Librologie 6 : À quoi rêvent les moutons électriques

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Bonjour tout le monde,

Ceux et celles pour qui ces chroniques Librologiques sont d’une lecture un peu aride (c’est également mon cas, le croiriez-vous), seront peut-être rassurés de savoir que l’épisode d’aujourd’hui termine (provisoirement) l’approche quelque peu théorique entamée avec l’épisode 3, intitulé La Revanche des… Ah non, attendez que je m’y retrouve — j’y suis : User-generated multitude, c’est cela.

Dans l’épisode d’aujourd’hui, donc, je vous propose de revenir sur les pratiques culturelles sous licences Libres, leur utilité et l’adéquation ou non de celles-ci (les licences Libres) pour celles-là (les pratiques culturelles, faut suivre aussi)[1]. Plus que jamais, les commentaires sont là pour recueillir vos réactions, réflexions, témoignages et — ô surprise — vos commentaires.

Bonne lecture !

Valentin Villenave

Librologie 6 : À quoi rêvent les moutons électriques

Peut-on appliquer les licences Libres aux œuvres de l’esprit ?

(C’est-à-dire, étendre les modèles de licences alternatives, autorisant la libre diffusion voire la modification des œuvres, au-delà des seuls logiciels Libres ?)

C’est une question récurrente sur les forums et listes électroniques Libristes.

Une question que l’on n’amène en général pas frontalement, mais que l’on va glisser au détour d’une phrase — on la trouvera d’ordinaire introduite par des marqueurs tels que « je ne suis pas sûr que », « reste à savoir si », « il ne me semble pas évident », etc. — quand on n’entre pas directement dans l’attaque peu subtile « vous voulez obliger les artistes à publier sous licences Libres (et donc, à crever de faim) ? C’est du stalinisme pur ! ».

Une question sur laquelle, naturellement, chacun a peu ou prou son opinion pré-établie. Nul besoin d’argumenter, de réfléchir ou de démontrer.

C’est que cette question n’en est, évidemment, pas vraiment une.

C’est un troll.

Paul Scott - CC by-sa

J’ai déjà tenté ailleurs — longuement — de me pencher sur cette question, dans l’espoir de tordre le coup définitivement à ce serpent de mer trolloïde du milieu Libre. Cependant il me semble intéressant de prendre le temps de critiquer le point de vue selon lequel les licences Libres ne devraient convenir qu’aux programmes informatiques, et notamment d’examiner quels idéologèmes le sous-tendent. En effet, Libriste ou non, nul n’est à l’abri de ses propres préjugés, au premier rang desquels cette mythologie déjà évoquée qui consiste à voir en l’œuvre d’art un objet échappant aux contingences ordinaires, et en l’artiste-créateur (pour peu qu’il soit professionnel, bien sûr) un être en marge des exigences sociales.

D’un point de vue légal et pratique, pourtant, bien peu de choses distinguent un programme informatique de tout autre contenu immatériel : un logiciel est une œuvre de l’esprit soumise à la « Propriété Littéraire et Artistique » — encore une distinction arbitraire, au demeurant, qu’il conviendrait de mettre en question. Et un nombre croissant d’artistes s’expriment d’ailleurs au moyen d’outils informatiques qui les amènent parfois à créer de véritables « programmes », au sens strict. (Des pratiques artistiques sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir.)

Pourquoi, dès lors, séparer arbitrairement ces œuvres de l’esprit en, d’un côté, l’art, de l’autre les logiciels ? Certes, il peut arriver que les « œuvres d’art » posent des contraintes inédites aux licences, et nécessitent quelques adaptations juridiques (c’est le propos des licences Creative Commons, dont j’ai parlé ailleurs, et de la licence Art Libre qui, nous le verrons plus bas, est timidement recommandée par le projet GNU). Mais le principe de base reste le même, et il a été établi que les libertés garanties à l’utilisateur de logiciels peuvent se transposer aisément à l’amateur d’art.

Ce qui sous-tend en fait cette dichotomie arbitraire, c’est le « bon sens » ordinaire par lequel tout un chacun délimite sa conception de l’art. Les bouleversements artistiques du XXe siècle semblent avoir quelque peu mis à mal les critères traditionnels d’appréciation du public : peut-on encore dire que « l’art, c’est ce qui plaît » après Picasso ? Que « l’art, c’est ce qui est original » après l’urinoir de Duchamp ou les boîtes de soupe de Warhol ? Peut-on encore définir l’art par la « légitimité » sociale de son auteur, après le Coucher de soleil sur l’Adriatique peint par l’âne Lolo (sic) ?

Boronali - Coucher de Soleil sur l'Adriatique - Wikimedia Commons CC by-sa

Reste un critère auquel se raccrocher (voire se cramponner, d’autant plus fermement que tous les autres sont en déroute) : celui de l’utilité. Une œuvre d’art, nous dit le bon sens ordinaire, n’est pas quelque chose dont on se sert pour accomplir telle ou telle tâche. Cette position est également celle de la Loi, qui depuis deux ou trois siècles oppose à l’Art (absolu) les « arts utiles », c’est-à-dire inventions et méthodes de fabrication. Il sera donc communément admis que l’art « noble », digne de respect, se doit d’être inutile : méprisons donc de bon cœur les fanfares ou la musique militaire (fusse-t-elle de Schubert), et les berceuses que l’on chante aux enfants.

Mais cette fois, c’est le reste de la vie qui revient en contrebalance : parmi tous les objets dont nous faisons « usage », combien sont, de facto, indispensables ou simplement, objectivement utiles ? Une large part des logiciels installés sur nos ordinateurs, par exemple, ne sont ni strictement nécessaires ni même utiles (jusqu’à l’absolument inutile). Ainsi, les jeux vidéo sont apparus exactement en même temps que les ordinateurs. Sans même aller jusque là, n’importe quelle interface moderne comporte une majorité d’éléments qui n’ont pour seule raison d’être, que de plaire. Si les logiciels servent à se divertir, et le design à plaire, il n’y a alors plus aucune raison pour considérer l’informatique différemment de, par exemple, la musique : de même que le comte Kayserling commanda à Bach des variations pour clavecin afin de l’aider à dormir la nuit, le citoyen moderne se laissera bercer par les moutons électroniques de son économiseur d’écran.

C’est donc dire, d’une part, que le critère d’« utilité » n’est pas un commutateur binaire, mais plutôt un axe linéaire sur lequel existent une infinité de degrés, et d’autre part que, quand bien même l’on tracerait une barrière nette, l’on serait surpris de voir que ce qui « tombe » d’un côté ou de l’autre n’est pas nécessairement ce à quoi l’on s’attendrait. J’irai même jusqu’à affirmer que le geste du programmeur n’est ni moins technique, ni moins intrinsèquement chargé d’expressivité, ni moins ontologiquement digne d’admiration ou de terreur, que celui de l’« artiste » ; la seule distinction de l’artiste (au sens bourdieusien du terme) est d’ordre social, et nous avons vu combien cette quantification est illusoire.

De même, l’opinion « naturelle » qui consiste à voir en l’Œuvre d’Art un objet achevé, signé et sacré, là où l’objet utilitaire (et tout particulièrement le programme informatique) est un objet transitoire, temporaire, criblé de défauts et dont on s’empressera de se débarrasser pour en obtenir une nouvelle version, plus récente, plus aboutie, en attendant encore la prochaine, cette vision disais-je, est éminemment liée à notre contexte historique : en-dehors de notre société occidentale de ces cinq ou six derniers siècles, les pratiques culturelles et rituelles ne sont pas nécessairement distinctes, et il est bien rare pour un « auteur » d’éprouver le besoin de signer individuellement son œuvre ; en retour, dans notre monde post-industriel (ou pleinement industriel, si l’on suit Bernard Stiegler) où l’artisan n’est plus qu’un souvenir, il est communément admis que tout objet utilitaire est le fruit du travail indistinct d’une légion d’ingénieur anonymes, et l’on se souciera bien peu de savoir si le logiciel que l’on utilise a un ou plusieurs auteurs. Si l’informatique a tout de même produit des noms célèbres, c’est avant tout par ce processus de « mythification » qu’est le star-system : Bill Gates ou Steve Jobs fascinent davantage pour leur success-story que pour leur travail technique, et de son côté le mouvement Libre cherche en ses grands informaticiens des héros (Linus Torvalds) ou, si l’on peut dire, des hérauts (Richard Stallman ou Sir Tim Berners-Lee) — ce que je décrivais précédemment sous le terme de « culte ».

Unicité de l’auteur, singularité sociale de l’artiste, intégrité de l’œuvre : autant de notions historiquement datées — et qui, même d’un point de vue historique, s’avèrent bien illusoires : aussi loin que nous puissions regarder, les artistes ont toujours dû s’adapter aux goûts du public, aux contraintes économiques ou politiques, et partager avec leur contemporains la paternité de leur travail. J’ai déjà eu l’occasion d’aborder l’exemple des compositeurs des XVIIe et XVIIIe siècles, qui, s’ils signaient certainement leurs œuvres, ne se privaient pas d’emprunter ici et là — quand ce n’était pas les interprètes eux-même qui ré-arrangeaient ou faisaient réécrire certains passages ! J’ai également tenté d’expliquer que les musiciens d’antan que nous révérons aujourd’hui comme des génies intemporels, n’avaient probablement pas de préoccupations d’une autre hauteur que les faiseurs-de-culture d’aujourd’hui. Depuis plus d’un siècle, le cinéma nous rappelle de façon éclatante combien l’élaboration d’une œuvre est une production, ici au sens industriel du terme — au point que même Fox News en vient à s’alarmer de la prolifération des franchises et autres remakes : nous attendons le prochain James Bond comme la prochaine version de tel jeux vidéo ou système d’exploitation, en espérant qu’il sera encore plus plaisant et nous en donnera davantage pour notre argent. C’est ignorer que trois siècles plus tôt, le public britannique de Händel attendait probablement de la même façon son prochain oratorio !

Signe ultime de cette industrialisation de la culture, que nous avons déjà présenté : les mêmes industriels qui érigent les « créateurs » en figures sacrées, s’empressent dans un même mouvement de réduire leur production à sa simple quantification marchande sour le terme « contenu », qui peut désigner indifféremment des films, des pistes musicales ou des images, en un mot, tout ce que l’on nous peut vendre, littéralement, au poids.

Mouton Mouton - Art Libre

Il y a quelque chose de paradoxal à constater que, même parmi les Libristes les plus endurcis, ceux-là même qui encouragent les informaticiens et chercheurs à publier sous licences Libres le fruit de leur travail, n’ont pas la même attente (voire exigence) de la part des auteurs et artistes. Sur le site gnu.org déjà mentionné, Richard Stallman lui-même indique :

Nous n’adoptons pas le point de vue que les œuvres d’art ou de divertissement doivent être Libres ; cependant si vous souhaitez en libérer une nous recommandons la Licence Art Libre.

Une autre page reprend même à son compte le critère d’utilité que j’évoquais plus haut :

Les œuvres qui expriment l’opinion de quelqu’un — mémoires, chroniques et ainsi de suite — ont une raison d’être fondamentalement différente des œuvres d’utilité pratique telles que les logiciels ou la documentation. Pour cette raison, nous leur demandons des autorisations différentes, qui se limitent à l’autorisation de copier et distribuer l’œuvre telle-quelle.

La licence Creative Commons Attribution-Pas d’œuvres dérivées est utilisée pour les publications de la Free Software Foundation. Nous la recommandons tout particulièrement pour les enregistrements audio et/ou vidéo d’œuvres d’opinion.

Nous avons pourtant vu que Stallman a très tôt compris l’importance potentielle des licences Libres au-delà du code informatique, et se plaît à définir le mouvement Libre comme un mouvement social, politique ou philosophique ; cette soudaine timidité lorsqu’il s’agit de l’art n’en est que plus surprenante — et n’a pas manqué d’être pourfendue par ceux et celles qui aspirent à un mouvement Libre digne de ce nom dans les domaines culturelles.

L’hypothèse que je pourrais formuler, est que rms n’est tout simplement pas intéressé par l’art. La culture « de divertissement » l’intéresse probablement, ainsi que la littérature qu’il nomme « d’opinion » ; cependant, difficile de se défaire de l’impression que ces formes intellectuelles dépourvues « d’utilité pratique » lui semblent, somme toute, subalternes. Si rms a — quoique tardivement — pris conscience des dangers que pose à la démocratie la répression de la libre circulation des œuvres, le point de vue des artistes eux-même lui demeure clairement étranger.

Peut-être est-ce là le plus grand échec du mouvement Libre : de n’avoir pas, de lui-même, dépassé plus tôt les frontières de l’informatique et de cette absurde notion d’utilité. Comme me l’exposait tout récemment Mike Linksvayer lui-même, il est presque honteux qu’aient dû se développer, avec quinze ans de retard, des licences spécialement pensées pour l’art et la culture, au lieu d’une simple évolution de licences logicielles telles que la licence GPL. Ce décalage d’une ou deux décennies vis-à-vis de l’informatique Libre est, encore aujourd’hui, un des (nombreux) handicaps dont souffre le monde culturel Libre.

Paul Downey - CC by

Le milieu des licences Libres est donc encore largement déconnecté des milieux artistiques. Les Libristes eux-mêmes sont en général nettement plus familiers de l’informatique que des pratiques culturelles (particulièrement « classiques », j’y reviens plus bas) ; leurs modes de consommation culturelle sont plus tournés vers la culture de masse — où l’on ignore notoirement toute possibilité de licences alternatives — que vers la création artistique ou la culture classique. Ceux-là même qui veillent à n’installer sur leurs ordinateurs que des logiciels Libres (à quelques éventuels compromis près), sont à même de faire une consommation immodérée de « contenus » propriétaires — la culture geek étant d’ailleurs presque entièrement construite sur un patrimoine non-libre : Le Seigneur des anneaux, Star Trek, La Guerre des étoiles, Le Guide du routard galactique

Pour certains, il y a là une évidence décomplexée : de toute façon, les œuvres d’art n’ont pas à être sous licences Libres, ce n’est pas fait pour cela. Pour d’autres au contraire, c’est un état de fait presque honteux : l’on ne demanderait pas mieux que de pouvoir n’écouter que de la « musique libre », par exemple, mais les œuvres existantes sont tellement peu connues / difficiles d’accès / introuvables / pauvres… Reproches d’ailleurs partiellement mérités (nous y reviendrons) — et qui auraient aussi bien pu, au demeurant, être adressés aux logiciels Libres eux-même il y a une quinzaine d’années.

Peut-être est-ce, au moins en partie, pour expier cette mauvaise conscience que ce même public Libriste se rue sur quelques œuvres ou sites web culturels publiés sous licences alternatives : les films (au demeurant admirables) de la fondation Blender, les dessins de Nina Paley ou encore le site Jamendo (sujets sur lequels nous reviendrons prochainement)… Cependant que d’autres fonds Librement disponibles, nettement plus fournis, restent largement ignorés : je veux parler du patrimoine écrit, notamment dans le domaine public. Nous évoquions récemment le projet Gutenberg, auquel il faudrait ajouter, dans le domaine des livres, Wikisource ou même Gallica, mais également le domaine des partitions musicales (IMSLP.org, mutopiaproject.org, cpdl.org), ou celui des films en noir et blanc (archive.org)… autant de formes culturelles qui ne font pas recette auprès du public Libriste dans son écrasante majorité (lequel public se montre d’ailleurs souvent peu concerné par la défense du domaine public en général).

Si les Libristes sont principalement tournés vers les cultures « de consommation », la grande majorité des artistes et auteurs, inversement, ne connaît guère d’autre modèle que le droit « d’auteur » traditionnel, avec l’inféodation qu’il comporte à tout un système d’intermédiaires (éditeurs, distributeurs, sociétés de gestion de droits) dont il est presque impossible de sortir, et qui empêche même d’envisager l’existence d’alternatives quelles qu’elles soient. J’ai moi-même eu l’occasion d’évoquer la sensation d’apatride que peut avoir un musicien dans le milieu Libre, et un Libriste dans le milieu musical.

Il n’en faut saluer que davantage la bonne volonté de tous ceux qui, de part et d’autre, s’emploient à lancer des ponts, même de façon parfois maladroite ou mûs par la « mauvaise conscience » que j’évoquais plus haut. La devise du Framablog exprime à merveille ce point de vue :

mais ce serait peut-être l’une des plus grandes opportunités manqués de notre époque si le logiciel libre ne libérait rien d’autre que du code.

On ne peut donc que souhaiter que le public Libriste, d’une part, mette progressivement en question ses propres modes de consommation culturelle, et d’autre part, sache s’abstraire de cette idéologie rampante qui consiste, en célébrant la « sublime inutilité » de l’art, à mettre les artistes hors du monde, dans une case clairement délimitée et quantifiable, et s’assurer qu’ils y restent. La figure sacralisée de l’artiste-créateur (tout comme celle du « professionnel », autant de termes que j’ai déjà démontés) que brandissent les industriels de la culture en toute hypocrisie, ne sert qu’à masquer cette démarche de marginalisation des artistes, de ringardisation organisée de la culture savante, et en dernière analyse, d’une certaine forme de mépris.

Une pensée Libriste digne de ce nom, au contraire, me semble devoir accepter l’idée qu’une œuvre d’art — utile ou non ! — puisse être, tout comme un programme informatique, partagée, retravaillée, voire détournée sous certaines conditions. Le rôle du mouvement Libre est pour moi de remettre l’art en mouvement, et l’auteur à sa place : celle d’un citoyen parmi d’autres, venant à une époque parmi d’autres.

30 Réponses

  1. Je pense qu’il faut préciser plus avant la distinctions des « oeuvres d’opinion » faite par RMS. La raison pour laquelle les parties de documentation, le manifeste GNU etc. sont sous des licences non-modifiables ou sections invariantes découle du fait que ce sont des armes politiques. Ce point est complètement passé outre dans l’article.

    D’autre part, je suis programmeur, et je suis choqué de voir mon travail considéré comme un art. Si la programmation peut être pratiquée pour le plaisir, la majorité des programmeurs travaillent à la chaîne pour gagner leurs pâtes, et les logiciels sur lesquels ils oeuvres n’ont absolument rien d’oeuvres d’art (et ne procurent de satisfaction que lorsqu’on sait qu’on n’aura plus à travailler dessus). Par contre leur utilité est manifeste lorsqu’ils servent à faire les comptes d’une entreprise, organiser des livraisons etc. Ce sont des outils, sans le moindre côté artistique.

    Il est vrai que le logiciel peut aussi n’avoir d’autre but que d’être plaisant. Mais il en va de même pour un morceau de bois qui peut être façonné en sculpture ou en poutre, ou une épée d’apparat et un sabre d’abordage.

  2. L’utilité est finalement une notion très floue et relative.
    La grande différence entre un logiciel et une oeuvre d’art, ce n’est pas tant que l’une soit utile et l’autre pas.
    A ce terme, je préfèrerais plutôt celui de « fin ».
    Un logiciel est un outil (c’est à tire un moyen pour une fin)
    Une oeuvre artistique, au-delà de sa « qualité » et de son éventuelle « utilité » sociale, est avant tout une fin en soi (c’est à dire qu’il contient sa propre fin).

  3. Ceci dit, un logiciel peut aussi être une oeuvre d’art: http://fr.wikipedia.org/wiki/Scène
    :-)

  4. très intéressant, c’est un sujet qui revient sans cesse.
    c’est vrai que RMS ne nous aide pas à distinguer l’utile de l’inutile.
    la vidéo http://www.youtube.com/watch?v=5_9A… avec Stallman & Jacquard est ambiguë : œuvre d’utilisation pratique, de référence, d’opinion ou de divertissement !

  5. @etenil,

    Justement, il me semble que le point de @vvillenave sur la programmation est bien de cesser d’essayer de scinder « Art » et « artisanat » (et sa déclinaison industrielle) en deux cases bien distinctes. Ces deux mots pointent en fait les deux « extrémités » d’un même continuum. Si le travail dans une SSII (boite d’informatiques pour « grands comptes ») semble bel et bien ratatiné du côté « non-artistique » ou utilitaire, matérialiste ; alors que les exécutables de la Demoscene semblent à l’inverse pouvoir pénétrer les hautes sphères artistiques ; c’est bien que cette scission est tout à fait superficielle.
    Btw, si d’ordinaire, je qualifie de « dégueulasse » le code sur lequel je travaille (dans une SSII), c’est bien que j’arrive à porter un jugement esthétique sur du code purement utilitaire (j’ai des collègues qui affectionnent de qualifier certaines applications « pro » comme étant « sexy »…)

    @vvillenave,

    Comme @etenil, il me semble qu’il y ait un point à creuser du côté de l’œuvre d’opinion.
    Finalement, la genèse de l’Art en tant qu’artisanat transcendé, doit dater du XVIIème siècle (avec Descartes, Rousseau &Co. : la genèse de l’individualisme — mais je suis nul en histoire :) — ). Si l’unité social descend au niveau de l’individu, alors l’expression de son opinion par l’art descend au même niveau. Tandis que les artistes d’avant cette époque expriment les idées collectives de leurs sociétés ; les artistes, à partir de cette époque, souhaitent exprimer leurs propres idées, parfois en opposition avec le reste de leur société.
    Alors que la genèse artistique était collective, elle devient individuelle (lorsque cela est possible). L’œuvre d’art devient le point de vue de l’artiste à un moment donné, d’où la finitude de l’œuvre d’art.

    Mais ce point de vue a ses limites. Il me semble que la thèse des surréalistes est que l’oeuvre d’art se définit par les discussions du public à son sujet (=> une oeuvre d’art n’est pas autonome et elle évolue au cours de sa « vie », elle n’est jamais finie). De plus, aussi abstraite que puisse être une oeuvre, elle ne sort pas ex nihilo : elle est toujours un ramâchage de l’existant par l’artiste.

    Dans quelle mesure un code informatique peut-il représenter une opinion? (la même question peut se poser avec toutes les formes d’art et je pense qu’on peut établir un continuum qui part du pamphlet — oeuvre très expressive de l’opinion — jusqu’à la mèche de perceuse — objet dont la forme est fortement contrainte par son utilisation, et partant, qui laisse très peu de place à l’expression d’une quelconque opinion de son créateur).

  6. Quelques éléments de réponse à ma question ci-dessus :

    Un morceau de code peut exprimer un opinion à travers :
    – le langage utilisé (la langue employée pour le commenter),
    – la façon dont il est commenté,
    – sa licence,
    – la façon dont il est diffusé,
    – le style de programmation employé,
    – la philosophie de programmation respectée (ou pas),
    – ses utilisateurs,
    – une possible communauté d’auteurs/utilisateurs,
    – la (les) plateforme(s) sur la(es)quelle(s) il compile,
    – son interface utilisateur,
    – ses formats d’échange,
    – ses dépendances,
    – j’en oublie sans doute.

    Finalement, ça fait pas mal de choses ^^

  7. @Christophe … Pas tellement, mais surtout de Musset. http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%8

    @Etenil: Dans l’ordre :
    – les licences copyleft n’autorisent pas à faire dire à un texte le contraire de ce qu’il dit. Cet argument est nul et non avenu, et ne méritait donc même pas d’être évoqué ici.
    – Pensez-vous qu’Antonio Vivaldi, lorsqu’il était occupé à écrire son neuf-cent-vingt-septième concerto pour violon et orchestre, éprouvait plus de « plaisir » que vous à programmer un logiciel ? À mon tour de me sentir choqué : c’est pour les « artistes » que votre propos est insultant.

    @untel et re-untel: Pourquoi pas effectivement. Cependant la définition que vous proposez peut grandement varier selon le point de vue : le mélomane d’aujourd’hui va écouter les Variations Goldberg « pour elles-même » (encore que, ça peut aussi être par pur snobisme comme en témoigne le Culte des Adorateurs de G. Gould®)… alors que pour le comte Kayserling la seule finalité était de s’endormir le soir.

    @pvincent: Il est clair que Stallman a commencé à réfléchir à cette question, mais toujours sous l’angle de « l’utilisateur final » et jamais sous celui des pratiques artistiques elles-même. Dans son discours il est très clair que les œuvres « de divertissement » sont d’importance subalterne (car moins utiles).

  8. @Ginko: « Cette scission est tout à fait superficielle » -> c’est effectivement mon point de vue. Et bien trouvé pour la parabole du « code dégueulasse ». Un autre exemple que je donne parfois est celui de la « beauté » d’une partie d’échecs, ou d’une démonstration mathématique.

    Je ne suis pas plus historien que vous, mais je daterais pour ma part l’avènement de la figure de l’Auteur à la Renaissance humaniste (le moment où l’individu, comme vous le soulignez vous-même, commence à être pensé en tant que tel). Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu d’exemples avant (dans l’antiquité gréco-romaine certains auteurs, poètes, acteurs ou sculpteurs pouvaient être de véritables stars). Vous avez également raison d’indiquer que l’art en tant que « produit fini » est une vision datée, qui a été grandement remise en cause depuis plus d’un siècle.

    Vous employez le terme de « continuum » là où je parlais « d’axe linéaire », c’est à peu près la même idée. Après, j’aimerais vous proposer de ne pas vous fixer sur ce concept d' »opinion » (terme que je n’utilise pas moi-même dans l’article, si vous regardez bien). Rien ne nuit plus à l’art que la vocation d’être porteur d’un « Message » ou d’un témoignage personnel ; ce n’est que lorsque le talent de l’auteur transcende cette vocation que l’œuvre acquiert un intérêt universel : plutôt que de chercher les signes d’une « opinion », je préfère donc chercher des signes d’expressivité et d’universalité (ce qui inclut aussi la recherche de constructions formelles).

    Et pour ce qui est du code en tant qu’expression artistique, vous dégagez effectivement quelques pistes intéressantes dont j’ai déjà tenté d’explorer quelques-unes :http://valentin.villenave.net/Pour-
    Je suis tombé pas plus tard qu’aujourd’hui sur cet exemple frappant, qui vous intéressera peut-être même s’il ne satisfait sans doute pas votre critère d' »opinion » :
    http://preshing.com/20110926/high-r

  9. Je ne crois pas que considérer le Libre selon « l’usage » ou la « fin », selon que ce soit ou non de l’art, soit pertinent. Le Libre a deux composantes : une philosophique (le partage, la raison à la base de la décision de libérer) et une pragmatique (la licence, les conditions du partage). Pas besoin de plus, savoir si c’est ou non la finalité d’un ouvrage d’être partagé relève de la décision de l’auteur.
    La question à se poser en tant que non auteur c’est : est-ce l’intérêt de la société ?

    Concernant « l’art » : vaste fumisterie. L’art n’existe pas. L’art est un mot pour définir quelque chose qu’on ne saurait pas définir autrement : quelque chose qui a du sens ou semble en avoir, mais dont l’usage ou l’utilité nous échappe. L’art est à l’intellect ce que miracle est à la science : le terme ultime pour définir l’indéfinissable.
    La musique n’est pas de l’art parce que c’est de la musique, mais parce qu’elle possède un sens. Sinon c’est du bruit.

    Bref la première chose que les « Libristes » devraient envisager c’est d’ignorer la classification de l’art qui répond au besoin humain d’identifier pour comprendre. L’identification amène la représentation, le symbole, qui finit par remplacer ce qu’il symbolise et le sens qu’il portait, et amène n’importe quel musicien à se déclarer artiste parce qu’il reprend une énième fois une chanson parce qu’elle se vend, et à quelques imbéciles autour à considérer que parce qu’il est musicien donc artiste donc « créateur » son avis vaut plus que celui d’un autre.

  10. @Shimegi: D’accord dans l’ensemble. Je m’empresse de reprendre votre citation iconoclaste mais plutôt bien vue : « L’art est à l’intellect ce que miracle est à la science. »

  11. L’article mériterait un article en réponse. Néanmoins, et sans entrer dans les détails, la question de l’art est une question de technique. Le terme d’art viens de « ars », traduction latine de la tekhnê grecque. Il s’agit donc d’un concept purement technique. La question qui arrive alors est de savoir si l’informatique est une technique ou une création.

    Dans le premier cas, l’informatique, en tant que technique soumise à des règles — notamment mathématiques et logiques (Frege, Boole, …) —, peut être considérée comme un art. L’informatique serait alors composée d’éléments qui se partagent, dans le sens où l’informaticien, en tant qu’artiste, est forcément influencé par ce qui a été fait auparavant, l’a repris.
    Dans le second cas, le parallèle serait à rapprocher à la poésie telle que pensée par Platon, quelque peu reprise par Ronsard : la poésie, en tant que langage originel, est une inspiration divine ou simplement maniaque. Autrement dit, l’informatique fonctionnerait avec des « inspirés » qui écriraient des lignes de codes sans se préoccuper d’une quelconque finalité. Le résultat amenant l’utilisateur à appréhender les concepts intelligibles. C’est le sens que peut prendre la citation de Shimegi. L’informatique serait alors constituée d’éléments que des informaticiens ont trouvés, suivant une inspiration guidée par les concepts logiques. Cette informatique-là ne serait pas forcément partageable, l’informaticien-créateur pourrait avoir paternité d’une ligne de code astucieuse dont on ne peux trouver trace dans le passé.

    Je ne prétends pas apporter de réponse toute faite. Simplement amener quelques éléments philosophiques pour penser le statut de l’informatique.

  12. @vvillenave
    « les licences copyleft n’autorisent pas à faire dire à un texte le contraire de ce qu’il dit. Cet argument est nul et non avenu, et ne méritait donc même pas d’être évoqué ici. »

    Bien sûr que si. C’est même le principe des licences libres, copyleft ou non. Le fait qu’elle soit copyleft assure juste que ma version modifiée (qui dit l’inverse du message original) bénéficiera des même conditions que l’original. Si ça vous dit vous pouvez tenter de subvertir un article Wikipedia. Ça ne plaira surement pas aux modérateurs, mais c’est parfaitement légal, que ce soit sous la GFDL ou la CC-by-SA.

    Vous n’avez pas non plus considéré dans votre propos le fait que RMS a bataillé pour le logiciel libre non seulement par « esprit de partage », mais aussi et surtout pour que l’utilisateur soit maître de sa machine. Pour ne pas que votre logiciel de traitement de texte envoie les copies de vos données à la CIA à votre insu, et pour ne pas que votre navigateur vous indique qu’un site utilisant des certificats SSL forgés par Microsoft est sûr. Dans ce cas vous comprendrez aisément l’impact d’une chose « utile » qui a été détournée par rapport à une oeuvre d’art qu’on aurait modifié.

    Alors d’accord, vous pouvez considérer certaines pratiques informatiques et programmatiques en tant qu’art, mais ça n’est qu’une facette d’une chose plus globale qui dans certains cas peut être jolie ou vous pourrir la vie. RMS a choisi de se battre pour la partie la plus importante à son avis en délaissant ce qui lui semble secondaire, vous avez le droit de ne pas être d’accord, mais tout mettre dans le même sac serait une erreur.

  13. @vvillenave :

    Very nice le code python obfusqué en forme d’ensemble de Mandelbrot… qui génère lui-même une représentation visuelle du-dit ensemble! (J’aime la rigueur esthétique de l’auteur : « No third-party libraries are required — just pure Python. »)

    >Après, j’aimerais vous proposer de ne pas vous fixer sur ce concept d' »opinion » (terme que je n’utilise pas moi-même dans l’article, si vous regardez bien).

    Je voulais appuyer sur ce point parce qu’il me parait essentiel pour comprendre le passage de ce que l’on pourrait nommer l’art collectif à ce que l’on pourrait nommer l’art individuel. (Btw, en écrivant la phrase précédente, j’ai eu un éclairage nouveau sur la mainmise de l’Église sur l’art pendant tout le moyen-âge : si du point de vue classique actuel, ce contrôle parait choquant ; dans un monde où l’artiste est l’instrument (on pourrait dire: « la voix » ou « la main ») de la collectivité et où la collectivité est elle-même encadrée (personnifiée ?) par l’Église, cette censure apparait beaucoup moins choquante).

    >Rien ne nuit plus à l’art que la vocation d’être porteur d’un « Message » ou d’un témoignage personnel ; ce n’est que lorsque le talent de l’auteur transcende cette vocation que l’œuvre acquiert un intérêt universel : plutôt que de chercher les signes d’une « opinion », je préfère donc chercher des signes d’expressivité et d’universalité (ce qui inclut aussi la recherche de constructions formelles).

    Je ne suis pas sur de vous comprendre : si l’universalité d’une œuvre est ce qui lui permet d’être accessible par tout le monde, et donc de vivre le plus largement et longuement possible ; elle est aussi un facteur limitant à sa profondeur. Les deux sont antagonistes. Pour être universelle, un œuvre doit n’utiliser que l’ensemble restreint de mèmes partagés par tout le monde.

    Finalement, plus une œuvre sera collective, plus, en principe, elle devrait tendre vers l’universalité, mais, a priori, au détriment de sa profondeur. Profondeur liée au message. Si on vous suit, il faudrait délaisser le fond (le message) pour la forme (l’expressivité), à moins d’accepter que cela nuise à l’œuvre.

    Une autre interprétation serait qu’une œuvre politisée (càd. engagée, porteuse d’un message) peut tout de même devenir universelle si l’excellence de sa forme suffit à susciter l’intérêt du public (qui passe alors à côté du fond, du message). Ça me fait penser à l’œuvre du groupe Rage Against The Machine (ou plus généralement au punk rock) qui véhicule des messages très forts sous une forme à l’esthétisme poussé (IMHO)… certaines personnes (en particulier celles qui ne parlent pas la langue chantée) passent complètement à côté du message.

  14. Charlie Nestel

    1er commentaire :
    ———————
    « D’un point de vue légal et pratique, pourtant, bien peu de choses distinguent un programme informatique de tout autre contenu immatériel : un logiciel est une œuvre de l’esprit soumise à la « Propriété Littéraire et Artistique » ».

    Pas toutafé. Il y a une distinction de taille, tout du moins pour ce qui concerne l’amoindrissement du droit moral pour les auteurs des oeuvres logicielles dans le droit d’auteur en France, exemple sur le droit de retrait ou de repentir.
    C’est l’une des raisons qui ont amené certains militants de gauche et/ou d’ultra-gauche partisans de l’exception culturelle et du droit latin, opposés au copyright anglo-saxon, à considérer que le la licence GNU GPL était « l’agent de l’impérialisme américain ». Tel était le discours de Jean-Henri Roger, coprésident de la Société des réalisateurs de films, à l’époque où il était très engagé dans la lutte contre l’AMI (L’accord multilatéral sur l’investissement) sous prétexte que la GNU GPL s’inscrivait dans le copyright.
    Cette fracture entre certains altermondialistes (ou tout du moins présentés comme tels) et/ou opposés à la mondialisation dite libérale, d’avec le mouvement pour le logiciel libre, perdure encore aujourd’hui. En témoigne Arnaud Montebourg présenté par les médias comme étant à « gauche » du PS et partisan de la « démondialisation » ; ce qui ne l’a pas empêché de soutenir avec Jack Lang la loi Hadopi…
    Il y a donc une distinction juridique en France dans le droit d’auteur entre les oeuvres logicielles proches du copyright anglo-saxon et les oeuvres non logicielles pour lesquelles le droit moral n’est pas amoindri.
    Cette distinction qu’on le veuille ou non tient de la spécificité du mode de production des logiciels qui ne sont que très rarement le fruit d’un seul auteur. Comme existent bien d’autres distinctions encore.
    Et si je soutiens les licences de type Licence Art Libre, je peux dans un même mouvement considérer que le point de vue de Richard Stallman, par exemple dans le fait de constater qu’un texte d’opinion ne relève pas du même contexte qu’une oeuvre fonctionnelle n’est pas faux.
    Le fait qu’une oeuvre d’opinion, par exemple un manifeste, une déclaration, une thèse, ne soient pas sous une licence libre ne nuit, bien au contraire, à ma liberté. Lorsque, par exemple, Olympe de Gouges, dès la publication de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, écrivit la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, elle a écrit et signé une autre Déclaration qui n’était pas celle des droits de l’Homme. On ne répond pas à une opinion par la modification de l’opinion précédente mais en assumant sa propre opinion. C’est le principe des débats d’idées.
    Le procès fait à Richard Stallman est donc pour moi une querelle byzantine.

    2ème commentaire :
    ————————-
    « les artistes ont toujours dû s’adapter aux goûts du public, aux contraintes économiques ou politiques, et partager avec leur contemporains la paternité de leur travail. »

    Quand on commence une phrase par une expression de type « les … ont toujours » ; le « toujours » renvoie à un raisonnement par induction. Une induction étant également une généralisation hâtive. Le fait de globaliser toutes les oeuvres de l’esprit est une généralisation hâtive.
    Karl Popper et bien d’autres nous ont pourtant appris à nous méfier du raisonnement par induction et de les formuler, afin d’échapper aux pièges logiques de toute généralisation hâtive, sous la forme d’hypothèses.
    Et c’est ce à quoi se livre ici l’auteur avec la notion patriarcale de « paternité », inscrite dans notre droit d’auteur.
    « Le droit de paternité permet à l’auteur d’être identifié et de proclamer la filiation de son œuvre » nous dit Wikipédia. Et plus loin : « Certaines licences libres exigent le respect du droit de paternité ou droit d’attribution comme la Licence Creative Commons avec Paternité. »
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_

    Or, cette notion de paternité n’est pas neutre. Joëlle Gardes, auteure de l’ouvrage « Olympe de Gouges, Une vie comme un roman » nous relate que Beaumarchais récusait à Olympe de Gouges le statut d’auteure parce que femme.
    Et je trouve dommage que Joëlle Gardes dans son bouquin n’aille pas jusqu’au bout de son raisonnement. Beaumarchais est considéré en France comme le père du droit d’auteur. Et je ne peux que regretter que les féministes ou celles prétendues telles, inscrites dans la théorie du gender, qui militent par exemple actuellement pour la suppression de l’usage du terme « mademoiselle » dans la langue française, ne s’intéressent pas au remodelage du droit patriarcal d’auteur.

    Librement, Charlie

  15. @Guillaume: La distinction art/artisanat/technique/culture/etc… est effectivement un éventail de sujets philosophiques sur lequel il existe une littérature abondante (que je ne vais même pas tenter de faire semblant d’avoir lue). Vous avez tout à fait raison de le souligner, et d’ébaucher quelques éléments de réflexion (qui me paraissent du reste pertinents).

    @Etenil: Non, non et encore non. Je maintiens absolument ce que j’ai dit : une licence Libre n’autorise personne à faire dire à **votre** texte le contraire de ce qu’il dit. Dans la mesure où quand bien même quelqu’un s’y essayerait, alors cela cesserait tout simplement d’être **votre** texte. http://robmyers.org/weblog/2010/02/

    Pour ce qui est de Stallman et de son combat contre l’informatique opaque et incontrôlable (combat auquel je m’associe pleinement), il faut y associer également son combat(plus récent) contre la criminalisation des citoyens qui partagent des biens culturels (et qui est tout aussi préjudiciable à la démocratie). Simplement dans un cas comme dans l’autre (et comme je l’exposais ci-dessus), rms voit les choses du point de vue de l' »utilisateur final » et non du point de vue de l’auteur.

    Et pourtant, il me semble y avoir de nombreux points communs : par exemple, de même qu’un développeur a besoin de pouvoir utiliser des librairies existantes, ou de s’inspirer du code source ou des algorithmes d’un programme existant, un auteur doit pouvoir s’appuyer sur les œuvres existantes. Or que voyons-nous ? RMS a très bien compris cette nécessité pour les développeurs : il s’est battu pour que les informaticiens puissent coder en paix (sans se soucier de problèmes de compatibilité, brevets, censure et autres),… mais en ce qui concerne les auteurs ou « artistes », c’est un véritable angle mort dans son champ de vision. (Ce qui n’ôte rien aux nombreuses qualités de rms, que j’ai moi-même longuement présentées dans la première de ces chroniques.)

    @Ginko: Oui, le rôle de la religion a certainement joué un rôle important (et parfaitement inutile à mon avis, mais ce n’est que mon avis anti-religieux) : l’homme s’efface devant Dieu, et le nom de l’auteur importe peu dans la mesure où sa fonction d’artiste n’est que de célébrer la gloire divine.

    L’aspect « universel » d’un langage artistique n’est pas forcément délibéré : par exemple si je chante une histoire d’amour entre une développeuse Perl et un codeur Scheme (oui, tout arrive), les subtilités n’appelleront qu’aux spécialistes mais l’histoire d’amour sera intelligible par tout le monde. Quant au critère de « profondeur », j’avoue ne pas vraiment avoir… d’opinion (précisément) là-dessus :-)

    Oui, une œuvre « à message » peut avoir une portée universelle si le talent (et la forme, comme vous le faites remarquer) est à la hauteur. Pour RATM, je vous laisse l’entière responsabilité de vos propos ;)

  16. @Charlie: (je reprends mon souffle)
    Il est vrai que le droit moral français pose des questions épineuses au regard des licences Libres. J’ai du mal à me faire un avis tranché : d’un côté je trouve que l’existence d’un droit moral incessible et perpétuel est une protection précieuse (en particulier en ce qui concerne le droit d’attribution), d’un autre côté il me semble que le droit de retrait peut causer un grave préjudice potentiel (y compris en portant atteinte à des valeurs fondamentales de la démocratie). Richard Stallman avait un jour dit que la France est « un pays impossible » pour les licences Libres, je dois avouer que je rejoins son point de vue.

    <troll>Si vous commencez à chercher une cohérence idéologique dans les positionnements de Montebourg (pour qui je me propose d’aller voter, du reste), je vous souhaite du courage et de la patience. Et je préfère éviter de parler de Lang, disons que ses heures les plus brillantes sont probablement derrière lui…</troll>

    Que la France s’achemine vers un régime « de copyright », cela me paraît compréhensible (particulièrement dans les domaines technologiques, dont les pouvoirs publics se soucient bien plus que de la culture). Que ce soit le signe d’une « spécificité du mode de production », j’en suis moins sûr : la grande majorité de la culture dite « de masse » est produite par des auteurs multiples (cinéma, bande dessinée grand public,…), tout comme la peinture classique était produite en ateliers ou les feuilletons ou vaudevilles du XIXe siècle étaient rédigés par plusieurs collaborateurs.

    Votre tentative de démonstration d’une « nécessité d’invariabilité » (si je vous suis bien) des œuvres d’opinion ne me convainc pas plus que le propos d’@Etenil à qui j’ai répondu ci-dessus: http://robmyers.org/weblog/2010/02/
    Olympe de Gouges, pour reprendre votre exemple qui me semble fort bien choisi, aurait tout à fait bénéficié de pouvoir « forker » la DDHC en s’appuyant sur les articles déjà rédigés et en y ajoutant les siens. D’ailleurs la DUDH n’est-elle pas, par certains aspects, un fork de la DDHC ? Si la DDHC avait été sous droit d’auteur au moment de la rédaction de la DUDH, il aurait été extrêmement embarrassant qu’un ayant-droit poursuive René Cassin pour violation de licence et contrefaçon…

    Me voilà instruit : les raisonnements par induction sont des généralisations hâtives, donc à éviter — attendez un instant, ceci n’est-il pas précisément une généralisation hâtive ?

    Revenons au sujet : vous avez tout à fait raison de souligner le sexisme latent derrière ce terme de « paternité ». Le mot « parentalité » n’étant pas très élégant (sans doute une simple question d’habitude), on pourrait parler, je ne sais pas, d' »origine », d' »identification »… Le mot le plus approprié étant sans doute « autorité », mais c’est la porte ouverte à toutes les dérives :-)

    [Et juste au passage, puisque je crois déceler une insinuation dans vos propos : la « théorie du gender » ne me semble pas _du tout_ mériter d’être qualifiée ainsi ; je parlerais plutôt de « notion », qui est très largement reconnue et utilisée par la communauté scientifique. Il n’y a aucun biais idéologie à constater que le « genre » d’une personne, à savoir son identité sexuelle personnelle et sociale, ne coïncide pas toujours avec sa caractérisation sexuelle biologique. Tenter de le nier, en revanche, serait purement idéologique.]

    [Et au demeurant, j’avoue ne pas avoir saisi le lien entre ladite « notion de genre » et l’initiative à laquelle vou faites allusion, http://www.madameoumadame.fr/ : avoir à choisir entre « madame » ou « mademoiselle », c’est indiquer le degré de disponibilité sexuelle de la personne en question, vierge/pas vierge, maquée/pas maquée, baisable/pas baisable. Sans me sentir particulièrement convaincu par le discours des collectifs dits « féministes », cet usage social me semble objectivement asymétrique et potentiellement insultant. Je soutiens donc cette initiative — à ceci près que je proposerais volontiers de la prendre en sens inverse : plutôt que de prétendre abolir le « mademoiselle », remettons donc en usage le terme « damoiseau » pour les garçons disponibles et baisables. C’est, après tout, un bien joli mot.]

  17. Charlie Nestel

    @vvillenave

    « @Etenil: Non, non et encore non. Je maintiens absolument ce que j’ai dit : une licence Libre n’autorise personne à faire dire à **votre** texte le contraire de ce qu’il dit. Dans la mesure où quand bien même quelqu’un s’y essayerait, alors cela cesserait tout simplement d’être **votre** texte. http://robmyers.org/weblog/2010/02/…« 

    Absolument pas d’accord. L’une des raisons qui poussent Stallman à publier sous la licence non libre Creative Commons-BY-ND, c’est-à-dire no derived, c’est entre autre le problème de la traduction.
    D’aucuns ne se privaient pas, si mes souvenirs sont bons, à propos du Manifeste GNU à traduire free dans le sens de « libre » par « gratuit », sans parler de « comment les développeurs pourront-ils gagner leur pain » traduite par « gagner sa vie » ; ce qui mettait Stallman dans une colère noire, car pour lui on n’a pas à gagner sa vie, sa vie on l’a gagné en naissant.

    Il est donc tout à fait normal qu’un auteur qui énonce des opinions puisse diffuser sans autorisation de modification ; ce qui implique dans le cas d’une traduction qu’elle soit soumise à l’auteur afin qu’il puisse contrôler qu’on ne lui fait pas dire des propos qu’il désapprouve.

    Librement,
    Charlie

  18. @Charlie : Vous confondez **créer** une œuvre **dérivée** (ce que permet le copyleft) et **modifier** l’œuvre existante (ce que ne permet _pas_ le copyleft. Rob Myers l’explique de façon très claire (j’ai déjà collé deux liens vers son billet, ça devrait suffire non ?).

    Le texte des licences CC est très clair là-dessus : « You may not implicitly or explicitly assert or imply any connection with, sponsorship or endorsement by the Original Author ». Que certains puissent mal le comprendre, ou l’ignorer, ou contourner, c’est matériellement possible (et probable), ni plus ni moins que toute violation de licence : ça ne l’autorise pas pour autant.
    D’ailleurs, ND ou pas, la législation en matière de liberté d’expression, d’exception de citation et de « fair use », rend ABSOLUMENT IMPOSSIBLE de garantir que vos propos, _même_ sous ND, ne seront pas cités hors de leur contexte, détournés ou traduits de façon maladroite. C’est peut-être navrant mais ça me paraît infiniment plus sain que l’inverse.

    Ensuite, je n’ai à aucun moment qualifié la volonté de certains auteurs de diffuser certaines œuvres sous des licences non-libres d' »anormale » ou d’illégitime : c’est une crainte et une réticence que je comprends, et dont j’estime (et démontre) qu’elle est simplement dépourvue de fondement réel.

  19. Rien à voir avec l’article, mais j’ai envie de poser une question rigolote :

    On a demandé aux boulangers de changer le nom du gâteau « tête de nègre » en « boule de chocolat ». (Que cette demande soit justifiée ou pas, ce n’est pas la question).

    Ne devrait-on pas demander aux informaticiens de changer les appellations « maître » et « esclave » dans la configuration des disques dur d’un PC ?

  20. Charlie Nestel

    @vvillenave qui a écrit :

    « @Charlie : Vous confondez **créer** une œuvre **dérivée** (ce que permet le copyleft) et **modifier** l’œuvre existante (ce que ne permet _pas_ le copyleft. Rob Myers l’explique de façon très claire (j’ai déjà collé deux liens vers son billet, ça devrait suffire non ?). »

    Pardonne-moi (je préfère te tutoyer) tu ne réponds en rien à mon objection.

    Si tu remontes l’ascenseur tu liras ceci :

    « L’une des raisons qui poussent Stallman à publier sous la licence non libre Creative Commons-BY-ND, c’est-à-dire no derived, c’est entre autre le problème de la traduction. ».

    Et c’est un fait, la licence non libre Creative Commons Attribution Noderivs Licence qu’utilise par exemple Richard Stallman pour l’énoncé de ses opinions ne permet pas d’autoriser à l’avance les traductions.
    Dans ma réponse je me suis limité à ce cas de figure : la traduction. Je ne considère donc pas qu’ « une licence Libre n’autorise personne à faire dire à **votre** texte le contraire de ce qu’il dit », dans tous les cas de figure.

    En effet, on a pu voir dans certaines traductions non officielles du GNU Manifesto le mot « gratuit » pour « free » ou encore “Programmers need to make a living somehow » traduit par « les programmeurs doivent bien gagner leur vie » ; ce qui est une trahison de la pensée de l’auteur.
    Il y a quelques mois encore RMS avait demandé dans un mèl adressé à Fred Couchet, Jérémie Nestel et moi-même de changer sur le Wikipédia français dans une page qui lui était consacrée « gagner sa vie » par « gagner son pain », insistant avec véhémence dans son mèl : « ma vie je l’ai gagnée en naissant ».
    Et sur le site officiel de la FSF, dans la traduction du GNU Manifesto, c’est bien l’expression « Les programmeurs doivent bien gagner leur pain. » et non pas « gagner leur vie » que l’on peut lire.

    Ce que je veux dire par là, pour clore ce débat, c’est que l’on peut très bien comprendre la position d’un auteur qui émet des opinions dont les mots sont pesés sur le plan sémantique, qu’il publie préfère diffuser sous une licence non libre de type Creative Commons Attribution Noderivs.
    Cela ne gène en rien la liberté du public contrairement aux licences non libres des logiciels.

    Et cela n’interdit en rien de préférer/promouvoir les licences libres en de multiples occasions ; mais cette position ne peut pas être systématique.

    Librement Charlie
    PS : si le temps me le permet, j’aimerais bien répondre à ton message qui est là, un enjeu politique de fond, sur Montebourg.
    Amicalement

  21. @Charlie : Tout d’abord, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous me tutoyiez :-)

    Merci pour ce développement intéressant ; la citation « ma vie je l’ai gagnée en naissant » me paraît tout à fait représentative du mode de pensée de rms, dans ce qu’elle a à la fois d’admirable et d’agaçant…

    La traduction soulève effectivement un problème spécifique, qui est en partie lié aux licences elles-mêmes, en partie à la perception qu’a le public des œuvres collectives, mais en aucun cas au principe du copyleft lui-même. En effet une traduction est généralement perçue, dans notre héritage littéraire occidental, non pas comme une œuvre dérivée à laquelle le traducteur a imprimé sa propre personnalité, mais comme une transposition fidèle de la pensée de l’auteur d’origine. Ce qui donne lieu effectivement à une possible confusion lorsque l’on tombe sur des traductions mauvaises (celles du projet GNU lui-même n’ont pas toujours été irréprochables)… Mais, encore une fois, la licence ND n’empêchera jamais quiconque de mal interpréter un texte, et de diffuser sa mésinterprétation.

    Si nous étions, en tant que public, un peu plus habitués au principe du copyleft, nous saurions faire la différence entre une traduction faite par quelqu’un « dans son coin » et une traduction officiellement relue et approuvée par l’auteur d’origine (ou son équipe) ; c’était d’ailleurs le sens de la proposition d’un label « Creator-Endorsed » de Fogel et Paley, sur laquelle je reviens dans l’épisode 8 des présentes chroniques.

    Une autre possibilité, serait d’approfondir la distinction que fait la FDL entre copies « opaques » et « transparentes », sous forme par exemple de copies « interprétées » ou non. (C’est une des raisons pour lesquelles je travaille moi-même à rédiger ma propre licence, en consultation notamment avec rms, Antoine Moreau, Mike Linksvayer et Rob Myers — j’y reviendrai un de ces, hum, ans.)

    Dire que les licences ND ne « gênent pas la liberté du public, c’est se placer, comme rms, du point de vue de « l’utilisateur », et non des auteurs (en puissance) que nous sommes tous aujourd’hui… Mais encore une fois, je n’ai pas dit que je ne « comprenais » pas la position des auteurs sous ND, j’ai simplement dit que cette position me semble dépourvue de fondement.

    Pour Montebourg, avant votre réponse et pour préciser ce que je glissais ci-dessus : je suis (non sans intérêt) la carrière d’Arnaud Montebourg depuis trop longtemps pour être totalement dupe de ses pétitions de principe actuelles. Cependant il ne m’est pas nécessaire de croire en sa sincérité pour approuver son choix stratégique de faire appel à un héritage (Jauressien notamment) que le Parti (censément) Socialiste met de côté depuis une trentaine d’années : http://www.fakirpresse.info/Le-gran… Ce qui n’empêche pas Montebourg de rester audit Parti Socialiste, et de ratisser un peu partout (chez les crypto-trotskistes, les mélenchonistes, les chevènementistes cocardiers et j’en passe).

    La grande majorité du personnel politique actuel ne comprend (ni ne connaît) goutte au réseau Internet, aux échanges d’information (surtout décentralisés), ni au bouleversement des modes de production culturelle. Dans ce contexte, savoir qui est « pour » ou « contre » hadopi ne me paraît guère déterminant, et encore moins qui est « pour » ou « contre » le Libre :
    http://www.framablog.org/index.php/
    http://www.framablog.org/index.php/
    http://www.framablog.org/index.php/
    Je crains fort que pour la plupart, ces gens ne se contentent de remâcher des buzzwords jetés en vrac sur leurs fiches par des communiquants-mercenaires, les yeux rivés sur les enquêtes d’opinion.

    (Mais bon, on me dit que la démocratie c’est important. Alors faisons comme si.)

  22. Bonjour,

    Si je puis me permettre, deux légères fautes d’orthographe semblent s’être glissées dans la chronique :
    – « tordre le coup » -> cou
    – « la prochaine version de tel jeux vidéo » -> jeu vidéo

  23. @bruno : Merci beaucoup !

  24. (***pas encore lu les commentaires au moment où je poste***)

    Je dirais bien que cet épisode des librologies est excellent, mais le terme n’est pas assez fort, alors je le geekise un peu :

    echo « Librologies 6″ >> mustread.txt

    J’apprécie énormément la façon dont tu tords le coup à cette manie de rms et de certains de ses fidèles à vouloir différencier œuvre utilitaire, œuvre d’opinion et œuvre de divertissement. Placer une œuvre dans une catégorie est tellement subjectif, et il y a tellement d’œuvres qui pourraient appartenir aux trois…

    Je ne comprends pas comment certains artistes peuvent répéter sans cesse que le piratage est bénéfique pour l’artiste, et utiliser des restrictions de type NC ou ND sur leurs œuvres. Le piratage, qui sert à faire connaître une œuvre et qui est si bénéfique à l’artiste, c’est essentiellement du partage, certes. Mais c’est aussi des fanarts, des fanclips, des remakes, des œuvres dérivées postées sur Youtube, 4chan, Facebook…c’est aussi des moteurs de recherche bittorrent qui se font des millions grâce à la pub, des galettes vendues à la sauvette dans des pays défavorisés (ou les quartiers défavorisés de pays qui le sont moins…)…
    Enfin, ce que je ne comprends pas, c’est surtout la clause ND. Pornophonique l’utilise, mais affiche fièrement des fanclips sur son site officiel…et je doute fortement que chacun des fans les ayant réalisés en ait d’abord demandé l’autorisation.
    Je comprends un peu plus la clause NC. Les artistes non-initiés au monde du logiciel libre doivent avoir peur de se faire « voler » par un grand media centralisé type TV ou radio, qui diffuserait massivement leur œuvres sans partager les recettes. Nous, libristes, sommes habitués à voir la gratuité du logiciel garantie par le marché (quand tout le monde peut partager gratuitement, il y a toujours quelqu’un pour le faire, du coup il devient presque impossible de vendre une copie d’un logiciel libre). Et je suis prêt à parier qu’un media centralisé ne fera *jamais* de pub pour un produit culturel partageable, qui remettrait en cause son business-model.
    Bref, à mon avis un artiste a tout à gagner à abandonner les clauses non-commerciales. Mais peut-être faut-il l’aider à dépasser certaines craintes ? Ne pourrait-on pas, par exemple, imaginer un réseau de financement hiérarchique, permettant, à chaque versement d’argent effectué (don ou achat), de répartir cet argent automatiquement entre les auteurs des œuvres d’origine, les auteurs des œuvres dérivées, les diffuseurs etc…?
    Note : on peut lire ici la belle aventure de photos libérées de la clause NC suite à une discussion entre libristes : https://linuxfr.org/users/adrieng/j
    Ce qui me dépasse, par contre, c’est le fait que beaucoup d’artistes publient des « soundtracks for movies » ou des « soundtracks for games » avec des clauses de type NC ou ND. Il est évident que les premiers intéressés par ce genre de travaux sont les libristes : or, si une soundtrack n’est pas libre, celle-ci sera certainement la moins privilégiée pour accompagner un film ou un jeu vidéo libre.

    Note 2, parce que je viens d’y penser en mentionnant les films : il y a pas mal de films sur Vodo contenant du contenu propriétaire, comme de la musique, des images, ou des marques/logos. Par exemple, dans le cas des documentaires (Beyond The Game, The Yes Men Fix The World…), où on peut difficilement y couper, mais aussi dans le cas de films comme Rose For A Day (on y entend Rock Is Dead de Marilyn Manson). On imagine dans ce cas que l’auteur a obtenu une autorisation des ayants-droit, impliquant l’utilisation d’une clause ND.
    Mais c’est dommage d’utiliser de la culture propriétaire pour créer une œuvre partageable. Un film comme le premier épisode de Bummer, dont la bande son est constituée d’œuvres partageables (musiques d’Arnaud Condé et de Diablo Swing Orchestra) est ainsi bien plus bénéfique pour le monde culturel que nous essayons de construire, à mon avis.

    Tu dis que les libristes sont tournés vers les cultures « de consommation », c’est horriblement vrai. Quand on suit la plupart des discussions « culturelles » sur linuxfr, on a l’impression d’arriver au milieu d’un vulgaire rassemblement de beaufs (NON je ne donnerais pas de noms). Quand on a vu les mêmes personnes débattre intelligemment et pertinemment sur des questions d’informatique, de politique ou de réseaux sur le journal précédent, ça fait un choc.

    J’aimerais revenir sur ce que tu évoques en début d’article, à savoir le débat qui a suivi mon journal sur l’hypocrisie de la « culture libre ». En fait, d’un point de vue idéologique, on est d’accord : on ne peut pas appeler « culture libre » ou même « culture de libre diffusion » des œuvres interdisant la modification ou la diffusion commerciale. On devrait dire « culture partageable » (c’est aussi l’expression qu’emploie Stallman ; il me semble qu’il n’a jamais employé abusivement le terme « libre diffusion »).
    D’un point de vue pratique, mes convictions ne sont plus aussi fortes qu’avant l’écriture de ce journal. Bien évidemment, on ne saurait qualifier de « musique partageable » une œuvre disponible uniquement en MP3. Mais pourrait-on dire qu’une musique sous LAL dont on n’a pas la partition est non-libre ? Je ne pense pas. La liberté est bien trop dure à définir objectivement dans ces cas-là.
    La discussion donnée en lien au début de l’article mentionne les improvisations, mais on pourrait aussi parler des images : comment définir la « source » d’une image ? Le scan d’origine, le .xcf du fichier travaillé ?…
    Je pense que la partition ou le .xcf pourraient s’apparenter plutôt à la documentation d’un programme. Un programme peut très bien être libre et n’avoir aucune doc, seulement s’il n’en a pas, c’est très handicapant, et le programme n’a finalement que peu de succès auprès des développeurs.

  25. @gnuzer : Tout à fait, une œuvre Libre digne de ce nom devrait être modifiable pas seulement théoriquement mais **effectivement** ; c’est aussi le propos de la licence que je suis en train de rédiger, et que j’évoquais plus haut dans les commentaires.

    Je n’ai dit à aucun moment que la culture « de consommation » soit le signe d’un « beaufisme » intellectuel ou culturel. Au contraire, il me semble que les geeks se sont approprié la culture de masse (Star Wars, Star Trek, H2G2,… ou encore My Little Pony ;) d’une façon intéressante et fructueuse — même si elle est, de fait, illégale. C’est une thématique sur laquelle je reviendrai aussi dans ces chroniques.

  26. @vvillenave : « Je n’ai dit à aucun moment que la culture « de consommation » soit le signe d’un « beaufisme » intellectuel ou culturel. Au contraire, il me semble que les geeks se sont approprié la culture de masse (Star Wars, Star Trek, H2G2,… ou encore My Little Pony ;) d’une façon intéressante et fructueuse — même si elle est, de fait, illégale. C’est une thématique sur laquelle je reviendrai aussi dans ces chroniques. »

    Je maintiens ma position (que tu confirmes presque : tu as peut-être mal interprété ma notion de « beaufisme »).
    Effectivement la culture geek est très riche parce qu’elle est presque conçue « en mode hacker ». C’est-à-dire : on se fiche de la loi et des restrictions imbéciles parce que l’information veut être libre, on copie, on modifie, on partage, et on enrichit de nos « hacks » la culture qui nous a été présentée.
    Et il y a deux morceaux dans la culture geek : d’un côté le morceau basé sur de la culture proprio (Star Wars,…), et de l’autre, le morceau basé sur de la culture partageable (memes, culture 4chan…), qui s’est créé « from scratch » (ragecomics, creepypastas…) ou bien sur la base d’œuvres du domaine public (Joseph Ducreux, Bayeux Tapestry Macros…).

    Si tu lurkes un peu sur linuxfr, tu t’apercevras que les membres qui mettent en avant ce second morceau de culture se comptent sur les doigts d’une main, alors que ceux qui mettent en avant les grandes références hollywoodiennes constituent la grande majorité des membres.

    (Mais le pire, ce sont ceux qui veulent tuer HADOPI et les majors, vous reprochent de regarder de films sans les payer, et font régulièrement des journaux pour vanter le dernier blockbuster qu’ils ont vu au cinéma. Le tout en étant fier d’avoir payé très cher leur place.)

  27. @gnuzer: Je comprends. Cependant la distinction que tu établis n’est pas liée intrinsèquement aux oeuvres elles-même, mais à l’intentionnalité qu’il y a (éventuellement) derrière : aux block-busters fabriqués par l’industrie culturelle et intentionnellement jetés en pature au public, tu opposes la « génération spontanée » des memes forgés par les geeks eux-même. Je ne suis pas sûr cependant que cette différence se traduise **véritablement** dans la nature des oeuvres elles-même : deux remarques me viennent à ce sujet.

    1 – la consommation/digestion que fait le public geek des oeuvres « de consommation » n’est pas toujours celle qui a été prévue par les producteurs : regarde par exemple My Little Pony ou Chuck Norris. (D’autrefois au contraire, les geeks se jettent droit dans le mode de lecture dicté par l’auteur, et le dépassent même : je ne pense pas que l’obscur scénariste qui a le premier « inventé » la civilisation Klingon s’attendait au futur qu’elle a connue…) D’ailleurs que fais-tu de gens comme Mozinor, qui se situe à sa manière dans le culte du gros-blobkbuster ? Où placerais-tu le meme de Hitler/The Fall, ou celui de « This is spartaaa » ?

    2 – les memes que tu décris comme « spontanément apparus » (from scratch) dans la culture geek et de ce fait « partageables », ne le sont formellement pas. Les photos piquées pour faire des LOLcats sont **toujours** sous copyright (et je te signale au passage que même un portrait de Ducreux est soumis aux droits du gugusse qui en a fait la photographie). Les hackers de la culture se contrefoutent en général des licences Libres (c’est en train d’évoluer, en tout cas chez les plus cultivés d’entre eux : cf xkcd). Ils ont tort, ils sont incultes, ils sont beaufs… Ou bien, simplement, ils ont délibérément choisis de tourner le dos au Droit. (J’y reviens dans l’épisode 8 de ces chroniques, les plus Libristes d’entre les Libristes ne sont eux-même pas super nets d’un point de vue juridique et conceptuel.)

  28. @vvillenave :

    « Je comprends. Cependant la distinction que tu établis n’est pas liée intrinsèquement aux oeuvres elles-même, mais à l’intentionnalité qu’il y a (éventuellement) derrière : aux block-busters fabriqués par l’industrie culturelle et intentionnellement jetés en pature au public, tu opposes la « génération spontanée » des memes forgés par les geeks eux-même. Je ne suis pas sûr cependant que cette différence se traduise **véritablement** dans la nature des oeuvres elles-même »

    Oui, c’est en partie ce que j’entendais par « beaufisme » : se concentrer uniquement sur le contenu sans réflexion derrière. Un peu comme quand on trouve un super article quelque part et qu’on l’envoie en .docx à un ami : on se concentre sur le contenu, en oubliant totalement les conditions nécessaires pour accéder au contenu. De même qu’il y a un « format numérique » que l’on peut refuser parce qu’il n’est pas ouvert, ou parce qu’il oblige à payer une licence à une grosse multinationale qu’on n’aime pas trop, il y a un « format culturel » qui devrait nécessiter la même prise de recul, mais qui est malheureusement oublié, même par des gens qui n’aiment pas la grosse multinationale qui l’a produit…

    Mais peu de gens partagent cette vision des choses. Il me semble que c’est assez nouveau comme idée : https://linuxfr.org/users/ploum/jou

    « D’ailleurs que fais-tu de gens comme Mozinor, qui se situe à sa manière dans le culte du gros-blobkbuster ? Où placerais-tu le meme de Hitler/The Fall, ou celui de « This is spartaaa » ? »

    Les trois sont clairement dans la culture propriétaire. Les deux premier sont d’ailleurs très régulièrement censurés sur les plateformes qui les hébergent.
    Mais le jour où on verra Mozinor (ou un autre) détourner des épisodes de Pioneer One, on aura fait un grand pas en avant ;)

    « Les photos piquées pour faire des LOLcats sont **toujours** sous copyright (et je te signale au passage que même un portrait de Ducreux est soumis aux droits du gugusse qui en a fait la photographie). »

    Non. Pour la photo de Joseph Ducreux, les originaux sont issus de wikimedia, et sont dans le domaine public (éthiquement et philosophiquement, ça n’est certes pas vraiment de la culture libre, mais dans les faits, ça en est). Les LOLcats, ça dépend. Il y en a un bon paquet qui sont sous licence libre.

    Pour plus de détails, demander à notre expert-lolcat : http://garfieldairlines.net/wordpre

    « Les hackers de la culture se contrefoutent en général des licences Libres (c’est en train d’évoluer, en tout cas chez les plus cultivés d’entre eux : cf xkcd). Ils ont tort, ils sont incultes, ils sont beaufs… Ou bien, simplement, ils ont délibérément choisis de tourner le dos au Droit. »

    Oui.
    Le problème est qu’ils forcent plus ou moins autrui à faire de même (voir le commentaire de Grunt donné en lien). Ça peut se justifier moralement dans plein de cas. Mais quant on veut tuer l’industrie du divertissement, un tel comportement ne se justifie plus.

    (Note (parce que je me rends compte à l’instant que c’est pas forcément très gentil tout ce que je dis): Tout ce que je dis là, c’est avant tout une piste de réflexion. Loin de moi l’idée de blâmer ceux qui s’appuient sur de la culture propriétaire pour communiquer (je suis moi-même loin d’être infaillible), et encore moins de traiter de beauf un libriste qui appuierait certaines de ses chroniques sur un livre non-partageable ;-)

  29. Je trouve que la discipline de la démo-scène illustre bien l’impossibilité de la séparation entre l’art et le logiciel.
    Il est d’ailleurs assez intéressant de constater que le libre est peu répandu dans le monde de la démo-scène alors même que les techniques trouvées sont souvent sujette à réutilisation dans le domaine du jeu-vidéo (non-libre…)