Umberto Eco : Mac et Windows sont catholiques et GNU/Linux protestant !

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Martin Fisch - CC by-saEn… 1994 Umberto Eco, rédigeait dans les colonnes de l’Espresso, une chronique[1] érudite et amusante sur l’opposition d’alors entre le Mac et le DOS, ancêtre de Windows.

Déjà le Mac est vanté pour sa convivialité. Mais, contrairement au DOS, vous ne pourrez pas alors vous « permettre la libre interprétation des écritures ».

Alors qu’on y pense fortement en lisant l’article aujourd’hui, Linux n’est pas cité. Et c’est bien compréhensible puisque le célèbre système d’exploitation libre venait à peine de naître.

Mais, six ans plus tard, en 1999, lorsque l’on regroupa les chronique dans un livre, Eco se fendit d’une note très intéressante qui explique pourquoi j’ai pris une certaine liberté dans le titre de ce billet.

« La flamme du protestantisme est désormais entre les mains de Linux. »

Nous usons d’un droit de courte citation pour vous reproduire la chronique ci-dessous agrémenté de quelques liens, en particulier vers Wikipédia, si vous souhaitez vous plonger plus profondément dans les nombreuses références religieuses[2].

MAC vs DOS

URL d’origine du document

Umberto Eco – 1994 – Espresso (La bustina di Minerva)

Une attention trop faible a été accordée à la nouvelle guerre religieuse souterraine qui transforme le monde moderne. C’est une de mes vielles idées, mais je découvre qu’à chaque fois que j’en parle aux gens, ils sont d’accord avec moi.

Le fait est que le monde est divisé entre les utilisateurs d’ordinateurs Mac et les utilisateurs d’ordinateurs compatibles MS-DOS. Je suis entièrement convaincu que le Mac est Catholique et le DOS Protestant.

En effet, le Mac est contre-réformiste et a été influencé par le ratio studiorum des Jésuites. C’est un système gai, convivial, amical, il dit au croyant comment il doit procéder étape par étape pour atteindre – sinon le Royaume des Cieux – le moment où le document est imprimé. C’est une forme de catéchisme  : l’essence de la révélation est abordée au moyen de formules simples et d’icônes somptueuses. Chacun a droit au Salut.

DOS est Protestant, voire Calviniste. Il permet la libre interprétation des écritures, réclame des décisions personnelles difficiles, impose une herméneutique subtile à l’utilisateur et tient pour acquis que tout le monde ne peut pas atteindre le Salut. Afin de faire fonctionner le système, il faut interpréter soi-même le programme  : loin de la communauté baroque des fêtards, l’utilisateur est enfermé à l’intérieur de la solitude de ses propres tourments.

On pourrait répondre que, avec le passage à Windows, l’univers DOS finit par ressembler davantage à la tolérance contre-réformiste du Macintosh. C’est vrai  : Windows représente un schisme de type Anglican, avec cérémonies en grandes pompes dans la Cathédrale, mais il reste toujours une possibilité d’un retour au Dos pour changer les choses en accord avec les décisions étranges ; quand c’est le cas, vous pouvez décider d’autoriser les femmes et les homosexuels à être ministre du culte si vous le souhaitez.

Il va de soi que le catholicisme et le protestantisme des deux systèmes n’a à priori rien à voir avec les opinions culturelles et religieuses de leurs utilisateurs. J’ai ainsi découvert un jour que, chose incroyable, le sévère et tourmenté Fortini utilisait le Macintosh  ! On peut cependant légitimement se demander si à la longue l’adoption de tel système plutôt que tel autre n’exerce pas une profonde influence. Peut-on vraiment utiliser le DOS et soutenir la Vendée  ? Céline aurait-il écrit sur Word, WordPerfect ou Wordstar  ? Descartes aurait-il programmé en Pascal  ?

Et le code source, qui est la clé des deux systèmes (ou environnements, si vous préférez)  ? Ah, il est lié a l’Ancien Testament et il est talmudique et cabalistique. Encore un coup du lobby juif

Cette chronique a été rédigée il y a six ans. Dans l’intervalle les choses ont changé. Windows a rejoint Mac dans son catholicisme tridentin avec la sortie des versions 95 et 98 du système. La flamme du protestantisme est désormais entre les mains de Linux. Mais l’opposition demeure valide (1999)

Notes

[1] Chronique qu’il tient toujours d’ailleurs.

[2] Crédit photo  : Martin Fisch (Creative Comons By-Sa)

14 Réponses

  1. Sur un sujet un peu voisin, voir l’hénaurme appel du pied du Vatican aux hackers qui avait défrayé la chronique il y a quelques mois :
    http://developers.slashdot.org/stor
    … et la cuisante réponse du libertarien Eric « je suis un hacker et je t’emmerde » Raymond :
    http://esr.ibiblio.org/?p=3094
    (le tout en sabir américain)

  2. Le titre de cet article est d’une telle connerie que je n’ose même pas lire l’article.

    Pour combler vos besoins en religion, ouvrez donc un livre d’histoire;
    . .et foutez-nous la paix.

  3. Moi j’aurai préféré l’entendre dire que GNU/Linux est athée (ou encore mieux agnostique)…

  4. Même si je comprends (du moins en partie) l’analogie j’ai quand même un peu de mal à associer les idées de libertés du logiciel libre avec la religion. On peut effectivement retrouver un certain point commun dans la démarche intellectuel du point de vue de la différenciation catholique/protestant mais au niveau des principes c’est plus compliqué.

    Bon en même temps il est vrai que ayant une réaction quasi phobique dés que l’on aborde l’idée de religion, je suis loin d’être totalement objectif la dessus.

  5. Jean-Baptiste Bourgoin

    Le titre est d’autant plus bête, et mensonger, qu’Umberto Eco n’a jamais rien dit de tel…

    Il s’amuse à comparer Dos, Mac et Windows, et que dit-il à propos du DOS qu’il juge « protestant » (et non pas Linux !) :

    «DOS est Protestant, voire Calviniste. Il permet la libre interprétation des écritures, réclame des décisions personnelles difficiles, impose une herméneutique subtile à l’utilisateur et tient pour acquis que tout le monde ne peut pas atteindre le Salut. Afin de faire fonctionner le système, il faut interpréter soi-même le programme : loin de la communauté baroque des fêtards, l’utilisateur est enfermé à l’intérieur de la solitude de ses propres tourments.»

    Vous trouvez que ça colle avec Linux vous ?

    Si tant est que ça colle avec DOS ou même avec le calvinisme…

    Bon, franchement, c’est de la grosse blague.

    Quand à la réponse de Eric S. « J’aime les gros flingues et le libéralisme » Raymond donnée en commentaire… c’est digne de ses idées politiques…

  6. Jean-Baptiste Bourgoin

    Je retire ce que j’ai dit concernant l’article, l’ayant relu plus attentivement, mea maxima culpa !

    Cela dit, c’est pas très fin (de toute manière en informatique Umberto Eco n’a toujours dit que des conneries… en art aussi)

  7. pere.despeuples

    Le mot « religion » entraîne beaucoup de réactions épidermiques, mais l’humour d’Eco est à prendre au sens théologique plus qu’ecclésiastique, il me semble. Y a t il autant de distributions Linux que d’églises réformées ? Les Amishs sont ils les slackwares ?

  8. Mort de rire !
    …mais si, il est marrant cet article, second degré requis bien sûr.
    J’adore ces articles hautement trollogènes qui surgissent d’on ne saizoù dans ce cher Framablog.

    Sans oublier que côté chapelle :
    – chacun voit midi à sa porte
    – BSD est marxiste et Gnu/Linux libertaire, c’est bien connu…du moment que c’est du second second degré…

  9. <humour>Tiens, il faut demander à St-IGNUcius, la seule Autorité en la matière. Tout le reste n’est qu’hérésie. Ou alors justement, c’est GNU/Linux qui est hérétique, puisqu’il donne le choix.<humour>

    Eco ne dit pas que des conneries. Non. Il a aussi un sens époustouflant de la métaphore. Et des conneries en images riantes, c’est déjà ça de gagné sur l’obscurantisme. GNU/Linux ne serait-il pas positiviste? Plein des illusions et des promesses des lumières?

  10. Merci aKa de m’avoir donné la possibilité de relire ce texte qui m’avait beaucoup frappé lors de sa parution!

    Pour l’apprécier il faut être un peu relax, tenir compte des remarques d’iGor et peut être expliquer que la « bustina di Minerva » c’est une pochette carrée d’allumettes, vendue en Italie, qui fait moins de 25 cm2 et qui est parfois utilisée pour vite noter quelque chose (un ancêtre de Twitter?). Donc pas de grands développements, mais beaucoup de clins d’oeil.

    C’est tout de même rigolo que certains « mots-clés » arrivent toujours à faire mousser :-) Tiens, tant que j’y suis, Eco a écrit aussi « Les gnomes de Gnu » (Gli gnomi di Gnù, 1992)… Bon, ce n’est qu’une sorte de conte écologique…

  11. L’eglise anglican ne vient pas d’un shisme entre protestant mais d’un entre catholique. L’eglise réformée n’existait pas encore, ni Luther, ni Calvin.
    Sinon j’aime bien l’analogie BSD/ Marxiste GNU/Linux / Libertaire.

  12. Non non non.
    Linux n’a pas brûlé les icônes, on en trouve d’ailleurs un peu partout. De plus, l’idée du Libre est plus proche du partage que de la destruction des oeuvres d’art.

  13. @autrel. Vous avez mal relu vos évangiles… ! Luther et Calvin n’étaient pas encore défunts mais Luther avait déjà fait parler de lui vers 1517. Ce n’est qu’en 1530 que Henri VIII rompt son mariage et… avec le pape ! Quant à Calvin, il publie son « Institution de la religion chrétienne » en 1536. Nous sommes donc dans un période très contemporaine entre les deux réformateurs et Henri VIII qui sera à l’origine du schisme qui a débouché sur l’Anglicanisme…

  14. Faireundon

    Si autrel s’est viandé sur les dates, il n’en a pas moins raison : contrairement à ce que beaucoup de Français croient, les anglicans sont des catholiques et des réformés, mais pas des protestants. « Catholiques » ne veut pas forcément dire « catholique romain ». Les coptes, les levantins, etc, sont des catholiques, mais pas des catholiques romains. Idem pour les anglicans.

    Chacun sa spécialité. Quand on s’occupe d’IT et qu’on rejette en bloc des institutions parfois millénaires, mieux vaut rester ignorant et athée plutôt que de prétendre maitriser tous les sujets.