Surveillance n’est pas synonyme de sécurité

Aux suites des attentats de janvier, le Framablog titrait « Patriot act à la française ? Pour nous, c’est NON ! ». Le projet de loi sur le renseignement de 2015, faisant suite aux lois antiterroristes de 2014 et à la loi de programmation militaire 2013 témoigne d’une volonté claire de légaliser la surveillance de masse en France.

Cory Doctorow, écrivain et activiste bien connu du monde Libre, nous rappelle encore une fois que surveillance et sécurité ne sont pas des synonymes… Son écriture est tellement riche que nous avons choisi d’éluder deux passages dont les références intensément anglo-saxonnes auraient demandé bien des explications nous détournant de son propos simple et efficace.

Pouhiou

Non, messieurs les ministres, plus de surveillance ne nous apportera pas plus de sécurité !

Traduction Framalang par : Simon, goofy, audionuma, Vinm, nilux, yog, Joe, r0u, Maéva, sc
Source : Article de Cory Doctorow sur The Guardian

 

Cory Doctorow CC-BY-SA Jonathan Worth

On se croirait dans Un jour sans fin. Cette sensation, lorsque les mêmes mauvaises idées sur Internet refont surface. On se réveille à la case départ, comme si tout ce pourquoi nous nous sommes battus avait été balayé pendant la nuit.[…]

Le fait que des tueurs déséquilibrés aient assassiné des défenseurs de la liberté d’expression ne rend pas moins stupide et ni moins irréalisable la surveillance de masse (à ne pas confondre avec, vous savez, la surveillance de djihadistes soupçonnés de préparer des actes de terrorisme, à quoi les barbouzes français ont échoué, probablement parce qu’ils étaient trop occupés à chercher des aiguilles dans les bottes de foin avec leur surveillance de masse).

La semaine dernière, lors d’un débat intitulé « l’après Snowden » à la London School of Economics and Political Science (LSE), un intervenant a rappelé que des projets de surveillance de masse avaient déjà été proposés — et débattus à la LSE — depuis des dizaines d’années, et qu’à chaque fois ils avaient été jugés dénués d’intérêt. Ils coûtent cher et ils détournent les policiers des personnes qui ont fait des choses vraiment suspectes (comme les frères Tsarnaïev auxquels les agences d’espionnage américaines ont cessé de s’intéresser car elles étaient trop occupées avec les montagnes de données issues de leurs « détecteurs de terrorisme » pour suivre effectivement des gens qui avaient annoncé leur intention de commettre des actes terroristes).

De fait, il y a eu des tentatives pour créer des bases de données de surveillance centralisées dès que les gens « normaux » ont commencé à utiliser des ordinateurs dans leur vie quotidienne. […]

Pourquoi cette idée ne cesse-t-elle de revenir, malgré les preuves connues de son inefficacité ? Un jour, j’ai posé cette question à Thomas Drake et Bill Binney, deux lanceurs d’alerte de l’ère pré-Snowden. Ils ne savaient pas vraiment pourquoi, mais l’un d’eux m’a dit qu’il pensait que c’était une conséquence de l’émergence d’une fonction publique hégémonique : avec des espions aux budgets extensibles à l’infini, toujours plus de rapports sur l’organigramme, toujours plus de pouvoir, et d’accès à des postes haut placés — et fortement rémunérés dans le secteur privé lorsqu’ils quittent le gouvernement.

Ce dernier point à propos des postes dans le secteur privé sonne particulièrement vrai. Keith Alexander, anciennement directeur de la NSA, a bien quitté son poste de fonctionnaire pour fonder une société de conseil en sécurité qui facture ses prestations 1 million de dollars par mois. L’espionnage est un business, après tout : les opérateurs BT et Vodafone reçoivent de l’argent du GCHQ contre un accès illégal à leurs installations de fibre optique. L’énorme data center de la NSA à Bluffdale dans l’Utah, construit par des entreprises privées, a couté 1,5 milliard de dollars au contribuable américain.

N’oubliez pas qu’Edward Snowden ne travaillait pas pour la NSA : il était sous-traitant de Booz Allen Hamilton, une entreprise qui s’est fait 5,4 milliards de dollars en 2014. Chaque nouveau grand projet de surveillance de la NSA est un contrat potentiel pour Booz Allen Hamilton.

Autrement dit, l’espionnage généralisé n’attrape pas les terroristes, mais il rapporte gros aux sous-traitants de l’armée et aux opérateurs telecom. Dans la surveillance de masse, politique et modèle économique vont de pair.

Nous vivons dans un monde où les mesures politiques ne s’inspirent plus des observations. […] Il y a un curieux contraste entre ce que les gouvernements disent vouloir faire et ce qu’ils font réellement. Que l’objectif stratégique soit d’attraper des terroristes, éduquer des enfants ou améliorer la santé publique, les tactiques déployées par le gouvernement n’ont pas grand-chose à voir avec ce que les observations suggéreraient de faire.

Au contraire, systématiquement et peu importe le domaine, les mesures qui l’emportent sont celles qui ont un modèle économique rentable. Des mesures qui créent de la richesse en abondance pour un petit nombre d’acteurs, suffisamment d’argent concentré dans assez peu de mains pour qu’il reste de quoi financer le lobbying qui perpétuera cette politique.

C’est un peu comme à l’épicerie : la vraie nourriture, comme les fruits, la viande, les œufs, etc. ne sont que de la nourriture. Il n’y a pas grand-chose à dire à leur sujet. Vous ne pouvez pas vanter les qualités nutritionnelles des carottes (pour la santé) : vous devez en extraire le bêta-carotène et le vendre comme une essence magique de carotte bonne pour la santé (et peu importe que la substance s’avère cancérigène une fois extraite de la carotte). C’est pourquoi Michael Pollen conseille de ne manger que la nourriture dont personne ne vante les bienfaits. Mais la majorité des choses disponibles dans votre épicerie, et pour lesquelles on vous fera de la publicité sont les choses que Michael Pollen déconseille fortement de manger, à savoir des produits avec des marges tellement juteuses qu’elles génèrent un surplus de profit qui permet d’en financer la publicité.

« Ne pas être constamment espionné » ne correspond à aucun modèle économique. Les avantages d’une telle politique sont diffus. D’une part, vous ne serez pas interdit de vol à cause d’un algorithme incompréhensible, vous ne serez pas arrêté pour avoir pris le mauvais virage puis pris pour cible par un devin du Big Data qui trouvera vos déplacements inhabituels, vous rendant intéressant à ses yeux. D’autre part, vous serez libre de discuter de sujets intimes avec les gens que vous avez choisis. De savoir que votre gouvernement protège votre ordinateur plutôt que d’en faire une arme au cas où il décide d’en faire un traître, un espion dans votre environnement. Combinés, ces avantages valent bien plus pour nous que l’argent sale de British Telecom vaut pour ses actionnaires, mais nos avantages sont diffus et sur le long terme, alors que ceux de BT sont concentrés et sur le court terme.

Alors on nous ressert la « Charte de l’Espionnage », encore et encore. Parce que les lobbyistes ont l’argent pour appuyer son adoption et la marteler dans la presse à chaque fois qu’elle ressurgit. La mort de défenseurs de la liberté d’expression vaut de l’or quand il s’agit de l’exploiter pour demander un renforcement de la surveillance.

L’automne dernier, à l’ORGCon, j’ai vu une représentante de Reprieve (NdT : association de lutte contre la torture et la peine de mort) qui parlait de son travail consistant à compter et mettre des noms sur les victimes des frappes de drones US, notamment au Pakistan et au Yémen. Ces frappes sont dirigées par la CIA à l’aide de métadonnées (dixit Michael Hayden, ancien directeur de la CIA : « Nous tuons les gens en nous basant sur des méta-données ») telles que les identifiants uniques transmis par la puce radio de votre téléphone portable. Si des recoupements de métadonnées permettent aux analystes de la CIA de déduire qu’ils ont trouvé un terroriste, un drone se dirige vers ce téléphone et tue quiconque se trouve à proximité; mais même la CIA est souvent incapable de dire qui était la cible et qui d’autre a pu être tué.

Jennifer Gibson, la représentante de Reprieve, a expliqué que c’était lié à une modification du mode de fonctionnement de la CIA. Historiquement, la CIA était une agence de renseignement humain (« Humint »), qui faisait son travail en envoyant sur le terrain des espions déguisés qui parlaient aux populations. Aujourd’hui, c’est devenu une deuxième NSA, une agence de renseignement électronique (« Sigint »), qui aspire des données et tente d’y trouver un sens. Pourquoi les États-Unis se retrouvent-il avec deux agences de renseignement électronique au détriment de leurs capacités de renseignement humain ? Après tout, ce serait stratégiquement intéressant pour les États-Unis de savoir qui ils ont tué.

Je pense que c’est parce que le Sigint a un modèle économique. Il existe des marchés publics pour le Sigint. Et qui dit marchés publics, dit déjeuners dans des groupes de réflexion (think tank) grassement financés et dans les bureaux des lobbyistes pour dire aux membres du comité sur le renseignement du Sénat à quel point ces marchés sont importants pour le gouvernement. Les marchés publics sont propices aux avantages en nature. Ils créent de l’emploi dans le privé. Ils reviennent dans le circuit législatif par le biais de contributions aux campagnes.

Il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent au sein de l’Humint. En dehors de l’occasionnel billet d’avion et de quelques postiches pour se déguiser, l’Humint consiste principalement à embaucher des gens pour qu’ils aillent fouiner à droite à gauche. Cela peut impliquer la corruption de fonctionnaires ou d’autres informateurs, mais c’est n’est pas le genre d’investissement gouvernemental qui rameute les lobbyistes au Capitole ou à Westminster.

Je pense qu’on admet généralement ceci dans le milieu politique depuis des années : si vous pensez qu’une chose peut être bonne pour la société, vous devez trouver comment elle peut enrichir davantage quelques personnes, de façon à ce qu’elles se battent pour la défendre jour après jour. C’est comme ça que le commerce de droits d’émission de carbone est né ! Une bonne leçon pour les activistes qui souhaitent atteindre leur objectif en créant un modèle économique autour de leur proposition politique : les gens que vous rendrez riches se battront pour que soit adoptée la mesure que vous proposez si elle les rend le plus riche possible, quitte à la détourner des améliorations pour la société qu’elle est censé apporter.




Sécurité de nos données : sur qui compter ?

Un des meilleurs experts indépendants en sécurité informatique résume ici parfaitement ce qui selon lui constitue un véritable problème : notre dépendance aux commodités que nous offrent les entreprises hégémoniques de l’Internet. Nous bradons bien facilement nos données personnelles en échange d’un confort d’utilisation dont on ne peut nier sans hypocrisie qu’il nous rend la vie quotidienne plus facile.

Dès lors que nous ne pouvons renoncer aux facilités que nous procurent Google, Facebook et tous les autres, pouvons-nous espérer que les technologies de sécurité nous épargnent un pillage de nos données personnelles ? Rien n’est moins sûr, selon Bruce Schneier, qui en appelle plutôt à la loi qu’à la technique.

 

Goofy.

 

Traduction Framalang : Simon, Docendo, KoS, goofy, audionuma, seb, panini, lamessen, Obny, r0u

Article original : Everyone Wants You To Have Security, But Not from Them

Ils veulent tous notre sécurité, mais pas grâce à d’autres

Bruce Schneier, exepert en sécurité informatiquepar Bruce Schneier

En décembre dernier, le PDG de Google Eric Schmidt a été interviewé lors d’une conférence sur la surveillance de l’Institut CATO. Voici une des choses qu’il a dites, après avoir parlé de certaines des mesures de sécurité que son entreprise a mises en place après les révélations de Snowden : « si vous avez des informations importantes, l’endroit le plus sûr pour les garder, c’est chez Google. Et je peux vous assurer que l’endroit le plus sûr pour ne pas les conserver en sécurité, c’est partout ailleurs ».

J’ai été surpris, parce que Google collecte toutes vos informations pour vous présenter la publicité la plus ciblée possible. La surveillance est le modèle économique d’Internet, et Google est l’une des entreprises les plus performantes en la matière. Prétendre que Google protège vos données mieux que quiconque, c’est méconnaître profondément ce pourquoi Google conserve vos données gratuitement.

Je m’en suis souvenu la semaine dernière lorsque je participais à l’émission de Glenn Back avec le pionnier de la cryptographie Whitfield Diffie. Diffie a déclaré :


Vous ne pouvez pas avoir de vie privée sans sécurité, et je pense que nous avons des défaillances flagrantes en sécurité informatique, pour des problèmes sur lesquels nous travaillons depuis 40 ans. Vous ne devriez pas vivre avec la peur d’ouvrir une pièce jointe dans un message. Elle devrait être confinée ; votre ordinateur devrait être en mesure de la traiter. Et si nous avons continué depuis des dizaines d’années sans résoudre ces problèmes, c’est en partie parce que c’est très difficile, mais aussi parce que beaucoup de gens veulent que vous soyez protégés contre tout le monde… sauf eux-mêmes. Et cela inclut tous les principaux fabricants d’ordinateurs qui, grosso modo, veulent contrôler votre ordinateur pour vous. Le problème, c’est que je ne suis pas sûr qu’il existe une alternative viable.

Cela résume parfaitement Google. Eric Schmidt veut que vos données soient sécurisées. Il veut que Google soit le lieu le plus sûr pour vos données tant que vous ne vous préoccupez pas du fait que Google accède à vos données. Facebook veut la même chose : protéger vos données de tout le monde sauf de Facebook. Les fabricants de matériels ne sont pas différents. La semaine dernière, on a appris que Lenovo avait vendu des ordinateurs avec un logiciel publicitaire préinstallé, appelé Superfish, qui casse la sécurité des utilisateurs pour les espionner à des fins publicitaires.

C’est la même chose pour les gouvernements. Le FBI veut que les gens utilisent un chiffrement fort, mais veut des portes dérobées pour pouvoir accéder à vos données. Le Premier ministre britannique David Cameron veut que vous ayez une sécurité efficace, tant qu’elle n’est pas trop forte pour vous protéger de son gouvernement. Et bien sûr, la NSA dépense beaucoup d’argent pour s’assurer qu’il n’y a pas de sécurité qu’elle ne puisse casser.

Les grandes entreprises veulent avoir accès à vos données pour leurs profits ; les gouvernements les veulent pour des raisons de sécurité, que ces raisons soient bonnes ou moins bonnes. Mais Diffie a soulevé un point encore plus important : nous laissons beaucoup d’entreprises accéder à nos informations parce que cela nous facilite la vie.

J’ai abordé ce point dans mon dernier livre, Data and Goliath :


Le confort est l’autre raison pour laquelle nous cédons volontairement des données hautement personnelles à des intérêts privés, en acceptant de devenir l’objet de leur surveillance. Comme je ne cesse de le dire, les services basés sur la surveillance sont utiles et précieux. Nous aimons pouvoir accéder à notre carnet d’adresses, notre agenda, nos photos, nos documents et tout le reste sur n’importe quel appareil que nous avons à portée de la main. Nous aimons des services comme Siri et Google Now, qui fonctionnent d’autant mieux quand ils savent des tonnes de choses sur nous. Les applications de réseaux sociaux facilitent les sorties entre amis. Les applications mobiles comme Google Maps, Yelp, Weather et Uber marchent bien mieux et plus rapidement lorsqu’elles connaissent notre localisation. Permettre à des applications comme Pocket ou Instapaper de connaître nos lectures semble un prix modique à payer pour obtenir tout ce que l’on veut lire à l’endroit qui nous convient. Nous aimons même quand la publicité cible précisément ce qui nous intéresse. Les bénéfices de la surveillance dans ces applications, et d’autres, sont réels et non négligeables.

trap

Comme Diffie, je doute qu’il existe une alternative viable. Si Internet est un exemple de marché de masse à l’échelle de la planète, c’est parce que toute l’infrastructure technique en est invisible. Quelqu’un d’autre s’en occupe pour vous. On veut une sécurité forte, mais on veut aussi que les entreprises aient accès à nos ordinateurs, appareils intelligents et données. On veut que quelqu’un d’autre gère nos ordinateurs et smartphones, organise nos courriels et photos, et nous aide à déplacer nos données entre nos divers appareils.
Tous ces « quelqu’un d’autre » vont nécessairement avoir la capacité de violer notre vie privée, soit en jetant carrément un coup d’œil à nos données soit en affaiblissant leur sécurité de façon à ce qu’elles soient accessibles aux agences nationales de renseignements, aux cybercriminels, voire les deux. La semaine dernière, on apprenait que la NSA s’était introduite dans l’infrastructure de la société néerlandaise Gemalto pour voler les clés de chiffrement de milliards, oui, des milliards de téléphones portables à travers le monde. Cela a été possible parce que nous, consommateurs, ne voulons pas faire l’effort de générer ces clés et configurer notre propre sécurité lorsque nous allumons pour la première fois nos téléphones ; nous voulons que ce soit fait automatiquement par les fabricants. Nous voulons que nos données soient sécurisées, mais nous voulons que quelqu’un puisse les récupérer intégralement lorsque nous oublions notre mot de passe.

Nous ne résoudrons jamais ces problèmes de sécurité tant que nous serons notre pire ennemi. C’est pourquoi je crois que toute solution de sécurité à long terme ne sera pas seulement technologique, mais aussi politique. Nous avons besoin de lois pour protéger notre vie privée de ceux qui respectent les lois, et pour punir ceux qui les transgressent. Nous avons besoin de lois qui exigent de ceux à qui nous confions nos données qu’ils protègent nos données. Certes, nous avons besoin de meilleures technologies de sécurité, mais nous avons également besoin de lois qui imposent l’usage de ces technologies.

Crédit photo : Nicubunu (CC BY-SA 2.0)




Laissons Google tranquille (mais pas trop)

Evgeny Morozov CC-BY-SA re:publica
Evgeny Morozov CC-BY-SA re:publica

Un article qui « défend » Google sur le framablog… sérieusement ?

Oui : sérieusement. Car ce billet d’Evgeny Morozov ne défend pas Google, ni Facebook ni leurs consorts, mais il incite nos politiques à ne pas céder à la facilité de marteler le colosse de la Silicon Valley en lui imputant tous les maux du monopole actuel, et à s’attaquer au fond du problème : la maîtrise de nos données.

Lionel Maurel (juriste et bibliothécaire connu sous le pseudo Calimaq) parle au travers de son blog des données personnelles, et suit de près les théories qui évoluent d’une vision propriétariste à la perspective de données devenant un commun.

Plutôt que de démanteler les monopoles de GAFAM, la création d’un « commun des données » pourrait couper l’herbe sous les pieds d’argile de ces colosses de manière plus éthique et solidaire.

Et si l’Europe avait le pouvoir politique de rendre cela possible… ?

Pouhiou.

L’Europe a tort de s’attaquer à la hache au géant Google.

par Evgeny Morozov (tumblr).

Traduction : Goofy

C’est le passe-temps favori du continent, et même le Parlement européen ne peut y résister : s’attaquer au moteur de recherche le plus grand du monde. Lors d’un vote récent et largement symbolique, les députés européens ont insisté pour que la recherche Google soit séparée de ses autres services — exigeant, en substance, que l’entreprise soit démantelée.(1)

Ce serait bénéfique pour les détracteurs de Google, mais malheureusement pas pour les citoyens européens. La recherche, comme le secteur du réseautage social dominé par Facebook, semble être un monopole naturel. Plus Google connaît de chaque requête — qui demande quoi, où et et pourquoi — plus ses résultats seront pertinents. Une entreprise qui a organisé, disons, 90 pour cent de l’information du monde fera naturellement mieux que une société qui détient à peine un dixième de cette information.

Mais la recherche n’est qu’une partie du portefeuille tentaculaire d’activités de Google. Les thermostats intelligents et les voitures auto-conduites sont des entreprises d’information, aussi. Tous puisent dans les réservoirs sans fond des données captées par Google, par les capteurs tels que ceux intégrés dans le matériel et les algorithmes. Tous se nourrissent mutuellement.

Les décideurs politiques ne saisissent pas encore le dilemme. Désolidariser la recherche des autres services de Google revient à les couper de leur contexte qui améliore leur précision et leur pertinence. Mais laisser Google opérer comme un monopole naturel revient à lui permettre d’envahir d’autres domaines.

Facebook présente un dilemme similaire. Si vous voulez construire un service autour de votre personnage en ligne — que ce soit pour trouver des musiques nouvelles ou partager des outils électriques avec vos voisins — sa passerelle d’identification est très pratique. Comme il cartographie nos intérêts et nos liens sociaux, Facebook est le gardien de nos réputations et des profils de consommation. Il rend disponible notre identité numérique à d’autres entreprises et lorsque nous interagissons avec ces entreprises, Facebook lui-même en apprend encore plus sur nous.

Étant donné que les données sur notre comportement pourraient détenir la clé pour résoudre les problèmes, de la santé au changement climatique, qui devrait les rassembler ? Et devraient-elles être traitées comme une marchandise et revendues à tous ?

Imaginez que ces données puissent être accumulées par les citoyens qui sont effectivement ceux qui les génèrent, d’une manière qui favorise leur utilisation commune. Donc, une communauté pourrait visualiser ses besoins de voyage précis et organiser des services de bus flexibles et efficaces — ne jamais voyager trop vide ou trop plein – pour rivaliser avec l’entreprise de transport innovante Uber. Les taxis commandés via Uber (dont Google est actionnaire) peuvent maintenant jouer des chansons que les passagers ont déjà « aimées » sur le service de musique en streaming Spotify (Facebook est un allié), une indication de ce qui devient possible une fois que notre identité numérique est au cœur des prestations de services. Mais laisser ces données entre les mains du clan Google-Facebook revient à empêcher les autres de trouver de meilleurs usages.

Nous avons besoin d’un système de données radicalement décentralisé et sécurisé ; personne ne devrait être en mesure d’obtenir vos données sans autorisation, et personne d’autre que vous ne devrait en être propriétaire. Dépouillé de identificateurs de la vie privée compromettants, cependant, ces données devraient être regroupées en une ressource commune. Tout innovateur ou un entrepreneur en herbe — pas seulement Google et Facebook — devrait être en mesure d’accéder à ce pool de données pour construire sa propre application. Cela amènerait une abondance de fonctionnalités et de services jamais vus.

L’Europe a besoin non pas d’un Airbus pour concurrencer le Boeing de Google, mais de milliers d’entreprises agiles qui opèrent sur un pied d’égalité avec les grandes sociétés américaines. Cela n’arrivera pas tant que nous n’aurons pas traité certains types de données dans le cadre d’une infrastructure commune, ouverte à tous. Imaginez le scandale si une grande entreprise achetait tous les exemplaires d’un livre en particulier, n’en laissant aucun pour les bibliothèques. Pourquoi devrions-nous accepter un tel accord avec nos données ?

Water wordscape CC-BY Marius B
Water wordscape CC-BY Marius B.

Les recherches basiques  comme « Qui a écrit Guerre et Paix ? » ne nécessitent pas la sophistication de Google et peuvent être fournies gratuitement. Empêché d’accumuler les données des utilisateurs à des fins publicitaires, Google pourrait toujours fournir des services de recherche de pointe, peut-être de façon payante (pas nécessairement payés par les citoyens). La facture pour trouver des livres ou des articles en rapport avec celui que vous lisez pourrait être acquittée par les universités, les bibliothèques ou même votre employeur.

L’Amérique n’abandonnera pas le modèle actuel de services centralisés, financés par la publicité ; la surveillance d’état a besoin d’eux. La Russie et la Chine ont diminué leur dépendance à Google et Facebook, mais n’ont fait que les remplacer par des équivalents locaux.

L’Europe pourrait mieux faire. Elle dispose d’un minimum de respect de la protection des données. Ses citoyens sont mal à l’aise avec l’avidité de la Silicon Valley. Mais il n’y a aucune raison de revenir à un passé pas si lointain, lorsque les données étaient chères et difficiles à agréger. Les politiciens européens devraient adopter une vision à plus long terme. Le problème avec Google n’est pas qu’il est trop grand, mais qu’il siphonne des données qui ne lui appartiennent pas.

(1) sur la volonté européenne de scinder les activités de recherche du reste lire cet article.

 




Si je me fais renverser par un camion… par Aaron Swartz (à 16 ans)

Au delà de l’émotion des circonstances, voici la traduction d’une note d’Aaron Swartz qui pose la question du devenir de nos données après notre mort.

Et pour ce qui concerne le code, le léguer à la FSF est une bonne idée 😉

Cet article est rangé dans le répertoire « 2002 » de son site. Il avait alors 16 ans !

Doc Searls - CC by

Si je me fais renverser par un camion…

If I get hit by a truck…

Aaron Swartz – 2002 – Site personnel
(Traduction : Moosh, lgodard, zozio nocture (aka brandelune), aKa, Sky)

Si je me fais renverser par un camion… lisez cette page.


Il y a une vieille blague chez les programmeurs sur qui va gérer le code si son auteur se fait renverser par un camion. Cette page est ici pour assurer que tout le monde sache quoi faire si, pour une raison donnée, je ne suis plus en mesure de conserver mes services Web en fonctionnement.

Je désigne Sean B. Palmer comme mon exécuteur testamentaire virtuel pour l’organisation de ces choses (et Sean, si tu effaces quoi que ce soit, je te hanterai de ma tombe !)

Je demande que le contenu de tous mes disques durs soit rendu public sur aaronsw.com.

Web.Resource.org Sean (ou la personne qu’il désignera) deviendra le nouveau webmaster. Continue de mettre à jour le site et la liste des miroirs, et garantis la persistance des URLs. (Ceci implique que rien de controversé ou d’illégal ne doive être ajouté, à part pour Cryptome.)

Code Source Le copyright pour mon code source sous GPL doit être transféré à la Free Software Foundation. Elle semble avoir une politique raisonnable concernant la mise à disposition du code.

Sites Web Merci de laisser les sites Web opérationnels quand c’est possible, sans modifier les contenus que j’ai écrit quand approprié. Des pages dédiées (par exemple sur aaronsw.com) pourront contenir une note sur ce qui m’est arrivé avec un lien vers des plus d’information. La page d’accueil sur aaronsw.com devra être modifiée avec un lien vers l’ancienne page.

Tombe Je voudrais reposer dans un endroit qui ne me tuera pas. Ce qui veut dire avoir un accès à de l’oxygène (bien qu’un accès direct serait probablement une mauvaise chose), et ne pas avoir à traverser 6 pieds de saleté.

Pour le reste, envoyez un e-mail à Sean. Je suis certain qu’il fera quelque chose de raisonnable.

Si quelque chose m’arrive, merci de mettre à jour le pied de page de cette note avec un lien. Envoyez également un e-mail aux listes concernées et mettez en place une réponse automatique pour mon adresse e-mail afin d’informer les personnes qui m’écrivent. N’hésitez pas à publier les choses que les gens disent à mon propos sur le site. Tout ceci est probablement évident, et je suis certain que vous vous en sortirez.

Oh, et au fait, vous me manquerez tous.

Crédit photo : Doc Searls (Creative Commons By)