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Contre les GAFAM du légume

Nous avons interrogé Éric Marchand, de la coopérative Jardin’enVie, qui produit et conserve des variétés de semences paysannes.

L’univers impitoyable des semenciers n’a rien à envier à celui des GAFAM, nous explique-t-il, dans un rapprochement saisissant entre les militantismes libriste et agricole.

 

Salut Éric. Peux-tu nous dire qui tu es ? J’ai vu que tu étais un ancien informaticien ?

« Informaticien », j’en sais rien, je ne sais pas comment on appelait ça à l’époque, mais on va dire ça. Oui, effectivement j’ai suivi une formation en informatique et j’ai participé à créer des entreprises d’informatique dans les années 90, en logiciels libres.

 

C’était plutôt nouveau, à l’époque, non ?

Oui, puisque Linux, sa date de naissance, entre guillemets, c’est 1991, et on a démarré en 1993 avec Linux.

L’une de ces entreprises proposait de l’accès à Internet, ce qui n’existait pas en France. FAI et développement de logiciels libres.

 

Vous étiez à la pointe, alors ?

On n’était pas très nombreux à faire ça. Après a démarré feu Mygale et toute la folie Internet, toutes les start-ups et tous les mouvements autour de l’Internet non marchand et solidaire qui ont fini par donner ceux qu’on connaît aujourd’hui, Gitoyen et autres.

 

Tu es un militant de la première heure ou tu es tombé là-dedans par hasard ?

Non, nous avons fait ça sciemment, pour s’opposer à la logique du brevet et de l’appropriation des idées, mais aussi parce que nous avions vu ce que donnait l’informatique par ailleurs, dans des entreprises plus traditionnelles avec une course à la puissance complètement aveugle.

 

J’imagine que c’était plutôt en ville, en tout cas pas du tout dans le milieu agricole ? Cependant j’ai cru comprendre que c’était la ferme de tes parents, ou de tes grands-parents, que tu as reprise là, avec Jardin’enVie ?

Oui, en fait je n’étais pas dans l’agricole d’un point de vue professionnel, mais mes origines familiales, des deux côtés, ont toujours gardé un lien fort avec les cultures sans chimie. Une implication assez forte, puisque l’un de mes grands-pères a participé à la création des croqueurs de pommes, la première association ayant contribué à préserver les variétés fruitières qui étaient menacées à l’époque par l’industrialisation de l’alimentation.

 

Ça faisait partie de ton histoire personnelle.

Oui. C’était pas moi, hein.

 

Bien sûr, mais il y avait un terreau, si tu me permets ce jeu de mots. Ça explique pas mal de choses, de voir l’origine des gens. Et du coup, Jardin’enVie, ça a démarré quand ? D’ailleurs, je dis Jar-di-nen-vie, mais comment tu le prononces ?

Il y a plusieurs façons de le prononcer. D’autres le disent autrement. C’est un peu volontaire que le nom soit un peu protéiforme. Ça n’a pas beaucoup d’importance.

 

Ça a démarré… Eh bien la date est un peu floue, en fait. L’association a été créée en 2007, mais l’idée a germé en 2001, lorsqu’on a été confronté à l’arrivée assez massive des OGM dans la Drôme. Des personnes de tous milieux sociaux et professionnels se sont retrouvées. Il y avait une convergence de différents mouvements, soit anti- soit alter-mondialisation, dont ceux qui étaient issus du logiciel libre, mais aussi d’autres. Notamment c’est la naissance d’ATTAC, sous forme de mouvement d’éducation populaire, ce qu’ATTAC n’est plus. Cette effervescence d’éducation populaire qui a aujourd’hui disparu et qui était à l’époque de fait mise en œuvre dans les rencontres, les forums mondiaux. C’est elle qui a permis à des personnes de se rencontrer, des personnes qui n’étaient pas forcément concernées par le logiciel libre, la question climatique, le problème de la finance… Tout le monde se retrouvait au même endroit au même moment et c’est comme ça que des choses un peu improbables sont nées. En l’occurrence, la question des OGM. Tout le monde arrivait avec sa préoccupation, mais aussi son bout de solution.
Mon approche était économique, autour de la logique du brevet d’un côté, du logiciel libre de l’autre. Ce qu’on avait réussi à faire sur le libre, il devait être possible de le réitérer pour les semences puisque, avec les OGM en plus du certificat d’obtention végétale, arrivait le brevet dans le monde du vivant.

 

Tu pensais que le logiciel libre avait réussi ?

J’en étais sûr ! En 1998, on a organisé avec plein de gens les journées à l’Assemblée Nationale. Le point de vue qu’on défendait c’est que le modèle du logiciel libre avait gagné la partie, mais que le mouvement du Libre l’avait perdue.

C’était le mouvement qu’on appelait INMS, de mémoire les initiales utilisées pour désigner le mouvement militant, Internet non marchand et solidaire. On répondait « tout ce qui est gratuit, c’est là où vous êtes le produit », y compris quand on est militant.

C’est instruits par tout ça que nous avons abordé la réflexion sur les semences. On pouvait voir par avance ce qu’allait devenir Internet, ce qu’il se passerait sur le logiciel libre, puisque nous avions déjà vu des multinationales se construire sur la récupération des semences qui étaient par essence dans le domaine public. Au début du XXᵉ siècle, il n’y avait pas d’appropriation de la semence. Dans les faits il s’agissait d’un commun.
À partir du moment où on a introduit en Europe le certificat d’obtention végétale et d’autre législations qui ont permis à des entreprises de s’approprier l’avenir ou l’exclusivité commerciale de variétés, on a changé la donne.

 

Les semences sont brevetées pour verrouiller le marché. Est-ce que ça a toujours été l’intention des « gros », ou est-ce que ça s’inscrivait dans une démarche positive à l’origine ? Par exemple améliorer les rendements, protéger le volume des récoltes pour nourrir le plus grand nombre, stabiliser la production, etc.

C’est la lecture qu’on a faite sur le développement des entreprises dans la semence, typiquement ;  à partir du moment où il y a possibilité pour des acteurs de s’approprier un domaine par exclusivité, et par exception à ce que le système dans lequel on est prétend défendre, c’est-à-dire les libertés. Le libéralisme parle de ça. Mais plus on parle de liberté, moins il y en a. Par contre, plus il y a de concentration et plus il y a des normes qui excluent au lieu d’inclure. On passe de la loi à la norme, une norme qui est excluante, et qui crée des zones de marché protégées là où on est censé être dans une concurrence libre et non faussée.

 

On sent que tu as beaucoup réfléchi à la question.

C’est sûr que démarrer Internet au début des années 90, ça fait réfléchir à tout ça.

Pour résumer, les multinationales de la semence, Limagrain, Monsanto, Bayer, se construisaient comme ce qu’on appelle aujourd’hui les GAFAM étaient en train de se construire dans le logiciel libre. L’expérience dans le monde agricole a permis d’anticiper ce qu’allaient devenir les GAFAM, et ce qu’on savait sur le logiciel libre nous a permis d’imaginer des solutions sur les semences. Une réflexion croisée. Le point commun, c’est cette histoire d’appropriation, et de concentration des pouvoirs.

Derrière, il y a des différences, quand même. Le logiciel, on peut le multiplier à l’infini pour un coût proche de zéro ; ce n’est pas le cas de la semence. C’est beaucoup de travail physique, qu’on ne peut pas répéter à l’infini. Cultiver devient de plus en plus dur. Le rapport du GIEC ne permet plus l’ambiguïté. Mais quand on observe le vivant et qu’on essaie de cultiver avec lui, eh bien ça fait vingt ans qu’on peut observer les changements.

 

Vous avez démarré en parlant de sauvegarder des semences paysannes non brevetées, et vous en êtes à restaurer la qualité des sols, planter et récolter des tonnes de plantes, acheter du terrain… C’est une démarche qui déborde de partout, finalement. Fanny nous a dit en préparant l’interview : « Quand on parle des semences paysannes on parle de beaucoup de choses (propriété vs communs, liberté vs brevets, biodiversités, alimentation, vie, vivant, coévolution, …) ».

Le début de Jardin’enVie, ce sont des rencontres improbables de gens qui ne se connaissent pas. Il faut que l’histoire commune se construise. C’est un domaine nouveau pour la plupart des gens, qui viennent de la ville pour l’essentiel et qui n’ont jamais semé une seule graine. Cette grande diversité a permis d’aborder la question des semences par tous ses aspects. Les seuls endroits où on pouvait démarrer et faire des expérimentations au départ étaient les jardins des uns et des autres, et le plus grand était le nôtre, parce qu’on était sur une ancienne ferme où il y avait un peu moins d’un hectare à cultiver. Le tout en zone péri-urbaine ou urbaine. Pas de sol, pas de semence. Faire avec le vivant sur des sols morts, ça ne marche pas. La propriété de la terre, sa qualité et l’avenir des semences, c’est lié. La semence est à la base de la plupart des activités économiques indispensables à la vie humaine : alimentation, soin, énergie, logement, textile… Avec à chaque fois des solutions simples, existantes et faciles à mettre en œuvre s’il y a un minimum de volonté politique pour résoudre tous les défis inédits que l’humanité va devoir affronter dans les prochaines années. Nul besoin d’hypothétiques avancées technologiques ou découvertes scientifiques. C’est une très bonne nouvelle : vivre mieux, conquérir plus d’égalité, de démocratie, de libertés peut permettre de sortir des crises actuelles !

 

Le monde paysan avait suivi cette histoire de semences brevetées sans se poser de question ?

Le monde paysan est écartelé. Pris au piège de la finance, il n’a plus de marge de manœuvre. Sans en être sûr parce que je ne suis pas historien, l’un des points frappants c’est que ça commence à l’après-guerre. Il faut nourrir tout le monde, on sort de deux guerres mondiales et il n’y a plus de bras ; il faut tout reconstruire et il n’y a plus personne pour travailler dans les champs. La mécanisation, la standardisation ont été une solution. Avec les capacités techniques de l’époque, les semences diversifiées étaient un problème. Il fallait des semences qui poussent de la même façon, qui sont mûres toutes en même temps, ça permet d’agrandir les champs et de produire avec peu de bras.

 

D’où la suppression des haies ?

En tout cas c’est une clé de lecture possible. Il y en a sans doutes d’autres. On a quand même des tickets de rationnement en France jusqu’au début des années soixante. Et cela collait avec l’idéologie du moment, qui encore aujourd’hui freine notre capacité à développer une approche sensible du monde vivant. Cf. « Semences, une histoire politique » de Christophe Bonneuil, historien des sciences au CNR et Frédéric Thomas, agriculteur.

 

Il y avait une urgence ?

Au minimum, il fallait retrouver l’autonomie alimentaire. Avec moins de personnes pour travailler, une société qui avait complètement changé, où on ne pouvait plus du tout penser la campagne comme elle existait encore quarante ans auparavant.

 

Et ça, ça a changé ? Aujourd’hui on serait capable de nourrir tout le monde sans des fermes gigantesques ?

Oui. La question n’est même plus celle-là. C’est comment éviter les famines, si on continue avec les habitudes alimentaires et le mode de culture dominants qui vont dans le mur. Ils demandent une consommation de ressources que la planète ne peut pas supporter.

 

Combien êtes-vous aujourd’hui chez Jardin’enVie?

Dix personnes en équivalent-temps plein toute l’année, et des saisonniers au printemps et à l’automne mais on est sur un mode investissement. L’activité ne permet pas encore de rémunérer dix personnes à temps plein. On consomme des capitaux pour préparer l’avenir.

 

Pourquoi avoir choisi un statut d’entreprise ? Est-ce que ça ne crée pas de la contrainte (rentabilité, fisc, administration) que vous n’auriez pas en tant qu’association loi 1901 ?

C’est une des réflexions transversales à l’expérience INMS. Tous ceux qui voulaient rester en association n’ont pas pu développer les idées qu’ils avaient, à de rares exceptions. C’est l’une des limites du mouvement du logiciel libre. Survivre grâce aux dons, c’est bien, mais est-ce que ça permet vraiment de développer une ligne d’objectifs et de l’atteindre ?

Nous, nous sommes en entreprise, mais le but, c’est de grandir, pas de grossir.

On retrouve la différence qu’on a relevée tout à l’heure. On peut à la rigueur se passer de capitaux pour une activité qui n’en demande pas ; à partir du moment où il faut acquérir des terres, les remettre en forme parce qu’elles ont été détruites par une politique de terre brûlée, former des gens parce que plus personne n’apprend ces métiers comme nous les pratiquons, restaurer les semences, c’est quelque chose qui demande énormément de ressources et de temps, bien plus que l’informatique.

Il faut se dire que sur le vivant, c’est une démarche de long terme pour apprendre un métier, développer des savoir-faire. Si on n’est pas en capacité de rémunérer des personnes, de faire grandir quelque chose qui soit viable, de former des gens, jamais les semences paysannes ne seront considérées comme une alternative crédible.

C’est aussi ce qu’on peut dire du logiciel libre, d’une certaine manière. Il a conquis des serveurs, mais il n’a pas conquis le poste de travail, alors que d’un point de vue technologique, rien ne l’empêcherait de le faire. Les smartphones sont à base de Linux, mais leurs OS ne sont pas libres.

 

On commence à voir des smartphones dégooglisés, pourtant. Mais ça reste réservé aux personnes qui sont capables de bidouiller.

Ce qui a permis à Google d’imposer sa version Android, c’est son énorme capacité d’investissement. On en revient à une question de capitaux disponibles.

Dans ces conditions, pour l’utilisateur final qui veut dégoogliser son téléphone, en plus de compétences complexes à acquérir, il faut du temps. Alors que je sais le faire, je n’ai toujours pas pris le temps de virer Android de mon propre smartphone.

 

Quelles sont les différences avec une exploitation agricole bio classique ?

Les semences pour l’essentiel, mais pas que. Le bio fonctionne à 98 % avec des hybrides F1 et maintenant des OGM qui ne disent pas leur nom (ils se cachent derrière le vocable matériel biologique hétérogène, introduit dans le règlement AB qui s’appliquera à compter de 2022). C’est un marqueur important. On est dans le même ordre de grandeur que Linux et les GAFAM au début des années 90.
Nous avons fait un pas de côté sur le modèle socio-économique pour pouvoir faire un pas de côté sur les semences.
Nos statuts nous permettent de gérer les semences mais aussi le foncier tels des communs d’une part, et d’autre part de faire appel à l’épargne populaire pour investir. Les sociétés dites agricoles, elles, n’ont pas la possibilité de faire appel à l’épargne, hors fonds agricole pré-existant.

Du coup on peut construire l’équilibre de la structure financière sur une base beaucoup plus diversifiée.
La semence et l’alimentation sont des choses trop sérieuses pour qu’on passe d’une appropriation à une autre. Les paysans ne sont pas les seuls concernés par cette question-là. L’idée consistait à revenir vers une implication de l’ensemble des parties prenantes, les restaurateurs, les épiciers, les gens qui mangent.
Ce qu’on a constaté sur le terrain, c’est que, pour faire des semences de qualité dans le respect du vivant, nous avons aussi besoin des retours des utilisateurs des récoltes. C’est aussi, pas seulement, mais aussi, en fonction de ces retours-là que nous définissons les critères d’évolution des semences à mettre en œuvre lors de la prochaine production de graines.

 

Vous choisissez les graines que vous faites perdurer, c’est ça ?

On conserve les caractéristiques d’usage d’une variété. Si on a affaire à une tomate rouge foncé, on ne va pas la faire aller vers du rose pâle, et si elle est acidulée on ne va pas modifier son goût. On conserve les critères d’intérêt et d’usage de la plante, mais on la laisse évoluer. On parle de coévolution entre les humains, les terroirs et les plantes. On peut, par l’observation, « dialoguer » avec ces êtres vivants pour accélérer l’adaptation des plantes et des lieux dans lesquels on les cultive aux évolutions de leurs milieux de culture, de plus en plus rapides en raison des conséquences du mode de vie actuel des humains les plus riches.

 

Quel est le mode de gouvernance de l’entreprise ?

On essaie de prendre les décisions en commun, c’est pas évident mais on essaie. Là encore nous nous appuyons sur le logiciel libre pour y parvenir. On utilise divers logiciels pour agiter les idées à plusieurs et prendre les décisions à plusieurs.
On met actuellement à jour nos outils numériques pour permettre de faire un pas encore dans cette direction.

 

Des personnes participent à la vie de l’entreprise sans être sur place, sur l’exploitation ?

Entre 150 et 160 coopérateurs à ce jour, dont le groupe d’origine et d’autres qui sont éloignés géographiquement parlant, mais aussi au niveau des métiers exercés. Nous ne sommes pas toujours disponibles au même moment de la journée.

 

Quelles ont été les pires difficultés que vous avez rencontrées ?

Je ne sais pas quelle était la pire. Peut-être l’amoncellement de spécificités au monde agricole. J’ai été entrepreneur dans différents domaines d’activités, et je n’ai jamais rencontré autant d’obstacles multiples et variés en raison du fait que l’agriculture a été exclue de tous les régimes généraux classiques : protection sociale à part, statuts d’entreprise à part, statut social à part, etc. Tout est très fragmenté, plus qu’ailleurs.
Un monde extrêmement novateur pour sa frange marginale et ultra-conservateur pour sa composante majoritaire. Ultra-majoritaire, en tout cas au niveau de ses organisations professionnelles et syndicales !
Ce que nous essayons de faire, qui remet en question la pratique agricole classique, fait que nous avons contre nous la quasi-totalité des organisations agricoles, la bienveillance de beaucoup d’adhérents de ces structures, mais l’hostilité des entités.
Sans notre choix de faire appel à l’épargne populaire, on ne serait pas près d’atteindre nos objectifs, malgré la pandémie qui nous a beaucoup impactés, et les aléas climatiques, de plus en plus imprévisibles, qui se sont conjugués aux conséquences des fermetures administratives.

 

On est loin du cliché du bobo qui revient à la terre et qui plaque tout pour élever des chèvres !

C’est très étrange, le monde agricole est à la fois hyper fermé et hyper ouvert ; notamment, il va devoir s’ouvrir beaucoup et se transformer radicalement, du fait de sa pyramide des âges. La moitié des agriculteurs actifs va partir à la retraite sous peu. C’est un métier qui a été tellement sinistré que la plupart des enfants d’agriculteurs ont renoncé à s’installer en reprenant l’exploitation familiale comme c’était la tradition auparavant. Il y a donc un creux de génération en plus du « papy-boom » qu’on voit dans d’autres métiers.

 

Est-ce que la pandémie, le télétravail du tertiaire et les confinements y ont changé quelque chose ?

Non. C’est déjà terminé. Il suffit de regarder les statistiques de parts de marché des mastodontes de l’alimentaire. Pendant le premier confinement, les gens ne travaillaient pas ou très peu. Il a permis de ramener les gens vers la campagne, mais pendant les autres confinements le travail a été maintenu. Il y a eu le couvre-feu qui a réduit la possibilité de se déplacer, et les gens ont été se mettre dans un endroit où on peut tout trouver. C’est la grande distribution et les plateformes d’achat numérique qui se sont taillé la part du lion. La grande distribution, qui perdait du chiffre d’affaires, a soudainement augmenté son chiffre d’affaires.

 

Qu’est-ce qui a été le plus surprenant, que vous n’aviez pas du tout anticipé dans cette aventure ?

Ce qu’on a découvert avec les semences. On part avec des a priori, qui sont ceux de tout le monde, des semences présentées comme archaïques y compris par la science, plus du tout adaptées aux enjeux du moment.
On est parti pour chercher une alternative aux OGM et en se demandant si ce qu’on raconte sur eux est bien vrai.
Les hybrides F1 et la législation dont le catalogue officiel faisait qu’une semence non inscrite ne peut pas être vendue à des maraîchers ou des agriculteurs.
On ne s’attendait pas à ce que le bio soit envahi de ces semences verrouillées d’un point de vue technologique et juridique. Qu’elles soient incapables de s’interfacer avec le vivant, en raison de leur mode d’obtention, qui consiste à sélectionner des lignées pures. Que les semences soient sclérosées par cet eugénisme, les OGM n’étant que l’achèvement de cette logique entamée depuis longtemps. Ce qu’on voyait comme une menace était déjà notre réalité quotidienne. C’était déjà ce que nous avions dans nos assiettes ! Nous étions confrontés au parachèvement de cette logique, résultat des choix des citoyens des démocraties actuelles.

L’approche est de récupérer de l’autonomie financière et économique car on s’est aperçu que les semences paysannes tenaient la route face aux semences modernes, que tout ce qui était véhiculé à leur sujet était erroné. À tout point de vue. Elles permettaient de retrouver le goût. Elles sont riches en nutriments, notamment en micronutriments, qui ne pèsent pour rien dans le poids final mais qui sont déterminants dans la qualité alimentaire. Une énorme différence, fois trente, fois quarante en termes de micronutriments, même par rapport à des cultures bio. On ne s’y attendait pas du tout non plus.
En quelques années on a pu apporter des solutions à tous les problèmes de la chaîne alimentaire.
Quantité, qualité, mais aussi stopper l’explosion des intolérances et des allergies alimentaires, et puis retrouver le goût. C’est la présence des micro-nutriments qui donne la diversité des saveurs.
Le sans gluten se développe, c’est une industrie en plein développement, mais ça repose sur le fait que les glutens des variétés modernes sont de mauvaise qualité. Les personnes intolérantes au gluten pourraient se remettre à manger du blé si on repart sur des céréales à haute paille.
J’aurais pu citer des dizaines d’autres exemples. Pratiquement partout où il y a un problème alimentaire, les variétés paysannes arrivent avec une réponse.
On a aussi des réponses par rapport au changement climatique parce qu’on produit de l’humus avec les variétés paysannes (en utilisant les méthodes appropriées, évidemment). Alors que même en bio, d’un point de vue statistique et si on s’en tient aux seuls critères obligatoires du label, on continue à détruire plusieurs kilos d’humus pour chaque kilo de nourriture sorti du champ.

 

Si les semences que vous produisez ne sont pas inscrites aux catalogues officiels, ça signifie que c’est hors-la-loi, ce que vous faites ?

Non. Pas en totalité. Là aussi il y a beaucoup de fausses informations qui ont circulé, en fait la vente de variétés non-inscrites aux catalogues n’a jamais été interdite en France, pour vendre à des particuliers. Pas à ce jour, en tout cas. En revanche il y a des restrictions pour vendre à des professionnels, mais nous sommes en capacité de les contourner, de façon tout à fait légale, notamment en s’inspirant des dispositifs mis en place par les multinationales du monde de la semence, qui sont les premières à contourner les lois qu’elles inspirent. En étudiant ça de façon macro-économique, nous nous sommes rendu compte de ça, et faute de mieux pour le moment, nous nous en servons, mais en mode coopératif.
Nos clients professionnels deviennent des coopérateurs à qui nous ne vendons pas la semence, mais à qui nous achetons du travail à façon. C’est légal. Ce qui nécessite de repenser complètement le modèle économique. Mais de toute façon c’est indispensable pour profiter des caractéristiques des variétés paysannes. L’idéal bien sûr, c’est de retrouver un cadre légal de plein droit pour les variétés paysannes. Gandi disait « l’arbre est dans la graine, comme la fin est dans les moyens ». Il y a donc urgence à récupérer la capacité à faire avec des moyens que nous aurons choisis et construits en fonction de nos objectifs.

 

Du coup tu dois avoir plein de casquettes, juriste, économiste…

Il faut avoir de multiples compétences c’est pour ça qu’on ne fait rien tout seuls, c’est un travail de réseau permanent. C’est à ça que sert le réseau de semences paysannes, par exemple, il permet de financer une équipe de juristes payés pour faire de la veille.

 

Vous utilisez exclusivement des logiciels libres. Est-ce que le Libre fournit tout ce qui est nécessaire pour gérer l’informatique d’une exploitation agricole ?

Oui ! Le problème qu’on a, ce sont les humains. À chaque fois qu’on intègre une personne, il faut la former. C’est pour ça que de temps en temps des logiciels propriétaires sont utilisés à Jardin’enVie. C’est le frein humain : la personne, pour être tout de suite opérationnelle, travaille avec le logiciel qu’elle a appris à utiliser par ailleurs, la plupart du temps à l’école, et qui est la plupart du temps un logiciel propriétaire.

C’est parfois compliqué. Les habitudes sont dures à remettre en question. Il faut souvent des débats tendus et houleux pour que les personnes acceptent une formation et l’idée que chercher une fonctionnalité trois clics plus loin (ou moins loin) que d’habitude, c’est pas très grave. Et même que ça vaut le coup !

On n’a aucun problème avec les complets débutants, on leur met un Linux entre les mains, on n’a pas besoin de leur dire quoi que ce soit, ils apprennent tous seuls. Ce sont les gens qui ont de l’expérience, qui sont déjà performants avec les logiciels de leur métier, qui ont des freins.

 

Vous voulez chasser les subventions, y compris européennes. Est-ce que vous ne craignez pas, ce faisant, de vous faire coincer, d’avoir des comptes à rendre ?

Quand on a des capitaux apportés par des citoyens, ça permet de faire face aux pressions. Ça structure un groupe qui est capable de comprendre les rapports de force et d’y réagir.
C’est aussi parce que ces capitaux privés nous permettent de dire non, même s’ils ne sont pas énormes, parce que c’est une marge de manœuvre supplémentaire, ce que le statut associatif ne permet pas sauf à avoir pu amasser, au fil des années, des réserves.
C’est une autre spécificité du monde agricole. Il n’y a pratiquement aucune entreprise qui parvient à être rentable sans subventions, hormis dans des niches comme la vigne. Dans le monde agricole, la subvention n’est pas l’exception, c’est la règle. Nous, nous n’avons pas de subvention de fonctionnement mais d’investissement. Si nous pouvons compter sur une partie de l’épargne des citoyens pour continuer à investir et changer d’échelle, personne ne pourra nous imposer de changer de cap, ou autre. Par contre, rendre des comptes, oui, mais je trouve ça normal. D’ailleurs on le fait spontanément. Toute personne qui veut voir l’intégralité de nos comptes n’a qu’à le demander. Ça fait partie du fonctionnement pour gérer les semences comme des communs, et du modèle économique que nous essayons de construire. Ce n’est pas la semence en tant que telle qui est importante, mais la possibilité de la faire circuler, tout comme les idées et les échanges de savoir-faire nécessaire pour la cultiver et la reproduire.

 

Tu me tends la perche pour la question qui pique : si c’est mal ce que font les labos en brevetant leur semence pour en contrôler la vente, pourquoi votre site est sous licence CC NC ND ? 😉 Pourquoi vous n’ouvrez pas plus l’accès à la diffusion de vos travaux ?

C’est le choix qu’on a fait pour notre site Internet, qui est notre identité. C’est nous qui la déterminons.

Par contre les documents de travail, dans lesquels il y a justement nos savoir-faire, sont complètement libres, il n’y a carrément pas de licence. La plupart des personnes avec qui on coopère, notamment le réseau Semences Paysannes, diffuse sans mettre de licence. C’est la reconnaissance par les pairs, tous ceux qui sont passionnés par la variété paysanne et ce qu’elle implique au niveau socio-économique, qui fait qu’il y a transmission, ou non, de l’information.
Mais c’est une question en chantier, qui fait et mérite débat, en particulier pour les données que pour le moment nous ne transmettons pas sans réciprocité.

Est-ce que vous aviez mesuré l’ampleur de la tâche, ou vous vous êtes lancé·e·s en mode YOLO ?

On savait que ce serait énormément de boulot, notamment parce que j’avais connu le monde agricole étant petit. On n’avait pas mesuré, par contre, toutes les réactions que ça allait provoquer, à la fois de rejet et d’adhésion. Encore plus que dans le logiciel libre, il y a une adhésion populaire qui est impressionnante. Encore plus forte. Notre problème, ce n’est pas de trouver des clients, c’est d’arriver à produire pour satisfaire la demande.

 

Évidemment, le logiciel peut être dupliqué pour plein de « clients ».  Les poireaux, quand il n’y en a plus…

C’est ça ! Quand il y a un bug dans la culture, on refait l’année prochaine, on ne code pas un correctif dans la nuit. C’est la grosse différence entre la semence et le logiciel.

 

Est-ce que vous avez atteint une certaine forme d’autonomie, ou est-ce qu’au contraire vous avez besoin d’aide ? Sous quelle forme ?

On n’a pas atteint l’autonomie, on est encore en phase de constitution du capital nécessaire pour franchir les prochaines étapes, et aussi de continuer à rassembler des savoir-faire qui sont en train de disparaître avec les plus anciens. D’autre part les sols aujourd’hui sont tous martyrisés en France. Pour avoir de bons résultats il faut absolument un sol vivant. C’est un obstacle qu’on avait sous-estimé, au départ. Il n’y a aucune aide, aucune subvention mobilisable en France. Il y a des crédits européens pour faire ça. Cependant ils nécessitent un projet réunissant des entreprises privées, des citoyens, mais aussi des élus locaux. Et en France les élus ne sont pas entrés dans cette logique pour aller chercher ces sous. Cet argent n’est pas utilisé en France, alors qu’il l’est dans d’autres pays européens.

Ce sont ces questions-là qui font que nous n’avons pas encore notre autonomie. Les obstacles sont immenses, mais on sait comment les contourner ou faire différemment, on a le savoir-faire. Ce qui manque, ce sont des capitaux.
Par exemple, nos outils sont dimensionnés pour un à trois hectares alors qu’il faudrait cultiver dans de bonnes conditions trente hectares pour être rentable. Sachant que trente hectares, aujourd’hui, c’est une petite ferme. On parle beaucoup des micro-fermes sur un ou deux hectares, mais ce n’est pas qu’avec ce modèle qu’on résoudra le problème alimentaire. Même si ces fermes ont leur intérêt, elles ne suffiront jamais, à la manière des AMAP qui, dans les pays les plus développés comme le Japon, nourrissent au maximum 30 % de la population.

Il y a un effet d’échelle qui est nécessaire pour amortir les investissements. Sur un hectare, ça demande cinq ans de travail, soit 100 000 € avec une rémunération au SMIC par heure travaillée, si on veut rendre un sol de nouveau vivant.

Il y a une autre raison. Pour faire de la semence, il faut des distances d’isolement pour éviter que deux variétés d’une même espèce se croisent entre elles de façon non souhaitée, et qu’on perde toutes les variétés. Il nous faut soit des équipements pour limiter la circulation des pollens ou de la surface pour pouvoir faire de la semence. En fait il nous faut un peu des deux.

La phase actuelle, c’est une levée d’épargne auprès de nos clients, ou de toute personne intéressée, qui peut s’inscrire dans l’objet social de Jardin’enVie. Apporter de l’épargne à une entreprise telle que la nôtre, c’est manifester son accord avec l’objet social. Chaque personne aujourd’hui qui nous apporte un euro nous permet d’aller en chercher deux à trois auprès des institutions financières d’une part, et d’autre part, via son adhésion à l’objet social, qui est précis, d’aller voir les élus locaux ou les professionnels avec une force considérable. Ce n’est pas juste une chimère, parce que, de fait, les personnes qui s’impliquent, au-delà de l’achat d’une part sociale, nous apportent énormément de richesse, dans le sens connaissance d’un terroir, évolution de nos savoir-faire, et gestion de ces ressources comme des communs.

Ça permet de passer d’un mode artisanal et expérimental à un déploiement des savoir-faire, dans un premier temps au sein de Jardin’enVie et au-delà par la suite. L’une des choses qui se fait déjà, c’est de permettre à d’autres agriculteurs de faire évoluer leurs pratiques, de transformer leur activité, voire carrément de s’installer.

 

À rapprocher du modèle des CHATONS ?

Oui, c’est un peu la même logique.

Notre réflexion actuelle, c’est de faire le lien entre tout ce qui a trait aux communs, à la fois l’approche économique et la gouvernance, qui rapproche des secteurs d’activité très différents.
Au final, nous sommes confrontés aux même logiques économiques. De ce point de vue, j’estime que je n’ai pas changé de métier, entre informaticien et agriculteur maintenant.

 

Sauf que tu as plus mal au dos le soir ? 🙂

Même pas ! Être immobile sur une chaise, c’est pas forcément bon pour le squelette. Il y a peut-être des inconvénients, mais blague à part, dans le logiciel libre il nous fallait déjà trouver des solutions pour changer le modèle économique si on voulait vivre de son travail.  C’est pareil avec les variétés paysannes, nous sommes obligés d’être très inventifs sur le juridique, le financier, le social… Les réponses se ressemblent beaucoup, et les deux mondes peuvent s’apporter mutuellement. D’ailleurs, nous avons organisé des rencontres entre les semences paysannes et le logiciel libre à plusieurs reprises.

 

Ah oui, nous avons participé à une journée avec les Incroyables Comestibles d’Amiens.

Justement, une des entreprises d’informatique à laquelle j’ai contribué dans les années 90 est à Amiens. Les premières rencontres que nous avons organisées sur cette thématique croisée doivent dater de 2007 ou 2009… Elles n’ont pas forcément généré l’élan que nous espérions, parce qu’il y a quand même un écart entre la culture informatique et la culture paysanne. À nous de faire un effort de lucidité pour comprendre pourquoi ça n’a pas fonctionné plus tôt.

 

Le mot de la fin

Pour un exploitant agricole, a priori assez éloigné de l’informatique, l’utilisation de logiciel libre à 100 % dans un cadre d’entreprise, ça fonctionne et ça apporte des solutions métier. On n’utilise même pas Google ! Même notre présence sur les réseaux sociaux est limitée, mais pour autant on a de plus en plus de contacts, de sollicitations. Les réseaux sociaux nous servent juste à aller chercher les gens. Ça surprend toujours les personnes qui arrivent. Elles estiment que nous nous tirons une balle dans le pied en refusant de les utiliser à fond. Nous parvenons malgré tout à augmenter notre chiffre d’affaires sans accepter les conditions des réseaux sociaux contraires à nos objectifs d’émancipation et de déconcentration des pouvoirs. On est bien présents sur Facebook, on a bien une page, mais nous l’utilisons en mode « pirate », pour profiter de leur force de frappe et amener les gens vers notre site web, qui lui n’est pas une page Facebook.

Nous sommes en train de développer un logiciel métier spécifique pour accélérer la coévolution entre les plantes, les humains et les terroirs, en ajoutant aux savoirs des anciens ce que nous apportent la science et l’informatique d’aujourd’hui. Nous voulons accroître notre capacité à interagir avec le vivant via l’analyse de données.

Enfin, les spécificités de notre métier sont telles que nous n’avons pas trouvé de boutique en ligne, même dans le libre, qui permette de commercialiser ce que nous vendons ; nous créons donc notre propre interface de vente en ligne à partir de briques libres. C’est un projet qui n’est pas encore complètement abouti, hein, il nous faut encore quelques semaines. Nous comptons créer une communauté autour de ce logiciel lorsqu’il aura fait ses premiers pas. Là encore, c’est la même chose que pour les variétés paysannes : si on n’échange pas, on n’avance pas.

 

Pour aller plus loin :

Les photos nous ont été fournies par Jardin’enVie.




Partagez l’inventaire de votre bibliothèque avec vos proches sur inventaire.io

Inventaire.io est une application web libre qui permet de faire l’inventaire de sa bibliothèque pour pouvoir organiser le don, le prêt ou la vente de livres physiques. Une sorte de méga-bibliothèque communautaire, si l’on veut. Ces derniers mois, Inventaire s’est doté de nouvelles fonctionnalités et on a vu là l’occasion de valoriser ce projet auprès de notre communauté. On a donc demandé à Maxlath et Jums qui travaillent sur le projet de répondre à quelques unes de nos questions.

Chez Framasoft, on a d’ailleurs créé notre inventaire où l’on recense les ouvrages qu’on achète pour se documenter. Cela permet aux membres de l’association d’avoir un accès facile à notre bibliothèque interne. On a aussi fait le choix de proposer ces documents en prêt, pour que d’autres puissent y accéder.

Salut Maxlath et Jums ! Pouvez-vous vous présenter ?

Nous sommes une association de deux ans d’existence, développant le projet Inventaire, centré autour de l’application web inventaire.io, en ligne depuis 2015. On construit Inventaire comme une infrastructure libre, se basant donc autant que possible sur des standards ouverts, et des logiciels et savoirs libres : Wikipédia, Wikidata, et plus largement le web des données ouvertes.

Le projet grandit également au sein de communautés et de lieux : notamment le mouvement Wikimedia, l’archipel framasoftien à travers les Contribateliers, la MYNE et la Maison de l’Économie Circulaire sur Lyon, et Kanthaus en Allemagne.

L’association ne compte aujourd’hui que deux membres, mais le projet ne serait pas où il en est sans les nombreu⋅ses contributeur⋅ices venu⋅es nous prêter main forte, notamment sur la traduction de l’interface, la contribution aux données bibliographiques, le rapport de bugs ou les suggestions des nouvelles fonctionnalités.

Vous pouvez nous en dire plus sur Inventaire.io ? Ça sert à quoi ? C’est pour qui ?

Inventaire.io se compose de deux parties distinctes :

  • D’une part, une application web qui permet à chacun⋅e de répertorier ses livres en scannant le code barre par exemple. Une fois constitué, cet inventaire est rendu accessible à ses ami⋅es et groupes, ou publiquement, en indiquant pour chaque livre si l’on souhaite le donner, le prêter, ou le vendre. Il est ensuite possible d’envoyer des demandes pour ces livres et les utilisateur⋅ices peuvent prendre contact entre elleux pour faire l’échange (en main propre, par voie postale, peu importe, Inventaire n’est plus concerné).
  • D’autre part, une base de données publique sur les auteurs, les œuvres, les maisons d’éditions, etc, qui permet à chacun⋅e de venir enrichir les données, un peu comme dans un wiki. Le tout organisé autour des communs de la connaissance (voir plus bas) que sont Wikipédia et Wikidata. Cette base de données bibliographiques permet d’adosser les inventaires à un immense graphe de données dont nous ne faisons encore qu’effleurer les possibilités (voir plus bas).

L’inventaire de Framasoft sur inventaire.io

Inventaire.io permettant de constituer des bibliothèques distribuées, le public est extrêmement large : tou⋅tes celleux qui ont envie de partager des livres ! On a donc très envie de dire que c’est un outil pour tout le monde ! Mais comme beaucoup d’outils numériques, l’outil d’inventaire peut être trop compliqué pour des personnes qui ne baignent pas régulièrement dans ce genre d’applications. C’est encore pire une fois que l’on rentre dans la contribution aux données bibliographiques, où on aimerait concilier richesse de la donnée et facilité de la contribution. Cela dit, on peut inventorier ses livres sans trop se soucier des données, et y revenir plus tard une fois qu’on se sent plus à l’aise avec l’outil.

Par ailleurs, on rêverait de pouvoir intégrer les inventaires des professionnel⋅les du livre, bibliothèques et librairies, à cette carte des ressources, mais cela suppose soit de l’interopérabilité avec leurs outils existants, soit de leur proposer d’utiliser notre outil (ce que font déjà de petites bibliothèques, associatives par exemple), mais inventaire.io nous semble encore jeune pour une utilisation à plusieurs milliers de livres.

Quelle est l’actualité du projet ? Vous prévoyez quoi pour les prochains mois / années ?

L’actualité de ces derniers mois, c’est tout d’abord de nouvelles fonctionnalités :

  • les étagères, qui permettent de grouper des livres en sous-catégories, et qui semble rencontrer un certain succès ;
  • la mise en place de rôles, qui va permettre notamment d’ouvrir les taches avancées d’administration des données bibliographiques (fusions/suppressions d’édition, d’œuvre, d’auteur etc.) ;
  • l’introduction des collections d’éditeurs, qui permettent de valoriser le travail de curation des maisons d’édition.

Pas mal de transitions techniques sous le capot aussi. On n’est pas du genre à changer de framework tous les quatre matins, mais certains choix techniques faits au départ du projet en 2014 – CoffeeScript, Brunch, Backbone – peuvent maintenant être avantageusement remplacés par des alternatives plus récentes – dernière version de Javascript (ES2020), Webpack, Svelte – ce qui augmente la maintenabilité et le confort, voire le plaisir de coder.

Autre transition en cours, notre wiki de documentation est maintenant une instance MediaWiki choisie entre autres pour sa gestion des traductions.

Le programme des prochains mois et années n’est pas arrêté, mais il y a des idées insistantes qu’on espère voir germer prochainement :

  • la décentralisation et la fédération (voir plus bas) ;
  • les recommandations entre lectrices : aujourd’hui on peut partager de l’information sur les livres que l’on possède, mais pas les livres que l’on apprécie, recommande ou recherche. Même si une utilisation détournée de l’outil est possible en ce sens et nous met aussi en joie (oui, c’est marrant de voir des humains détourner une utilisation), on devrait pouvoir proposer quelque chose pensé pour ;
  • des paramètres de visibilité d’un livre ou d’une étagère plus élaborés : aujourd’hui, les seuls modes de partage possible sont privé/amis et groupes/public, or amis et groupes ça peut être des personnes très différentes avec qui on n’a pas nécessairement envie de partager les mêmes choses.

Enfin tout ça c’est ce qu’on fait cachés derrière un écran, mais on aimerait bien aussi expérimenter avec des formats d’évènements, type BiblioParty : venir dans un lieu avec une belle bibliothèque et aider le lieu à en faire l’inventaire.

C’est quoi le modèle économique derrière inventaire.io ? Quelles sont/seront vos sources de financement ?
Pendant les premières années, l’aspect « comment on gagne de l’argent » était une question volontairement laissée de côté, on vivait avec quelques prestations en micro-entrepreneurs, notamment l’année dernière où nous avons réalisé une preuve de concept pour l’ABES (l’Agence bibliographique pour l’enseignement supérieur) et la Bibliothèque Nationale de France. Peu après, nous avons fondé une association loi 1901 à activité économique (voir les statuts), ce qui devrait nous permettre de recevoir des dons, que l’on pourra compléter si besoin par de la prestation de services. Pour l’instant, on compte peu sur les dons individuels car on est financé par NLNet via le NGI0 Discovery Fund.

Et sous le capot, ça fonctionne comment ? Vous utilisez quoi comme technos pour faire tourner le service ?
Le serveur est en NodeJS, avec une base de données CouchDB, synchronisé à un Elasticsearch pour la recherche, et LevelDB pour les données en cache. Ce serveur produit une API JSON (documentée sur https://api.inventaire.io) consommée principalement par le client : une webapp qui a la responsabilité de tout ce qui est rendu de l’application dans le navigateur. Cette webapp consiste en une bonne grosse pile de JS, de templates, et de CSS, initialement organisée autour des framework Backbone.Marionnette et Handlebars, lesquels sont maintenant dépréciés en faveur du framework Svelte. Une visualisation de l’ensemble de la pile technique peut être trouvée sur https://stack.inventaire.io.

Le nom est assez français… est-ce que ça ne pose pas de problème pour faire connaître le site et le logiciel à l’international ? Et d’ailleurs, est-ce que vous avez une idée de la répartition linguistique de vos utilisatrices ? (francophones, anglophones, germanophones, etc.)
Oui, le nom peut être un problème au début pour les non-francophones, lequel⋅les ne savent pas toujours comment l’écrire ou le prononcer. Cela fait donc un moment qu’on réfléchit à en changer, mais après le premier contact, ça ne semble plus poser de problème à l’utilisation (l’un des comptes les plus actifs étant par exemple une bibliothèque associative allemande), alors pour le moment on fait avec ce qu’on a.

Sticker inventaire.io

En termes de répartition linguistique, une bonne moitié des utilisateur⋅ices et contributeur⋅ices sont francophones, un tiers anglophones, puis viennent, en proportion beaucoup plus réduite (autour de 2%), l’allemand, l’espagnol, l’italien, suivi d’une longue traîne de langues européennes mais aussi : arabe, néerlandais, portugais, russe, polonais, danois, indonésien, chinois, suédois, turc, etc. À noter que la plupart de ces langues ne bénéficiant pas d’une traduction complète de l’interface à ce jour, il est probable qu’une part conséquente des utilisatrices utilisent l’anglais, faute d’une traduction de l’interface satisfaisante dans leur langue (malgré les 15 langues traduites à plus de 50%).

À ce que je comprends, vous utilisez donc des données provenant de Wikidata. Pouvez-vous expliquer à celles et ceux qui parmi nous ne sont pas très au point sur la notion de web de données quels sont les enjeux et les applications possibles de Wikidata ?
Tout comme le web a introduit l’hypertexte pour pouvoir lier les écrits humains entre eux (par exemple un article de blog renvoie vers un autre article de blog quelque part sur le web), le web des données ouvertes permet aux bases de données de faire des liens entre elles. Cela permet par exemple à des bibliothèques nationales de publier des données bibliographiques que l’on peut recouper : « Je connais cette auteure avec tel identifiant unique dans ma base. Je sais aussi qu’une autre base de données lui a donné cet autre identifiant unique ; vous pouvez donc aller voir là-bas s’ils en savent plus ». Beaucoup d’institutions s’occupent de créer ces liens, mais la particularité de Wikidata, c’est que, tout comme Wikipédia, tout le monde peut participer, discuter, commenter ce travail de production de données et de mise en relation.

L’éditeur de données, très facile d’utilisation, permet le partage vers wikidata.

Est-ce qu’il serait envisageable d’établir un lien vers la base de données de https://www.recyclivre.com/ quand l’ouvrage recherché ne figure dans aucun « inventaire » de participant⋅es ?
Ça pose au moins deux problèmes :

  • Ce service et d’autres qui peuvent être sympathiques, telles que les plateformes mutualisées de librairies indépendantes (leslibraires.fr, placedeslibraires.fr, librairiesindependantes.com, etc.), ne semblent pas intéressés par l’inter-connexion avec le reste du web, construisant leurs URL avec des identifiants à eux (seul le site librairiesindependantes.com semble permettre de construire une URL avec un ISBN, ex : https://www.librairiesindependantes.com/product/9782253260592/) et il n’existe aucune API publique pour interroger leurs bases de données : il est donc impossible, par exemple, d’afficher l’état des stocks de ces différents services.
  • D’autre part, recyclivre est une entreprise à but lucratif (SAS), sans qu’on leur connaisse un intérêt pour les communs (code et base de données propriétaires). Alors certes ça cartonne, c’est efficace, tout ça, mais ce n’est pas notre priorité : on aimerait être mieux connecté avec celleux qui, dans le monde du livre, veulent participer aux communs : les bibliothèques nationales, les projets libres comme OpenLibrary, lib.reviews, Bookwyrm, Readlebee, etc.

Cependant la question de la connexion avec des organisations à but lucratif pose un vrai problème : l’objectif de l’association Inventaire — cartographier les ressources où qu’elles soient — implique à un moment de faire des liens vers des organisations à but lucratif. En suivant l’esprit libriste, il n’y a aucune raison de refuser a priori l’intégration de ces liens, les développeuses de logiciels libres n’étant pas censé contraindre les comportements des utilisatrices ; mais ça pique un peu de travailler gratuitement, sans contrepartie pour les communs.

En quoi inventaire.io participe à un mouvement plus large qui est celui des communs de la connaissance ?
Inventaire, dans son rôle d’annuaire des ressources disponibles, essaye de valoriser les communs de la connaissance, en mettant des liens vers les articles Wikipédia, vers les œuvres dans le domaine public disponibles en format numérique sur des sites comme Wikisource, Gutenberg ou Internet Archive. En réutilisant les données de Wikidata, Inventaire contribue également à valoriser ce commun de la connaissance et à donner à chacun une bonne raison de l’enrichir.

Une interface simple pour ajouter un livre à son inventaire

Inventaire est aussi un commun en soi : le code est sous licence AGPL, les données bibliographiques sous licence CC0. L’organisation légale en association vise à ouvrir la gouvernance de ce commun à ses contributeur⋅ices. Le statut associatif garantit par ailleurs qu’il ne sera pas possible de transférer les droits sur ce commun à autre chose qu’une association poursuivant les mêmes objectifs.

Si je suis une organisation ou un particulier qui héberge des services en ligne, est-ce que je peux installer ma propre instance d’inventaire.io ?
C’est possible, mais déconseillé en l’état. Notamment car les bases de données bibliographiques de ces différentes instances ne seraient pas synchronisées, ce qui multiplie par autant le travail nécessaire à l’amélioration des données. Comme il n’y a pas encore de mécanisme de fédération des inventaires, les comptes de votre instance seraient donc isolés. Sur ces différents sujets, voir cette discussion : https://github.com/inventaire/inventaire/issues/187 (en anglais).

Cela dit, si vous ne souhaitez pas vous connecter à inventaire.io, pour quelque raison que ce soit, et malgré les mises en garde ci-dessus, vous pouvez vous rendre sur https://github.com/inventaire/inventaire-deploy/ pour déployer votre propre instance « infédérable ». On va travailler sur le sujet dans les mois à venir pour tendre vers plus de décentralisation.

A l’heure où il est de plus en plus urgent de décentraliser le web, envisagez-vous qu’à terme, il sera possible d’installer plusieurs instances d’inventaire.io et de les connecter les unes aux autres ?
Pour la partie réseau social d’inventaires, une décentralisation devrait être possible, même si cela pose des questions auquel le protocole ActivityPub ne semble pas proposer de solution. Ensuite, pour la partie base de données contributives, c’est un peu comme si on devait maintenir plusieurs instances d’OpenStreetMap en parallèle. C’est difficile et il semble préférable de garder cette partie centralisée, mais puisqu’il existe plein de services bibliographiques différents, il va bien falloir s’interconnecter un jour.

Vous savez sûrement que les Chevaliers Blancs du Web Libre sont à cran et vont vous le claironner : vous restez vraiment sur GitHub pour votre dépôt de code https://github.com/inventaire ou bien… ?
La pureté militante n’a jamais été notre modèle. Ce compte date de 2014, à l’époque Github avait peu d’alternatives… Cela étant, il est certain que nous ne resterons pas éternellement chez Microsoft, ni chez Transifex ou Trello, mais les solutions auto-hébergées c’est du boulot, et celles hébergées par d’autres peuvent se révéler instables.

Si on veut contribuer à Inventaire.io, on fait ça où ? Quels sont les différentes manière d’y contribuer ?
Il y a plein de manières de venir contribuer, et pas que sur du code, loin de là : on peut améliorer la donnée sur les livres, la traduction, la documentation et plus généralement venir boire des coups et discuter avec nous de la suite ! Rendez-vous sur https://wiki.inventaire.io/wiki/How_to_contribute/fr.

Est-ce que vous avez déjà eu vent d’outils tiers qui utilisent l’API ? Si oui, vous pouvez donner des noms ? À quoi servent-ils ?
Readlebee et Bookwyrm sont des projets libres d’alternatives à GoodReads. Le premier tape régulièrement dans les données bibliographiques d’Inventaire. Le second vient de mettre en place un connecteur pour chercher de la donnée chez nous. A noter : cela apporte une complémentarité puisque ces deux services sont orientés vers les critiques de livres, ce qui reste très limité sur Inventaire.

Et comme toujours, sur le Framablog, on vous laisse le mot de la fin !
Inventaire est une app faite pour utiliser moins d’applications, pour passer du temps à lire des livres, papier ou non, et partager les dernières trouvailles. Pas de capture d’attention ici, si vous venez deux fois par an pour chiner des bouquins, ça nous va très bien ! Notre contributopie c’est un monde où l’information sur la disponibilité des objets qui nous entoure nous affranchit d’une logique de marché généralisée. Un monde où tout le monde peut contribuer à casser les monopoles de l’information sur les ressources que sont les géants du web et de la distribution. Pouvoir voir ce qui est disponible dans un endroit donné, sans pour autant dépendre ni d’un système cybernétique central, ni d’un marché obscur où les entreprises qui payent sont dorlotées par un algorithme de recommandations.

Merci beaucoup Maxlath et Jums pour ces explications et on souhaite longue vie à Inventaire. Et si vous aussi vous souhaitez mettre en commun votre bibliothèque, n’hésitez pas !




J’enseigne, je code et je partage : une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignant⋅es développeur·euses

J’enseigne, je code et je partage est une série de portraits-entretiens à la rencontre des enseignant⋅es développeur·euses réalisée par Hervé Baronnet (enseignant) et Jean-Marc Adolphe (journaliste culture et humanités) pour l’association Faire École Ensemble. Déjà 3 de ces portraits-entretiens ont été publiés et on s’est dit que ça pourrait être chouette d’en savoir un peu plus sur cette initiative. Alors, on a demandé aux interviewers s’ils acceptaient d’être interviewés à leur tour.

Bonjour Hervé et Jean-Marc ! Pouvez-vous vous présenter ?

Bonjour,
Hervé Baronnet, je suis enseignant en maternelle depuis 25 ans, toujours en zone d’éducation prioritaire. Utilisateurs des TICE, notamment de logiciels éducatifs libres mais pas exclusivement. J’ai contribué au projet AbulÉdu en tant que bêta-testeur et auteur de documentations pédagogiques. Je suis actuellement membre du conseil collégial de FÉE.

Bonjour,
Jean-Marc Adolphe, journaliste et conseiller artistique, ex-militant FCPE. Je m’intéresse depuis longtemps à l’éducation aux médias, à mes yeux insuffisamment enseignée à l’école. Et en tant que citoyen, l’école m’engage. La question des « biens communs numériques » me semble essentielle dans tout ce qui ressort du service public, particulièrement au sein de l’Éducation nationale.

Vous êtes tous les deux adhérents de l’association Faire École Ensemble. C’est quoi cette asso ?

L’association Faire École Ensemble est une association collégiale qui facilite les collaborations entre les citoyens et la communauté éducative tout au long de la pandémie. Fée engage des projets collaboratifs en s’appuyant sur 3 spécificités : la convivialité, la documentation et le recours par défaut aux licences ouvertes.

Concrètement, à l’annonce de la fermeture des écoles et de la mise en place généralisée de l’enseignement à distance en mars 2020, nous avons mobilisé 1000 citoyennes et citoyens pour aider les professeurs peu à l’aise avec le numérique. S’en sont suivies d’autres actions autour de la réouverture progressive des écoles avec un protocole sanitaire drastique, les possibilités de faire école à l’extérieur, la préparation d’une rentrée apaisée en passant une nuit à l’école et une action réflexive sur la place du numérique dans l’enseignement (recherche-action ; états généraux du numérique libre et des communs pédagogiques).

Ce que nous faisons avec Faire École Ensemble relève d’une configuration tiers-lieux telle que définie par Antoine Burret (« le tiers-lieu peut-être défini conceptuellement comme : une configuration sociale où la rencontre entre des entités individuées engage intentionnellement à la conception de représentations communes »). Nos projets réunissent des communautés de personnes diverses (parents, profs, designers, chercheurs, élèves, architectes, juristes, militants associatifs, artistes…) autour d’une intention commune (réaménager sa classe, organiser une nuit à l’école, penser la pédagogique en période de crise…). Nous documentons les conversations (formelles et informelles) pour faire émerger un patrimoine informationnel commun, nous prenons soin des liens entre les personnes, sommes garants de la convivialité et accompagnons celles et ceux qui le souhaitent dans le passage à l’action (nous ne faisons pas à leur place).

J’ai cru comprendre que FÉE souhaitait développer une communauté d’enseignant⋅es développeur·euses en informatique. Quel est l’objectif ? Ça s’organise où et comment ? Quelles sont les modalités pour y participer ?

La création de la communauté d’enseignant⋅es développeur·euses s’inscrit dans le cadre du programme sur le libre et les communs dans l’éducation. Cette action fait suite aux États Généraux du Numérique Libre et des Communs Pédagogiques et vise à réunir les enseignant⋅es développeur·euses en communauté pour penser/agir en faveur d’un numérique éducatif plus coopératif et plus éthique.

C’est une communauté ouverte pour :

  • Comprendre quelles sont les spécificités des enseignant⋅es développeur·euses et favoriser leur mise en visibilité
  • Promouvoir leurs projets de développement
  • Faciliter les contributions et favoriser l’entraide

La communauté s’organise autour d’une catégorie sur le forum de FÉE où l’inscription est libre, et d’une page sur le wiki de FÉE.

Des webinaires « le logiciel libre par des acteurs de l’éducation pour l’éducation » dans le cadre du cycle sur le libre et les communs sont proposés régulièrement. Les enseignant⋅es développeur·euses sont invité⋅es à y participer.

Il est important de souligner que les « enseignant⋅es développeur·euses » ne sont pas nécessairement des spécialistes en informatique. Ce sont avant tout des enseignant⋅es, soucieu⋅ses de trouver des ressources pédagogiques et « techniques » adaptées à leurs élèves.

Dans ce cadre, vous vous êtes lancés dans une série d’interviews d’enseignant⋅es développeur·euses. Quel est l’objectif de ces interviews ?

Le premier objectif de cette série d’entretiens-portraits est de faire connaître l’existence de ces personnes, de les valoriser elleux ainsi que les projets sur lesquels ielles travaillent. Ensuite, un portrait type présentant leurs spécificités va pouvoir naître en croisant les réponses.

Carte heuristique pour mettre en évidence les spécificités des enseignant⋅es développeur·euses.

Il s’agit de faire savoir à d’autres enseignant⋅es développeur·euses qu’ielles ne sont pas seul⋅es. À plus long terme, il s’agit de faire prendre conscience de la valeur de ces acteur⋅ices et de lister les freins et les besoins pour aboutir à un soutien institutionnel.

Sur quels critères sélectionnez-vous les enseignant⋅es développeur·euses pour votre série de portraits ?

Nous avons sollicité dans un premier temps des enseignant⋅es qui s’étaient inscrit⋅es sur le forum de FÉE. Puis nous avons réalisé des portraits de personnes au profil plus étendu, avec la double casquette enseignant et développeur au sens large. Le fait de développer ou de contribuer à des logiciels libres est privilégié dans le choix des entretiens.

#ModeTroll : il y a à ce jour 3 entretiens sur le blog et uniquement des hommes. C’est volontaire de ne pas valoriser la gent féminine ?

Il y en a 3 et bientôt 6, tous des hommes, en effet ! FÉE n’y est pour rien (le conseil collégial de l’association devrait être bientôt à parité hommes / femmes). Il se trouve que seuls des enseignants-hommes se sont manifestés à ce jour. Mais nous profitons de cet entretien pour lancer un appel à des enseignantes-développeuses afin qu’elles participent à cette série d’entretiens et qu’elles puissent rejoindre la communauté qui est en train de se former.

Quelle est la place du logiciel libre dans les pratiques des enseignant⋅es développeur·euses ?

La place du logiciel libre est centrale, car la priorité a été donnée aux enseignant⋅es développeur·euses libristes, cette action étant dans la continuité des États Généraux du Numérique Libre organisés par FÉE.

Des développeur·euses qui utilisent des outils non libres ou développant des applications gratuites propriétaires pourront aussi être sollicité⋅es pour mieux définir ce qui les empêche de basculer vers le libre.

Et comme toujours, sur le Framablog, on vous laisse le mot de la fin !

À partir de ces entretiens des caractéristiques communes aux enseignant⋅es développeur·euses peuvent être extraites.

Parmi les points positifs :
+ la motivation à aider les élèves
+ l’éthique comme moteur
+ la valeur ajoutée de leur projet en tant qu’outil métier

Parmi les aspects négatifs :
– le temps, la non-reconnaissance du travail
– le code « amateur » peu ou pas documenté
– l’aspect chronophage des questions des utilisateur⋅ices qui augmente avec le succès des logiciels

Notre contributopie serait de limiter ces freins par l’impulsion de solutions :

  • Que les institutions qui emploient ces enseignant⋅es développeur·euses reconnaissent l’intérêt de leur travail et leur permettent d’y consacrer du temps. Les enseignant⋅es ne veulent pas devenir développeur·euses à temps plein, le côté passion est leur moteur et les expériences de « professionnalisation » ont été des échecs.
  • Que la communauté du libre les aide pour améliorer le code sous forme, par exemple, de formations menées par des développeur·euses professionnel⋅les.
  • La mise en place d’une communauté d’usage permettant de répondre aux questions des utilisateur⋅ices et de créer de la documentation pédagogique.

Merci beaucoup pour vos précisions Hervé et Jean-Marc. Et on espère que de nombreu⋅ses enseignant⋅es et libristes rejoindront votre communauté.




Libres bulles pour que décollent les contributions

Comme beaucoup d’associations libristes, nous recevons fréquemment ce genre de demandes « je vous suis depuis longtemps et je voudrais contribuer un peu au Libre, comment commencer ? »

Pour y répondre, ce qui n’est pas toujours facile, une dynamique équipe s’est constituée avec le soutien de Framasoft et a fondé le projet Contribulle qui propose déjà d’aiguiller chacun⋅e vers des contributions à sa mesure. Pour comprendre comment ça marche et quel intérêt vous avez à les rejoindre, nous leur avons posé des questions…

« Bulles de savon » par Daniel_Hache, licence CC BY-ND 2.0

Bonjour la team Contribulle ! On vous a rencontré⋅e⋅s sur l’archipel de Contributopia, mais pouvez-vous vous présenter, nous dire de quels horizons vous venez ?

– Hello, je suis llaq (ou lelibreauquotidien), je suis dans le logiciel libre depuis quelques années depuis qu’un ami m’a offert un PC sous Linux (bon, quand j’étais sous Windows, j’utilisais déjà des logiciels libres mais c’était pas un argument rédhibitoire).

— Yo ! Oui on se baladait dans le coin, l’horizon qui se présentait à nous paraissait bien prometteur ! Je suis Mélanie mais vous pouvez m’appeler méli, j’ai bientôt 25 ans  et je viens du monde du design UX et UI. En explorant le numérique, j’ai pas mal gravité autour du Libre et mon mémoire de master de l’année dernière m’a bien fait plonger dans ce sujet super passionnant ! Fun fact : je me demandais comment rendre le logiciel libre plus ouvert (!), pour mieux accueillir une diversité de contributions et il faut dire que votre campagne Contributopia m’a pas mal guidée héhé. Le projet Contribulle a en partie émergé à cette période-là et je suis contente de le poursuivre, toujours en tant que designeuse UX/UI !

– Hello ! Je suis Maiwann, membre de Framasoft… une petite asso que vous connaissez peut-être ? Et je suis designer.

Laissez-moi deviner : Contribulle, c’est un dispositif pour enfermer les contributeurs et contributrices d’un projet dans une bulle et alors quand ça monte ça éclate et le projet explose ? Non, c’est pas ça ?

llaq : C’est presque ça. Contribulle est une plateforme qui permet de mettre en relation des projets aux besoins assez spécifiques avec des contributeur·rice·s intéressé·e·s, qu’iels soient dans le domaine technique ou non. Un des buts du site est d’ailleurs de permettre aux non-techniques de contribuer à des projets libres et surtout de démontrer que la contribution, c’est pas seulement pour les codeur·se·s.

méli : Haha, ce nom a été voté par jugement majoritaire ! Perso, j’imagine une bulle qui est amenée à grossir grâce aux contributions des personnes et qui sera tellement géante qu’il sera impossible de la rater. Et peut-être qu’elle pourrait attirer d’autres contributions !

Maiwann : … Et moi j’imagine plein de petites bulles comme un nuage de bulles de savon quand on souffle dans le petit cercle ! Et elles s’envolent… loin… loiiiiiin ! Jusqu’à ce qu’on en fasse une nouvelle fournée 🙂

« Bubbles » by bogenfreund, licence CC BY-SA 2.0

Ah mais c’est tout neuf cette plateforme ? Comment est venue l’idée de proposer ça ? Et d’ailleurs ça paraît tellement utile qu’on se demande pourquoi ça n’existait pas avant.

méli : Pendant mon mémoire, j’avais retenu qu’il était compliqué de s’y retrouver parmi tous les projets libres créés et qu’il était encore plus difficile de savoir où et comment contribuer au Libre, surtout en tant que non-développeur·se. J’avais donc rapidement imaginé un site qui recenserait des projets libres à la recherche de compétences et qui permettrait d’attirer des contributeur·rice·s de tous horizons. Je ne savais pas s’il existait déjà une plateforme de ce type dans laquelle je pourrais m’inscrire.
Quelques déambulations plus tard, je suis tombée sur la restitution du fameux événement coorganisé par Framasoft et la Quadrature du Net « Fabulous Contribution Camp » de novembre 2017. J’y ai trouvé une idée similaire au site que j’imaginais et je contacte donc Maiwann pour avoir des nouvelles sur l’évolution de ce projet. On s’appelle en janvier 2020 (merci BigBlueButton) et il s’avère que rien n’avait été mis en place et qu’il manquait un tremplin pour lancer le projet. C’est donc à partir de là que ça a décollé. Si la suite intéresse : J’ai ensuite réalisé une maquette de la plateforme, qui avait pour nom de code « Meetic du Libre ». J’ai pu la présenter au cours d’un Confinatelier en juin 2020 avec Maiwann. On avait pour objectifs de valider la pertinence du projet et ensuite de mobiliser des personnes qui souhaiteraient bien y contribuer. Les retours nous ont rassuré⋅e⋅s et on a pu monter un groupe de travail rapidement.

Cependant, avec l’été qui se profilait, le site était juste débutant jusqu’à ce que Maiwann nous relance fin octobre. Depuis novembre, l’équipe est un peu plus réduite : on est 2 designeuses, 1 développeur front et 1 développeur back et on s’organise des rendez-vous hebdomadaires pour avancer. Des personnes nous ont aussi aidé⋅e⋅s ponctuellement, que ce soit aux niveaux code, graphisme et design, on leur en est super reconnaissant·e·s ! Grâce aux efforts et la bonne humeur de tou·te·s les contributeur·rices, on a pu mettre en ligne Contribulle en février 2021, une grande fierté !

Est-ce qu’il faut s’inscrire avec ses coordonnées et tout ?

llaq : Pour les personnes qui créent une demande de contribution, il n’est pas nécessaire de créer de compte. Il faut simplement renseigner une adresse email valide et un pseudo pour que les contributeur·rice·s qui le souhaitent puissent contacter la personne qui a créé l’annonce.

Maiwann : On a fait en sorte d’être le plus minimalistes possibles dans le nombre d’infos demandées. Du coup, exit la création de compte pour ne pas se farcir un énième identifiant-mot-de-passe ! En revanche, on demande un moyen de contact aux personnes qui recherchent des contributeurices, pour être sûres qu’elles vont pouvoir s’adresser à un humain !

Combien ça coûte ?

llaq : Rien. Plus sérieusement, dans le projet, nous sommes tou·te·s bénévoles et les ressources techniques servant à l’hébergement de contribulle.org nous ont gracieusement été offertes par notre partenaire Framasoft, donc aucun frais pour nous, aucune raison de faire payer la plateforme donc 🙂

méli : Dans la perspective de mettre en avant des projets qui participent à l’émancipation individuelle et collective des individus et qui sont bien évidemment respectueux de nos libertés, on ne souhaite pas faire payer pour poster une annonce. On veut inviter le plus grand nombre à mettre la main à la pâte donc on préfère éviter de poser des contraintes financières dès le départ !

Maiwann : Ça a coûté du temps et de l’énergie à des gens compétents de se retrouver, de décider d’une direction pour le projet, de faire des choix, de les maquetter / coder, + les frais d’hébergement. Et ça va coûter de l’énergie dans le futur pour faire vivre Contribulle, donc si vous en parlez le plus possible autour de vous, ça nous aidera beaucoup et ça contribuera à faire vivre Contribulle !

Si j’ai un projet génial mais que je ne sais rien faire du tout, je peux juste vous donner mon idée géniale et vous allez vous en charger et tout faire pour moi ?

méli : Mmmh Contribulle n’est pas un service de travail gratuit… mais c’est chouette si tu as une bonne idée de projet, si tu sens qu’elle a du potentiel et qu’elle est valide…

  • À quel(s) besoin(s) répond-elle ?
  • Quelle est sa valeur ajoutée pour les futur·e·s utilisateur·rices ?

…tu peux lister précisément les compétences requises. Contribulle a vocation de faciliter la compréhension de contributions auprès des personnes qui veulent aider. C’est pour ça qu’il nous semble nécessaire dans le formulaire de demande de contribution de bien présenter le projet et de donner plus d’indications sur la contribution souhaitée. Un projet se doit d’être sérieux et conscient du temps et de l’effort qu’un·e contributeur·rice y consacrera.

logo du projet Contribulle : poignée de main sur fond de rond rouge
logo du projet Contribulle

Un point qu’il est important de mentionner est l’accueil des contributeur·rice·s au sein d’un projet. Il ne faut pas prendre l’aide d’une personne externe comme acquise et surtout la surexploiter parce que (friendly reminder) : on a nos vies et nos priorités à gérer.

Un projet doit mettre en place un dispositif pour faciliter l’accès à la contribution, que ce soit une page dédiée, une conversation épistolaire, le format est libre et à adapter selon les parties prenantes !
Attention cependant aux renvois directs vers les forges logicielles comme GitHub ou GitLab qui ne sont pas si accessibles pour les non-techniques. Peut-être qu’un tutorat personnalisé peut s’envisager ?

Bref, soyons plus à l’écoute des contributeur·rice·s ! Et pour les contributeur·rice·s : écoutez-vous et n’hésitez pas à dire quand un truc vous gêne, la communication fait tout.

Comment je vais savoir que d’autres sont intéressée⋅es par mon projet ou que ma contribution intéresse d’autres ?

llaq : On n’a pas de messagerie intégrée, tout se fait par le mail que vous avez indiqué dans votre annonce.
Maiwann : comme ça, pas besoin de revenir sur la plateforme, ouf ! Vous postez et c’est réglé !

Attention c’est le moment trollifère : les projets sur lesquels on peut contribuer c’est du libre ou open source ou bien osef ?

llaq : Nous comptons justement implémenter un bandeau qui s’affichera si le projet est libre ou pas (c’est-à-dire bénéficiant d’une licence libre) ! Mais sa place sur Contribulle va dépendre de l’équipe de modération composée de 4 personnes pour l’instant.

méli : La valeur (politique) des projets publiés sera prise en compte. Parmi les questions à se poser : pour qui est le projet ? Participe-t-il au bien collectif ? Comment permettrait-il à tou·te·s les utilisateur·rices de disposer de leurs appareils ainsi que de leurs données personnelles ?

Maiwann : On voudrait que tous les projets soient sous licence libre, mais on est aussi conscient·es que tout le monde n’est pas forcément au clair sur l’intérêt que ça peut avoir, l’importance… donc on se dit qu’on poussera les personnes à s’y intéresser à l’aide du bandeau, mais sans les disqualifier forcément d’entrée (et on verra ça au cas par cas !)

C’est évalué comment et par qui, le « sérieux » ou la pertinence des projets et contributions ? Chacun⋅e s’autonomise et hop ?

llaq : Nous avons décidé de faire de la modération à posteriori. Ton annonce est directement publiée et visible par tout le monde mais si l’équipe de modération estime que le projet n’a pas sa place sur Contribulle, il sera supprimé de la plateforme.
Maiwann : et si c’est trop relou, on passera à de la modération a priori ! Et pour faire des choix, ça sera sans doute au doigt mouillé, au « comment chacune le sent » et puis on verra sur le tas comment se structure l’équipe de modération ! Pour l’instant, RAS 🙂

« bubbles » par Mycatkins, licence CC BY 2.0

Et donc si je veux contribuller au projet, je peux faire quoi ?

méli : Pour l’instant, nous faire des retours sur vos usages de Contribulle et la promouvoir autour de vous seraient de belles contributions ! On souhaite l’améliorer au mieux selon les besoins ressentis de chacun·e.
La question de rétribution n’a pas encore été abordée mais selon l’évolution de la plateforme et des ressources mobilisées, des formes sont à réfléchir je pense. Qu’il s’agisse de don financier, d’un retour d’utilisateur·rice, ou autre.

Maiwann : Je pense que ce qui va être primordial ça va être de faire vivre Contribulle. Quelqu’un dit qu’il voudrait aider le Libre ? glissez lui un mot sur Contribulle. Quelqu’un vient à un contrib’atelier ? N’oubliez pas de parler de Contribulle. Comme ça le projet vivra grâce aux visites des contributeurices !

Ah mais il y a déjà un paquet de demandes, ça fait un peu peur, je vois bien que je ne vais servir à rien pour tous ces trucs de techies ! Au secours ! (Pour l’instant dans l’équipe c’est orienté web développement non) ?

méli : c’est 50/50 moitié dev et moitié design/conception. Oui, on a dépassé les 20 annonces depuis sa mise en ligne il y a un mois, c’est trop bien ! Et on cherche vraiment à mettre en avant des contributions non-techniques parce que tu es super utile justement ! Prochainement tu pourras filtrer les annonces selon tes propres savoir-faire, en espérant qu’il y aura des demandes à ce niveau-là. En attendant, on te propose des contributions faciles. Tu seras renvoyé·e vers des sites sélectionnés par nos soins et auxquelles tu peux directement contribuer. Bonne contribution !

Maiwann : C’est tout à fait ça, grâce aux filtres tu vas pouvoir plus facilement mettre de côté les choses qui font peur !
Et si je regarde, il y a déjà quelques projets qui sont chouettes et que tu peux aider sans compétences techniques, par exemple :

* si tu t’intéresses aux réseaux sociaux alternatifs mais que ça te fait peur : https://contribulle.org/projects/2
* si tu sais réaliser un logo : https://contribulle.org/projects/8
* si tu aimes faire de la relecture / rédiger des contenus : https://contribulle.org/projects/9
* si tu aimes faire de la traduction : https://contribulle.org/projects/20
* si tu aimes les jeux de société : https://contribulle.org/projects/29

Pour la suite, c’est à vous de jouer !

et voici les liens utiles :




CaptainFact, un service collaboratif de vérification des faits (fact-checking)

La vérification par les faits (fact-checking en anglais) est une pratique journalistique qui a toujours existé. Cependant, l’augmentation massive de la quantité d’informations à disposition des citoyen⋅nes (via les chaînes d’informations en continu, les médias en ligne, les réseaux sociaux, etc.) pose la nécessité de vérifier dans quelle mesure ces informations sont conformes aux faits auxquels elles se réfèrent. C’est pourquoi de nombreux services de fact-checking ont vu le jour ces dernières années, souvent portés par des médias traditionnels.

Il y a déjà quelque temps, on avait entendu parler de CaptainFact, un service collaboratif de vérification des faits, et certain⋅es parmi nous avaient installé l’extension dans leur navigateur. Parce qu’on souhaitait en savoir plus sur leur service, on leur a proposé de répondre à quelques questions.

 

Alors, c’est quoi exactement CaptainFact ?

CaptainFact c’est une plateforme collaborative et open source de vérification des faits. Aujourd’hui elle permet de vérifier les vidéos Youtube et Facebook, en direct ou a posteriori. Demain nous espérons pouvoir vérifier tous types de contenus, comme des articles et d’autres pages web. Le but est de contrer la désinformation et les fake news, au profit de plus d’esprit critique et d’une meilleure qualité de l’information !

présentation de CaptainFact.io en vidéo

C’est pour qui ?

L’outil est intuitif et peut être utilisé par tout le monde. Il s’adresse néanmoins particulièrement :

  • aux spectateurs de Youtube et aux Youtubers vigilants qui souhaitent voir des vérifications sourcées dans leurs vidéos ;
  • aux esprits critiques qui souhaitent s’atteler à la vérification et à la diffusion des faits et des sources, pour lutter contre la désinformation ;
  • aux organisateurs de débats diffusés en vidéo et qui souhaitent mettre à disposition un outil pratique de fact-checking pour vérifier les arguments et la rhétorique des participants ;
  • aux porteurs de revendications, activistes ou militants qui souhaitent renforcer leurs arguments et leur crédibilité grâce à des vérifications collaboratives.

Qui est à l’origine de ce projet ?

Le projet est né de la réflexion de Benjamin Piouffle, développeur, à l’approche des présidentielles de 2017. Il faisait le constat qu’il n’y avait aucun outil permettant d’éclairer le débat politique, aucun moyen pour un votant de vérifier ce que les candidats affirmaient. De ce constat, Il a conçu une version bêta de CaptainFact, avec l’ambition de permettre la vérification de toutes sortes de sujets sur la base d’une vidéo. Puis il s’est entouré d’utilisateurs investis sur la plateforme. Certains sont devenus Ambassadeurs du projet, d’autres ont apporté leurs contributions intellectuelles et d’autres encore ont soutenu le projet par quelques dons.

conférence TEDx de Benjamin Piouffle : Pour mieux décider, reprenons en main l’information

Aujourd’hui, comment fonctionne concrètement CaptainFact ?

Sur CaptainFact, à la manière de ce qui se passe sur Wikipédia, les utilisateurs du site s’entraident pour vérifier des informations en trois étapes :
– la vidéo est ajoutée sur le site
– les informations à vérifier sont extraites de la vidéo
– la communauté confirme ou réfute les citations extraites avec des sources

Ensuite, les vérifications apparaissent à l’écran de tous les utilisateurs de l’extension navigateur de CaptainFact lorsqu’ils regardent une vidéo YouTube. Lorsqu’un contributeur source une information sur CaptainFact, tous les internautes qui consultent cette information voient aussi sa vérification grâce à l’extension navigateur.

Interface des échanges sur un contenu vidéo

C’est quoi cette histoire de points à collecter ? C’est pas un peu infantilisant ? Pis d’abord qui décide de les attribuer et pour quoi faire ? (j’ai rien compris, moi)

Il s’agit de points de réputation. Chaque contributeur obtient des points en fonction de sa participation sur la plateforme. Plus vous obtenez de points et plus vous obtenez de possibilités sur la plateforme. Cette approche permet de donner un certain « crédit » aux utilisateurs qui ont reçu des votes positifs pour la qualité de leurs contributions. Ces points étant pour la plupart obtenus par les votes de la communauté sur les contributions, cela permet aussi de nous prémunir contre les intentions malveillantes, car un utilisateur qui fait de mauvaises contributions sera rapidement sanctionné par la communauté.

Pourquoi la vérification collaborative serait-elle plus fiable que le fact-checking d’équipes dédiées ? Pourquoi devrais-je avoir plus confiance en CaptainFact qu’en d’autres fact-checkers ?

Edward Snowden décrit bien pourquoi le fact-checking mérite tant d’être effectué par tous les citoyens, plutôt que de se reposer seulement sur des groupes d’experts ou sur une autorité de confiance :

Le problème des fake news ne se résout pas par l’action d’une autorité, mais plutôt parce que nous, en tant que participants, en tant que citoyens, en tant qu’utilisateurs de ces services, nous coopérons les uns avec les autres. En débattant et en échangeant nous pourrons isoler ce qui est faux et ce qui est vrai.

Des médias spécialisés dans le fact-checking comme CheckNews ou les Décodeurs sont importants, mais peuvent être sujets à des biais, à cause de leur ligne éditoriale, de la sélection de leurs sujets, leur manque d’exhaustivité, des conflits d’intérêt financier, etc. Aussi, ces initiatives laissent toujours les citoyens spectateurs, passifs et consommateurs de l’information.

Sur CaptainFact, tout le monde peut initier ou contribuer à une vérification. Sans prétendre pouvoir apporter une vérité absolue, le fact-checking collaboratif permet des vérifications tout aussi plurielles qu’il y a de contributeurs, d’opinions et d’horizons différents.

Dans votre manifeste vous vous dites « neutre ». Quelle est la neutralité vers laquelle vous tendez au juste ?

La neutralité sur CaptainFact consiste à ne pas prendre position autrement que par la vérification ou la contextualisation sourcée des informations. CaptainFact met à disposition un outil technique neutre, car il permet à tous de vérifier les informations de son choix, de manière démocratique, sans contraintes éditoriales.

Une grosse proportion des sources controversées sont politiques (au sens étroit ou au sens étendu). Comment rester « neutre » ?

Nos vies sont régies par la politique, au sens de l’organisation de la cité. Toutes les décisions prises sont d’ordre politique, il est donc important d’orienter les personnes sur la teneur des discours, afin de ne pas biaiser leurs choix politiques. Nous avons tous au sein de l’équipe nos idées et convictions, et le potentiel démocratique du projet lui donne une dimension politique, mais nous souhaitons fournir un outil qui permette à l’internaute de se forger sa propre opinion, sans l’influencer. Lorsqu’une vidéo est vérifiée sur CaptainFact, elle n’a pas pour but de tirer une conclusion définitive sur l’intervenant, mais bien de contextualiser ou mettre en évidence ce qui est juste, ce qui est faux, voire ce qui est invérifiable.

Vous ne craignez pas d’être euh… « noyautés » par des groupes d’influence de tous poils ? Comment vous pensez vous préserver de divers biais ?

Le risque existe, mais nous nous efforçons d’attirer différentes communautés pour maintenir une diversité des utilisateurs. Finalement, plus on attirera des groupes de tous bords, plus on aura une richesse des contributions. Et comme tous ces groupes seront soumis aux votes de la communauté des utilisateurs de CaptainFact comme n’importe quelle contribution, nous pensons que le pouvoir de l’intelligence collective saura nous préserver de biais liés à des groupes d’influence.

CaptainFact a fait le choix des logiciels libres pour son site web, mais continue à utiliser de nombreux services proposés par les géants du web (Discord, YouTube, Facebook), il reste encore du chemin à faire, non ?

Et pas qu’un peu ! L’idéal serait effectivement de se passer des géants du Web. Le problème à l’heure actuelle, c’est que ces plateformes sont les plus importantes à fournir du contenu. Pour pouvoir toucher le plus grand nombre d’internautes sur le travail réalisé sur CaptainFact, l’utilisation de ces plateformes nous parait indispensable, en attendant la bascule vers de nouveaux outils plus éthiques, plus respectueux des données privées et plus transparents.

Il faut également tenir compte de l’aspect technique, ajouter la possibilité de vérifier des vidéos sur PeerTube par exemple, nécessite du développement, mais nous manquons de temps et de ressource pour développer cette possibilité. Mais nous essayons de nous affranchir de ces géants étape par étape, par exemple nous utilisons Framapad pour écrire ce fabuleux article de manière fabuleusement collaborative ! Et le forum que nous avons mis en place il y a quelques mois utilise le logiciel Discourse.

Animation de la rédaction collaborative sur Framapad des réponses à cette interview

Quels sont vos projets à venir ?

Nous avons plein d’ambitions pour CaptainFact, mais nos priorités du moment sont de :

  • permettre la vérification de TOUTES les pages du web en collaboration avec DisMoi.io ;
  • permettre la vérification par sujet plutôt que seulement par vidéo pour éviter les doublons ;
  • créer une page dynamique qui liste les citations en cours de vérification ;
  • conclure plus de partenariats avec des créateurs de contenu ;
  • permettre le signalement des arguments fallacieux et autres vilains sophismes ;
  • organiser des ateliers fact-checking collaboratif avec différents publics pour améliorer l’esprit critique.

Et comme souvent sur le Framablog, on vous laisse le mot de la fin !

Merci ! En fait on vous cache pas que comme beaucoup de projets libres, pour continuer d’évoluer, CaptainFact est en galère de dev ! Donc si vous connaissez un dev (ou si vous êtes un dev) qui veut à la fois lutter contre la désinformation et jouer avec de l’Elixir, du Phoenix et du React : contactez-nous !

Contact : https://captainfact.io/help/contact
GitHub : https://github.com/CaptainFact




Refuser les rapports et soutenances de stages confidentiels

Aujourd’hui, nous vous proposons de sortir un peu des sentiers (re)battus du libre et des communs pour explorer un peu plus ceux de l’éducation et du partage. Stéphane Crozat, membre de Framasoft et prof. à l’Université de Technologie de Compiègne, souhaite partager ici une réflexion autour des conditions de publication des rapports de stage. Profitons du fait que le Framablog est aussi le blog des membres de l’association Framasoft pour lui donner la parole.

Stéphane Crozat, Framasoft

Chaque semestre, une partie significative des entreprises qui accueillent des stagiaires de l’Université Technologique de Compiègne dont je suis suiveur font une demande de procédure de confidentialité concernant le rapport et/ou la soutenance de l’étudiant. Je suis opposé à cette pratique.

Récemment encore une grande société française impliquée notamment dans des activités en lien avec la défense m’a fait une telle demande.

Ce semestre, j’ai pris le temps de poser mes arguments à plat, à la suite de quoi la demande a été retirée. Le mail que j’ai reçu en réponse faisait état du bien-fondé de ces arguments. Je les partage donc afin de contribuer peut-être à rendre les demandes de confidentialité plus marginales.

Préambule : la confidentialité est un droit de l’entreprise

Je ne suis pas opposé aux besoins de confidentialité des entreprises. De nombreux contextes l’exigent. À titre personnel il est par exemple évident que les informations dont je dispose sur les étudiants ne sauraient être divulguées publiquement.

Il est à noter que :

  • le principe de confidentialité est inclus par défaut dans le droit de travail : « le contrat de travail est exécuté de bonne foi (article L1222–1 du Code du travail) » ce qui implique notamment la loyauté, la non-concurrence ou la confidentialité ;
  • le stagiaire n’est pas complètement soumis au code du travail mais le principe de confidentialité reste présent dans la logique du stage et est communément explicité par une clause de non divulgation qui peut être ajoutée au contrat de travail ou à la convention de stage.

Donc, la confidentialité est une règle qui s’applique légitimement par défaut.

Entretien d'embauche. À la question "pouvez-vous m'en dire plus sur votre stage" le candidat répond "euh, non".

Argument 1 : Le rapport de l’étudiant est un élément de son CV, s’il est confidentiel, il ne pourra pas le produire.

Si un rapport est confidentiel, alors il ne pourra pas être produit pour faire valoir le travail réalisé, lors de la recherche d’un stage ultérieur ou lors de la recherche d’un emploi.

  • Un mémoire de stage est un travail personnel significatif pour le stagiaire qui mérite de figurer au rang des choses dont il peut être fier et qu’il peut montrer. C’est le déposséder de quelque chose d’important que de lui interdire de produire le résultat de son travail.
  • À défaut, c’est minorer l’importance de ce travail de restitution, ce qui peut conduire à des rapports sans intérêt, puisqu’en fin de compte personne ne les lira (à part peut-être à des fins d’évaluation, une fois, peut-être distraitement).

Proposition 1 : faire un rapport court et public

Je propose d’écrire un rapport synthétique et de bonne facture, non confidentiel et éventuellement de lui annexer un document confidentiel (qu’il n’est pas nécessaire de diffuser hors de l’entreprise).

On aura d’emblée l’ambition que ce rapport soit public, destiné à être diffusé sur le Web typiquement.

Le stagiaire cherchera à faire valoir les actions qu’il a pu mener sans divulguer d’information sensible. On peut pour cela procéder à de l’anonymisation, ou encore à la troncature d’information, sans nuire à la bonne compréhension du propos général. C’est en soi un bon exercice. La stagiaire pourra bien entendu mentionner en préambule qu’il a rédigé son rapport sous cette contrainte (un exemple d’approche : librecours.net/module/ing/rap).

Cette proposition a également le mérite de simplifier la gestion de la confidentialité et d’éviter les entre-deux inconfortables où personne ne sait exactement ce qu’il peut faire et laisser faire :

  1. un rapport public accessible à tous tout le temps,
  2. un rapport privé accessible à l’entreprise uniquement.

Argument 2 : La soutenance est un moment de mise en commun, cela ne peut pas fonctionner si tout le monde ne joue pas le jeu.

La soutenance est un moment d’échange entre étudiants, enseignants et entreprises. Les sessions sont organisées de telle façon que chacun profite des expériences des autres. Lorsque quelqu’un demande une soutenance confidentielle, il exclut de fait les autres de ce partage, c’est donc un appauvrissement de cette phase de restitution de stage. Si tout le monde procède ainsi, l’exercice perd tout intérêt, c’est en quelque sort un cas de dilemme du prisonnier1 : si personne ne se fait confiance, alors tout le monde perd.

Les paroles de l'étudiant sont "caviardées" dans sa bulle

Pour que la situation reste équitable, les soutenances confidentielles doivent se dérouler à part, en dehors de l’espace commun partagé par les autres. Ainsi ceux qui refusent de partager leur expérience se privent de la possibilité de profiter de l’expérience des autres.

C’est donc une dégradation de la situation d’apprentissage pour le stagiaire.

Proposition 2 : sélectionner ce qui est présenté en excluant ce qui est confidentiel

Je propose une soutenance non confidentielle sans information sensible. Il est possible qu’une soutenance ne porte pas sur l’ensemble du stage, c’est même souvent le cas, on peut donc se focaliser sur quelques-unes des tâches les moins sensibles et les exposer avec soin.

Le but d’une soutenance n’est pas de rendre compte dans le détail de tout ce qui a été fait, le temps ne le permettrait pas, mais de donner à voir une partie de ce que l’on a appris, ce que l’on sait faire, et, peut être en premier lieu : de communiquer des choses intéressantes au public.

Le public de la soutenance : ses oreilles sont bouchées de gros tampons d'ouate.

Une bonne soutenance est pour moi une soutenance à l’issue de laquelle on a appris des choses que l’on ignorait grâce à la clarté de l’exposé du stagiaire.

Cela n’implique pas de révéler des secrets spécifiques, mais au contraire d’avoir été capable de monter en généralité pour présenter en dehors du contexte les compétences et connaissances acquises. C’est ce qui fait leur valeur pour le stagiaire et ses futurs collaborateurs.

Conclusion : un argument personnel complémentaire

Accepter un travail d’encadrement de stage correspond à la perspective d’instaurer un échange. On consacre un peu de temps, on fait éventuellement bénéficier un peu de son expérience lorsque c’est utile, et en échange on apprend des choses que l’on peut réinvestir dans sa propre pratique professionnelle.

Le métier d’un enseignant-chercheur consistant à publier de la connaissance au service de tous, les informations confidentielles lui sont mal utiles. Donc le bilan est négatif : on ne gagne rien et on perd un peu de ce temps si précieux pour tous.

Je refuse a priori tout engagement dans le suivi de stages comprenant des rapports ou soutenances confidentielles.




Liiibre, une solution complète pour vos projets collaboratifs

Hier, mardi 15 septembre, les copains et copines de Indie Hosters (structure membre du Collectif des Hébergeurs Alternatifs Transparents Ouverts Neutres et Solidaires) ont officiellement mis en ligne leur nouvelle solution : Liiibre. Iels nous avaient parlé de ce projet pendant la période de confinement et au sein de Framasoft, on les avait encouragé⋅es dans cette voie. En effet, chez Framasoft, nous  accompagnons depuis plusieurs années les organisations qui prennent conscience de la nécessité de mettre en cohérence leurs outils numériques et leurs valeurs. Avec cette solution, c’est dorénavant bien plus simple pour elles de migrer sur des outils libres et émancipateurs. Nous vous proposons donc une petite présentation de cette solution en mode interview.

 


Alors, c’est quoi exactement Liiibre ?
Liiibre, c’est un espace sécurisé avec un compte pour chaque usager·e donnant accès aux meilleurs outils libres pour collaborer en ligne dans une seule interface unifiée : stockage de données, agendas partagés (Nextcloud), édition de documents (OnlyOffice), messagerie instantanée (RocketChat) et visioconférence (Jitsi). Avec un seul mot de passe, chaque usager·e accède facilement à l’ensemble des outils.

Illustrations originales de Thibault Daumain sous licence CC BY-NC-SA 4.0

Nous sommes partis du constat que sensibiliser à l’usage des outils libres sur de petites infrastructures locales (comme le font les CHATONS) c’est très important, mais qu’il devient indispensable, encore plus depuis la crise de la COVID19 où les besoins de collaborer en ligne se sont multipliés massivement, de proposer un service professionnel robuste et à plus grande échelle. C’est pourquoi nous avons choisi de déployer Liiibre avec Kubernetes, une infrastructure technique qui permet ce passage à l’échelle.

Qui est à l’origine de ce projet ?
C’est l’association IndieHosters. Nous sommes un collectif de personnes provenant d’horizons divers, dotées de compétences/réseaux spécifiques, qui développent un regard transversal sensible aux enjeux humains, écologiques, techniques, économiques, pédagogiques, artistiques, juridiques et politiques et mues par le désir d’inscrire l’association dans l’avenir des communs numériques. Depuis 2016, IndieHosters s’est spécialisé dans la mise à disposition d’outils en ligne répondant à toute une variété d’usages allant du blog au forum, en passant par le réseau social Mastodon ou encore la collaboration en ligne.

Conscients de la nécessité de s’émanciper collectivement des GAFAM, retrouver la maîtrise de nos données et raviver l’utopie concrète que porte en ses gènes l’idée même d’Internet, nous nous sommes donné pour mission de faciliter la transition vers un numérique éthique. Pour tenter d’avancer plus loin dans cette voie, nous nous sommes dernièrement constitué·es en association à but non lucratif et avons choisi de concentrer nos efforts à répondre au besoin le plus pressant aujourd’hui pour les organisations : la collaboration en ligne. Car travailler ensemble à fabriquer l’avenir, nécessite aussi d’utiliser des outils cohérents avec ses idées et valeurs.

Cette aventure a aussi été l’occasion d’étoffer le collectif : de deux personnes, nous sommes passés à six membres dans le collège de l’association. De nombreux contributeur⋅ices nous ont également rejoints, notamment pour mettre en place une équipe dédiée à l’accompagnement, en lien avec un réseau national de formateur⋅ices et de facilitateur⋅ices. Nous pensons en effet que dans un cadre collectif, ce qui va amener chacun·e à tirer les fruits des outils collaboratifs est lié à la qualité de l’animation qui relie l’équipe.

C’est pour qui ?
En mars dernier, alors que toute la France s’est retrouvée confinée, nous nous sommes demandé comment nous pouvions être utiles dans ce contexte inédit, conscients que les tissus coopératifs et associatifs allaient être touchés de plein fouet par la crise.

Durant cette période, les particuliers comme les entreprises se sont mis massivement à recourir à des solutions leur permettant de travailler en ligne. Pour certain⋅es, ce fut l’occasion de découvrir de nouveaux outils, et surtout de nouvelles manières de collaborer. Seulement ces outils nécessitent d’être hébergés quelque part. S’il est possible de faire appel à des hébergeurs éthiques comme les CHATONS pour quelques utilisateur⋅ices, il nous a semblé qu’il était temps de proposer une solution professionnelle et fiable aux entreprises et associations afin qu’elles puissent s’organiser avec des outils respectueux de leurs données et de leur autonomie.

Illustrations originales de Thibault Daumain sous licence CC BY-NC-SA 4.0

Liiibre est donc destiné aux organisations allant d’une trentaine à plusieurs centaines de personnes qui ne souhaitent pas héberger elles-mêmes leurs outils sans pour autant lâcher leur souveraineté sur les données. Si un groupe démarre dans la collaboration en ligne, nous les accompagnons dans la prise en main des outils et surtout dans la découverte des méthodologies de travail à distance en groupe. Et si ce sont des usager·es exigeant·es habitué·es à Google Drive, Slack, et consorts, mais souhaitant reprendre le contrôle sur leurs données, Liiibre s’adresse aussi à elleux.

Pas besoin de se préoccuper de l’hébergement des outils et des données, nous nous en chargeons, en garantissant que nous n’exploiterons jamais les données, ni les métadonnées. Nos outils étant sous licence libre et open source, les usager·es restent également libre de migrer Liiibre chez un autre hébergeur ou sur leurs propres serveurs à tout moment.

Quel est le modèle économique ?
Chez IndieHosters, il n’y a pas de client·e⋅s et nous ne sommes pas prestataires. Ensemble, nous permettons la mise à disposition d’une ressource dont la gestion suit un code social précis qui organise sa pérennité et son statut de commun à long terme sans que cela n’entrave jamais nos libertés, ni la maîtrise de nos données en tant que contributeur·ices.

Illustrations originales de Thibault Daumain sous licence CC BY-NC-SA 4.0

En utilisant Liiibre, non seulement un⋅e usager·e a l’assurance que ses données seront respectées, mais en devenant contributeur⋅ice, iel participe aussi à prouver qu’un modèle économique à échelle locale et humaine où l’on se fait confiance en bonne intelligence est possible sur Internet. Plutôt que de consommer un produit, vous devenez partie prenante d’une ressource commune et de la communauté qui en prend soin.

C’est donc sur ces principes que nous avons calculé le montant de base (8€ par mois pour chaque usager·ère au sein d’une organisation), de manière à ce qu’il permette une viabilité économique tout en étant juste pour les usager·ères. Ce montant est directement lié au coût en infrastructure technique et temps de travail de notre côté, et ne vise pas à faire du profit, seulement à pérenniser les services rendus.

Et parce que chez IndieHosters, c’est l’humain qui passe avant tout, ce montant peut-être réévalué sur la base d’un contrat de réciprocité dans lequel les usager·ères s’engagent à contribuer à la ressource par des moyens différents de la monnaie, ce qui permet à des collectifs d’accéder aux outils sans se ruiner financièrement. De même, si une organisation a les moyens de contribuer en versant le tarif plein, elle soutient en même temps d’autres groupes en leur facilitant l’accès aux outils libres. Elle n’est ainsi pas “cliente” mais bien contributrice de la communauté elle aussi.

En bref, nous gérons la complexité liée à l’hébergement d’outils libres, et nous structurons un modèle économique basé sur les communs qui privilégie le partage et la pérennité des ressources que nous mettons à disposition.




[RÉSOLU] Un pas de plus dans Contributopia

Pour accompagner vers le Libre les organisations qui agissent pour l’Économie Sociale et Solidaire, il fallait davantage qu’un guide. Il fallait un outil évolutif, un outil que ces organisations puissent modifier, tronquer, bidouiller, bref s’approprier les contenus pour mieux les adapter à leurs particularités. Audrey nous présente [RÉSOLU], un projet contributopique…

À noter : cet article bénéficie désormais d’une version audio.
Merci à Sualtam, auteur de lectureaudio.fr pour cette contribution active.

[RÉSOLU] Un pas de plus dans Contributopia

Framasoft s’est associée au Chaton Picasoft et à la Mission Libre-Éducation Nouvelle des CEMÉA dans la réalisation de [RÉSOLU], un projet d’éducation populaire qui vise à accompagner l’adoption d’outils libres par les associations et les organisations de l’Économie Sociale et Solidaire.

Pour les accompagner dans leur transition, nous publions aujourd’hui un ensemble de fiches didactiques, sous licence libre et aux formats PDF, web et papier. Quelle est notre démarche ? D’abord présenter aux acteur⋅ice⋅s de l’ESS la nécessaire cohérence entre leurs valeurs et celles inscrites dans les outils numériques qu’iels utilisent, puis leur faciliter la prise en main de solutions alternatives libres.

Plus qu’un guide, [RÉSOLU] est un mouvement qui souhaite rapprocher les communautés du Libre et de l’ESS. Il s’agit de défendre nos libertés numériques et de promouvoir un modèle de société fondé sur la solidarité et le partage.

Pour contribuer à faire vivre ces [R]éseaux [É]thiques et en savoir plus sur les [S]olutions [O]uvertes pour [L]ibérer vos [U]sages, rendez-vous sur le site de Framabook et de [Résolu] !

Image de la première couverture
[R]éseaux [É]thiques et [S]olutions [O]uvertes pour [L]ibérer vos [U]sages

À la recherche de cohérence entre valeurs éthiques et usages numériques

Si vous avez déjà recherché la solution à un problème informatique sur des forums en ligne, la mention « [RÉSOLU] » vous est sans doute familière. Lorsque vous la croisez dans le titre donné au problème à résoudre, c’est bon signe : elle précise qu’une des solutions proposées a effectivement résolu le problème initial.

Le problème auquel nous souhaitons apposer la mention [RÉSOLU] s’ouvre par la question suivante : comment se fait-il que tant d’organisations qui promeuvent des principes de solidarité, de partage, d’accessibilité et d’émancipation agissent avec des outils numériques privateurs et peu respectueux de ces considérations éthiques ?

Si nous nous posons cette question, c’est parce que nous pensons que construire un monde meilleur, comme s’y emploie l’Économie Sociale et Solidaire, n’est possible qu’avec des outils numériques qui nous donnent toute la liberté de le faire. Avec le projet [RÉSOLU], nous souhaitons établir une forte cohérence entre les pratiques numériques des membres de l’ESS et les valeurs qu’iels partagent avec la communauté libriste.

Soyez donc [RÉSOLU]E.S à ne plus servir, et vous serez libres

La célèbre maxime d’Étienne de La Boétie porte en elle la démarche du projet [RÉSOLU] : s’extraire de la servitude aux outils privateurs de libertés numériques. Il s’agit de commencer par comprendre la nature de la servitude, de vouloir ensuite s’en extraire, puis d’être en capacité de le faire. [RÉSOLU] se propose d’accompagner ce cheminement, en se rapprochant au plus près des besoins et des aspirations des associations quant à leurs pratiques numériques.

Concrètement, cela se traduit par la mise à disposition d’un ensemble de fiches théoriques et pratiques, classées selon trois types d’actions collectives : collaborer, communiquer et organiser.

Réalisée avec le soutien de la Fondation Free, la première version de cette collection prend la forme d’un manuel au format PDF, disponible sur le site de Framabook, et d’un site web (soyezresolu.org) où vous pourrez naviguer entre les fiches et les exporter séparément en PDF.

Les fiches théoriques ont pour but d’ancrer les enjeux d’un changement des usages numériques dans le contexte de l’ESS. Il s’agit par exemple de comprendre en quoi la confidentialité des données personnelles se joue dans le choix des logiciels que l’on utilise pour communiquer, et pourquoi il est important de se poser cette question, que l’on soit militant ou non.

L’idée n’est pas de porter un discours culpabilisant, mais d’exposer les enjeux politiques, économiques et sociaux associés aux choix d’outils numériques. Si les associations portent une grande attention à ces enjeux pour définir le périmètre de leurs activités, l’objectif de [RÉSOLU] est de les convaincre qu’il est dans leur propre intérêt d’élargir cette attention à leurs usages numériques.

Les fiches pratiques ont un rôle tout aussi crucial : présenter des solutions alternatives libres et accompagner leur prise en main, avec des méthodes et des cas de figure concrets. Par exemple, une fiche consacrée au service Nextcloud explique comment partager des documents de façon sécurisée et comment synchroniser des agendas ; une autre sur le logiciel Garradin détaille comment reprendre le contrôle sur ses données de comptabilité. Mais [RÉSOLU] est plus qu’un catalogue…

Ces fiches proposent de découvrir les fonctionnalités utiles à l’organisation, la communication et la collaboration au sein de structures associatives, institutionnelles ou privées. Elles suggèrent quelques bonnes pratiques et avertissent des éventuelles difficultés ou limites à prendre en compte. En effet, accompagner le changement implique d’être transparent sur les risques et les obstacles potentiels ; [RÉSOLU] ne les efface pas, mais soulève les questions à se poser pour adopter les logiciels libres dans les meilleures conditions possibles.

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[RÉSOLU] est entre vos mains : construisons ensemble les réseaux qui libèrent !

L’identification de solutions libres correspondant aux besoins de son organisation et la compréhension des raisons et des moyens de leur adoption constituent une avancée certaine vers la libération des usages numériques. Vous êtes résolu⋅e et prêt⋅e à le faire ? Allons-y ensemble !

S’il est nécessaire d’avoir confiance en soi pour se diriger sereinement vers un terrain inconnu, il est aussi important d’avoir confiance en ses compagnons d’aventure. Les associations qui ont déjà adopté des outils libres, les hébergeurs du CHATONS, les organismes d’éducation populaire et toute autre structure qui souhaite accompagner celles qui en ont besoin sont autant de contacts possibles pour ne pas avancer isolément.

Utilisé comme support pour des formations animées par les CEMÉA, nous espérons que [RÉSOLU] le sera aussi par un grand nombre d’acteur⋅ice⋅s de l’éducation populaire. Des exemplaires imprimés de [RÉSOLU] sont distribués de main en main (au sein des CEMEA, ou lors d’événements auxquels participeront Framasoft et Picasoft), auprès des organisations et des personnes intéressées par l’obtention d’une version papier.

Néanmoins, c’est d’abord aux utilisateur⋅ice⋅s de s’emparer de [RÉSOLU]. Les versions électroniques sont donc disponibles sous licence CC BY-SA, afin de multiplier les supports :

  • des versions PDF à des fins d’impressions et les sources au format ouvert pour modifications et enrichissements sur Framabook ;
  • une version web sur soyezresolu.org, avec la possibilité d’exporter chaque fiche en PDF.

Le projet [RÉSOLU] évoluera au gré de vos contributions : si vous le souhaitez, vous pouvez améliorer le graphisme ou la rédaction des premières fiches, en créer de nouvelles, ou encore participer au développement de la version web (rendez-vous sur le dépôt du projet).

Diffusez ! modifiez ! publiez !

Pour en savoir plus, vous pouvez contacter Picasoft (@), Framasoft (@) et la Mission Libre-Éducation Nouvelle des CEMÉA (@) via leurs comptes Mastodon.

— Billet édité le 28/06/2020, 17h45.