Tablettes, une évolution anti subversive

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Veronica Belmont - CC by

aKa twettait il y a quelques jours  : « Les tablettes sont une évolution non subversive car elles rendent plus agréable la lecture et plus pénible l’écriture ». Il formulait ainsi brillamment le sentiment qui m’habite depuis plusieurs semaines de fréquentation de ma formidable et néanmoins agaçante tablette Androïd, très proche du tant espéré sac sans fond de Miss Tick.

J’aime beaucoup cet engin léger mais je cherche encore l’application d’édition de texte qui me permettrait d’écrire ou de corriger des textes longs, avec commentaires et marques de révision. Sans parler de la récupération sous un format bureautique, de préférence ouvert, des notes prises lors de ma lecture de livres électroniques… Pas de logiciels appropriés, un clavier tactile qui n’est pas vraiment l’ami de l’auteur de thèse (pour de simples raisons de taille de l’interface, un problème par conséquent commun à toutes les tablettes 10 pouces), j’ai en effet dans les mains un outil de lecture et non d’écriture. Lecture de jeux, de textes, de vidéos. Il permet de s’exprimer puisque je peux facilement enregistrer et publier sons, photos, vidéos, textes courts (tweets, commentaires, avis). Mais, si une photo vaut 1000 mots en vaut-elle 100 000  ? Je ne crois pas qu’il faille s’étendre longtemps ici sur la nécessité d’argumentaires élaborés, que l’on n’écrira jamais de façon linéaire dans une succession de remarques de 140 caractères pensées dès le départ dans leur ordre final.

Les tablettes, dont le nom évoque paradoxalement la tablette d’argile des scribes antiques, se revendique d’ailleurs comme un outil de divertissement qui, étymologiquement, désigne « ce qui détourne quelqu’un de l’essentiel ». L’essentiel serait ici l’écriture longue, l’écriture de travail, et avec elle la pensée argumentée, celle qui a déjà tellement fait parler en s’ouvrant grâce aux outils de blog à des auteurs et penseurs non patentés.

Comme l’écrit Michel Foucault en 1970[1], l’ordre des discours est un ensemble de procédures qui ont pour rôle de contrôler et de délimiter le discours, « d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. » Tous les outils de facilitation de l’accès à la parole remettent en question ces modalités de contrôle du danger du discours. Les outils d’écriture en particulier, l’écrit possédant historiquement un statut unique  : chacun sait parler y compris le fou, celui dont on ne doit pas écouter le discours, mais l’auteur doit avoir été alphabétisé, puis rendu public, publié, avec l’adoubement de ses pairs, de sa maison d’édition.

Les outils réseau WYSIWYG d’écriture sont subversifs car ils mettent potentiellement en danger l’ordre établi des prescripteurs de la pensée  : éditeurs, « publieurs » de tout types de textes. Non qu’il faille nécessairement mettre cet ordre à bas mais plus de liberté est toujours bon à prendre. Un nouvel ordre s’est d’ailleurs mis en place, plus souple, blogueurs et auteurs en ligne, intelligents et/ou informés, se relayant aux cotés d’institutions et de prescripteurs anciens, non moins intelligents et/ou informés et (parfois) à l’écoute des premiers.

Or, l’avènement des tablettes et leur succès suggère un risque de désengagement de certains auteurs (ou potentiels auteurs) de textes longs, ceux pour lesquels l’outil constitue une contrainte et qui n’en ont pas plusieurs à disposition. L’outil est indissociable du geste et de la pensée. Quel impact social ce désengagement par KO technique de l’auteur “de masse” aura-t-il ?

Selon le philosophe allemand Peter Sloterdijk, on peut établir une typologie de l’humanisme. Il y a d’abord une période antique qui offre par le livre de domestiquer l’homme  : « On ne peut comprendre l’humanisme antique que si on le considère aussi comme partie prenante d’un conflit de médias, à savoir, comme la résistance du livre contre le cirque, comme l’opposition entre la lecture philosophique qui humanise, rend patient et suscite la réflexion, et l’ivresse déshumanisante des stades romains. » À cette période succède celle de l’humanisme bourgeois qui repose “en substance sur le pouvoir d’imposer à la jeunesse les auteurs classiques afin de maintenir la valeur universelle de la lecture nationale. En conséquence, les nations bourgeoises allaient devenir, jusqu’à un certain point, des produits littéraires et postaux – fictions d’une amitié inéluctable entre compatriotes, même éloignés, et entre lecteurs enthousiastes des mêmes auteurs. »

Ainsi, pour Sloterdijk, l’humanité consiste à choisir, pour développer sa propre nature, les médias qui domestiquent plutôt que ceux qui désinhibent. Or, la thèse latente de l’humanisme, selon laquelle « de bonnes lectures adoucissent les moeurs », est mise à mal avec l’évolution des médias dans la culture de masse à partir de 1918 (radio) et après 1945 (télévision), “la littérature, la correspondance et l’idéologie humaniste n’influençant plus aujourd’hui que marginalement les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel”.

Contrairement à l’analyse de Sloterdijk qui associe ensuite radio, télé et réseau, il me semble que l’association entre l’ordinateur domestique ( !) et le réseau offre une alternative à cet humanisme domestiquant ou à l’humanisme moderne post-littéraire qu’il décrit, au moyen d’une littérature encore vecteur de lien mais beaucoup moins encadrée par ses autorités de tutelle, par nos précepteurs. Sans retomber dans les jeux du cirque (enfin, pas complètement…).

Et voila que nous arrive ce très séduisant outil qui semble créé (il n’y a pas de théorie du complot derrière ces termes  !) pour appuyer encore la tendance réseau/Minitel 2.0 dénoncée par Benjamin Bayart  : données centralisées sur des serveurs externes, terminaux passifs, internaute-spectateur. S’agit-il d’un retour volontaire à la domestication  ?

Les tablettes sont donc non seulement une évolution non subversive mais peut-être aussi une évolution anti subversive si nous n’y prenons garde. Armons-nous donc de claviers et disques durs externes et développons pour ces outils dont le succès à long terme semble assuré des applications (libres) d’édition de textes longs. Pour ma part j’ai écrit ce texte sur mon ordinateur portable que je ne suis pas prête d’abandonner.

Chloé Girard – Juin 2012
Responsable de fabrication papier et électronique pour la maison d’édition Droz

Crédit photo  : Veronica Belmont (Creative Commons By)

Notes

[1] Michel FOUCAULT, L’ordre du discours Leçon inaugurale, Collège de France, Paris  : Flammarion, 1971.

28 Réponses

  1. C’est un poil contradictoire : dans une première partie, l’auteur explique que le problème des tablettes est inhérent à l’outil, de par sa taille, et dans une partie, elle propose de développer des logiciels d’édition. La taille du clavier serait-elle alors secondaire ?

    Et sinon, c’est amusant, parce que je lisais, juste avant de lire cet article (et donc sa dernière ligne), cet article sur un autre blog : http://correcteurs.blog.lemonde.fr/

  2. BrunoSpy

    Il est évident que les tablettes sont des outils de consommation et non des outils de production.
    Enfin, ce n’est pas évident pour tout le monde, surtout lorsque certains s’entêtent à offrir à des étudiants des tablettes…
    Certains constructeurs tentent de combler le fossé (Asus avec sa Transformer), mais le manque d’offre logicielle est encore trop forte.

  3. untel

    @BrunoSpy:
    « Enfin, ce n’est pas évident pour tout le monde, surtout lorsque certains s’entêtent à offrir à des étudiants des tablettes… »

    En fait, cette décision est tout à fait logique pour celui qui a une vision purement transmissive de l’enseignement: le prof illumine de sa science ses étudiants, et les étudiants ferment leur gu…
    Triste vision de l’éducation, mais malheureusement encore très présente.

  4. On / Off

    « un clavier tactile qui n’est pas vraiment l’ami de l’auteur de thèse »
    C’est pourquoi j’ai opté pour un modèle mixte laptop/pad à savoir la Transformer et son dock.
    Beaucoup, beaucoup plus pratique (vrai touche de clavier, batterie supplémentaire, ports USB…), même si je déplore le manque de comptes utilisateurs pour un usage familial avec chacun ses paramètres.

  5. cheval_boiteux

    @On/Off : « même si je déplore le manque de comptes utilisateurs pour un usage familial avec chacun ses paramètres. »

    Une tablette n’est pas faite pour être partagée entre plusieurs utilisateurs. C’est un objet personnel, ton cas est minoritaire, tout comme le fait de l’utiliser avec un dock, ce n’est pas son utilité première.

    Quels besoins la tablette vient-elle combler ? Pour moi, aucun. Mais peut être que mes besoins de mobilité ne sont pas aussi grand que ceux des possesseurs de tablettes !

    La plus grande innovation dans ce domaine, c’est le Kindle avec de l’encre électronique et pas de rétro-éclairage. Le Kindle vient comble un besoin qui est de dématérialiser les livres tout en ayant une lecture aussi confortable que celle d’un livre.

  6. Chloé, du coup on se peut se demander si micr..oft a su prendre judicieusement du retard pour repenser la tablette avec un clavier intégré… à moins que ce ne soit pour pouvoir faire un [ctrl+alt+back] pour rebooter en cas de bug… et alors le bug devient à son tour un vecteur d’émancipation… bien qu’à Redmond il puisse aussi devenir partie intégrante d’une stratégie promotionnelle : http://vincent.mabillot.net/techniq

  7. hum l’humanisme mis à mal par la radio et la télé… Ce n’est pas ce que pense Steven Berlin Johnson dans « Tout ce qui est mauvais est bon pour vous » où il démontre de manière convaincante que les productions culturelles les plus méprisées par les élites intellectuelles (séries télé, jeux et même réality shows) seraient en fait les facteurs de l’augmentation générale du QI constaté au cours du dernier siècle. http://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_

    Il faudrait plutôt creuser la question de la reproductibilité socio-culturel de l’humanisme culturel et/ou des valeurs culturelles.

  8. Chloé

    @Hubert
    En l’occurrence ce n’est pas l’humanisme tout court mais l’humanisme littéraire qui est mis à mal par la radio et la télé, ce qui est presque un pléonasme. Mon propos est plutôt de dire qu’il serait bon de s’assurer d’articuler encore réception et émission, littéraire et autre.
    Je ne pense pas, et Sloterdijk non plus je crois, que la télé rende nécessairement bête, ni que d’écrire rende nécessairement intelligent. Nous sommes bien d’accord.

  9. Chloé

    @Gage
    L’idée de développer des applis de rédaction longue pour ces machines est surtout de ne pas abandonner ce type d’outils de création, malgré la difficulté d’utilisation, si les tablettes deviennent prédominantes.

  10. Eareread

    @cheval_boiteux « Une tablette n’est pas faite pour être partagée entre plusieurs utilisateurs. C’est un objet personnel, ton cas est minoritaire, tout comme le fait de l’utiliser avec un dock, ce n’est pas son utilité première.

    Quels besoins la tablette vient-elle combler ? Pour moi, aucun. »

    Je rejoins on / off, le multiutilisateur me serait utile aussi, la tablette prenant la place des journaux et revues (horaires en ligne plutôt que pariscope, etc..), choses que l’on partage spontanément

  11. louloute

    L’omniprésence médiatique de la tablette nous fait croire à usage répandu de celle-ci. Mais ce n’est qu’un engouement préfabriqué, car dans les faits la tablette n’est qu’un petit succès commercial : en 2016 il n’y aurait que 15% des français qui en possèderaient une. Si elle ne devient pas has been avant.

    http://w28.fr/article22/la-tablette

  12. e_Jim

    Marrant de se dire que Bill Gates a le même discours, même si l’argumentation est beaucoup moins profonde:
    http://www.numerama.com/magazine/23

  13. Charles Girard

    Les machines (soft et hard) ne sont pas des obstacles. Tous à vos claviers et vive la subversion.
    Bravo Chloé et grosse bise. Ton père

  14. Long John Silver

    Bonjour,
    c’est là un article intéressant…
    Amusant…
    Plein de contradictions et de références savantes, et à peu près vide de sens.
    Je n’arrive pas à comprendre ce que vous voulez dire.
    Qu’un appareil ne serait pas subversif?
    Dites-moi, vous avez déjà vu un aspirateur ou une perceuse-visseuse subversive…?
    J’attends avec plaisir votre réponse.
    Cordialement,
    LJS

  15. @Chloé, Hubert,

    Vous adoptez un point de vue (qui est le notre) « industrialisé » sur l’humanisme (et l’effet Flynn, par ailleurs très intéressant, je ne connaissais pas). Nous disposons de nombreux outils d’édition de textes longs.

    Mais pensons au reste du monde, qui achète et utilise actuellement nos vieux téléphones portables (certains n’ayant pas ni eau courante ni électricité chez eux). Il est vraisemblable qu’ils accèderont progressivement à nos vieux smartphones. Qui leur donneront accès à Internet. S’ils continuent dans ce sens, ils accèderont vraisemblablement aux tablettes ensuite, ce qui représentera à leurs yeux une avancée en terme d’édition de texte longs ! et donc par extension, qui sera un outil subversif entre leurs mains (alors que l’inverse s’observe chez nous !).

    Bon, il est sur que la « subversivité » de la tablette sera bien moins importante que celles des smartphones qui leurs apporteront Internet massivement. Mais il me semble que c’est aussi le cas chez nous : le smartphone reste beaucoup plus subversif que la tablette (pour d’autres raisons).

    @Long John Silver,

    C’est pas parce que tu es incapable de comprendre qu’il n’y a rien à comprendre… sinon, les sophismes pour toi, c’est comme monsieur Jourdain, t’en fait sans le savoir ?

  16. Chloé

    « Moulinex libère la femme ». Et certains se demandent encore si un outil peut être subversif…

  17. totopipo

    @Chloé,
    Pour LJS, au cas où la perceuse puisse entrer dans la catégorie anti-subversive, c’est aussi : « femme satisfaite garanti » de black & decker. Slogan qui n’a pas traîné, mais qui a été quand même prononcé et pondu par un service publicitaire dont les membres ont du fréquenter de bonnes écoles. C’est dire l’ambiance…

  18. Ben je suis sûr que ma copine aurait aimé pouvoir profiter de cette offre de Black & Decker. Et je n’y vois rien de mal, c’est même sympa pour les épouses qui supportent d’avoir un mari bricoleur :)

  19. > « Moulinex libère la femme ». Et certains se demandent encore si un outil peut être subversif…

    Un petit peu faible quand même cet argument : je connais un héros de 68 autoproclamé qui considère que « c’est la machine à laver qui a libéré la femme ». Il oublie juste de préciser que c’est « sa » femme qui la fait tourner, la machine qui « libère ». Sinon, le moulin à café mécanique, c’est mon grand-père qui le faisait tourner, mais quand la fée électricité s’en est mêlé, ça a été ma grand-mère 😉

  20. grouik

    @Incontinentia Buttocks
    Bénéficier d’une offre promotionnelle ou pousser à la consommation, c’est toujours sympa, même quand on voit de grands éditeurs de logiciel faire la même chose pour l’achat d’une machine qui peut être une perceuse de codes. Bah oui, c’est toujours pratique pour le conjoint ou la conjointe qui n’a pas les même usages ni la même sensibilisation sur les problème liés aux usages de l’outil informatique. Ça permet de foutre la paix à l’autre quand on change de session et de ne pas trop râler après. :)
    Enfin perso, j’aurais préféré une perceuse nue avec une vraie remise, l’installation du soin de beauté pour madame, je tiens plutôt à avoir le choix de l’endroit et du moment…

    @osef
    Conclusion : le courant électrique est subversif, l’électricité est anti-subversive.
    Sinon, l’argument fait référence non pas aux fait que tel ou tel outil libère ou pas une catégorie d’individus, c’est le message consumériste qui cherche à avoir une portée bien plus politique qu’il faut noter : par exemple, ce slogan à porté la marque à plus de succès, pourquoi ? Qu’a-t-il « touché » dans l’esprit des hommes et dans l’esprit des femmes ? Les slogans faisant partie des propagandes, c’est bien plus pesé qu’une idée qui germe au fond des toilettes.

  21. @grouik : et l’amalgame libération/subversion, il a germé au fond des toilettes ?

  22. grouik

    @osef
    On ne va pas commencer à être vulgaire… tu es le seul à pouvoir nous répondre à cette question.
    ;o)

  23. @grouik
    Non sérieusement, je te sais gré de m’avoir doctement expliqué que « Moulinex libère la femme » était un slogan publicitaire… hein, quand même.

  24. grouik

    @osef
    Ce fut un plaisir. Si si ! :)
    Mais l’essentiel est ailleurs. Car puisque l’argument, est un peu faible mais pas hors-sujet, quel était le contexte économique et social à l’époque de ce slogan ? Car on ne balaie pas juste d’un revers de phrase quelque chose qui semble plus vaste que l’exemple de ses grands-parents couplé d’une connaissance soixante-huitarde, hein.

  25. @grouik
    Ah mais môssieur, non seulement mes grands-parents étaient des consommateurs tout à fait représentatifs de la catégorie de consommateurs qu’ils représentaient, mais ils étaient aussi bien ancrés dans le contexte économique et social de l’époque. (euh… je propose d’en rester là, hein, on va finir par lasser un tout petit peu)

  26. merci de ces réflexions intéressantes sur les dispositifs d’écriture mais ne soyons pas trop naturaliste avec nos technologies d’expression et de communication. L’orthopédie des machines ça existe comme par exemple rajouter un clavier à ta tablette par exemple:)

  27. Subversif ou pas, et que l’on veuille ou non cet outil a révolutionné les usages de tout internaute quel qu’il soit (personne âgée comme jeune). De plus, il vient nettement concurrencer les PC et les chiffres parlent d’eux mêmes : http://madinhitech.ma/2013/04/11/ta

    Toujours est-il, les tablettes ont su créer un besoin ! mais en avons nous besoin ? Telle est l’éternelle question que tout consommateur averti se pose dans la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui.