Ce qui s’est passé la nuit dernière, dans un cinéma de Melbourne

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Inauguré en 1936, L’Astor Theatre est un cinéma bien connu des habitants de Melbourne. En janvier dernier on y a programmé un film qui a bien failli ne pas être projeté.

Pourquoi ? Parce que le cinéma actuel est en train de faire sa « révolution numérique » et que comme on peut dès lors facilement copier un film, les distributeurs ont mis plus un système complexe de protection (l’équivalent des DRM pour la musique) qui peut s’enrayer et laisser les propriétaires des salles démunis et impuissants face au problème.

C’est le témoignage d’une des personnes qui gèrent le cinéma Astor que nous vous proposons ci-dessous[1].

Thomas Hawk - CC by-nc

Ce qui s’est passé la nuit dernière

What Happened Last Night

Tara Judah – 26 janvier 2012 – The Astor Theatre Blog
(Traduction Framalang : Antistress, Lamessen, Penguin, HgO, Étienne, ZeHiro, kabaka, Penguin, Lamessen)

Nous avons tous des nuits que nous préférerions oublier. Mais parfois, il est préférable d’en parler le lendemain matin. Et étant donné que nous avons une relation étroite (nous le cinéma, vous le public), c’est probablement mieux de vous dire ce qui s’est passé et, plus important, pourquoi ça c’est passé ainsi.

La nuit dernière nous avons eu un retard imprévu, non désiré et désagréable lors de notre projection de Take Shelter – la première partie de notre mercredi de l’horreur.

J’utilise les mots imprévu, non désiré et désagréable parce que nous aimerions que vous sachiez que c’était aussi désagréable pour vous que pour nous – et aussi que c’était quelque chose de totalement hors de notre contrôle. En tant que cinéma il y a de nombreux aspects de votre expérience que nous maîtrisons et qui sont sous notre responsabilité ; l’atmosphère des lieux lorsque vous vous rendez à l’Astor est quelque chose sur lequel nous travaillons dur et pour lequel nous déployons tout notre talent, même si là aussi de nombreux facteurs extérieurs entrent en jeu. Mais parfois ces facteurs extérieurs que nous essayons d’accommoder sont tels que la situation nous échappe et, par conséquent, tout ce que nous pouvons faire est d’essayer de corriger le problème du mieux que nous le pouvons et le plus rapidement possible.

Le paysage de l’industrie cinématographique change rapidement. La plupart d’entre vous le sait déjà parce que nous partageons avec vous ces changements sur ce blog. L’année dernière, nous avons ainsi installé un nouveau projecteur numérique ultramoderne, un Barco 32B 4K. Les raisons qui nous y ont conduit étaient multiples et variées. Qu’elles aient été endommagées voire détruites avec le temps, ou rendues, volontairement ou non, indisponibles par leur distributeurs, un nombre croissant de bobines 35 mm disparaît réduisant ainsi le choix de notre programmation (et je ne vous parle même pas des différents problèmes de droits de diffusion des films).

L’arrivée de la projection numérique et l’accroissement de la disponibilité de versions numériques des films cultes et classiques nous ont effectivement offerts quelques belles opportunités de vous présenter des films autrement confinés au petit écran (dont Taxi Driver, Docteur Folamour, South Pacific, Oklahoma ! et Labyrinthe, pour n’en citer que quelques uns). Les grands studios des industries culturelles sont donc en train de se diriger vers ce qui a été salué comme étant une « révolution numérique ». Le terme lui-même est effrayant. Tandis que la projection numérique possède de nombreux avantages, elle recèle également des pièges. Ce que nous observons en ce moment est le retrait des bobines de film de 35 mm en faveur de la projection numérique, le plus souvent au format DCP (Digital Cinema Package).

Or contrairement aux pellicules de 35mm qui sont des objets physiques, livrés en bobines et qui sont projetées grâce à un projecteur mécanique, les DCP sont des fichiers informatiques chargés à l’intérieur d’un projecteur numérique qui, par bien des aspects, se résume à un ordinateur très sophistiqué. Puisque le fichier est chargé dans le projecteur, le cinéma peut en conserver une copie ad vitam aeternam, s’il y a assez d’espace sur son serveur. C’est pourquoi, après avoir eux même engendré cette situation, les studios et les distributeurs verrouillent les fichiers pour qu’ils ne puissent être projetés qu’aux horaires planifiés, réservés et payés par le cinéma. Ceci signifie que chaque DCP arrivé chiffré que vous ne pouvez ouvrir qu’avec une sorte de clé appelée KDM (Key Delivery Message), Le KDM déverrouille le contenu du fichier et permet au cinéma de projeter le film. Il dépend évidemment du film, du projecteur du cinéma mais aussi de l’horaire, et n’est souvent valide qu’environ 10 min avant et expire moins de 5 min après l’heure de projection programmée. Mis à part le fait évident que le programme horaire des projections doit être précisément suivi, cela signifie aussi que le projectionniste ne peut ni tester si le KDM fonctionne, ni vérifier la qualité du film avant le début de la projection. Ce n’est à priori pas un probléme. Mais lorsqu’il y en a un…

Lorsqu’il y a un problème, nous obtenons ce qui s’est produit la nuit dernière.

Le KDM que nous avions reçu pour Take Shelter ne fonctionnait pas. Nous avons découvert cela dix minutes environ avant la projection. Comme nous sommes un cinéma, et que nous avons des projections le soir, nous ne pouvions pas simplement appeler le distributeur pour en obtenir un nouveau, car ils travaillent aux horaires de bureau. Notre première étape fut donc d’appeler le support téléphonique ouvert 24h sur 24 aux Etats-Unis. Après avoir passé tout le processus d’authentification de notre cinéma et de la projection prévue, on nous a dit que nous devions appeler Londres pour obtenir un autre KDM pour cette séance précise. Après avoir appelé Londres et avoir authentifié de nouveau notre cinéma et notre projection, on nous a dit qu’ils pouvaient nous fournir un autre KDM, mais pas avant que le distributeur ne l’autorise aussi. Cela voulait dire un autre délai de 5-10 minutes pendant que nous attendions que le distributeur confirme que nous avions en effet bien le droit de projeter le film à cet horaire. Une fois la confirmation reçue, nous avons attendu que le KDM soit émis. Le KDM arrive sous la forme d’un fichier zip attaché dans un mail, qui doit donc être ensuite dézippé, sauvegardé sur une carte mémoire et copié sur le serveur. Cela prend à nouveau 5-10 minutes. Une fois chargé, le projecteur doit reconnaître le KDM et débloquer la séance programmée. Heureusement, cela a fonctionné. Néanmoins, jusqu’à ce moment-là, nous ne savions absolument pas, tout comme notre public, si le nouveau KDM allait fonctionner ou non, et donc si la projection pourrait ou non avoir lieu.

Il ne s’agit que d’un incident dans un cinéma. Il y a des milliers et des milliers de projections dans des cinémas comme le nôtre à travers le monde, qui rencontrent les mêmes problèmes. Si nous avions projeté le film en 35 mm, il aurait commencé à l’horaire prévu. Le projectionniste aurait préparé la bobine, l’aurait mise dans le projecteur et alignée correctement avant même que vous vous ne soyiez assis, zut, avant même que nous n’ayions ouvert les portes pour la soirée. Mais c’est une situation que l’industrie du cinéma a créée et qu’elle va continuer de vendre comme étant supérieure au film 35mm.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’avantages au cinéma numérique, mais je dis qu’il y a aussi des problèmes. Et pire encore, des problèmes qui sont hors de notre contrôle et qui nous font paraître incompétents.

Nous employons des projectionnistes parfaitement formés au cinéma Astor, vous savez, le genre qui ont plus de 20 ans d’expérience chacun, qui avaient une licence de projectionniste (à l’époque où ce genre de chose existait), et si une bobine de film venait à casser, ou que le projecteur avait besoin de maintenance, ou si une lampe devait être changée, ils étaient qualifiés et capables de résoudre le problème sur le champ.

Avec le numérique cependant, il n’existe pas de compétence dans la résolution des problèmes : cela nécessite avant tout des appels téléphoniques, des e-mails et des délais. Le fait que moi, qui n’ai reçu que la formation la plus élémentaire et la plus théorique en projection, je sois capable d’être une partie de la solution à un problème, démontre clairement comment l’industrie s’est éloigné de l’essence même du média cinéma.

Nous ne disons pas que le numérique c’est le mal, mais nous voulons que vous sachiez ce qui est en jeu. L’industrie du cinéma est déterminée à retirer les pellicules de la circulation, ils déclarent ouvertement qu’il n’y aura plus de pellicules dans le circuit de distribution cinématographiques dans quelques années. Il existe déjà des cas aux Etats-Unis où certains studios ont refusé d’envoyer des bobines de films 35 mm aux cinémas. La pression mise sur les cinémas indépendants pour, dixit, se convertir au numérique est un sujet qui mérite toutefois un autre billet, mais une autre fois.

Ce que j’aimerais vous apporter ici, c’est notre ressenti de la nuit dernière : l’industrie cinématographique est en train de changer et ce changement nous fait aujourd’hui perdre le contrôle. Nous sommes en relation avec vous, notre public, mais j’ai l’impression que quelqu’un essaie de nous séparer. Nous voulons continuer à vous donner l’expérience que vous attendez et que vous méritez quand vous venez dans notre cinéma, et nous voulons que vous sachiez que, même si on ne peut pas vous promettre que cela ne se reproduira pas, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour continuer à nous battre pour cette relation, et le premier pas pour réparer les dégâts causés par la nuit dernière est d’être honnête sur ce qui s’est passé, et pourquoi cela s’est passé ainsi.

Ecrit par Tara Judah pour le cinéma Astor.

Notes

[1] Crédit photo : Thomas Hawk (Creative Commons By-Nc)

25 Réponses

  1. Elle met exactement le doigt où ça fait mal dans son dernier paragraphe : La perte de contrôle.

    C’est un argument que j’utilise souvent quand je parle de logiciels libres, de neutralité du net, de l’opposition à ACTA ou de brevet avec des gens qui ne sont pas spécialement au courant. On risque de perdre le contrôle de nos outils, de ce que l’on a le droit de lire, de faire voir même de penser… Et cet histoire en est exemple supplémentaire.

  2. untel

    C’est histoire peut être mise en parallèle avec cette autre, tout aussi éclairante:
    http://www.nova-cinema.org/IMG/pdf/
    (page 4, malheureusement ce texte n’existe pas sous forme html… mais ça vaut la peine de le télécharger)
    … et tant qu’à parler du nova, je me rappelle d’ailleurs qu’ils avaient consacré un cycle à la problématique de la « propriété intellectuelle » :
    http://www.nova-cinema.org/IMG/pdf/

  3. untel

    Juste une petite précision concernant mon post précédent…
    Ce que démontrent ces cinéphiles passionnés, c’est que les ayant-droit ne se préoccupent désormais plus que de l’argent qu’elles peuvent tirer de leur « catalogue ». La préservation du patrimoine culturel dont elles sont sensées être les dépositaires les indiffèrent au plus haut point…
    Je me souviens d’une triste projection de « L’Empeur Tomato-ketchup », un film emblématique de la pensée contestataire des 60s. Avant la projection, les programmateurs avaient fait part au public du véritable parcours du combattant qu’ils avaient dû suivre pour mettre la main sur cette copie… qui semblait être la dernière encore en état d’être projetée (dans le monde!!!).
    La copie qui sentait le vinaigre (l’acide acétique est un des produits de dégradation du tri-acétate de cellulose dont est fait la la pellicule) a cassé trois fois au cours de la projection… :(

  4. osef.michu

    Merci à Framalang pour ce billet très intéressant : au-delà du couplet habituel « les DRM, c’est mal » je comprends mieux pourquoi les projections commencent à l’heure maintenant, dans mon cinéma favori tout récemment « converti au numérique » ;-?

  5. Au risque d’enfoncer les portes ouvertes, le texte se trompe de combat. « Le numérique » n’est pas en cause ici. Seules les protections et drm sont en cause.

    Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, au point de regretter que les 20 ans d’expérience ne soient plus nécessaires.

  6. Goldy

    @untel

    C’est dommage, il aurait mieux fallu utiliser cette copie pour effectuer une copie numérique de bonne qualité plutôt que de la projeter à un public qui a eu en plus la descence de s’indigner qu’on lui diffusait un film pédophile… (je connais l’histoire, elle est sortie dans la presse ensuite).

  7. grogneur

    @edas,

    Le numérique est un problème, il n’est pas forcément bon à jeter mais surtout il ne faut absolument pas se complaire à le juger neutre dès le départ, Le disqualifier de tout débat, n’est pas un gage d’objectivité, car ce n’est pas admis par tous. Dans cette situation, il est certes un problème mineur par rapport aux drm, mais il n’en reste pas moins que toute une profession dont le savoir et savoir-faire est bon à foutre à la benne par le simple caprice d’une industrie du divertissement, il ne leur est laissé aucun choix; marche ou crève. Car même sans drm, ils sont mis à la charrue de l’informatique (puisque les pellicules disparaissent volontairement ou non), de savoir maîtriser bien plus de concepts, de matériels et d’outils logiciels et ce, même s’ils en avaient aucunement envie, que ça n’était aucunement indispensable auparavant pour un même service final au client, c’est à dire : voir un film.
    C’est quoi le gain pour le spectateur en dehors du pompeux et vide « expérience utilisateur » ? C’est quoi le gain pour eux aujourd’hui ?

    Je trouve de plus en plus désagréable de voir les geek se voiler la face vis à vis de notre dépendance grandissante aux machines et des problèmes que cela engendre. Il faudrait qu’ils admettent que leur vice ou leur culte du progrès qui doit impérativement passer par l’informatique et sa maîtrise, n’est absolument pas partagé par toute la population mondiale.

  8. Gaduc

    Ce qui apparaît clairement au travers de ce texte est que l’industrie du divertissement (on ne va pas appeler cela de la culture tout de même !) continue la poursuite de la maîtrise de la chaîne.
    La projection était le dernier maillon de cette chaîne et il n’était pas maîtrisé. C’est désormais chose faite.
    Résumons : à quoi servent les cinémas de nos jours ? À plus grand chose : ce ne sont plus que des téléviseurs large format devant quelques centaines de fauteuils dont le contenu est commandé à distance.
    Avec la disparition des caissières et la valorisation des bonbons ce sont devenus ni plus ni moins des centres commerciaux !
    On va au cinéma comme on va chez Carrouf : passer 2 heures à déambuler avec les gamins.
    Terminé l’atmosphère du cinéma des années 50 et son ouvreuse coquine ; cinéma qui passait des films rares, des pièces d’anthologie.
    Aujourd’hui c’est une télé dont le spectateur ne maîtrise pas le contenu. Exactement ce que souhaite l’industrie en question : des pantins mais des pantins qui payent !

    Je suis navré mais je n’ai vraiment pas envie de me déplacer pour ce cinéma là !

    Ga

  9. untel

    @grogneur: je suis effectivement tenté d’abonder dans ton sens.
    J’ai un côté très geek, et j’aurais beaucoup de mal à me passer de la technologie… mais de l’autre je me sens très concerné par le problème de la transmission de la connaissance et de la culture humaine aux génération futures.
    Or, de ce point de vue, la technologie nous prépare peut-être à un véritable désastre.

    Une anectdote: quand j’avais huit ans, j’étais parvenu à écouter un disque (microsillon) sur une platine complètement détruite (la bras de lecture était arraché et le moteur cuit). Il suffisait de remplacer le bras manquant par un morceau de bois au bout duquel j’avais fixé une aiguille à coudre et un pavillon en papier, puis d’entrainer le disque avec le doigt… et ça marchait, bien même…
    Car il s’agit d’un support a-na-lo-gi-que.
    Par contre, je ne parviens pas à lire la disquette 5″1/4 sur laquelle j’avais enregistré mon mémoire de fin d’étude en 1994.
    Evidemment, vous me rétorquerez que le support numérique, nécessite d’être dupliqué régulièrement d’un support à l’autre… mais qu’est-ce qui nous garantit que nous pourrions faire cela ad vitam eternam?
    En cas de grosse catastrophe mondiale (guerre, famine, effondrement de l’économique capitaliste ) les gens auront bien d’autres préoccupations…
    Et je serai très étonné qu’un archéologue du 22eme siècle puisse encore lire une clé usb, sur laquelle se trouve un fichier mp3, dont l’algorithme de décompression sera probablement perdu…

  10. > C’est quoi le gain pour le spectateur en dehors [de la pompeuse] et vide « expérience utilisateur » ? C’est quoi le gain pour [lui] aujourd’hui ?

    Deux projections « numériques » seulement (hé oui) à mon passif, mais je peux déjà répondre ça : (a) un cadre impeccable, (b) une qualité de son et d’image stable dans le temps, (c) une projection qui commence à l’heure ou presque, et pour cause.

    Le revers de la médaille est que la projection « doit » commencer à l’heure ou presque, exit donc les palabres cinéphiliques. Exit aussi le charme du bruit du projecteur, du cadre pourri, des bobines 35 mm qui traînent dans les couloirs, etc. D’où une ambiance aseptisée, même si la salle pue le renfermé. Ceci dit, je ne suis pas sûr que les projectionnistes regrettent le temps de la copie argentique… Mais il est évident que l’objectif premier est de réduire les coûts de distribution : une copie 35 mm c’était en moyenne 1500 €, bientôt le support de distribution disparaîtra au profit du téléchargement et le vrai délire pourra commencer !

  11. @untel :

    « Et je serai très étonné qu’un archéologue du 22eme siècle puisse encore lire une clé usb, sur laquelle se trouve un fichier mp3, dont l’algorithme de décompression sera probablement perdu… »

    Si vraiment il n’a aucun appareil (même antique) pour lire une clé usb, et que les données stockées dessus sont très importantes, il pourra en faire fabriquer un, à partir des specs. Par contre si tu veux augmenter les chances que ton fichier audio soit lu dans un siècle, encode-le de préférence dans un format ouvert non soumis à des brevets qui en restreignent l’implémentation (par exemple : ogg vorbis). Si tu as peur que les specs ne soient plus dispo, tu peux les mirrorer autant que tu veux en toute légalité.

    Si Champollion a réussi à décoder les textes de l’Égypte antique, 4 000 ans plus tard, en faisant du reverse-engineering sur la Pierre de Rosette, on devrait pouvoir lire les fichiers d’aujourd’hui 100 ans plus tard, cornes de gnou ! Surtout si on a les specs…

  12. @gnuzer
    Il faudra donc archiver :
    – les informations à archiver
    – la documentation permettant de comprendre l’information
    – la documentation permettant de représenter l’information (les specs)
    – la documentation permettant de comprendre les specs
    – la documentation permettant de comprendre la documentation permettant de comprendre les specs
    – ad libitum
    – accessoirement des informations concernant les mesures de conservation et la documentation concernant les informations concernant les mesures, ad libitum
    – sans oublier toute la documentation documentant les modifications qui ont été effectuées pour assurer la conservation, et la documentation de cette documentation…

    Les archivistes ont du pain sur la planche, pour autant que le sauvetage du grand trou noir des banques laisse un peu de ressources économiques.

    :D

  13. untel

    @gnuzer: Supposons que l’on retrouve un support quelconque, contenant des informations dont on ignore a priori la nature. Nous nous heurtons à trois obstacles :
    1) Il faut d’abord que l’état du support permette de conserver ces informations… ou du moins une partie suffisemment grande pur que l’on puisse combler les éventuelles lacunes.
    2) Il faut ensuite que l’on puisse accéder (lire) le contenu brut (indépendemment de sa signification)
    3) Il faut enfin que l’on ait les moyens de déchiffrer ce contenu pour en comprendre le sens.

    Prenons maintenant le cas d’un hypothétique historien de XXIIe siècle confonté à deux découvertes :
    – une page d’un ancien livre contenant un poème de Miko?aj S?p Szarzy?ski (écrivain polonais né en 1550)
    – un clé usb sur laquelle se trouve un enregistrement du discours historique que donna François Hollande le 19 janvier 2014 :) au format ogg vorbis

    1) le support :
    Concernant la page du livre mystérieux : j’ai déjà eu l’occasion de feuilleter des livres très anciens (XVIIe et XVIIIe)… et à part la converture en cuir qui a tendance à tomber en poussière, le papier semble plutôt bien tenir.
    Concernant la clé usb : après un siècle d’inactivité, pourra-t-elle se targuer d’être utilisable. Rien n’est moins sûr.
    2) L’accès au données :
    Concernant la page : là, c’est très simple, tout ce que l’historien aura à faire, ce sera de présenter la page à un dispositif appelé « oeil ». Par chance, il en possède deux, qu’il a d’ailleurs reçu à sa naissance.
    Concernant la clé usb : même s’il est capable d’identifier l’objet comme un « conteneur » d’information, encore faut-il qu’il soit en possession des moyens techniques et/ou cognitifs permettant d’en lire le contenu.
    3) Le déchiffrement :
    Concernant la page : en regardant la page (étape précédente), même si l’historien ignore tout de polonais anciens, il pourra aisément identifier le texte comme un poème (de par sa structure) écrit dans une langue slave. A partir de là, avec l’aide de ses collègues, ils pourra sans doute très vite en dégager la signification.
    Concernant la clé: Il est fort probable que dans un siècle, la seule information que l’on pourra en extraire sera une suite de 0 et de 1. Sans aucune indication de la nature du fichier, je lui souhaite bonne chance…

    Là où je voulait en venir est que si Champollion a réussi à décoder les textes de l’Égypte antique, c’est parce que:
    1) la pierre de rosette… est en pierre
    2) il n’est pas nécessaire de conserver les specs de l’oeil humain.
    3) il était facile de deviner la nature du texte hérioglypphique, car il était accompagné de sa traduction en grec.

  14. Kalenx

    @untel

    Bof, en même temps, va stocker 4 To en gravant des caractères sur la pierre de Rosette, tout ça déchiffrable par ton « dispositif appelé oeil »…

    La pérennité des informations stockées sur un dispositif donné a toujours été un problème, et ça ne date pas du numérique. Le numérique a simplement permis d’emmagasiner beaucoup plus d’informations, et surtout de les filtrer, de les classer et de les reproduire beaucoup plus facilement (et éviter un « oh zut alors, la seule et unique copie des poèmes de ce polonais du Moyen Âge a brûlé! »).

    Bref, bien que je sois de ceux qui s’indignent devant le fait qu’il y ait encore des protocoles et standards fermés en 2012 (et après avoir constaté à de multiples reprises les ratés de ce système), je reste assez dubitatif face aux arguments de ceux qui viennent me dire que « l’analogique, c’est mieux que le numérique ».

  15. untel

    @Kalenx: mon but n’était certainement pas de casser du sucre sur le dos du numérique.
    Le numérique nous apporte d’innombrables services, dont personellement j’aurai du mal à me passer…
    Effectivement, le problème que j’évoque est présent depuis la nuit des temps.
    Mais avec la masse grandissante des informations à conserver, la technicité sans cesse croissante des supports, et leur durée de vie de plus en plus courte, celui-ci prend une ampleur réellement problématique.
    Loin de moi l’idée de dire « bouh, le numérique c’est la mal!’. Mais il faut être conscient des problème que cela pose.

  16. Ginko

    Comme dirait ce cher Linus, « Only wimps use tape backup: real men just upload their important stuff on ftp, and let the rest of the world mirror it ;) »

  17. @grogneur

    « Je trouve de plus en plus désagréable de voir les geek se voiler la face vis à vis de notre dépendance grandissante aux machines et des problèmes que cela engendre. Il faudrait qu’ils admettent que leur vice ou leur culte du progrès qui doit impérativement passer par l’informatique et sa maîtrise, n’est absolument pas partagé par toute la population mondiale. »

    Il faudrait que la population mondiale admette que les geeks n’en ont rien à foutre de son point de vue sur leur vie, et que si elle s’amuse à se palucher dessus via quelques artefact (iphone and co), cet « effet de mode » n’en est qu’un parmi tant d’autres.
    D’ailleurs j’en suis un et j’ai pas ce genre de joujou, et refuse de voir des films en 3D (ça me nique les yeux).

    L’évolution technologique, c’est le monde qui la veut, pas une bande de glands dans leur chambre qui jouent à AD&D hein.

  18. totopip

    @Aer

    « L’évolution technologique, c’est le monde qui la veut, pas une bande de glands dans leur chambre qui jouent à AD&D hein. »

    Non, enfin pas si simple que ça en fait. Je ne sais pas ce qu’est un geek, à part un individu comme les autres, noyé dans une statistique, qui peut se passionner autant pour la botanique que pour le fortran tandis que d’autre se passionnent pour leus enfants ou le sexe et qui peut vouloir un autre monde.

    Je ne crois pas que le monde entier veuille tout ce qui existe ou a le choix perpétuel de développer telle ou telle technologie. D’une part, c’est parce que la majorité de la population mondiale n’a absolument aucune maîtrise sur les objets technologues de plus en plus complexe à mettre en oeuvre (connaissances, processus de fabrication, ressources) et d’autre part c’est que le débat sur les décisions de leur poursuite ou de leur exploitation (impacts environnementaux, sociétaux) est confisqué par une élite technocrate. C’est un déferlements que personnes ne peut et ne pourra maîtriser. Il suffit simplement de regarder le système de brevetage, de se questionner sur l’obsolescence programmée ou encore de savoir, par exemple, si en france nous avons été sollicités démocratiquement pour la poursuite de l’exploitation nucléaire ou simplement sur les sites d’implantation. Les lobbies sont suffisamment puissantes pour plier en plus le droit à leurs exigences financières.
    Non, pas si simple en effet.

  19. Ginko

    @totopip,

    assez d’accord avec toi.

    Juste une nuance : à propos cette « élite technocrate », il me semble que sa plus grande motivation reste le profit plutôt que le progrès (ce dernier pouvant servir au besoin d’alibis pour leurs excès). Tu dis bien à ce sujet : « Les lobbies sont suffisamment puissantes pour plier en plus le droit à leurs exigences financières. ».

    Voila, je pense que nous sommes d’accord, c’était juste pour le souligner.

    Bon, ensuite, même si cette élite n’était pas là, les outils continueraient tout de même à s’améliorer et se complexifier tout en prenant de plus en plus de poids dans notre vie. Que ce soient des inventeurs indépendants, des petits industriels ou des hackers. Les communautés humaines n’ont jamais cessé d’améliorer leurs outils. C’est comme ça, c’est la niche écologique de l’Homo sapiens.

  20. totopipo

    @Ginko

    Entre autre. La reconnaissance par ses pairs et de fréquenter toute sorte de gratin politique et industriels pour décrocher des crédits et divers permis de « chercher » n’est pas moins important quand on ne reste *que* salarié ou fonctionnaire. La motivation personnelle est une chose, le dogme pour le justifier peut en effet prendre les oripeaux du progrès comme seul horizon indépassable.

    Faire évoluer ou non ses outils de manière parfaitement concertée (tout théorique que ça puisse être) est une chose, subir ou faire subir leur évolution dans un monde concret en est une autre.

  21. @Grogneur

    Oui, il y a une dépendance envers le numérique. Mais comme le billet le précise très bien, il y avait déjà des compétences très pointues à avoir avant le numérique. Les compétences changent avec les « besoins » du métier. Il y a toujours des avantages en plus et de nouveaux désavantages aussi.

    Maintenant entre une dépendance sur le « numérique » globale et un besoin d’avoir des compétences pointues de projectionniste qui sait réparer le film, je n’ai pas l’expérience pour juger mais de ce que le billet laisse paraitre, j’ai tendance à croire que la partie numérique est bien une simplification (modulo la question du DRM). Alors certes, lors de la transition ça peut être plus difficile, le temps que les gens acquièrent la même expérience que sur les anciennes méthodes, mais c’est vrai pour toute transition.

    Sur l’objet et le « besoin », je mets entre guillemets mais je ne prends pas non plus les studios pour des imbéciles. Je ne prétends pas que le besoin est du côté du public (quoi que) mais s’ils font du numérique ce n’est très probablement pas uniquement pour ajouter du DRM, c’est que eux y voient certainement un gain. Il peut être en terme de stockage, en terme de diffusion, en terme de contrôle qualité, ou en production, je ne sais pas, mais je doute qu’ils aient changé juste pour dire qu’ils changent. Si au moins on peut s’accorder sur un point : « untel » parle justement au dessus de mon commentaire de vieilles bobines : le numérique a ça de bien qu’on va fortement limiter la perte de contenus (si on arrive à abandonner les DRM). La pérennité n’a plus rien à voir.

    Perso je m’en moque que le cinéma soit du numérique ou non.

    Maintenant je vois dans mon monde personnel de particulier, que le numérique me simplifie beaucoup la vie en terme de copie, de stockage, d’utilisation. Je vois pourtant que pour mes parents c’est un frein, mais je crois sérieusement que c’est un frein uniquement parce que eux ont connu autre chose. Bref, vous faites juste face à une évolution, comme il y en a eu déjà plein et comme il y en aura plein. Il y a toujours de la résistance mais une fois que c’est passé rares sont ceux qui veulent revenir en arrière.
    À un moment on a introduit le son, et d’aucuns trouvaient aussi ça gênant. À un moment on a introduit la couleur, et si je me rappelle bien mes lectures, il y a pas mal de gens qui contestaient le bienfondé (d’autant que la couleur à l’époque…).

  22. untel

    @Edas: je suis en grande partie d’accord avec toi, mais lorsque tu parles de simplification apportée par le numérique… c’est justement là qu’il y a un problème.

    On peut devenir projectionniste d’un cinéma « à l’ancienne » très rapidement. Deux heures de formation suffisent (allez, une après-midi à tout casser). Je le sais, je l’ai fait.
    On début au chipote un peu, mais préparer le film qui arrive en bobines de 250 mètres qu’il faut coller, charger un projo, le mettre en marche, savoir qu’il faut faire la mise au point sur le grain de la pellicule (et pas sur le sous-titre)… tout ça très rapidement un réflexe.

    Sans doute, le numérique a rendu le métier de projectionniste encore plus simple et ennuyeux. Mais en cas de problème technique, que peut-il faire?

    Il est à la portée de tout el monde de recoller un film qui a cassé ou de changer la lampe d’un projo, mais être en mesure de hacker le système de drm du projo numérique demande « un peu » plus que deux heures fomation. Non?

  23. La technologie ne vaut pas toujours les bonnes vieilles méthodes qui marchent…
    Il est triste de constater que les films en 35mm peu à peu feront partie du passé…

  24. totophe

    Les commentaires sur les avantages/désavantages du stockage numérique par rapport au stockage manuel de données sur papier ou pierre, sont certes intéressants, mais comme il vient d’être souligné, le principal drame dans tout cela c’est la disparition du 35mm. Car une chose n’est pas vue dans toute cette discussion sur le stockage : quand on change de support il y a forcément des pertes.
    Pour ce qui concerne la disparition du 35mm, il va donc y avoir des pans entiers de la culture cinématographique qui vont tout simplement disparaître. Or cette disparition ne sera pas seulement due au changement de support (et la question de savoir s’il est rentable ou non de passer tels ou tels films en version numérique), mais elle va aussi être savamment organisée par les monopoles culturels qui ne lâcheront pas leurs droits de diffusion même si les films ne sont plus disponibles sur le marché : « au cas où », il conserveront ces droits et ne diffuseront pas les films. C’est encore plus grave !

  25. @totophe : je ne vois pas très bien où tu veux en venir… la rareté « savamment organisée » se fiche royalement du support de diffusion (acétate de cellulose ou disque dur) et/ou d’exploitation commerciale. Cela fait maintenant quelques années que les cinémathèques numérisent leurs fonds et conservent les fichiers sur deux ou trois supports différents. Stocker précieusement de vieilles bobines, c’est bien, mais les films sont faits pour être vus, pas stockés sur des étagères à température et hygrométrie constantes !