particulièrement dans l’éthos anglo-saxon protestant) : c’est assimiler les auteurs ou artistes à des divinités — non pas pour leur attribuer une toute-puissance, mais pour les brandir comme prétexte afin d’exiger la soumission des citoyens (nous aurons l’occasion de revenir sur ce statut des auteurs dans la société bourgeoise, que Roland Barthes démonte savoureusement dans son texte L’Écrivain en vacances). rms recommande aussi, depuis peu, de ne pas parler de rémunération des artistes : ce serait sous-entendre, selon lui, que de l’argent leur est systématiquement et moralement dû, de même que la divinité appelle l’offrande.

Avec cette même optique, Stallman critique enfin (comme d’autres après lui) un autre travers contemporain qui consiste à désigner les œuvres de l’esprit sous le terme de contenu. Ce terme peut s’employer, semble-t-il, indifféremment au singulier ou au pluriel — un peu comme, dans les entreprises, le terme « personnel », autre parangon méprisant du parler moche. Ce qui m’intéresse ici est bien sûr l’idéologème qu’il recouvre, et qui constituera l’une des thématiques récurrentes de ces Librologies ; avec le « contenu », l’essence des objets disparaît au profit de leur quantité. « Téléchargez des contenus », vous dira-t-on — sont-ce des morceaux de musique ? des films ? des essais ? des fictions ? Peu importe. Sont-ils originaux ? expressifs ? troublants ? Nous n’en saurons rien. C’est que nous ne sommes plus dans un ethos civique ou artistique, mais marchand : dans ce milieu où l’on ne parlera plus Libre, mais libre de droits — je n’en donnerai qu’un exemple, mais il est parlant.

Nous avons vu combien Roland Barthes brocarde à l’envi ce désir « d’immanence » de la bourgeoisie de son temps : « tout phénomène », écrit-il dans un de ses textes sur Poujade, « qui a son propre terme en lui-même par un simple mécanisme de retour, c’est-à-dire, à la lettre, tout phénomène payé, lui est agréable » — la « rémunération » des artistes, que nous évoquions à l’instant, n’est pas autre chose. Le « contenu », par définition, est quelque chose d’indéterminé mais qui se définit par sa seule quantifiabilité, équationnelle et rassurante pour le « bon sens » de nos bourgeois d’aujourd’hui. Appliqué à l’art, le terme est, littéralement, lourd de sens.

Comment, dès lors, réfléchir et argumenter sainement lorsque l’on raisonne avec des termes aussi peu précis ou orientés ? Nul doute que nombre de Libristes veuillent, de tout cœur et en toute sincérité, défendre par exemple « l’écosystème des créateurs de contenu »… et pourtant, le simple fait de poser le problème en ces termes oriente déjà le discours et biaise la réflexion.

Ce questionnement se situe d’ailleurs sur toutes sortes de terrains : juridique, médiatique, technique, ontologique ; il est exprimé, à l’occasion, de façon assez rugueuse : il est à ce titre intéressant de voir combien les versions successives de la page Words To Avoid (et plus encore, ses traductions) tentent d’adoucir son propos, d’en lisser les formulations.

Comme l’avaient remarqué Barthes, mais également Bourdieu ou Orwell en leur temps, contrôler le langage revient à contrôler la pensée : imposer sa propre terminologie, c’est façonner le raisonnement du public et couper court à toute opposition argumentée. En cela, Richard M. Stallman est probablement l’un des penseurs les plus fins du mouvement Libre, ayant très tôt perçu qu’avant même de commencer à raisonner il est indispensable de questionner le langage même que l’on utilise.

Devons-nous pour autant nommer rms un philosophe ? D’aucuns ont franchi le pas, et l’on lira à ce titre avec intérêt la préface rédigée par Lawrence Lessig, fondateur des licences Creative Commons :

Chaque génération a son philosophe, un écrivain ou un artiste qui capte l’air du temps. Quelquefois, ces philosophes sont reconnus comme tels ; souvent cela prend des générations avant qu’ils soient reconnus. Mais reconnus ou pas, un temps reste marqué par les gens qui parlent de leurs idéaux, dans le murmure d’un poème, ou l’explosion d’un mouvement politique.

Notre génération a un philosophe. Il n’est ni artiste, ni écrivain professionnel. Il est programmeur.

Me trouvant en contact régulier avec l’intéressé, j’ai récemment eu l’occasion de lui demander son point de vue sur la question : « Je suis content, m’a-t-il répondu, que les gens me considèrent comme un philosophe, car cela montre qu’ils ont compris que le mouvement des logiciels Libres n’est pas un mouvement purement informatique, mais un mouvement culturel, social et philosophique ». Réponse pragmatique : le « positionnement » de Richard Stallman ne peut s’analyser autrement que par le public auquel il s’adresse.

Jared and Corin - CC by-saC’est en ce sens que doivent être lues, je pense, les pages « philosophie » du projet GNU : il ne s’agit bien évidemment pas d’ouvrages philosophiques au sens où l’entendent, par exemple, les universitaires et chercheurs en philosophie. Richard Stallman ne propose pas de redéfinir notre vision du monde, et son « apport » à la philosophie, si tant est même qu’il existe, se limite à rappeler des notions simples de droits de l’Homme, de partage et d’entraide, sur lesquelles se fondent le mouvement Libre. Et pourtant, il ouvre ainsi l’accès à une réflexion d’une finesse et d’une exigence nettement différente des préoccupations ordinaires des informaticiens et autres geeks.

Pour amener un tel public à un véritable questionnement éthique qui ne se contente point des évidences d’un discours médiatique prémâché, rms a manifestement choisi de se présenter comme philosophe, et de tirer ainsi partie de l’iconographie et du culte qui l’entoure : plus qu’un philosophe, il est un personnage de philosophe.

Notes

[1] Crédits photos : Affiche Utopia Toulouse, Martin Bekkelund, D’Arcy Norman et Jared and Corin (Creative Commons By et By-Sa)

28 Réponses

  1. Merci pour cet article. #lmi et qui m’a fait découvrir certaines pages de gnu.org que je ne connaissais pas :)

  2. « Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. »

    Certains philosophes sont des « idiots » (au sens noble du terme) et demandent qu’on se penche sur le langage avant de se pencher sur la pensée qu’il est censé transmettre… c’est bien. Mais il est aussi utile de s’interroger sur les mots employés qu’il est dangereux, au nom d’une idéologie, de vouloir en « interdire ». C’est faire croire qu’en utilisant les bons mots, on construira les « bonnes » pensées, et c’est précisément la logique totalitaire que met en scène Orwell.

  3. pas_trop_tard

    Ah vous reconnaissez enfin que l informatichien n est qu ‘ un petit bourgeois frustré .

    Enfin .

  4. Je partage les réserves de Bastien plus haut. Je trouve que la construction d’un lexique réservé avec ses mots interdits et ses mots recommandés (je trouve par exemple injustifiée l’injonction stallmanienne d’employer « privateur » au lieu de « privatif ») est une étape classique vers la construction d’une idéologie, un système de pensée qui aura *forcément* sa cohérence puisque ses concepts sont forgés à cette fin, mais qui n’en sera pas moins fermée.
    L’appropriation et la délimitation du vocabulaire n’est ni plus ni moins qu’une forme de terrorisme intellectuel qu’on trouve acceptable voire judicieux dans le cas de Stallman lorsqu’on partage ses conceptions mais que de nombreux libristes sont prêts à dénoncer avec vigueur dès que le même mécanisme est employé par d’autres. Combien d’entre nous sont irrités parce que l’Académie française a une approche étriquée de la langue, combien sont furieux parce que telle marque dépose un brevet sur un mot (mais oui) ? Pourquoi devrions-nous trouver finement philosophique que Stallman utilise la même démarche ? Parce que c’est rms ? Ah bon.
    La lecture critique et le décapage du vocabulaire par Stallman sont une entreprise salutaire, son recalibrage me semble une impasse sans grand intérêt.

  5. >C’est faire croire qu’en utilisant les bons mots, on construira les « bonnes » pensées, et c’est précisément la logique totalitaire que met en scène Orwell.<

    Le problème c’est que bien souvent « on » nous impose des mots pour manipuler notre pensée.
    Par exemple, est-ce que nous avons de nous même choisi de parler de piratage ?
    A l’ère du marketing, des agences de com’, des pseudo-intellectuels… il est très important d’avoir un certain recul sur notre langage.

    Personnellement je pense qu’en pointant du doigt certains mots, Stallman ne nous oblige pas à corriger notre langage (il n’en a pas le pouvoir de toute manière) mais à prendre ce recul qui nous fait souvent défaut.
    Même très souvent défaut quand je vois que dans l’éducation, les profs, les enseignants sont bien désignés par leur fonctions alors que les collègues en situation précaire ou presque sont désignés par des sigles : AVS, AED, EVS, ATSEM, IATOS, RASED…

    Un site vachement bien pour faire une cure de désintoxication : http://www.scoplepave.org/desintoxi

  6. Jujens

    Je suis d’accord avec JosephK : il faut avoir du recul sur notre langage. Suivant les mots qu’on utilise, on influence notre raisonnement. Il est donc capital de reconnaître l’influence de ceux qui ne partagent pas nos positions sur nos argumentations pour pouvoir se démarquer et critiquer correctement. C’est justement ce que dit Orwell : simplifions la langue pour simplifier les idées, supprimer la diversité d’opinions. Par exemple, rassemblons des concepts différents sous l’appellation « propriété intellectuelle » et masquons les différences entre droit des marques, droit d’auteur et droit des brevets. Ou encore appelons ceux qui partagent « pirates » et donnons intinctivement à ceux qui nous écoutent une image négative de ceux-ci.

    Néanmoins, je suis d’accord qu’il ne faut pas interdire les mots. Mais on peut en déconseiller l’usage à travers une critique qui sert nos position et privilégier les mots qui ne servent pas l’argumentation adverse. Nos adversaires le feront sûrement.

  7. @JosephK :

    « Personnellement je pense qu’en pointant du doigt certains mots, Stallman ne nous oblige pas à corriger notre langage (il n’en a pas le pouvoir de toute manière) mais à prendre ce recul qui nous fait souvent défaut. »

    Et c’est très bien. Mais ce qui me dérange le plus, c’est que Stallman insinue que que cette prise de recul implique la correction du langage.
    Comme le fait de taper indifféremment sur les doigts de ceux qui disent « Linux » au lieu de « GNU/Linux », quand bien même ils connaîtraient parfaitement le nom de leur OS, et emploieraient ce terme par métonymie en s’adressant à un public averti.
    Ou bien de reprocher l’utilisation du mot « pirate » aux partisans du libre partage, alors que tout le monde sait que la tentative de discréditer le partage en qualifiant ceux qui le pratiquent de « pirates » s’est retournée contre ceux qui ont inventé ce terme.
    En qualifiant les partageurs hors-la-loi de « pirates », leurs ennemis ont voulu retirer son sens au mot pirate tout en en conservant la connotation. Hors, c’est le contraire qui s’est passé : les pirates ont récupéré ce terme, se sont appuyés avec amusement sur son sens d’origine (il suffit de voir le nom et le logo du site d’indexation bittorrent le plus populaire à ce jour), mais ont cherché à en donner une connotation positive. Ce qui a très bien marché d’une part parce que culturellement l’image du marin aventurier du XVIIIème siècle est celle qui est la plus persistante, d’autre part parce que…comment voulez-vous donner une connotation négative à une activité ancrée dans les mœurs, que tout le monde pratiquait avant même l’invention de la cassette audio ?
    Bref, si aujourd’hui on emploie le terme « pirate », c’est plus par moquerie envers ceux qui l’ont introduit. Un peu comme la création du Piratbyrån a suivi celle du Antipiratbyrån…

    Ce qui est rigolo avec ces histoires de sens vs connotation, c’est que ça marche aussi dans l’autre sens (enfin, dans l’autre connotation 😉 ) : un mot avec une connotation positive utilisé par une autorité voulant imposer son novlangue aura vite une connotation négative si tout le monde rejette cette autorité. C’est pour cela qu’en Chine, le peuple aime bien se moquer des censeurs en disant ironiquement « les écrits de tel blogueur ont été harmonisés »…
    Sous la pression du gouvernement, le mot « harmoniser » a effectivement remplacé celui de « censurer »…mais cela a eu l’effet inverse de celui escompté.

    En ce qui concerne les marques, difficile de les éviter quand celles-ci sont passées dans le langage courant… J’essaye de remplacer « photoshoppage » par « gimpage », « twitt » par « dent »…mais ce n’est pas évident. Pourquoi les mots issus du monde commercial sonnent-ils toujours mieux que les nôtres ?

    Il y a beaucoup de termes que Stallman emploie systématiquement dans ses discours mais sur lesquels il n’insiste pas trop auprès de son public, tout simplement parce que ceux-ci ne choquent personne. J’ai notamment remarqué qu’il disait « j’utilise une copie d’un programme » et non « j’utilise un programme ».
    Ça paraît insignifiant mais c’est super important. C’est certainement entre autres parce que notre langue ne différencie pas bien une œuvre (quelque chose créé par un auteur, et qui a une vraie valeur) et une copie d’une œuvre (qui est un morceau d’information auquel on pourra accorder de la valeur) qu’on dit des bêtises comme « copier c’est voler », et qu’on légifère là-dessus. On dit « j’écris un livre » et « j’achète un livre », alors qu’il ne s’agit pas du tout de la même chose.
    Ainsi, quand des politiciens veulent faire une loi pour traquer les lâches pirates qui « volent des œuvres » sur Internet alors qu’ils n’oseraient pas voler un CD sur un étalage, je penses à cette blague idiote de François Pérusse dans un épisode de Colombo du Peuple:

    « – C’est un honneur pour moi de me retrouver dans la résidence d’un écrivain aussi célèbre que vous… Ma femme a tous vos livres !
    […]
    Ça me surprend d’ailleurs de voir que vous ne lisez pas du tout[…]je regardais votre bibliothèque, là…y’a aucun bouquin, elle est vide !
    – Mais vous venez de le dire, c’est votre femme qui a tous mes livres…
    – Ah, bon sang, vous avez raison… Il faudra que je lui dise de vous les rapporter ! »

    Valentin Villenave, si tu me lis, que penses-tu de l’expression « consommer la culture » ? J’ai horreur de ce terme de « consommer » surtout que j’ai l’impression qu’il ne veut rien dire quand on l’applique à de l’immatériel…et je ne sais pas par quoi le remplacer…

    Pour finir : lorsqu’on critique Stallman et son coté « gourou », ça n’est pas tellement pour les mots qu’il emploie mais aussi beaucoup pour la façon dont il les défend. Il faut dire que rms n’a pas toujours un comportement facile…

    Par exemple, j’ai été presque choqué par sa réaction lors de la rencontre organisée par Libre Accès : « De la préservation des biens communs et de la loi ACTA » ( vidéo ici : http://www.freetorrent.fr/details.p… ), où il s’est énervé, a quitté la salle en menaçant de ne plus revenir (bon, heureusement, il est revenu), après que l’eurodéputée d’Europe Écologie Sandrine Bélier a déclaré vouloir utiliser le mot « propriété intellectuelle » dans le cadre de ses fonctions pour mieux se faire comprendre (et éventuellement accepter) par ses interlocuteurs au Parlement.
    Sandrine Bélier a peut-être fait là une grosse erreur, je n’en sais rien, je n’ai ni sa connaissance du monde politique, ni l’esprit visionnaire de Stallman, mais j’ai trouvé la réaction de rms très mauvaise. On ne fuit pas devant la difficulté, si quelqu’un n’a pas compris, on lui explique.
    Philippe Charles Nestel et Jean-Pierre Berlan l’ont fait, sans cacher leur énervement, seul Benjamin Bayart a su s’expliquer en restant calme.

    Je sais que rms ne se soucie pas de son image, mais je crains que ce genre de réaction ne soit néfaste pour le message qu’il veut faire passer.

  8. Pour ma part, je suis plutôt d’accord avec RMS.

    Les mots sont importants et le fait que les adeptes du p2p savent dans quel sens comprendre « pirate », je ne pense pas que ce soit le cas de la majorité. Le raté n’est donc que très partiel.

    Les glissements sémantiques sont une spécialité qui, si elle a quelques ratées, n’en reste pas moins redoutable pour changer la façon de penser des gens. C’est ainsi que les cotisations sociales, composante du salaire indirect créé après guerre, sont devenues charges dont il faut impérativement se débarrasser.

    La doctrine économique « libérale » est ainsi très difficile à attaquer car assimilée à la liberté.

    Franck Lepage, dans son premier spectacle « inculture » aborde cet aspect tout à fait clairement : on ne peut penser qu’en fonction du langage dont on dispose. Ainsi, changer les mots changera inévitablement la façon de penser des gens.
    Et même si « pirate » a raté (dans une certaine mesure) son coup, on est loin du résultat qu’on aurait obtenu si on avait qualifié la même action de « partage »

  9. Titre explicite
    Chapeau de synthèse de 2 à 3 phrases courtes
    Intertitres
    Alternance de phrases courtes et longue pour rythmer … la lecture

    Font les bonnes règles d’un article accessible au plus grand nombre !

    Pour le reste j’en parlerai après lecture car après une bonne journée de travail j’ai mal aux yeux dès le titre …
    J’essaierai ce WE ou un matin après le café …

  10. OK, beaucoup de choses ici. Alors, dans l’ordre :

    @Bastien: Même en admettant qu’il serait «idiot» (ah bon, il y a un sens noble ?) de s’arrêter au langage — opinion que je ne partage pas, mais admettons –, vous ne faites pas autre chose ici en vous braquant sur cette « interdiction », alors que tout mon propos était ici de démonter justement cet aspect ritualisé (ou même « totalitaire », pour reprendre vos mots), ce côté primaire de la démarche de rms, qu’il faut juger aussi en fonction du public auquel il s’adresse et qui a besoin (croit-il, en tout cas) d’instruction claires et tranchées.
    Cette démarche semble, je l’ai dit ci-dessus, peu philosophique (au sens vrai du terme, qui n’a que peu à voir, comme je l’ai également montré, avec la « philosophie » des pages GNU), mais elle n’en constitue pas moins la première étape d’un questionnement du langage, d’une attention et, comme je l’ai dit, d’une _finesse_ que l’on trouve assez peu par ailleurs dans le mouvement Libre.
    Est-ce plus clair ainsi ou faut-il que je reformule encore différemment tout l’article ? :-)

    @pas_trop_tard: Tout est dit.

    @Goofy: Même réponse que pour Bastien ci-dessus : tu t’arrêtes ici à la _persona_ de rms, dont il joue lui-même (et abuse peut-être, il ne m’appartient pas de le dire). Si je puis souligner une approximation dans ton commentaire, il me semble que le terme (pseudo-) français «privateur» est employé par Stallman non pas pour «privatif» mais pour «propriétaire», traduction elle-même assez impropre de l’anglais «proprietary» (puisque chez nous c’est avant tout un substantif, qui s’applique plutôt aux personnes, et qui ne contient pas l’imputation d’une démarche active). Le fait d’utiliser «privateur» plutôt que «propriétaire» ne me choque pas davantage que lorsque Barthes, par exemple, parle de «dépolitisé» plutôt que d’«apolitique» (j’y reviens dans une prochaine chronique).
    Qu’il y ait construction d’une idéologie chez rms, cela me paraît certain et je crois que lui-même ne chercherait pas à le nier. Ce qui est plus intéressant c’est ton **propre** rejet du concept d’idéologie, rejet qui est exactement ce que je cherche à mettre en question dans ces chroniques (le sous-titre des Librologies est « chroniques idéologiques du mouvement Libre »).

    @JosephK (très kafkaïen 😉 : Très intéressant. Merci !

    @Jujens: Être critique, c’est aussi préserver son propre libre-arbitre et pas seulement « choisir son camp », c’est pourquoi je serais très prudent en utilisant un vocabulaire de combat comme le vôtre (« nos positions », « nos adversaires » etc.)… À ce détail près, je rejoins tout à fait votre commentaire.

    @gnuzer (je prends ma respiration…): Oui, oui, je te lis. D’accord (partiellement, il faudra que j’y revienne dans une prochaine chronique) pour le retournement du mot Pirate. D’accord pour la réappropriation par le peuple du vocabulaire de propagande etc. D’accord pour « j’écris un livre/j’achète un livre » (bien vu). Pour ce qui est de « consommer la culture », c’est une expression qu’il m’arrive moi-même d’employer dans un contexte précis : ainsi je peux parler de ce qui passe à la télé ou à la radio comme d’une culture « de consommation » (en définissant ce que j’entends par là), ou encore de parler des goûts du public comme de différents « modes de consommation culturelle » (j’ai toute une chronique là-dessus prévue pour le mois prochain 😉 Il me semble qu’il faut nommer les choses par leur nom, et ne pas sacraliser l’art ou la culture : s’ils sont produits dans des conditions industrielles, alors ils sont également « consommés » de la même façon.

    Pour ce qui est de l’intégration des marques commerciales dans la langue, elle restera sans doute inévitable mais il me semble qu’il y a une leçon importante à tirer de la différence d’attitude entre le Québec et la France quant aux contaminations venant de l’anglais. En France, on reste <del>comme des cons</del> sans rien faire pendant dix ans et au bout de dix ans que tout le monde utilise des «e-mails», on trouve un nom <del>à la con</del> parfaitement ridicule et on tente de l’imposer (le «mel», ou comment ne **pas** défendre la langue française). Au Québec, on surveille trrrès activement l’émergence des nouveaux mots outre-Labrador et on se <del>bouge les fesses</del> dépêche d’inventer des nouveaux mots qui soient pas trop ridicules : le «courriel» n’est peut-être pas totalement passé chez nous, mais au moins il ne fait rire personne. Pour résumer, je crois que l’essentiel est la réactivité et l’anticipation, et qu’il ne faut pas s’acharner quand il est déjà trop tard.

    Tu évoques la rugosité du personnage Stallman (qui, comme je le laisse entendre dans l’article, n’est souvent pas sans embarrasser son entourage même), mais il est intéressant que tu laisses de côté le personnage de Sandrine Bélier elle-même : elle est de ces quelques politicien(ne)s brillant(e)s qui ont su prendre conscience de l’importance des geeks (et dans son cas, particulièrement du milieu Libriste), milieu qu’elle s’emploie activement à séduire (le fait qu’elle soit une jeune femme ne peut qu’y aider). Mais dans de telles conditions, que devons-nous lire dans son choix délibéré de parler «Propriété Intellectuelle» ? Qu’elle ignore en quoi ce terme est imprécis et orienté ? (ce qui reviendrait donc à dire qu’elle n’a pas bossé son sujet) Qu’elle le sait bien mais qu’elle préfère s’asseoir dessus ? Je ne lance que des hypothèses ici, je ne la connais pas et n’ai été en rapport qu’une seule fois avec elle (où elle ne m’a pas frappé par son intégrité idéologique, mais c’est un autre problème). Tout cela pour dire que chacun joue son rôle : Stallman fait le bougon, SB fait de la politique… et moi, je cherche la petite bête :-)

  11. @JosephK : je vois que nous avons les mêmes sources 😉

  12. @Jice: Certes. Mais le terme « partage » n’est lui-même pas idéologiquement neutre 😉

    @Bonob0h: Après un commentaire si décisif, je ne peux qu’attendre avec impatience le prochain… http://youtu.be/8vY-4zWKsJM

  13. Existe-t-il un terme qui soit absolument neutre ?

    Partage contre piratage. Ce sont deux idéologies qui s’affrontent.

  14. @Jice: Exactement. Nous sommes en plein dans le sujet :)

  15. C’est pourquoi je partage le point de vue de RMS.

    Je suis moi-même assez tatillon au niveau de la sémantique et je trouve très dangereuse l’attitude qui consiste à laisser faire sous prétexte qu’on n’est pas dupe.
    Car en réalité, on en subit tout de même les conséquences.

    Lorsqu’on commence à discuter de la HADOPI avec la famille Michu, on attaque sur la défensive. Il faut commencer par expliquer que non, copier n’est pas voler. Qu’un pirate n’a rien d’un malfaiteur… Je ne vais pas refaire tout l’argumentaire ici. Une chose est sure, le biais sémantique fausse le débat et nous, qui ne sommes pas dupes, devons nous battre pour appeler un chat un chat et non pas un chien ou un tigre en fonction de l’impression qu’on veut laisser.

    Là dessus, je rejoins jujens. C’est une guerre idéologique qui se déroule. Pas un débat honnête.

    Tout le vocabulaire a été profondément remanié ces 50 dernières années à l’image du projet qui a remplacé la hiérarchie dans les manuels de management.

    Ce qui en sort, c’est que les idées tout simplement sociales, humanistes, sont devenues crypto-gauchistes et maintenant, seuls les partis d’extrême gauches proposent des programmes ouvertement contre le fameux « libéralisme » qui prône la compétition de tous contre tous. Or, dans une compétition, il n’y a qu’un seul gagnant.

    Mais bon, j’arrête là, je commence à déraper :-)

  16. Jujens

    @Jice : je rejoins néanmoins la critique de vvillenave sur mon post. Il ne faut pas se limiter à choisir un camp, une idéologie et la défendre mais aussi avoir du recul par rapport à celle-ci et ainsi la faire progresser. La « guerre » idéologique ne doit pas nous le faire perdre de vue.

  17. @Jujens. Tout à fait vrai. Il faut éviter les postures trop rigides. Néanmoins, il ne faut pas être dupe. Les glissements sémantiques biaisent les débats et la posture de l' »adversaire » n’est pas très honnête non plus…
    Il me semble que RMS est tout à fait dans son rôle en étant tatillon. Si lui ne l’était pas, qui pointerait du doigts ces glissements ?

  18. Egalement deux émissions à réécouter :

    Entretien avec Eric Hazan, éditeur et écrivain, autour de son livre « LQR la propagande du quotidien
    http://www.la-bas.org/article.php3?…

    Propaganda, d’Edward Bernays, ou comment manipuler l’opinion en démocratie
    http://www.la-bas.org/article.php3?…

  19. « …avant même de commencer à raisonner il est indispensable de questionner le langage même que l’on utilise. » Questionner le langage n’est pas raisonner ? Ah… Je pense que tu viens de te mettre à dos l’ensemble des linguistiques et philosophes du langage. Sans parler des phonologues, phonéticiens et autres spécialistes du langage. N’est-il pas des sciences, d’ailleurs, dont l’objet est, pour (ou en grande) partie « métalinguistique » ? On doit ce dernier concept à Roman Jakobson. Définir un mot, c’est déjà discourir ou raisonner.

    Comme l’écrivait Émile Benveniste, contrairement à une opinion confusément répandue ou entretenue, on ne parle pas avec des mots mais avec des propositions, etc. Un mot seul peut en être une… ah ?

  20. @Dom: Merci beaucoup (j’ai beaucoup d’estime pour Hazan, que je cite fréquemment en exemple lorsque l’on m’accuse de « vouloir la mort des éditeurs »).

    @Christophe: Aah, je t’attendais plus ou moins là-dessus (pour les spectateurs, Christophe et moi avons déjà évoqué nos divergences (respectivement entre linguistique et sémiotique) sur mon propre site : http://valentin.villenave.net/Pour-

    Bon, je commence par la fin : tout d’abord pour ce qui est de dire que le mot ne vaut rien sans la proposition dans laquelle il intervient, c’est une attitude dans laquelle je ne me reconnaitrais pas vraiment — quoiqu’elle soit peut-être justifiée d’un point de vue purement linguistique, et encore je n’en suis même pas certain.
    Comme je l’ai expliqué sur http://identi.ca/conversation/78931… ce qui m’intéresse ici n’est pas vraiment le « mot » mais les réseaux de signes et les idéologèmes qu’ils peuvent convoyer — je dis bien **convoyer**, c’est-à-dire ce que le linguiste nomme (si je ne m’abuse) sédimentation. La métaphore me paraît pertinente : de l’eau qui passe par des nappes, des rivières, des infiltrations ou que sais-je, cesse de se réduire à du H2O, de même qu’un terme tel que « nègre » a cessé au cours des deux derniers siècles, de pouvoir être employé dans son sens purement neutre et dénoté.

    Cependant, tu as raison de critiquer ma phrase sur « commencer à raisonner ». C’est un raccourci peu heureux et il est **absolument évident** que l’étape métalinguistique de toute réflexion est déjà un « raisonnement » à part entière. J’aurais dû ne pas me contenter de ce prédicat, et détailler un peu : par exemple, « avant de commencer à manipuler des concepts potentiellement chargés d’idéologies, il importe de définir clairement les termes sous lesquels l’on désigne lesdits concepts ». (C’est lourdingue mais il y a sûrement une manière plus élégante de le formuler.)

  21. @vvillenave : En fait, tu peux bien ne pas reconnaître la proposition comme première unité du discours, ça importe peu au fond, puisque que ce qui définit les unités, linguistiquement, ce sont bien les rapports qu’elles entretiennent avec d’autres unités de même niveau ou de niveaux différents. Une « sémiotique » par « sédimendation » (concept que je n’emploie pas… quel linguistique est à l’origine de ce concept curieux ?) ne propose rien d’autre, en somme, qu’un type de relation qui fait un réseau de sens pertinent pour former une supra-unité que tu appelles « idéologème » (d’où vient ce concept ?).

    Petite parenthèse : j’ai toujours beaucoup de méfiance face à l’expansion conceptuelle. Surtout quand elle vire au jargon ou langage spécialisé. Quand on lit des linguistiques comme Bréal, Meillet, Saussure, Benveniste, Sapir, etc., linguistiques majeurs, il y a chez eux très peu d’invention ou d’expansion lexicale. Il n’en est pas de même conceptuellement.

    Les mots ne font les concepts : « Quand j’affirme simplement qu’un mot signifie quelque chose, quand je m’en tiens à l’association de l’image acoustique avec un concept… une idée de la réalité ; mais en aucun cas je n’exprime le fait linguistique » (Saussure)… il s’agit d’un fait psychique.

    Quand tu dis que le mot « met en œuvre un réseau de (pré-)concepts », je ne peux pas te suivre. Le mot ne met rien en œuvre. C’est le sujet qui énonce qui « met en œuvre » la langue avec tout un « fatras de choses » plus ou moins conscientes, son lot d’impensé. Cette mise en œuvre de langue de manière individuelle, on l’appelle le discours.

    En effet, ce que rms se propose de faire, quand il définit soigneusement ou scrupuleusement les concepts (ou « mots » parce que dans le langage courant les deux font un) qu’il veut « entendre », c’est simplement en limiter l’extension.

    Très simplement, ce que l’on gagne en extension, on le perd en compréhension.

    rms ne fait rien d’autre que de proposer une formalisation ou systématisation (un système de pensée) qui (re-) produit ou prolonge une représentation (du monde), celle des hackers du MIT originellement, pour lui donner une compréhension et une vitalité hors de son cercle original. Je ne peux donc pas te suivre quand tu affirmes que « Richard Stallman ne propose pas de redéfinir notre vision du monde ». Il y a, au fondement, du mouvement du logiciel, une éthique, un positionnement social, une manière de se comporter avec les autres, un type de comportements, des rapports aux autres, si tu préfères, qui donnent ou font une représentation particulière de la société.

    Autrement dit, la liberté telle que rms la définit, pour ce qui est du logiciel libre, est un concept à part entière, clairement circonscrit. Communément, le heurt vient souvent de sa rencontre avec un concept mou vaguement répandu, quelque chose qui serait proche de la liberté individuelle. Cette notion de « liberté » chez rms (bien qu’il s’amuse avec cette frontière quand il discute) n’a pas une acception vague ou générale. Ainsi, dans une expression telle que « logiciel libre », « libre » a une valeur est déterminée par une histoire (ré)initiée sous l’impulsion de Richard Stallman. Il ne s’agit pas d’un logiciel dont je peux faire tout ce que je veux… Voir mon article à ce sujet : http://www.road2mayotte.org/blook/?…

  22. @Christophe: d’accord. Je crois qu’on progresse, voici les points sur lesquels je suis d’accord ou pas (si je les ai bien compris).
    Tout d’abord, pour le répéter une fois de plus, mon arrière-plan est nettement différent du tien puisque tu te réfères à la linguistique et moi à la sémiologie (c’est-à-dire un champ nettement plus large, tu dirais peut-être plus abâtardi, qui s’étend aisément jusqu’à la sociologie ou l’idéologie). Le fait que des notions telles que « idéologème » te soient étrangères, en témoigne — par idéologème j’entends tout simplement un fragment d’idéologie (ou plus exactement de /doxa/, c’est-à-dire une idéologie larvée qui ne s’assume pas en tant que telle), sous-entendu derrière un terme (ou un signe, ou une proposition, ou disons une unité de sens quelle qu’elle soit).

    Pour autant, j’apprécie ta critique lorsqu’elle fait preuve de rigueur intellectuelle ; ainsi, dire comme je l’ai fait qu’un mot « met en œuvre » un idéologème, c’est là encore un raccourci : évidemment c’est l’énonciateur qui, en employant ce mot dans son discours, tire sur l’élastique qu’il lui a attaché et met « en œuvre » le fatras idéologique que tu décris. Savoir s’il le fait consciemment ou non, ce n’est pas mon propos, de même qu’étudier un texte littéraire n’est pas faire la psychanalyse de son auteur (on peut se demander, à l’occasion, si telle allitération ou tel chiasme a été mis là par hasard ou délibérément, mais de toute façon la réponse n’est que rarement évidente).

    Pour ce qui est de l’extension vs la compréhension, tu t’engages dans un degré d’abstraction où je ne ressens pas le besoin d’aller ; cependant ton exemple avec le mot « liberté » est très bien choisi, car c’est le mot par excellence auquel l’on fait dire tout et n’importe quoi, nous sommes bien placés pour le savoir.

    Je crois que ton point de vue et le mien se rejoignent au moins sur le fait que la maniaquerie de rms quant au langage va au-delà du folklore, et témoigne d’une démarche de (re-)conceptualisation (et délimitation) des mots employés qui, bien que nécessaire, n’est pas courante dans le mouvement Libre. À mon sens toutefois, cette démarche n’est pas une condition suffisante pour faire de rms un «philosophe» ; il y a certes un projet social dans le mouvement Libre, mais pas de redéfinition profonde telle qu’on en trouve dans l’œuvre des grands philosophes jusqu’au XXe siècle. C’est ce point de vue (tout à fait personnel et arbitraire) que j’expose à la fin du texte ci-dessus.

  23. redskull

    @vvillenave : j’aimerais revenir sur un point de ton commentaire-réponse à gnuzer ; la partie sur la comparaison France/Québec au sujet de la terminologie.

    Ton exemple du courriel est un mauvais exemple. Les expressions « courrier électronique » et « message électronique » pour remplacer « email » sont parues au Journal officiel en décembre 1997. L’emploi de courriel au Québec remonterait à 1996 (et est officialisé en France en 2003). Est-ce vraiment 10 ans de retard ?

    Tu dis que, comme des cons, on cherche à imposer « mel » ; je ne sais pas qui cherche à l’imposer comme un substantif, mais ce n’est pas la commission de terminologie, qui indique « Mél. » comme un symbole depuis sa première parution au Journal officiel. (Et il me semble approprié au coté du symbole « Tél. »)

    Alors effectivement, cette commission n’est pas toujours en avance (et certaines propositions sont critiquables…) mais j’ai l’impression que ça ne changerait pas grand chose. Le verbe « citer » n’a pas attendu l’informatique pour exister, mais ça n’empêche pas de voir des « quoter » à tort et à travers… (Ainsi que des « designer » pour « concevoir », « secure » pour « sûr, sécurisé », « team » pour « équipe »…)

    Les français ne seraient-ils pas tout simplement moins soucieux de leur langue que les québécois ? (J’en suis même pas sûr… Mon prof québécois étant celui employant le plus d’anglicismes.)

  24. « Licorne Rose Invisible » => Blasphème!
    C’est la Licorne Invisible Rose, car elle était invisible bien avant d’être rose!

  25. @redskull: C’est vrai que les québecois sont (autant que les français) sensible à la « branchitude » des vocables anglais. Bravo pour la précision de la référence en ce qui concerne le « mel » (ça n’empêche pas que c’est ridicule). Même si les québecois ont attendu jusqu’à 1996 pour introduire courriel, je maintiens que les français ont été, dans ce cas précis, d’une nullité navrante… Alors que des termes tels que « numérique » ont largement marché ; un autre exemple étant le mot « ordinateur », dont l’introduction a constitué en elle-même une histoire magnifique dans les années 1950 : http://www.frenchmozilla.fr/regles/

    @MCMic : On va dire que c’est une licence euphonique (traduire les adjectifs multiples n’est jamais aisé). Cependant la Licorne est consubstantiellement invisible ET rose au MÊME moment ; l’idée même qu’il lui ait fallu du temps pour devenir rose *en plus* d’être invisible, me semble largement hérétique. On en a brûlés pour moins que ça !

  26. Tttt une licorne invisible et rose, déjà, on ne peut connaitre sa couleur, et on ne peut la voir. La couleur étant un phénomène de réflexion de certaines fréquences du spectre visible, un licorne invisible ne peut avoir de couleur. D’ailleurs comment savez-vous qu’elle pu être là ? Hein ?

    Je m’excuse par avance pour les adeptes du licornisme : mais les licornes ça n’existe pas. À la limite les petits poneys©®™† en plastoc mauve moche, ça oui, malheureusement.

    Pour le lexique imposé par Stallman, c’est juste une version rigoriste d’un jargon, indispensable pour l’expression claire de concepts normés. Si l’on veut être précis, on utilise un vocabulaire précis. Toute spécialité scientifique ou technique fait de même, et plus la finesse est nécessaire pour faire mal aux diptères, plus la définition et des mots et du Bien et du Mal sera précise et sans préservatif.

    Ce qui est assez remarquable dans une messe, un sermon stallmanien, c’est qu’il mélange autant que moi dans ces paragraphes : jargon, métaphore religieuse et la façon académique d’exposer un fait et un raisonnement sociologico-philosophique. C’est un théâtre, il y joue une pièce et célèbre sa messe, mais c’est aussi bien le spectacle que le véhicule (grand ou petit), le philosophe prophète et la parole divine. Il est le théâtre, la messe, le prophète, la bible, le père, le fils et le sain d’esprit dans sa pièce. Il ajoute même les improvisations convenues avec le public. Public dont une partie joue les apôtres avant et après le sermon sur la montagne ou en tout cas derrière le micro, des zélotes Libres qui veulent toucher le prophète ou avoir un mot de la divine parole, en oubliant qu’en jouant à la métaphore religieuse dans le registre comportemental, ils se placent dans l’acte de foi et non dans le raisonné.
    Ite missa est!

    De plus, il ne faut pas oublier qu’rms essaye avec un certain succès, à défaut d’un succès certain, d’appliquer à lui-même ses idées, et à ce titre il est sa propre prophétie auto-réalisée, et ça, chapeau ! (de Valentin bien sûr) (je marche je maaaarche)

  27. @rackham: Ton imperméabilité à la notion de transcendance me contriste…

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