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La place du numérique à l’école relève de la place de l’école dans la société

Début septembre, nous avons été contactés par Hervé Le Crosnier, éditeur de (l’excellente) maison d’édition C&F éditions. Il demandait si nous accepterions d’écrire un court texte sur la façon dont Framasoft avait vécu ses interactions avec le milieu éducatif pendant ce moment très particulier qu’était le confinement (entre le 17 mars et le 11 mai 2020). Ce texte servirait à alimenter l’ouvrage « L’École sans école : ce que le confinement nous apprend sur l’école » à paraître en décembre 2020 chez C&F éditions.

Nous avons déjà énormément écrit et partagé pendant le confinement. Nos quatorze « carnets de bord du confinement » représentaient déjà pas loin de 200 pages (indispensables mèmes inclus). Cependant, il est vrai que nous n’avions évoqué qu’en pointillé nos rapports avec l’école pendant ces deux mois. Quasiment quatre ans jour pour jour après notre « billet de sécession » et à quelques jours de la tenue des États Généraux du Numérique Éducatif, il nous a paru important de prendre un peu de recul et de documenter cette période là, et de mettre à jour notre positionnement.

C’est Pierre-Yves Gosset, co-directeur de l’association, qui s’est chargé de la rédaction du texte qui suit. Réputé pour ses bilans trimestriels de quarante pages, il aura transformé ce qui devait être un « court texte » en un document d’une quinzaine de pages (et encore, il s’est retenu, paraît-il). La raison en est assez simple : pour comprendre les décisions et actions de Framasoft pendant le confinement, il faut non seulement avoir un contexte des relations entre l’association et « l’institution Éducation Nationale » depuis près de vingt ans, mais aussi avoir la possibilité de déployer une pensée qui s’écarte du simple solutionnisme technologique.

La période de confinement aura été, pour Framasoft, comme pour une large partie de l’humanité, une période marquante. Pour nombre d’élèves, elle aura été une période traumatisante. Avant de parler de « continuité pédagogique » ou de « numérique éducatif », qui sont évidemment des sujets importants, il nous semblait important de donner un éclairage certes partiel, mais donnant à la fois une dimension historique et une dimension prospective. Les outils ne sont pas que des outils, comme l’écrivait Stph, un autre membre de Framasoft, dans son billet « Connaître les machines ». L’éducation aux médias et à l’information (EMI), le développement de la littératie numérique sont les véritables enjeux du numérique à l’école. Et la place de l’école – avec ou sans murs –  est le véritable enjeu de notre société.

 


La place du numérique à l’école est à l’image de la place de l’école dans la société.

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Histoire

Nous sommes en 2001, dans un lycée de Bobigny. Une professeure de français et un professeur de mathématiques souhaitent expérimenter internet, cette technologie récemment arrivée dans les établissements scolaires. Internet est avant tout un objet technique : il faut avoir le matériel nécessaire (les cartes réseaux n’étaient pas encore la norme ; en France, le wifi n’était utilisé que par quelques poignées de personnes), savoir utiliser ce matériel, savoir se connecter et, surtout, savoir, selon l’expression de l’époque, « surfer en ligne ». Internet est une fenêtre ouverte sur le monde, même si la création de Wikipédia date de janvier de la même année et mettra quelques années à prendre de l’ampleur. C’est aussi un outil d’expression permettant de rendre votre publication potentiellement accessible à toute autre personne connectée. Avoir cette possibilité, en tant qu’enseignant dans un lycée, c’était parcourir des chemins d’expérimentation jusqu’alors peu empruntés : non seulement cela permettait de découvrir ou approfondir l’usage des « Technologies de l’Information et de la Communication », mais plus important encore de partager de l’information, des pratiques, des retours d’expériences entre enseignants.

C’est cette dernière possibilité qui intéresse particulièrement ces deux enseignants. D’abord nommé « Framanet » (pour FRAnçais et MAthématiques sur intraNET, car publié sur le réseau interne du lycée), puis rendu public sur internet, leur site permettait d’expérimenter l’usage pédagogique des nouvelles technologies, en direction notamment des élèves en difficulté à l’entrée en sixième. Au départ simple page du projet Framanet, puis devenue peu à peu une rubrique du site à part entière, la catégorie « Framasoft » listait pour sa part une sélection de logiciels (libres et non-libres) qui pouvaient être utiles aux enseignant⋅es.

Quelques années plus tard, cette rubrique deviendra un site web indépendant (framasoft.net), et une association verra le jour afin de pouvoir gérer collectivement ce modeste commun numérique1
.

Faisant le choix en 2004 de ne référencer que des logiciels libres, par conviction philosophique, politique et pédagogique, l’annuaire Framasoft allait devenir l’une des principales portes d’entrée francophone du logiciel libre.

 

 

Ses rapports avec le monde de l’éducation sont alors encore très forts : l’association est principalement composée d’enseignants ou de personnes proches du monde éducatif, le site est hébergé gracieusement pendant plusieurs années par le Centre de Ressources Informatique de Haute-Savoie (CRI74), les relations avec le pôle logiciels libres du SCÉRÉN2 sont au beau fixe, les enseignants s’emparent du libre et créent de multiples associations (ABULEdu3, Sésamath4, Scidéralle5, etc.). C’est une période extrêmement riche et foisonnante pour le libre à l’école. Évidemment, les solutions de Microsoft sont omniprésentes dans les établissements, et les victoires des partisans du logiciel libre sont rares. Mais il n’en demeure pas moins que la marge de manœuvre laissée aux enseignants est grande, et que les sujets du libre à l’école, des Ressources Éducatives Libres, des licences Creative Commons, etc. ne sont certes pas soutenus par l’institution, mais pas freinés non plus.

Mais au début des années 2010, les frictions se multiplient ; la ligne institutionnelle se durcit, au ministère de l’Éducation nationale comme dans tout le pays. En 2012, des organismes publics comme le CRI74 ferment, mettant de facto à la porte d’internet des projets comme la distribution éducative libre Pingoo, les espaces d’échanges et les manuels libres de mathématiques de l’association Sésamath, ou le site Framasoft.net. Le SCÉRÉN devient Canopée en 2014 et voit son pôle logiciel libre disparaître. De plus en plus de professeurs font remonter auprès de nous les difficultés qu’ils rencontrent pour parler du libre à leur hiérarchie, ou à le mettre en œuvre dans leurs établissements.

Du côté de l’équipe Framasoft, on sent bien que le monde numérique a changé. On installe de moins en moins les logiciels – libres ou pas – sur les disques durs des ordinateurs, mais on les utilise de plus en plus dans les navigateurs web. En parlant de navigateurs web, justement, le logiciel libre vedette Firefox, qui avait atteint 30 % de parts de marché dans le monde en 2010 (son plus haut niveau, provoquant la fin de l’hégémonie d’Internet Explorer et évitant de peu une « Microsoftisation » du web) se prend de plein fouet l’arrivée de Google Chrome. Ce dernier, porté par la puissance de Google, dépassera Firefox en 2 ans à peine et culmine à plus de 65 % de parts de marché en 2020. Google devient alors omniprésent, notamment sur les marchés de la recherche web et du navigateur, mais aussi sur celui des applications web (Google Drive, Google Docs, GMail, etc.) et, bien entendu, des smartphones avec son système Androïd (80 % des parts de marché dans le monde).

L’école, comme le reste de la société, migre donc d’un numérique « logiciel » où les choix étaient très nombreux, et où les marges de manœuvres par établissement relativement larges, à un numérique « serviciel » où le ministère peut bien plus facilement pousser ses préconisations du haut vers le bas et où les enseignants se voient enjoints à utiliser telle ou telle application. Quant au numérique « matériel » ? On voit la multiplication des « TNI » (tableaux blancs interactifs), des plans « 1 élève, 1 tablette », etc. Mais là encore, la puissance de Google, Apple et bien entendu Microsoft ne laissera aucune chance aux initiatives locales et libres, comme le projet TabulEdu6 par exemple.

L’épuisement

À cette époque (2010/2015), Framasoft est une des associations (avec l’April6, l’AFUL7, AbulEdu, Scidéralle et d’autres) qui militent activement pour que le logiciel libre et ses valeurs ne soient pas un impensé dans les pratiques numériques éducatives.

Nous rencontrons à de nombreuses reprises des conseillers, des fonctionnaires, des élus, des chefs d’établissements, et même des secrétaires d’État et des minitres. Nous leur présentons, avec autant d’objectivité que possible, quels sont les avantages, mais aussi les inconvénients du logiciel libre, notamment dans ses processus de développements, souvent éloignés du modèle capitalistique dominant.

Mais, peu à peu, les portes comme les oreilles se ferment. Ce qui compte, ce sont les usages, et uniquement les usages. Peu importe les conséquences d’une dépendance à tel ou tel acteur, tant que le logiciel fait le boulot. L’Éducation nationale veut acheter du logiciel comme on achète des petits pois : sur étagère. Oh évidemment, les enseignants sont invités à « donner leur avis », à « faire remonter leurs besoins », à « co-construire » le logiciel. Mais attention, ces échanges doivent se faire chez l’éditeur. Car il s’agit bien pour ce dernier de profiter de ces retours d’expériences et de l’expertise des enseignants pour améliorer ce qui n’est rien d’autre qu’un produit : le logiciel, leur logiciel. Microsoft a des moyens plus que conséquents. En 2016, Microsoft était la troisième capitalisation boursière mondiale (425 milliards de dollars), derrière… Alphabet/Google (556 Mds$ ) et Apple (582 Mds$ ). En conséquence, on nous demandait, à nous, représentants du milieu du libre, porteurs de valeurs, d’idées, mais aussi de code logiciel de qualité (tels ceux de Firefox, de LibreOffice, de GNU/Linux et de milliers d’autres) de lutter à armes soi-disant égales contre les trois plus grosses entreprises mondiales, aux moyens quasi illimités. Comment lutter pied à pied avec une entreprise qui, du jour au lendemain, peut inviter – tous frais payés – des centaines de personnels de l’éducation de nombreux pays dans un hôtel luxueux en Thaïlande8
, quand nous peinions déjà, en tant qu’association, à payer la facture de notre hébergement web de quelques dizaines d’euros mensuels ? Comment paraître crédible quand Microsoft pouvait inviter des « enseignants innovants »10 dans ses gigantesques locaux d’Issy-les-Moulineaux11 (pardon, son « Campus équipé de Showrooms et de classes immersives »), alors que le local de Framasoft se limitait à 6m² dans un quartier populaire de Lyon ? (rassurez-vous, depuis nous avons multiplié par 3 la surface de nos bureaux.)

Bref, les pas en arrière furent pendant ces années-là bien plus nombreux que les pas en avant.

Progression du libre dans l’Éducation nationale — Allégorie

Mais nous ne désespérions pas. Nous pensions pouvoir de nouveau trouver des interlocuteurs avec qui échanger. Nous estimions nos requêtes raisonnables : 1) faire une place suffisante au logiciel libre à l’école ; 2) libérer quelques heures de formations aux enseignants aux questions de licences (que ça soit pour les logiciels, mais aussi pour leurs productions pédagogiques et les ressources qu’ils pourraient trouver en ligne) ; 3) comprendre et accepter quels étaient les modes du développement d’un logiciel libre (basé sur la contribution des acteurs, et non sur l’acquisition des consommateurs).

Cependant, les institutions françaises étant ce qu’elles sont, nos interlocuteurs disparaissaient d’une année sur l’autre, suite à une élection, une mutation, une mise en retraite, ou au placard. Et la société française, elle, rentrait peu à peu dans l’ère de la start-up nation, de l’ubérisation. En conséquence, nous entendions de plus en plus souvent la petite musique « Le numérique à l’école est un marché, et le logiciel libre est bien utile pour mettre en tension ce marché ». « Mettre en tension », tout est là. Le principal intérêt du logiciel libre n’est plus de donner du pouvoir pédagogique aux enseignants, il n’est plus de pouvoir adapter les logiciels aux besoins spécifiques des élèves, il n’est plus de faciliter l’émancipation par la capacitation, il n’est plus de proposer une force de résistance à la marchandisation de l’école… Il devient juste une variable d’ajustement permettant de négocier à la baisse les prix des logiciels de Microsoft & co. Nous, considérés comme des hippies du numérique, étions devenus un épouvantail qu’on agitait sous le nez d’entreprises multi-milliardaires, leur suggérant : « Si vous ne baissez pas vos prix, on va peut-être préférer du logiciel libre ! ».

L’agacement et la frustration laissèrent peu à peu place à la fatigue, puis à l’épuisement.

La rupture

Cette emprise des géants du numérique sur l’éducation se traduira concrètement, politiquement, en 2015 lorsque la ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Najat Vallaud Belkacem signera un partenariat avec Microsoft. Pour comprendre en quoi ce partenariat est un camouflet envers les acteurs du Libre, nous pouvons ici simplement citer le communiqué de presse de Microsoft12 :

« 13 millions d’euros seront ainsi investis par Microsoft pour le développement du numérique éducatif : l’accompagnement des enseignants et des cadres de l’éducation, la mise à disposition de plateformes collaboratives, ainsi que l’apprentissage du code informatique. Cette signature s’inscrit dans le prolongement de la visite à Paris de Satya Nadella, CEO de Microsoft, le 9 novembre dernier, et de sa rencontre avec le président de la République, François Hollande. »

Trois choses me semblent importantes ici.

D’abord, il s’agit d’un partenariat décidé au plus haut niveau de l’État. Le patron de la troisième entreprise mondiale rencontre le patron – pardon le président – de la cinquième puissance mondiale, et ils décident de signer un contrat – pardon, un partenariat – concernant plus de dix millions d’élèves. Les raisons pédagogiques présidant au choix de cette entreprise sont-elles rendues publiques ? Non. Y a-t-il eu consultation des enseignants et de la société civile ? Non plus. Difficile à prouver tant la manœuvre fut opaque, mais cela avait le goût amer d’une action de lobbying fort bien orchestrée.

Ensuite, ce partenariat fut signé juste après la grande consultation nationale pour le projet de loi Pour une République Numérique13 porté par la ministre Axelle Lemaire. Cette consultation avait fait ressortir un véritable plébiscite en faveur du logiciel libre dans les administrations publiques et des amendements ont été discutés dans ce sens, même si le Sénat a finalement enterré l’idée. Il n’en demeure pas moins que les défenseurs du logiciel libre ont cru déceler chez nombre d’élus une oreille attentive, surtout du point de vue de la souveraineté numérique. Pourtant, la ministre Najat Vallaud Belkacem a finalement décidé de montrer à quel point l’Éducation nationale ne saurait être réceptive à l’usage des logiciels libre en signant ce partenariat, qui constituait, selon l’analyse par l’April des termes de l’accord, une « mise sous tutelle de l’informatique à l’école » par Microsoft.

Enfin, notez bien qui investit. Est-ce l’État qui achète pour 13 millions d’euros de produits Microsoft ? Non. C’est bien Microsoft, entreprise privée étatsunienne, qui investit 13 millions d’euros dans l’institution publique qui devrait être l’objet du plus de protection : l’Éducation nationale. Nike aurait-il offert pour 13 millions d’euros de paires de chaussures pour les cours de sport ou McDonald’s aurait-il offert pour 13 millions d’euros de burgers pour les cantines, je doute que la ministre s’en serait vantée. Mais comme il ne s’agit « que » de logiciels, tout va bien, il ne s’agit absolument pas d’un pas de géant dans la marchandisation de l’école. Nous avons l’esprit mal placé. Nous voyons le mal partout.

Mais nous ne sommes pas aveugles, et le départ de Mathieu Jandron, nommé en septembre 2015 au plus haut poste « numérique » du Ministère et principal architecte de ce partenariat, ne nous échappera pas : il partira en 2018 travailler chez une autre entreprise du secteur privé, Amazon14.

Les « Revolving doors » : mécanisme décrivant une rotation de personnel entre un rôle de législateur et régulateur, et un poste dans l’industrie affecté par ces mêmes législation et régulation (donc avec suspicion de conflit d’intérêt).,
Source : Grandvgartam, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

 

Au sein de Framasoft, nous sommes atterrés. Et en colère.

Nous écrivons alors un billet intitulé « Pourquoi Framasoft n’ira plus prendre le thé au ministère de l’Éducation nationale »15.

Rédigé principalement par Christophe Masutti, alors co-président de l’association, nous y rappelions notre positionnement à la fois philosophique et politique :

« Une technologie n’est pas neutre, et encore moins celui ou celle qui fait des choix technologiques. Contrairement à l’affirmation de la ministre de l’Éducation Mme Najat Vallaud-Belkacem, une institution publique ne peut pas être “neutre technologiquement”, ou alors elle assume son incompétence technique (ce qui serait grave). En fait, la position de la ministre est un sophisme déjà bien ancien ; c’est celui du Gorgias de Platon qui explique que la rhétorique étant une technique, il n’y en a pas de bon ou de mauvais usage, elle ne serait qu’un moyen. Or, lui oppose Socrate, aucune technique n’est neutre : le principe d’efficacité suppose déjà d’opérer des choix, y compris économiques, pour utiliser une technique plutôt qu’une autre ; la possession d’une technique est déjà en soi une position de pouvoir ; enfin, rappelons l’analyse qu’en faisait Jacques Ellul : la technique est un système autonome qui impose des usages à l’homme qui en retour en devient dépendant. Même s’il est consternant de rappeler de tels fondamentaux à ceux qui nous gouvernent, tout choix technologique suppose donc une forme d’aliénation. En matière de logiciels, censés servir de supports dans l’Éducation nationale pour la diffusion et la production de connaissances pour les enfants, il est donc plus qu’évident que choisir un système plutôt qu’un autre relève d’une stratégie réfléchie et partisane. »

Nous faisions par ailleurs dans cet article une chronologie des interactions entre l’Éducation nationale et le libre plus détaillée que dans le présent texte. Mais sa raison d’être, en dehors d’y exprimer notre colère, était surtout d’annoncer une rupture stratégique dans nos modalités d’actions (un « pivot » aurait-on dit dans la startup nation). Cette rupture se traduisait notamment non seulement par notre volonté de ne plus être dans une démarche active vis-à-vis du ministère (c’est-à-dire de ne plus les interpeller, ni les solliciter du tout), mais aussi en mettant une condition claire à toute discussion que l’institution souhaiterait engager avec nous : à chaque fois qu’un membre de l’institution relativement haut placé (ministère, rectorat, académie, Canopée, etc.) souhaiterait avoir notre avis, notre expertise, ou une intervention de notre part, nous demandions au préalable une prise de position écrite et publique que cet avis, cette expertise, ou cette intervention valait comme volonté de l’institution en question de reconnaître les valeurs portées par le mouvement du logiciel libre (partage, entraide, transparence, co-construction, contribution, etc.). Par ce mécanisme, nous évitions de perdre notre temps, notre énergie, et l’argent de nos donateurs (l’association Framasoft n’étant financée que par les dons, essentiellement de particuliers, et ne percevant aucune subvention).

Dit autrement, nous avons fait sécession, rompu le lien de soumission qui nous liait à l’Éducation nationale, et pris une autre voie, celle de l’éducation populaire.

La sécession

Pendant les années qui suivirent, ce mécanisme fut plutôt efficace. Lorsque nous recevions une sollicitation, nous répondions : « Votre institution est-elle prête, publiquement, à reconnaître les valeurs portées par le mouvement du logiciel libre ? ». La réponse, lorsqu’il y en avait une, était généralement « Non ». Cela réglait le problème pour nous. Inutile de perdre de l’énergie pour servir de caution. Nous renvoyions alors nos interlocuteurs vers des associations de plaidoyers – ce que n’a jamais été Framasoft – telles que l’April ou l’Aful, et nous retournions vaquer à nos occupations.

Car fin 2014, Framasoft avait lancé une campagne intitulée « Dégooglisons Internet »16 qui visait trois objectifs : 1) sensibiliser le plus large public aux dominations techniques, économiques et culturelles des GAFAM ; 2) démontrer que le logiciel libre proposait des solutions efficaces et actionnables à moindre coût et 3) essaimer notre démarche de décentralisation d’internet, afin de ne pas transformer Framasoft en « Google du libre ».

Cette campagne fut un formidable succès. Entre 2015 et 2018, l’association a donné des centaines de conférences et d’interviews alertant sur la toxicité des GAFAM. Elle proposait 30 services libres, éthiques, décentralisés et solidaires (soit quasiment la mise en service d’une plateforme par mois, pendant trois ans !), et impulsait la création d’un collectif nommé CHATONS17 (Collectif des hébergeurs alternatifs transparent ouverts neutres et solidaires) regroupant aujourd’hui plus de 70 structures reprenant la démarche de Framasoft.

Les différents services mis en œuvre accueillaient plus de 500 000 personnes par mois, dont un très grand nombre d’enseignants et d’élèves. Sans aucun soutien de l’administration. Le tout pour un coût dérisoire- : moins de 700 000€ investis sur 3 ans, soit un coût inférieur à celui de la construction d’un seul gymnase scolaire.

Le confinement

Retour au temps présent. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, annonce d’abord le 12 mars que la fermeture des écoles dans le cadre de la pandémie COVID-19 « n’a jamais été envisagée »18. Le 13 mars – le lendemain, donc – le même ministre annonce la fermeture des écoles19, en affirmant que le dispositif « Ma classe à la maison » est prêt et permettra à près d’un million d’enseignants qui n’ont jamais été préparés à cela d’assurer une « continuité pédagogique ». Il affirme aussi «  Je veux qu’aucun élève ne reste sur le bord du chemin.  »

LOL. À peine deux semaines plus tard, le ministre lui-même reconnaît avoir « perdu le contact » avec 5 à 8 % des élèves20. Sur 12 352 000 écoliers, collégiens ou lycéens, cela fait quand même entre 600 000 et un million d’élèves « perdus ». Une broutille.

La raison principale en est la totale impréparation du ministère, qui dans une tradition bien française, a donné ses ordres à ses troupes, pensant sans doute comme le disait de Gaulle que « l’intendance suivra ». Ce ministère complètement hors-sol, avec des directives contredisant régulièrement celles de la veille ne comprend pas ce qui lui arrive. Pourtant, ils étaient en place, ces Espaces Numériques de Travail (et avaient coûté cher). Elles existaient bien, ces applications pédagogiques vendues par les « EdTech ». Alors ? Alors les enseignants n’étaient ni formés ni préparés ; les équipes et les infrastructures techniques étaient sous-dimensionnées. On n’envoie pas un million d’élèves un lundi matin sur un ENT prévu pour n’en accueillir que quelques milliers simultanément. Les élèves – comme les enseignants – étaient sous-équipés. Dans les foyers qui avaient la chance d’avoir un ordinateur et une connexion internet, il fallait bien partager cette machine non seulement entre frères et sœurs, mais aussi avec les parents sommés de télétravailler.

Élèves et profs tentant de rejoindre leur Espace Numérique de Travail pendant le confinement — allégorie
Source : Flickr CC BY-NC-SA

 

La conséquence, c’est que les enseignants les plus à l’aise se sont adaptés. Prenant même parfois conseils auprès des élèves, ils multiplient les groupes WhatsApp, les visio Zoom, les comptes sur Google Classrooms, les discussions sur Discord, etc. Ils s’auto-organisent hors des outils le plus souvent, hors des services proposés par leur propre institution. Comment leur en vouloir ? En tout cas, la position de Framasoft est claire : même si nous ne souhaitons évidemment pas promouvoir les outils des GAFAM, le bien-être psychologique des enfants dans cette forte période de stress passe avant tout. Le chaos dû à l’incurie de l’institution doit être compensé, par tous les moyens. Et si cela signifie échanger par Télégram plutôt que ne pas échanger du tout, eh bien tant pis. Même si cela nous fait mal au cœur, et pas qu’au cœur, de voir les services de GAFAM tant utilisés alors que le logiciel libre propose de véritables alternatives, nous nous refusons de nous ériger en moralisateurs et de rajouter de la culpabilité à la détresse. La santé avant le respect du RGPD.

Pour autant, des outils libres existent ! Notamment ceux proposés par Framasoft. Dès le 13 mars, nous voyons certains services pris d’assaut par des enseignants et leurs classes. Des milliers de Framapads (alternative à Google Docs) sont créés chaque jour ; nous ouvrons jusqu’à 20 000 visioconférences Framatalk en une semaine. Car l’information circule, les enseignants sensibilisés aux questions du RGPD, de la vie privée, ou de la toxicité des GAFAM se passent le mot : rendez-vous sur les services de Framasoft. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche enverra même une note officielle recommandant nos services à leurs personnels21.

 

Pendant les deux premières semaines de confinement, c’est la folie : nous mettons en pause tous nos projets, et la petite équipe de 9 salariés que nous sommes redirigent tous leurs efforts pour faire en sorte de pouvoir continuer à « faire du lien » entre personnes confinées (qu’il s’agisse de profs, d’élèves ou pas). Nous louons une demi-douzaine de serveurs supplémentaires, nous renforçons les services existants, nous en proposons de nouveaux, nous écrivons des guides de bonnes pratiques22, etc. Nous documentons publiquement notre quotidien dans une série d’articles de confinement, un carnet qui totalisera l’équivalent de plus de 200 pages au final23. Nous dormons peu. Et mal.

Mais rapidement et malgré nos efforts, nous voyons bien que la part du public scolaire dans la proportion de nos utilisateurs explose24. Si nous continuons ainsi, les élèves vont monopoliser nos services, les rendant indisponibles pour les syndicalistes, les associations, l’urgence sociale, les collectifs, les soignants. Nous nous réunissons (virtuellement) et prenons une décision inédite et radicale : nous faisons le choix, difficile pour nous, d’afficher le message suivant sur nos principaux services :

Nous demandons aux personnes relevant de l’Éducation nationale (profs, élèves, personnel administratif) de ne pas utiliser nos services durant le confinement et de demander conseil à leurs référent·es. Nous savons que le ministère de l’Éducation nationale a les moyens, les compétences et la visibilité pour créer les services en ligne nécessaires à son bon fonctionnement durant un confinement. Notre association loi 1901 ne peut pas compenser le manque de préparation et de volonté du ministère. Merci de réserver nos services aux personnes qui n’ont pas les moyens informatiques d’une institution nationale (individus, associations, petites entreprises et coopératives, collectifs, familles, etc.). Le formulaire ci-dessous vous permettra de créer un salon chez un hébergeur éthique aléatoire en qui nous avons confiance.

Suite à ce texte, nous recevons des messages via les médias sociaux ou par contacts privés. Alors que nous nous attendions à nous prendre des insultes, voire des cailloux, les enseignants nous… remercient ! Ils nous expliquent qu’évidemment, cela leur aurait mieux convenu d’utiliser nos services plutôt que ceux des CHATONS, vers qui nous les redirigeons, mais ils comprennent notre position, et soutiennent notre volonté de les appeler à interpeller leur hiérarchie. Évidemment, les tenants de la startup nation, eux, se serviront de notre décision pour décrédibiliser le libre, en disant en substance « Vous voyez : même la plus grosse association du libre francophone n’arrive pas à passer à l’échelle. C’est bien la preuve que seuls les GAFAM sont sérieux ». Bon, à part le fait que nous n’avons jamais eu pour but de « passer à l’échelle », cela ne fait que renforcer notre sentiment que leur façon de penser (basée sur le succès, la croissance, la réussite, le chiffre d’affaires, bref devenir et rester le « premier de cordée ») ne pourra jamais s’adapter à la nôtre qui ne vise ni à la gloire, ni à la pérennité, ni au fait de créer un mouvement de masse, et encore moins au succès financier.

Quelques remerciements de profs (ou pas) reçus pendant le confinement. <3

Ce message d’alerte aura peut-être eu aussi un effet inattendu et non mesurable pour le moment. Un projet interne à la direction du numérique éducatif, nommé « apps.education.fr »25 est rendu public par anticipation fin avril. Prévu initialement pour être annoncé fin 2020, ce projet de la direction du numérique éducatif vise à proposer plusieurs services en ligne (hébergement de blogs, vidéos, documents collaboratifs, etc), basés exclusivement sur du logiciel libre, réservés aux enseignants et élèves. C’est en quelque sorte le pendant de Framasoft, mais mis en place et géré par et pour l’Éducation nationale. Pour nous, c’est (enfin !) le premier signe concret et positif que nous voyons de la part de l’institution depuis des années. Nous y voyons, peut-être par manque d’humilité, le fait que notre discours, nos idées, et surtout notre volonté que les données des élèves soient gérées en interne et non par des tiers – qu’il s’agisse de Microsoft ou de Framasoft – ont peut-être fini par être entendues. L’avenir nous le dira.

Nous serons d’ailleurs contactés par les personnes gérant le service apps.education.fr peu après l’annonce de son lancement. Elles nous proposent de réaliser deux plugins qui permettraient une authentification plus facile des professeurs au sein du logiciel PeerTube, proposé sur plateforme. Nous en discutons au sein de l’association, car une prestation réalisée pour le compte d’un ministère dont nous critiquons une grande partie des décisions depuis plusieurs années pourrait nous mettre en porte-à-faux en délégitimant notre parole. D’autant plus que la DNE pourrait parfaitement solliciter n’importe quelle société informatique pour cette prestation puisque le code de PeerTube est libre et ouvert. Cependant, nous décidons de réaliser ces plugins, essentiellement parce que nous nous sentons en confiance et écoutés par l’équipe de apps.education.fr. Malgré l’urgence, les plugins seront livrés à temps et toutes les parties prenantes seront satisfaites. Ce plugin permet aujourd’hui à l’Éducation nationale d’héberger plus de 22 000 vidéos, sur une trentaine « d’instances PeerTube » (c’est-à-dire des sites web différents, hébergeant chacun le logiciel PeerTube et des vidéos associées)26. Ces instances sont par ailleurs fédérées entre elles. c’est-à-dire que depuis l’instance PeerTube de l’académie de Lyon (8 000 vidéos), il est parfaitement possible, sans changer de site web, de visionner les vidéos des instances de l’académie de Nancy-Metz (2 300 vidéos) ou celles de l’académie de Nantes (458 vidéos). Cette réalisation pourrait laisser penser à une forme de « partenariat public commun »27 mais nous sommes plus circonspects dans l’analyse : ce n’est pas parce que nous constatons un pas en avant dans la bonne direction que nous oublions toutes les bassesses et les dérobades de ces dernières années.

Pendant cette période, nous accompagnons aussi ponctuellement le collectif citoyen « Continuité pédagogique », créé dans l’urgence pour accompagner numériquement les enseignants. Le Framablog publiera leur première communication publique28 et nous leur apporterons avis et conseils. Ce collectif informel, créé spontanément lors de la pandémie, donnera naissance à l’association « Faire École Ensemble »29 qui facilite le soutien citoyen à la communauté éducative pendant l’épidémie de COVID-19.

En parallèle, Framasoft et d’autres membres du collectif CHATONS mettront en place un site web dédié30 permettant de choisir parmi plusieurs services web, indépendamment de l’hébergeur dudit service. Cela nous permettra de répartir la forte charge subie par Framasoft sur les épaules de nombreux « chatons », engagés eux aussi dans une démarche éthique de solidarité et de respect des données personnelles.

 

Site https://entraide.chatons.org.

L’À venir

« Et maintenant ? ». Eh bien maintenant, il serait sans doute bon de se poser la question des enjeux du numérique à l’école.

Pour l’instant, côté ministère, ces enjeux sont les mêmes marronniers depuis des années : il y a le sacro-saint enjeu des usages (qui utilise quels outils et comment ?), celui du rapport à l’écran (l’écran c’est bien mais pas trop), et celui des apports pédagogiques (est-ce que l’élève progresse plus ou moins vite avec telle ou telle application, ou sans ?). Misère ! Comment être plus à côté de la plaque ?

Les débats autour du numérique à l’école relèvent avant tout de la place de l’école dans la société.

Framasoft n’a rien à vendre. Et ne cherche même plus à convaincre les institutions. Même si une proportion non négligeable des membres de l’association sont enseignants, nous ne nous prétendons pas experts en pédagogie. Cependant, cela ne nous empêche pas d’être une force d’interpellation, notamment sur les sujets du numérique. Cela, plutôt que de réitérer une liste de propositions comme nous l’avions déjà fait avec d’autres associations il y a plus de dix ans31, m’amène plutôt à poser quelques questions.

Plutôt que le rapport à l’écran, ne devrait-on pas interroger le rapport à la distance ?

Comment réinventer les liens entre enseignants et élèves, profs et enseignants, mais aussi entre élèves ? La posture de l’enseignant en ligne ne peut pas être la même qu’en classe « physique ». En ligne, les enfants ne sont pas un public captif, cela a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. La place des parents, bien plus présents dans cette école hors des murs, bouscule aussi les habitudes des uns et des autres. Les notions de groupes, mais aussi de présence ou d’absence vont ainsi devoir être ré-interrogées.

Un risque que l’on peut déjà identifier est de vouloir inclure dans les outils numériques des dispositifs de surveillance bien trop poussés. Comme tout mécanisme de contrôle, ces traqueurs seront au départ proposés comme facilitant la vie de l’enseignant ou de l’élève (« Camille Dupuis-Morizeau ne s’est pas connectée depuis 4 jours, voulez-vous lui envoyer un rappel automatique ? »), ou des outils de remédiation (par exemple lorsque qu’un élève commet une erreur lors de la réalisation d’un exercice en ligne, et que l’application lui propose des pistes pour corriger son erreur et aboutir à la « bonne » solution). Mais, malgré tous les avantages qu’on peut y voir, c’est probablement ouvrir une boite de Pandore. En effet, une fois mis en place, non seulement le retour en arrière sera très compliqué, mais les risques de surenchère seront inévitables, à coup de prétendue « intelligence artificielle » ou d’algorithmes étudiant de façon détaillée les comportements des utilisateurs de ces plateformes afin de conseiller en permanence des corrections pédagogiques, mais aussi comportementales.

Comme le démontre Christophe Masutti dans son ouvrage Affaires Privées : Aux sources du capitalisme de surveillance32, la surveillance est un corrélat social. Là où cela peut poser problème, c’est lorsqu’on finit par ne plus penser nos relations sociales autrement que par l’automatisation et la technicisation de la surveillance.

« Affaires privées. Aux sources du capitalisme de surveillance, par Christophe Masutti», paru chez C&F éditions. Plus d’informations ici : https://cfeditions.com/masutti/

Qui définira les limites éthiques du périmètre souhaitable de ces mesures ? En amont – c’est-à-dire avant que ces technologies de surveillance ne soient intégrées dans les plateformes éducatives – et non pas en aval. Car aujourd’hui, l’un des principaux arguments des EdTech33 est bien de faciliter le travail de l’enseignant en automatisant cette surveillance. Certes cela donne de beaux graphiques, de jolies courbes, des niveaux d’alerte ou d’attention pour tel ou tel élève. Sauf que rares sont les pédagogues qui comprennent comment fonctionnent ces algorithmes, ou par qui et comment ils sont écrits, ni quels sont les bénéfices que l’entreprise qui les a réalisés escompte. S’ils le savaient, je doute qu’ils regarderaient ces applications avec autant d’appétence.

Cela m’amène à une seconde question.

Le numérique étant, qu’on le veuille ou non, omniprésent : quelle place veut-on donner à l’éducation aux médias et à la littératie numérique ?

La littératie numérique peut se définir comme « la capacité d’un individu à participer à une société qui utilise les technologies de communications numériques dans tous ses domaines d’activité » (Wikipédia34). Cela inclut de nombreuses composantes : la littératie informatique (notamment le rapport à l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou de poche), la littératie technologique (posant plutôt le rapport aux enjeux entre technologies et individus ou sociétés), la littératie informationnelle (notamment notre capacité à avoir une analyse critique de la masse d’informations reçue chaque jour, ainsi que notre capacité à chercher – et trouver – l’information pertinente), la littératie communicationnelle (notre capacité à écrire et publier pour un public), etc.

Or, s’il y a bien une chose qu’a pu démontrer la crise de la COVID-19, c’est bien que cette littératie était loin d’être un acquis. Non seulement pour les élèves, qu’on présentait souvent comme des digital natives alors qu’il n’en était rien, mais aussi – et surtout – pour les enseignants.

Alors certes, nous avons bien compris que l’Éducation nationale était en mutation, suite à la pandémie. Notamment Canopée dont le métier historique d’éditeur devient de plus en plus celui de formateur. Mais dans l’ensemble, nous voyons surtout des éléments qui nous donnent à penser que ces formations se feront encore principalement sur des « outils », y compris les outils Framasoft, d’ailleurs. Or, c’est voir le problème par le mauvais bout de la lorgnette. Pour reprendre la métaphore du proverbe bien connu, cela revient certes à donner un poisson aux enseignants formés à tel ou tel outil, et après tout pourquoi pas. Mais ça n’est sûrement pas leur apprendre à pêcher. Tant que les formations au numérique se focaliseront davantage sur les outils, les pratiques, les usages, que sur l’éducation aux technologies en général, et aux médias en particulier, les capacités de littératie numérique stagneront.

Or, il ne s’agit pas d’un impensé au niveau du ministère – du moins je ne le pense pas – mais bien d’une volonté politique. Former aux outils permet de garder le contrôle du public (entre autres parce que ces outils n’ont de cesse d’évoluer, rendant le public dépendant aux formations elles-mêmes). Partager et diffuser ces savoirs auprès des enseignants les rendraient beaucoup, beaucoup, plus autonomes dans leurs pratiques, ce qui poserait de nombreux problèmes non seulement aux lobbyistes des GAFAM, mais aussi à l’institution qui devrait lâcher prise sur la question de la ligne de conduite à tenir sur les enjeux et l’apport des technologies dans notre société.

Cela m’amène à une troisième question.

Quelle est la position du monde enseignant sur la question de la technologie ?

Les outils sont-ils neutres, comme le disait le Gorgias de Platon ? Ou, au contraire, comme Socrate (et Framasoft) reconnaît-on que les technologies générant par nature pouvoir et aliénation, il convient de penser leur place à l’école ? D’autant plus quand elles deviennent aujourd’hui une soi-disant « compétence à acquérir ».

La réponse à cette question n’est pas sans conséquence. Si les enseignants pensent que les outils sont neutres, alors au final seul compte le fait d’acquérir tel savoir, telle compétence ou telle maîtrise de cet outil. Il reste bien sûr une marge de manœuvre pédagogique, et heureusement, mais la réflexion est limitée : j’utilise l’outil parce qu’il me permet d’améliorer la situation dans laquelle je n’ai pas l’outil. Si par contre, le monde éducatif reconnaît le caractère ambivalent des outils (toute technologie est un pharmakon35, c’est-à-dire à la fois remède, poison et bouc-émissaire, disait le philosophe Bernard Stiegler, décédé cet été), alors on ne peut pas uniquement travailler l’aspect positif/remède de ces derniers. Il faut impérativement se poser la question de leurs effets négatifs/poisons, ainsi que la dimension exutoire qu’ils portent en eux.

Or, force est de constater que si ces aspects, qui ne relèvent pas de la vision d’un « solutionnisme technologique », sont parfois abordés dans le débat public – le plus souvent portés par la société civile – cela est rarement le cas au cours de la formation des enseignants, et encore moins face aux élèves. À l’exception des réseaux sociaux, présentés avant tout comme un lieu de désinformation ou de danger (ce qui peut effectivement être le cas), les logiciels, applications, ou technologies numériques ne sont souvent présentées que comme un moyen d’étendre un champ d’action individuel ou collectif, mais rarement comme un instrument à double tranchant.

Pourtant, même rapidement formés à cette question, je pense que les enseignants parviendraient rapidement à identifier les valeurs du logiciel libre – « liberté, égalité, fraternité » – et à les mettre en regard de celles des logiciels dits privateurs : aliénation, discrimination, marchandisation.

J’en viens donc à une quatrième question.

L’école doit-elle rester un espace sanctuarisé vis-à-vis de la marchandisation ?

Si oui, comment accepter et justifier l’emprise de certaines entreprises du numérique dont les logos se retrouvent sur chaque machine, et dont la manipulation des produits (les fameux « usages et pratiques ») sont ni plus ni moins qu’enseignés et imposés à des millions d’élèves chaque année ?

Cela n’est d’ailleurs pas sans poser la question des inégalités face au numérique. Pendant le confinement, seules les personnes (profs, élèves ou parents) qui disposaient à la fois d’une connexion internet, de matériels adéquats, des savoirs nécessaires, et de conditions adaptées (par exemple une chambre ou un bureau au calme) ont réellement pu expérimenter ce qu’était « l’école confinée ».

Cela me conduit à une dernière question, récurrente et qui peut sonner triviale, mais qui demeure la plus importante à mon sens :

L’école doit-elle accompagner les élèves à faire société ? Ou doit-elle exclusivement les préparer à un emploi ?

Le rôle de l’école semble bien d’être, au moins sur le papier, de former des citoyens éclairés, critiques et créatifs36.

Cependant, comme l’indique Nico Hirtt dans son ouvrage L’école prostituée : L’offensive des entreprises sur l’enseignement37, le numérique à l’école peut alors servir de cheval de Troie afin de faciliter l’introduction de concepts néo-libéraux tels que « l’employabilité ».

Vouloir familiariser les élèves aux nouveaux supports numériques, favoriser l’éducation à distance sont des objectifs tout à fait légitimes, ce sont les conditions dans lesquelles ces transformations s’effectuent qui sont contestables. En s’alliant avec le privé, l’État permet aux industriels de contribuer aux décisions dans le domaine des programmes interactifs (introduire des marques…), d’intervenir dans la gestion des écoles (promouvoir la sélection), de favoriser des enseignements discriminatifs (reconnaissance de diplômes en ligne payants, services éducatifs payants, etc.). L’État, en réduisant ses impératifs éducatifs aux impératifs du marché du travail et notamment technologique, risque ainsi de provoquer une dévalorisation de la connaissance et l’ exacerbation d’une école à deux vitesses. 38

Il semblerait bien qu’on ne puisse avoir ni de société libérée, ni d’école délivrée, sans logiciel libre.

Je demeure en tout cas persuadé que ce n’est qu’en répondant à des questions de ce type, et surtout en affirmant publiquement et collectivement la place de l’école dans la société, que nous pourrons apprendre à articuler l’école et le numérique, et que l’institution pourra se dépêtrer d’une vision « solutionniste » ne servant que des intérêts privés et non l’intérêt général.

 

 

Pierre-Yves Gosset, co-directeur et délégué général de l’association Framasoft (texte sous licence Creative Commons BY39)

Image d’illustration : école Arménienne équipée d’ordinateurs du projet (libre) One Laptop Per Child

 

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1 – Il est à noter que la partie « TICE et Français » de Framanet donnera pour sa part naissance au site weblettres.net, actuellement l’un des principaux portails de l’enseignement des lettres en France.

2 – Le SCÉRÉN (Services Culture, Éditions, Ressources pour l’Éducation Nationale) est le réseau national composé du Centre national de documentation pédagogique (CNDP), des 31 Centres régionaux de documentation pédagogique et de leurs centres départementaux et locaux. Son pôle « logiciels libres », coordonné par Jean-Pierre Archambault, fut créé en 2002. Il disparaîtra autour de 2014, lorsque le SCÉRÉN se « modernisera » et deviendra le réseau Canopée.

3https://abuledu-fr.org

4https://www.sesamath.net/

5http://scideralle.org/

6https://www.ryxeo.com/les-tablettes-tabuledu/

7https://april.org

8https://aful.org

9 – Le « Microsoft Innovative Teacher Awards de 2008 » par exemple a eu lieu à Bangkok

https://web.archive.org/web/20121203043808/http://www.schoolnet.org.za/itf/2008_ITA_Flier.pdf.

Officiellement, 5 enseignants français étaient invités. (voir : https://framablog.org/2008/02/19/forum-des-enseignants-innovants-suite-et-fin/). Ce genre d’événements est organisé régulièrement depuis des décennies par Microsoft, qui se construit ainsi un réseau de soutiens. Même si rien n’est contractualisé, les participants à de telles rencontres sont « en dette » auprès de l’entreprise qui les a invitée. C’est la logique profonde du « don et contre-don » qui cimente les partenariats.

10 – https://framablog.org/2008/02/18/forum-enseignants-innovants-microsoft-partenaire/.

11https://framablog.org/2014/09/30/microsoft-education-logiciel-libre-video/.

12https://news.microsoft.com/fr-fr/2015/11/30/numerique-a-l-ecole-microsoft-france-renforce-son-partenariat-avec-le-ministere-de-l-education-nationale/.

13https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_pour_une_R%C3%A9publique_num%C3%A9rique.

14 – http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/04/05042018Article636585093683659445.aspx.

15 – https://framablog.org/2016/11/25/pourquoi-framasoft-nira-plus-prendre-le-the-au-ministere-de-leducation-nationale/#fn4.

16 – https://degooglisons-internet.org.

17 – https://chatons.org.

18 – https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-la-fermeture-totale-de-toutes-les-ecoles-jamais-envisagee-assure-le-ministre-de-l-education_3862803.html.

19 – https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-13-mars-2020.

20 – https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/coronavirus-l-education-nationale-a-perdu-le-contact-avec-5-a-8-des-eleves-dit-blanquer-7800338180.

21 – Dans le « ¨lan de continuité pédagogique », on peut lire : « Parmi les actions possibles : […] Travail collaboratif en ligne : par exemple, solutions libres de type https://framasoft.org/ ou

cloud (ex : OneDrive ou Google Drive) qui permettent de travailler en groupe à distance pour une création d’un texte/dissertation/présentation collaborative. ». (http://people.irisa.fr/Martin.Quinson/Fiches-PlanContinuite%CC%81Pe%CC%81dagogique.pdf). Une assertion devenue quelques semaines plus tard suite aux protestations de Framasoft : « Du côté des logiciels libres l’association Framasoft propose de nombreux services dont la plupart sont malheureusement victimes de leurs succès mais propose presque toujours des liens vers des solutions alternatives portées par des hébergeurs éthiques comme l’association Chatons (https://chatons.org/). » (https://services.dgesip.fr/fichiers/PlanContinuitePedagogiqueDGESIP_19052020.pdf)

22 – https://framasoft.frama.io/teletravail/.

23 – https://framablog.org/tag/log/.

24 – Dans le thread Twitter du 21 mars 2020, j’expliquais : « Le truc, c’est qu’avec le coronavirus, on est passé du jour au lendemain de 100 paniers/j à 140. Ca pique déjà, pour nous. Mais on a vu les profs se retourner vers nous en disant « Vous pouvez nous fournir 1800 paniers /j ? ». La réponse est « non ». A titre perso, je paie des impôts pour que le MEN fournisse des pratiques, des lieux, du matériel ET des services aux enseignants et aux élèves. A part envoyer mes collègues au burnout, ça n’a aucun sens d’accueillir les enseignant⋅es en ce moment. On ne pourra pas fournir. » https://twitter.com/pyg/status/1241410351436005377.

25 – https://apps.education.fr.

26 – Pour mettre à jour ce calcul, aller sur https://instances.joinpeertube.org/instances et dans le champ de recherche, filtrer avec les mots clés « education » ou « ac- ».

27 – https://politiquesdescommuns.cc/outils/partenariat-public-communs.

28 – https://framablog.org/2020/03/18/une-mobilisation-citoyenne-pour-la-continuite-pedagogique/.

29 – https://faire-ecole.org/.

30 – https://entraide.chatons.org.

31 – http://scideralle.org/spip.php?page=article&id_article=597.

32 – https://cfeditions.com/masutti/.

33 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Technologies_de_l’%C3%A9ducation. Il est intéressant de noter qu’en France, la « EdTech » représente clairement le secteur marchand des technologies de l’éducation, notamment les start-up de ce domaine, alors que dans d’autres pays les EdTech regroupent plutôt un champ disciplinaire visant à rapprocher apprenants, enseignants, et nouvelles technologies. Ce champ est, en France, identifié sous l’acronyme « TICE » (Technologies de l’Information et de la Communication appliquées à l’Éducation).

34 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Littératie_numérique.

35 – http://arsindustrialis.org/pharmakon.

36 – Lire notamment les précoccupations des signataires de « L’appel de la société civile francophone contre la marchandisation de l’école » : http://nevendezpasleducation.org/.

37 – https://www.laicite.be/publication/lecole-prostituee/.

38 – Zetlaoui Tiphaine. « L’école prostituée de Nico Hirtt », In: Quaderni, n°48, Automne 2002. Le risque : les choix technopolitiques.p. 127-130.

39 – https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr.




Le roman historique est un sport de combat

Les éditions Framabook proposent quatre nouveaux livres d’un coup, quatre recueils d’histoires courtes qui se déroulent, comme les enquêtes d’Ernaut, au temps des Croisades. Et si le récit en paraît fort éloigné de nous, son auteur, Yann Kervran, nous explique en quoi cela peut nous aider à mieux cheminer au présent.

À noter : cet article bénéficie désormais d’une version audio.
Merci à Sualtam, auteur de lectureaudio.fr pour cette contribution active.

Quatre livres d’un coup, c’est parce que tu t’ennuyais pendant le confinement ?

Loin de là. Ça fait un moment que le projet de publication de ces recueils est envisagé, mais il a fallu du temps pour le concrétiser. Avant cela, la rédaction a duré pratiquement huit ans. C’est une compilation de textes écrits mensuellement depuis 2011 jusqu’à fin 2018, que j’appelle Qit’a, textes courts dans l’univers Hexagora.

Des quoi ? Ça veut dire quoi, ce mot « Qit’a » (quitte à découvrir un nouveau mot, je tente ma chance) ? Et l’univers « Hexagora », c’est où ? Un peu à gauche au fond de la galaxie, ou bien dans le très lointain siècle des aventures d’Ernaut ? Chuis perdu dans l’espace-temps là…

Le terme en lui-même vient d’une technique de calligraphie persane qui procède par découpe, pour découvrir le décor caché. Ce sont des textes courts (entre 12 000 et 30 000 caractères) qui donnent à voir le monde au XIIe siècle tel que je me le représente à partir de la documentation scientifique disponible, que j’appelle l’univers Hexagora. Chacun d’eux offre l’occasion de découvrir la vie de personnages de second plan des romans d’Ernaut, de son enfance à lui, ou de tout autre individu de cette période que je peux relier plus ou moins directement à ce lieu et cette époque.

Hexagora, un univers presque familier.
Détail d’une copie de la Tabula Rogierana de Al Idrisi présentant la méditerranée et ses abords (avec le sud en haut), avec translittération des termes arabes, réalisée en 1929 par Konrad Miller, à partir d’une copie de l’original de 1154. – Domaine public – Source Wikimedia

 

Cela fait plus de quatre-vingt récits dans ces quatre volumes et j’ai dépassé la centaine publiée sur mon site Hexagora.
Un tel volume m’est nécessaire pour embrasser le projet de brosser de façon romanesque un monde, celui des Croisades dans la seconde moitié du XIIe siècle, dans sa complexité et pouvoir montrer des phénomènes au long cours tels que la diffusion de motifs culturels ou les métamorphoses d’une société mosaïque. Je me rends d’ailleurs compte que j’ai à peine commencé à aborder le premier point, malgré le volume déjà écrit. Avec les enquêtes d’Ernaut, qui sont un point d’entrée plus traditionnel, de roman d’enquête, cela fait désormais 8 tomes, qui me permettent en quelque sorte de poser les bases.

Attends… en huit tomes, tu as juste « posé les bases » ? Tu veux réécrire la Comédie Humaine ?

Au moins, oui. Et si je n’y arrive pas, j’invite quiconque en a l’envie de se joindre à moi (l’avantage du libre, CC BY SA en l’occurrence, il n’y aura pas à attendre 70 ans après ma mort pour ça). Très sérieusement, mon ambition en terme de fresque humaine est similaire à celle de Balzac, sauf que je ne cherche pas à dépeindre une partie de la société qui m’est contemporaine, pour la rendre intelligible. J’espère plutôt faire résonner une altérité qui nous a précédé pour inciter à raisonner sur le présent. Tout en fournissant des arguments pour réfléchir à nos constructions mémorielles et nos représentations culturelles, essentiellement historiques.

L’angoisse de la page blanche, cette inconnue de certains auteurs…
Les 16 volumes de La Comédie Humaine, CC BY SA Scartol – Source Wikimedia

Quand j’ai commencé à lire des Qit’a, je m’attendais à des nouvelles. Et en fait non. Finalement, c’est quoi, un Qit’a ?

Mon envie était d’ouvrir des fenêtres et de donner à voir le paysage depuis un autre point de vue, avec un autre rythme de parcours. Il n’y a donc pas de schéma rédactionnel traditionnel, certains Qit’a peuvent avoir une exposition, des péripéties, un climax puis une résolution, mais je ne me suis jamais senti lié par cette promesse. Chaque texte a suivi sa propre logique et ne répondait qu’à l’envie que j’avais de traiter de la vie d’une personne, d’un lieu, d’un objet ou d’une anecdote, voire de me lancer un défi du type de ceux proposés par l’Oulipo (comme par exemple m’interdire un son ou une conjonction) histoire de m’aguerrir en tant qu’écrivain.

J’avais le souhait de proposer de rentrer dans un univers fictionnel par un autre biais que les récits habituels, avec une structure générale plus organique. Chaque partie a une cohérence interne propre, mais peut se joindre à une autre, voire plusieurs, et engendrer ainsi un ensemble qui vaut plus que la simple addition, par la richesse des interactions. Procéder ainsi par touches, fractions, destins évoqués, me semble plus riche d’un point de vue humain. Plus évocateur aussi, car il laisse suffisamment de part d’ombre pour laisser à chacun et chacune la possibilité de construire. En soi-même et au-delà, en devenant créateur ou créatrice.

Donc, ma mère qui a lu les trois premiers tomes d’Ernaut, mais qui n’aime pas les nouvelles pourrait lire les Qi’ta ? (je ne sais pas dire ce qu’elle n’aime pas dans les nouvelles hein :))

La possibilité lui en est offerte, du moins, éventuellement sans devoir payer pour voir. Mais si elle a apprécié la plongée dans un monde reconstitué, elle devrait apprécier d’en parcourir certains chemins de traverse. Il y a une cohérence globale qui offre une expérience d’immersion très vaste, qu’apprécient souvent les lecteurs et lectrices de romans historiques. Par exemple, chaque section est datée et placée géographiquement précisément, de façon à permettre une reconstruction différente de ma proposition littéraire.
L’idée n’est pas de développer des spin-offs ou de faire des produits dérivés, qui peuvent parfois apparaître comme une façon de rallonger la sauce voire d’exploiter un filon, mais bien de nourrir une vision la plus large possible, en s’attachant à des éléments singuliers et subjectifs qui ont une validité et une importance égale vis-à-vis du tout.

Ces recueils inaugurent une nouveauté : tu proposes une nouvelle façon de considérer l’écrivain, qui ne passe pas par le droit d’auteur. Mais pourquoi est-tu si fâché avec le droit d’auteur ?

J’ai en effet demandé à être publié sans contrat, et à ne pas toucher de rémunération liée aux ventes, ce qui est possible vu que tout est sous licence libre (j’ai suivi en cela le chemin de David Revoy avec Glénat). Parce que le terme même de « droit d’auteur » est une imposture. Le « droit d’auteur » et son corollaire, le contrat d’édition, ne font que perpétuer un modèle économique qui ne fait pas vivre les créateurs et créatrices. En vingt ans, le revenu moyen des écrivains a été, en moyenne (et donc en tenant compte de la starification de certains auteurs désormais multimillionnaires), divisé par cinq (voir la présentation d’Olivia Guillon aux États Généraux du Livre en 2019 ou le rapport Racine).

Beaumarchais, à l’origine du droit d’auteur, était aussi éditeur, papetier… Il a conçu le droit d’auteur comme le riche industriel qu’il était. «Beaumarchais, le grand corrupteur, commença à spéculer avec génie sur les éditions et à combiner du Law dans l’écrivain» – Sainte-Beuve
Jean-Marc Nattier, Portrait de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1755) – Domaine public – Source Wikimedia

En outre, ce terme essentialise la notion de propriété intellectuelle, qui constitue une autre supercherie et fait envisager son existence comme seul horizon pour ceux-là même qui devraient être les plus critiques sur ces notions : les artistes.
Alors, certes, je n’ai pas de modèle économique à opposer (en dehors du don qui ne fonctionne pas en littérature, du moins pas à ma connaissance), mais je suis certain que celui que l’on me propose est frelaté.
J’ai bien plus confiance dans les travaux de Bernard Friot et du Réseau salariat pour me tirer de la situation d’indigence dans laquelle je suis désormais que d’un éventuel succès de librairie qui n’adviendrait que si je passais sous les fourches caudines d’une industrie qui n’a su jusqu’à présent que m’exploiter, à défaut d’arriver à me prolétariser (dans le sens que lui donne Bernard Stiegler, à savoir me déposséder de mes savoir-faire).

Au delà du droit d’auteur, tu expliques souvent dans tes interventions qu’Hexagora est un contre-pied à une certaine narration de l’Histoire, comme on peut la trouver dans le roman national. Est-ce que tu peux définir ce terme pour notre lectorat et expliquer en quoi ton travail est différent ?

L’histoire et la mémoire sont deux outils politiques au service des vainqueurs. La recherche historique est scientifique, mais on crée à partir de ce matériau une narration qui donne à voir ce qui sert le pouvoir en place, ce qui est pertinent pour les catégories sociales les plus riches et influentes. Bourdieu dirait que les possesseurs du capital symbolique le plus conséquent cherchent à le perpétuer. Le roman national répond à ce besoin, à la fois de normalisation, en imaginant un récit fondateur unificateur, mais aussi en insistant sur les valeurs que l’on souhaite renforcer et vanter chez ses concitoyens. C’est un moyen de contrôle par le bornage et la définition des horizons culturels.
J’ai dédié ces recueils à « la mémoire des exclus de la Mémoire », tous ces sans-grades, ceux « qui ne sont rien », ceux qui ne font pas l’Histoire, mais dont l’histoire a tant à nous apprendre. Je raconte leurs vies parce qu’ils nous ont précédés sur cette planète, ont vécu, ont fait des choix, des erreurs, des enfants, des rêves… Je m’efforce de les évoquer, dans leur plénitude, subjectivement, sans juger par avance leurs actes, et de voir en quoi ils peuvent m’apprendre à devenir un meilleur être humain. Par ce lien, qui me fait, en tant qu’animal social, et que je cherche à distinguer par-delà les siècles.

On a longtemps envisagé les couches populaires en dehors de l’histoire, à tel point qu’elles servaient à montrer l’aspect cyclique du temps par leurs activités.
Miniatures extraites du psautier de Fécamp, vers 1185, Koninklijke Bibliotheek, ms. 76F13, La Hague – Domaine public

Alors, bien sûr, je ne prétends certes pas dépolitiser le sujet, bien au contraire, mais j’apporte une vision différente, je fais entendre une mélodie chorale distincte des trompettes de la renommée. Je parle des 99% qui ont été systématiquement mis de côté dans les grandes narrations et la mise en avant des « grands hommes » et de leurs « extraordinaires destins ». Je fais de façon romancée un travail analogue à celui qu’a fait Howard Zinn, dans « Une histoire populaire des États-Unis » ou plus récemment Michelle Zancarini-Fournel dans « Les luttes et les rêves ». C’est à relier avec ce que les chercheurs étudient désormais, depuis très peu de temps, sous le concept d’histoire par le bas.

Bourdieu, Zinn, tout ça est très contemporain. Justement, qu’est-ce qui dans ces Qit’a ou plus largement dans la période que tu explores pourrait selon toi faire écho à notre époque actuelle ?

Il me semble que tout période historique ou préhistorique possède quelque chose à nous apprendre, que ce n’est qu’une question de regard. Nous pouvons en extraire directement des concepts pour repenser le politique contemporain. Très rapidement, dans mon cas, je pense par exemple à la notion de communs, dont Pierre Dardot et Christian Laval montrent la vigueur dans les périodes qui m’occupent, ou de la démocratie, dont Francis Dupuis-Déri démontre l’existence dans l’organisation paysanne médiévale, bien différente de celle qu’on évoque habituellement, de la Grèce archaïque. On peut aussi évoquer la notion de libre arbitre, qui n’aurait pu nous paraître aussi naturelle en Occident sans les penseurs du catholicisme médiéval. Nous sommes littéralement pétris de notions dont les aléas historiques permettent d’en comprendre les ressorts, les enjeux, les impasses.

Difficile d’être un écrivain naïf après Pierre Bourdieu

Dans un second temps, il existe aussi une leçon à tirer du rapport à ces sujets, et de la façon dont la mémoire que nous construisons de ces événements (ou que l’on nous propose par les institutions telles que l’école), de ces moments qui nous ont construit en tant que citoyen et personne. Comment nous avons été nourris, comment nous nous appareillons intellectuellement en nous basant sur des récits qui rendent compte de ces périodes.
Très prosaïquement, l’idée de bâtir Hexagora est née suite aux déclarations du pouvoir présidentiel américain, lorsqu’il parlait de « croisade contre le terrorisme ». Au-delà de l’apparente incongruité des mots ainsi accolés (faire une guerre religieuse à un concept), j’ai eu envie de déconstruire les termes qui étaient ainsi employés, et de proposer aux lecteurs de retourner aux origines, vu que c’était la période que j’étudiais depuis l’université. Ceci m’est apparu avec d’autant plus d’évidence que la pratique d’opposition armée désignée sous l’appellation terrorisme y était née, avec une secte ismaélienne alors désignée sous le terme de Nizarites, qu’on appelle communément assassins.

Chez Framasoft, il y a la Team Meme, il y a aussi la Team Chauve, connue pour faire plusieurs pages pleines de mots compliqués, à propos des trucs plus compliqués encore. On sait que tu en fais partie, et ça se voit dans tes textes… Est-ce que cela ne rend pas ton œuvre inaccessible aux gens du commun ?

Je ne le crois pas. Oui je ne renâcle pas à l’usage d’un subjonctif imparfait ou d’un mot peu usité tel que principicule, (qui me semblerait d’ailleurs tout à fait adapté à une large diffusion ces jours-ci). Pour autant, cela demeure accessible aux curieux, je crois, et je ne m’aventure pas trop dans un style alambiqué ou expérimental. Je cherche à faire du roman populaire. Mais par ce terme, je fais référence à des gens comme Hugo, Dumas, Balzac ou Dickens. Gabriel Chevallier est lui aussi considéré, avec « Clochemerle », comme un grand écrivain populaire, et on ne peut pas dire que son style soit pauvre et son récit simpliste.

Nul n’est prophète en Framasoft

Je suis toujours attristé de voir que pour beaucoup de promoteurs de la culture, vouloir faire populaire, cela signifie bêtifier (il y a une vision descendante, très hiérarchique de la culture, je renvoie là-dessus aux travaux de Franck Lepage). Pour ma part, je pense que, bien au contraire, cela veut dire faire la passerelle, avec une pratique exigeante qui ne soit pas dédaigneuse dans sa forme, vers des savoirs très pointus auxquels les gens n’ont souvent pas accès physiquement. Ou pour lesquels ils n’ont pas le temps ou la formation nécessaire pour en exprimer la quintessence. On agit là un peu en tiers de confiance.
Je suis un adepte de la reconstitution historique, qui me semble être une excellente illustration de ce que peut être de l’éducation populaire dans sa pratique la plus noble. J’ai vu des gens de milieu très modeste, n’ayant aucune formation universitaire, s’enthousiasmer à la lecture d’ouvrages de métallurgie médiévale plutôt spécialisés et en parler ensuite avec passion, de façon simple, transmettant ce goût pour un sujet qui pourrait paraître rébarbatif à des enfants, des curieux, des badauds, lors d’événements ou de rencontres. D’un savoir froid, ils ont fait un objet culturel vivant, qui a su animer l’intérêt pour l’histoire dans le cœur du public. Du savoir qui s’anime devient lien, symbole.

Neuf questions, c’est peut-être déjà assez pour exploser le maximum de mots possibles dans une interview… Un mot de la fin ?

Edwy Plenel, dans un article récent citait beaucoup Marc Bloch, historien et résistant, à propos de sa critique des élites conçue après la défaite de la seconde guerre mondiale, pendant l’Occupation. Ce remarquable scientifique qui a été à l’origine d’un changement de paradigme dans les pratiques de recherche en histoire, a résumé en une phrase ce qui m’a motivé toutes ces années à continuer à rendre perceptible ce que pouvait être le monde des Croisades, dans le 3e quart du XIIe siècle. Ces quelques mots accueillent les visiteurs sur mon site depuis bien longtemps :

Le passé lointain inspire le sens et le respect des différences entre les hommes, en même temps qu’il affine la sensibilité à la poésie des destinées humaines.

– Marc Bloch, « Sur la réforme de l’enseignement », note rédigée pour les Cahiers Politiques, 1944.

Voir sur Framabook les Qit’a, histoires courtes dans l’univers Hexagora : volume 1, volume 2, volume 3 et volume 4.

Précédemment publié : les enquêtes d’Ernaut de Jérusalem




Enquête criminelle en Terre sainte avec Ernaut, un nouveau Framabook

Les aventures médiévales et policières d’Ernaut, après un inquiétant huis-clos maritime et une semaine sanglante, se poursuivent aujourd’hui avec un crime au royaume de Jérusalem.

Pour Ernaut, il va falloir trouver vite le coupable pour sauver d’un combat mortel son propre frère qui s’est porté champion pour un homme injustement accusé.
Heureusement une tempête de sable vient retarder l’échéance mais elle ralentit tout autant l’enquête que mène le colossal sergent.

De manse en casal, du forgeron aux prostituées, des lavandières aux pasteurs paysans, cultivateurs, nomades musulmans, éleveurs, croisés installés de la première heure et nouveaux arrivants, soudards, esclaves évadés, Catalans, Bourguignons et Syriens… c’est tout un monde que croise Ernaut, et bien rares sont ceux qui n’avaient pas une bonne raison de tuer la victime.

Un roman sous licence libre offert par Yann Kervran que nous avons interrogé pour vous.

 

Bonjour Yann ! Alors revoici Ernaut dans « La Terre des morts », brrr pourquoi ce titre ?

Chacun pourra s’en faire une idée. Pour l’essentiel, c’est le sentiment d’appartenir à ce que l’on nommait au Moyen Âge un feu et un lieu : nous existons par nos liens à une communauté humaine et à une zone géographique. Dans des communautés agraires, qu’elles soient de cultivateurs ou d’éleveurs, il est difficile d’exister en-dehors de ces structures qui bornent nos possibilités, d’autant que nous héritons à la fois d’éléments bâtis, aménagés et de cadres sociaux et culturels. C’est la thématique principale de ce tome, qui en illustre diverses articulations.

Il y a ensuite un autre sens, plus anecdotique, lié à l’enquête elle-même, que lecteurs et lectrices découvriront ; j’aime bien jouer sur les différents niveaux de compréhension possibles, en restant suffisamment ouvert pour permettre d’y projeter ce qu’on souhaite.

Le nouveau Framabook est arrivé… Tremblez ! (ou plutôt cliquez sur l’image pour y accéder)

Nous voilà encore dépaysés dans le temps comme dans l’espace ! Pourquoi nous emmener au XIIe siècle au royaume de Jérusalem ?

Ça fait plus de vingt ans que j’y voyage et j’aime parcourir de telles contrées en bonne compagnie. C’est la période de l’histoire que je connais le mieux, elle alimente donc forcément ma réflexion sur le présent. C’est l’un de mes mondes mentaux qui me permet de proposer des récits intéressants et j’espère distrayants, tout en offrant une grille de lecture sur le monde.

J’ai eu l’idée du cycle Hexagora pour rendre moins fantasmatiques les récits de Croisades et le Moyen-orient médiéval. Le lieu et la période historique cristallisent beaucoup de raccourcis et de relectures des faits. L’Histoire sert souvent d’illustration et d’alibi à des décisions et opinions modernes. Il serait naïf de croire que c’est une science dépourvue d’usage politique. Le rôle du poète, de l’écrivain, permet d’assumer un biais, mais le lecteur en est prévenu.
Je tente donc d’apporter ma petite pierre à cet édifice, à ma manière. Je propose à chaque fois les sources qui m’ont inspiré, ceux qui le souhaitent pourront ainsi aller plus loin.

Dans le récit, tu précises chemin faisant, c’est-à-dire sans ralentir le rythme, ce que les personnages mangent et boivent, la saveur particulière d’un breuvage, son amertume dans un gobelet en céramique, comment ils sont vêtus, l’effet du khamsin sur la nature et les êtres etc. On y croirait presque, tu as tout inventé hein ?

En effet, j’invente tout, c’est le travail d’un écrivain que d’inventer, mais en m’appuyant sur des sources scientifiques : ouvrages d’archéologie, textes d’époque (que je lis souvent dans une traduction faite un spécialiste de la langue d’alors, ce que je ne suis pas) ou éléments géographiques voire ethnographiques. C’est une grosse partie de mon travail préparatoire que de recenser les documents, d’y accéder, beaucoup de livres n’étant pas faciles à trouver, ou parfois carrément hors de prix. J’accumule au fil des ans une belle bibliothèque.
C’est de là que naissent aussi mes idées d’enquêtes: je rebondis sur une anecdote (comme c’est le cas pour ce tome), et j’essaie de m’imprégner des lieux, des cultures, des événements pour qu’à la lecture on soit immergé dans un environnement réaliste. Ma longue pratique de la reconstitution historique a aussi nourri bien des aspects sensoriels que je décris. J’aime à dire que je suis un auteur médiéviste qui est déjà monté à cheval en armure, avec lance et bouclier. J’ai aussi une longue familiarité avec des pratiques artisanales, alimentaires, de vie quotidienne, qui se rapprochent, je le pense, de ce qui se faisait à l’époque d’Ernaut.

Dans ce roman, on découvre peu à peu que la victime n’invite guère à la compassion : Ogier est un personnage bien peu sympathique… Pourquoi donc le sergent Ernaut se met-il en tête d’enquêter au lieu d’aller retrouver sa fiancée ?

C’est justement le thème central : le lien aux autres et aux lieux. Ernaut est un déraciné, un immigré en terre étrangère. Il a un besoin viscéral de s’inscrire dans une filiation, une communauté qui atteste de son appartenance au groupe. C’est pourquoi il demeure très proche de son frère, malgré leurs différences. Et par extension, il est dans l’obligation morale de nouer des liens avec les proches de Lambert. Cela ne se fait pas sans heurts dans « l’affaire Ogier », les hésitations et questionnements d’Ernaut le prouvent.

Photographie CC BY SA Philippe Dumay
L’auteur en tenue de chasseur médiéval

L’enquête menée par Ernaut est aussi une course contre la montre (hum les montres n’existaient pas au fait, c’est une expression hein), pourquoi est-ce si urgent de trouver le coupable ?

La justice était relativement rapide par rapport à nos pratiques contemporaines et il y a donc un impératif temporel, qui me sert de ressort dramatique. Comme dans le tome 2 Les Pâques de sang, mais sous une forme différente, Ernaut doit composer avec le temps et l’espace. C’est depuis le tome 1 pour moi l’occasion de parler du rapport à ces deux éléments qui diffère du nôtre. Il n’y a pas le rythme quotidien des heures (du moins pas dans notre acception contemporaine) ni de projection rapide de soi en un autre lieu. Le moindre déplacement est en soi une aventure, et on ne sait pas organiser ses tâches de façon aussi fine et détaillée qu’aujourd’hui. Il y a toujours un certain flottement dans l’estimation des distances, du temps et des modalités de leur organisation.

Un peu brutale cette coutume de s’en remettre au jugement « par bataille », il y a forcément mort d’homme et c’est celui qui meurt qui a tort ? Pas très malin pour des Francs et des Chrétiens de tuer leur prochain ! Et en plus on appelait ça « le jugement de Dieu » ?

À l’époque, un certain Usamah ibn Munqidh, diplomate pour le régime damascène à Jérusalem, trouvait en effet cette pratique révoltante, barbare et imbécile. Mais j’ai eu envie d’en montrer le déroulé précis, la logique interne, qui ne se comprend que par référence à cette communauté, avec ses croyances religieuses et sa dynamique interne.

J’ai toujours été frappé par l’imbécillité de la mise en scène dans les représentations contemporaines de ce que l’on nommait alors en général « Jugement par bataille ». On voit souvent juste un des combattants venir vociférer devant l’autre, lui jeter un gantelet de mailles au visage (ce qui n’existait pas). Pour ensuite se battre à la façon de pirates avinés en fracassant autant de meubles que d’accessoires divers autour d’eux, en ahanant comme des bûcherons. Au final, je trouve cela dénué de sens.

Je ne cherche pas à juger une pratique qui peut sembler brutale. J’ai souhaité remettre cette pratique en contexte, évaluer comment elle prenait place véritablement au sein d’un univers mental distinct du mien. C’est similaire à ce que j’ai fait par rapport aux pratiques religieuses dans le tome 2.

Cette idée de la justice médiévale reviendra dans le cycle, vu qu’Ernaut est appelé à résoudre d’autres meurtres…
Pour l’anecdote, je me suis amusé à présenter dans le récit même des contradicteurs à cette pratique, dans le monde latin, en cherchant un effet ironique quand on découvre l’alternative proposée. Je laisserai les lecteurs et lectrices le découvrir par eux-mêmes.
De façon générale, j’aimerais montrer que les notions de justice, de pouvoir pacificateur n’ont pas suivi un développement linéaire jusqu’à nos pratiques, qui seraient l’aboutissement de ces errements passés. Nos ancêtres n’étaient pas naïfs, même s’ils avaient des croyances qui nous semblent irrationnelles. Sur le long cours, je vais me servir d’Ernaut et de son parcours pour illustrer cette idée que comme aujourd’hui, il y a un aspect réflexif intense entre pratiques et analyse.

Mais dis donc, au cours de cette enquête, nous rencontrons avec Ernaut toutes sortes de populations, comme se fait-il qu’on trouve une telle diversité sur un aussi petit territoire ? On ne peut pas dire que ce soit l’entente cordiale d’ailleurs, on se rend compte qu’il peut y avoir de fortes tensions entre toutes les communautés qui vivent là….

Le territoire où se déroulent les enquêtes est au croisement de nombreuses cultures et populations, depuis des millénaires, l’actualité malheureusement nous le rappelle régulièrement avec des événements violents.
La situation n’était pas plus simple voilà 800 ans et, pour coexister, les populations ne s’appréciaient pas pour autant. Cela allait le plus souvent de l’ignorance froide à la franche hostilité. L’arrivée des colons latins s’inscrit dans un mouvement régulier d’arrivées exogènes, qui venaient s’agréger à l’existant, pour finir en un patchwork avec peu de mélanges. Cette tendance humaine ne provient pas forcément d’un rejet de l’autre, mais plutôt d’une préférence envers ce qui nous ressemble. C’est magnifiquement expliqué dans la parabole des polygones.
Au travers des récits Hexagora , et pas seulement dans les enquêtes d’Ernaut, j’ai eu envie de présenter la société dans sa complexité, et pas comme un univers manichéen, avec d’un côté les Croisés et de l’autre les Musulmans. C’est un choix politique assumé.

Le tome 2, disponible chez Framabook.

Tiens en parlant de choix politique, où en es-tu avec tes publications chez Framabook ? Les deux premiers tomes étaient des rééditions et surtout des « libérations », mais celui-ci est inédit et tu le mets directement en licence libre dès sa première publication ?

En effet. je l’ai écrit voilà des années, à la suite des deux premiers et il patientait dans mes tiroirs. Il va donc être le premier directement diffusé sous licence libre. C’est un long processus pour un auteur que de s’affranchir des habitudes de publication traditionnelle, où le droit d’auteur est privilégié par rapport au droit des publics. Je suis finalement content d’avoir eu du temps pour faire ce chemin complexe.

Alors tout le cycle romanesque à venir va désormais être sous licence libre ?

Oui, le cycle d’Ernaut, mais aussi l’intégralité du monde Hexagora (qui comporte en outre plusieurs dizaines de Qit’a, textes courts). Je publie aussi les sources, à savoir un texte le moins mis en forme possible, pour permettre à chacun de bâtir dessus aisément. Pour cela, j’écris en markdown et je mets à disposition mes fichiers sur un dépôt Git.

Et donc si je veux m’emparer de ton personnage d’Ernaut et le faire évoluer dans d’autres époques et d’autres milieux c’est possible ? Tiens par exemple, je verrais bien Ernaut en justicier interplanétaire, chargé par le Grand Continuum de la Galaxie d’enquêter sur la disparition du prince d’Orion, j’intitulerais ça : L’astéroïde des morts, qu’est-ce que t’en dis ? … – hein ? Comment ça c’est nul ?

Je ne sais pas, on ne peut jamais savoir d’une idée si ce qu’elle produira sera nul, si on adhère à l’idée d’un tel jugement de valeur. Tout le monde a des idées, tout le temps. C’est ce que l’on en fait qui est vraiment intéressant et qui demande du travail. Beaucoup de travail.
Et pour en revenir à ta proposition, pourquoi pas ? J’aime bien la SF et c’est un univers où le policier a toute sa place, même si ce n’est pas le plus développé des sous-genres. Je pense à une série comme The expanse ou un univers comme celui de La culture de Iain Banks où de tels traitements existent.

Est-ce que tu as trouvé de nouveaux lecteurs et nouvelles lectrices grâce à la publication chez Framabook, même si la diffusion en papier demeure un peu anecdotique ?

J’en ai rencontré, en tout cas. La culture libre n’est pas l’aspect le plus connu et le plus mis en avant dans notre société, que ce soit dans les établissements culturels ou même les rencontres libristes. En outre, la diffusion des ouvrages papier est compliquée, les réseaux actuels étant assez étanches à ce genre d’initiative. Cela pose un souci quand on sait que le modèle économique des revenus des écrivains repose sur les ventes de ce support.

Quoi qu’il en soit c’est aussi ce qui m’intéresse dans cette aventure, tenter de décorréler mes revenus d’un produit physique qui ne représente pas l’intégralité de mon travail. D’où l’appel au don, au soutien sous forme de mécénat. Pour un résultat négligeable pour l’instant, je dois l’avouer. Si cela ne s’améliore pas d’ici quelques mois, il va me falloir envisager une reconversion professionnelle. Si jamais vous connaissez des entreprise qui embauchent un spécialiste du 3e quart du XIIe siècle, ça pourrait m’intéresser. 😉

Cliquez sur la couverture pour aller télécharger et/ou acheter la version papier du tome 1 chez Framabook.

Tu as tout de même investi beaucoup de passion, de temps et d’énergie pour élaborer ce cycle romanesque encore en chantier, qu’est-ce qui te donne autant de motivation ?

Desproges aurait répondu « À chacun sa névrose ». Et un de mes amis, John Waller, qui a supervisé pendant longtemps les interprétations historiques au sein du Royal Armouries disait que si quelque chose méritait d’être fait, il méritait d’être bien fait. Aller au-delà de ces aphorismes me coûterait peut-être une fortune en analyse. 😉

Dans quelles sombres et sanglantes aventures vas-tu plonger ce pauvre Ernaut la prochaine fois ? Il va encore voyager, redresser les torts et risquer sa peau ou bien se ranger et fonder une petite famille ?

Je sais à peu près vers quoi je vais pour l’ensemble du cycle narratif, mais le détail n’est pas défini précisément au-delà de quelques volumes. Je suis actuellement en train d’écrire Le souffle du dragon, qui sortira d’ici cet automne. C’est un tome qui verra le personnage prendre de la maturité et où des réseaux relationnels se précisent. On y découvrira comment le personnage d’Ernaut va évoluer. Géographiquement, cela restera encore au cœur du royaume, à mi-chemin entre Jérusalem et la côte, vers Jaffa.
Pour les deux autres enquêtes, je prévois de le faire voyager plus loin. Le tome 5 vers le nord et le 6 vers le sud.
Il y a tant de magnifiques endroits et de lieux passionnants… c’est toujours frustrant de voir le temps que ça prend de mettre les choses en place. J’aimerais pouvoir aller plus vite !

Découvrez le volume 3 des aventures d’Ernaut en vous téléportant sur sa page Framabook !




Les Léviathans V. Vie privée, informatique et marketing dans le monde d’avant Google

Dans notre ère désormais numérique il nous arrive parfois d’être pris d’un léger vertige tant le flux tourbillonnant de l’actualité porte des coups brutaux à notre représentation du monde. C’est alors qu’un pas de côté est salutaire.

Apprendre avec Meltdown et Spectre que même le matériel, en l’occurrence le processeur, comporte des failles critiques, ou plus récemment que par dizaines de millions des profils Facebook ont été exploités pour manipuler l’opinion à des fins politiques, voilà le genre d’affaires qui défraient la chronique, mais qui nous demandent un peu de recul.

Dans la continuité de sa série des Léviathans, Christophe Masutti nous propose aujourd’hui avec Léviathans V de prendre un peu de distance avec le capitalisme de surveillance pour mieux en appréhender et déconstruire le mode opératoire.

Pour commencer, il nous invite à remonter aux années 1960 aux États-Unis et découvrir que l’exploitation des données personnelles par le marketing numérique (certes moins sophistiqué qu’aujourd’hui) était une réalité dès la constitution des premières banques de données. Au point que très tôt des mouvements d’opinion sont apparus pour s’opposer aux dangers des atteintes à la vie privée. On verra donc à quel point ni la collecte de données personnelles à des fins marchandes ni les légitimes oppositions qu’elle soulève ne sont dans leur principe des phénomènes nouveaux.

Historiquement, c’est l’informatique bancaire qui s’est trouvée comme à l’avant-garde de cette collecte structurée qui va constituer les bases de données. Mais entre le climat de la Guerre froide et la méfiance des citoyens américains alors jaloux de leur liberté, les protestations sont vives. Dès le début des années 1970 certains déjà redoutent un monde où l’individu serait sous totale surveillance grâce aux technologies informatiques.

Les tentatives pour contenir par un cadre juridique l’exploitation des données privées étaient trouées d’exceptions dont les entreprises commerciales ont évidemment profité. Grâce à l’informatisation croissante du traitement de données, il leur devenait facile de déterminer des types de consommateurs et d’anticiper sur leurs désirs d’achat : dès avant 1980, le profilage était né.

Christophe Masutti retrace le chemin parcouru depuis : comment les données vont devenir une ressource monnayable, comment dès le début des années 1990 on peut proposer un modèle économique où chacun vendrait ses données (ça ne vous rappelle rien ?), comment s’est développé le business juteux du commerce des données, au point d’alimenter les méga-corporations que nous connaissons aujourd’hui, et quelles voix se sont élevées, opposant la liberté au profilage et à la segmentation sociale qu’impose cette économie de la surveillance.

En définitive, le parcours historique et analytique que vous allez lire est à la fois surprenant – puisque tout était déjà là, et éclairant – car c’est ainsi que nous en sommes arrivés là.

*   *   *

Comme le texte de l’article est un peu long (une trentaine de pages au format A4 plus une abondante bibliographie), nous vous en proposons la lecture hors-ligne en téléchargeant ci-dessous le fichier .pdf (avec liens actifs pour le parcourir)

Cliquez sur l’image pour télécharger Léviathans V de Christophe Masutti au format .pdf (210 Ko) (ou sur Hal-shs)

 

* Crédit image Robert Nix (CC BY-2.0)

 

 

 




La Nef des loups, un framabook au XIIème siècle

Le nouveau Framabook est… un polar historique ! Ce premier tome des aventures d’Ernaut de Jérusalem va vous faire aimer le Moyen Âge (ou encore plus, si vous l’aimiez déjà ^^).

Gênes, 1156. Le Falconus quitte le port. À son bord, pèlerins, marchands, membres de l’équipage et… un crime.
« À ainsi te mêler de tout, tu sais que tu t’attires des ennuis. »
Tandis que le jeune Ernaut mène l’enquête, l’exaltation des débuts laisse place à la maturité. Et si le voyage vers la Terre Promise était aussi un cheminement spirituel ?

Dans cette première enquête, à mi-chemin entre polar médiéval et roman d’aventure, Yann Kervran nous embarque dans un huis clos à la fois haletant et érudit. Sur cette inquiétante nef des fous, c’est aussi une partie de nous-mêmes que nous retrouvons, comme si nous étions compagnons d’Ernaut. En maître du genre, l’auteur ne fait pas que nous envoûter, il nous transporte dans ce monde tourmenté des croisades.

Ancien rédacteur en chef de magazines historiques (Histoire Médiévale, Histoire Antique, L’Art de la Guerre…), Yann Kervran se consacre désormais à l’écriture de fiction.

Photographe et reconstitueur historique enthousiaste depuis la fin de ses études universitaires, il trouve dans ces passions l’occasion de concilier goût pour la recherche et intérêt pour la mise en pratique et en scène de savoirs théoriques. Libriste convaincu, il participe de plus à de nombreux projets (dont un jeu vidéo libre !) : nous ne pouvions pas résister à l’envie de l’interviewer !

Cliquez sur la photo de Yann Kervran pour découvrir son site et son univers.

Bonjour Yann, pourrais-tu te présenter brièvement ?

Je suis un passionné d’histoire. J’ai créé et dirigé un certain nombre de magazines papier sur le sujet par le passé et j’ai eu envie de me tourner vers le livre voilà une dizaine d’années. Je fais également de la photographie, toujours sur des sujets historiques, et je donne parfois des conférences. J’ai également été très actif pour la promotion de la reconstitution historique, surtout médiévale, que je pratique depuis plus de vingt ans.

J’ai décidé voilà 5 ou 6 ans de me lancer dans un cycle de romans policiers au Moyen Âge, autour de la Méditerranée, surtout dans les territoires où se déroulaient les Croisades. Dans le troisième quart du XIIe siècle précisément. Je propose également des textes courts, Qit’a, qui prennent place dans cet univers, en périphérie et en marge des principaux récits. Ils sont publiés chaque mois sur mon site.

Tu publies aujourd’hui un roman d’aventures historiques, pourquoi le choix de ce genre ?

Je suis plongé dans l’univers des croisades depuis la fin de mes études et j’ai toujours eu envie d’en faire découvrir l’infinie richesse. C’est à chaque fois un crève cœur pour moi de constater la façon caricaturale dont elle est perçue. C’était ce qui avait motivé la création de mon premier magazine, Histoire Médiévale. Je suis en outre partisan d’une diffusion large des connaissances et la forme du roman d’aventure, du roman policier, me semblaient tout indiqués. J’en suis moi-même très amateur et il faut bien reconnaître que c’est là souvent la base de la culture historique de beaucoup de gens. L’enquête offre l’occasion de s’attacher aux humains, tout en mettant en valeur un ou deux aspects de la société.

Chouette ! C’est bourré d’Histoire ! Mais dis-moi, je peux emmener ton roman sur la plage sans me mettre à dormir ? Y’a une « histoire » avec un petit h ?

C’est là le cœur de mon travail : mettre en forme de façon attrayante toutes les informations que je dévore dans les articles et publications universitaires. Ce n’est que par la fictionnalisation, l’histoire avec un petit h, comme tu dis, que cela pourra se faire. Mes récits concernent des personnes inventées (pour la plupart), mais dont j’espère qu’elles sont des liens, des ami-e-s qui nous prennent par la main pour aller visiter leur monde. L’intrigue policière me donnait l’occasion d’avoir un cadre où faire cela, car j’étais inexpérimenté pour la rédaction de ce genre d’ouvrage. C’est ce qui m’a aidé à franchir le pas : j’avais des codes à respecter.

De façon générale, je ne suis vraiment pas amateur des livres où l’histoire est un décor plaqué sur un récit qui pourrait être moderne, comme peuvent l’être la plupart des films hollywoodiens, qui racontent toujours la même chose, au même rythme. Il me semble qu’il faut vraiment digérer longuement la documentation pour la faire sienne, et ensuite en nourrir son imagination. Il faut faire œuvre alchimique en quelque sorte. Ce n’est pas sans raison si le roman policier historique de référence est Le nom de la rose. Umberto Eco a longuement intériorisé tous les sujets dont il parle et les choses prennent vie sous sa plume sans qu’on ait l’impression de s’y confronter à du carton pâte. Bien au contraire, on en vient à oublier que Guillaume de Baskerville n’a jamais existé, pas plus que le manuscrit d’Adzo.

Cliquez sur la couverture pour aller télécharger et/ou acheter la version papier du Framabook.

Qu’est-ce qui t’attire donc dans ces siècles un peu obscurs ?

À dire le vrai, j’aime l’histoire de façon générale et j’ai choisi de me focaliser sur une courte tranche car on ne peut pas tout faire. Quoi qu’il en soit il me semble que cela m’a particulièrement attiré car j’ai le sentiment qu’il s’agit d’un siècle des possibles. Le monde est ouvert, bouillonnant, empli de symboles encore vivants, riches de potentiel. C’est à ce moment que le chœur de Saint-Denis est édifié, rien d’obscur là-dedans.

Mais c’est aussi une culture radicalement autre, même en Europe. Ils vivent dans un univers mental complètement étranger au nôtre, malgré la filiation que certains en tracent. De plus, en plaçant ma saga essentiellement au Moyen-Orient, j’augmente l’altérité. Mais en même temps, j’espère en faire percevoir toute l’humanité, les passions semblables, malgré les apparentes dissemblances.

Tu as dû te documenter assez longuement et de façon approfondie, est-ce parce que tu veux atteindre un certain réalisme ? Parce que tu as voulu donner un aspect documentaire au récit ?

Absolument. Cela fait partie selon moi du contrat passé avec lecteur : je me dois d’être le plus précis possible si je veux mériter le terme « historique ». À défaut d’une obligation de résultat, je me fixe une obligation de moyens. Je me tiens donc le plus possible au courant des dernières recherches (c’est pour cela que je fournis toujours une petite bibliographie). C’est aussi pour cela que j’indique le jour et le lieu précis de chaque scène, de façon à permettre de replacer chaque petit élément dans le cadre plus large de l’Histoire. Quand cela n’est pas fait, c’est juste pour ne pas trop en dévoiler au lecteur, pour les besoins narratifs.

Mais dans le wiki qui me sert à tracer tout cela, c’est noté précisément.

Tu décris des éléments de paysage, des odeurs, des couleurs qui permettent aux lecteurices de s’imaginer les lieux. Tu es allé dans les régions que tu évoques ?

En rêve souvent. Mais uniquement au XIIe siècle. Je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion d’aller au Moyen-Orient, je ne connais l’endroit que par les textes des chroniqueurs et voyageurs, ainsi que grâce à quelques correspondants. Par contre, pour les scènes qui se déroulent en Europe, c’est souvent lié à des endroits qui me parlent personnellement : j’ai grandi à la Charité-sur-Loire, en Bourgogne, je vis désormais dans le Cantal (où passe mon héros Ernaut et d’où viennent certains personnages secondaires).

Jusqu’à quel degré de précision historique vas-tu ?

Aussi loin que mon temps et la documentation que j’arrive à m’offrir me le permettent. J’essaie par exemple de vérifier les quartiers de lune ou le prix des denrées quotidiennes aussi bien que l’origine des proverbes et dictons. Là encore, je ne prétends pas ne jamais faire d’erreur, mais j’essaie de les éviter au mieux en m’appuyant sur des travaux de recherche de spécialistes. Je dis souvent que je ne suis absolument pas historien (je n’en ai pas les méthodes ni les objectifs), mais je suis néanmoins un expert de cette période. Des amis universitaires sont d’ailleurs souvent enthousiasmés de voir que je donne vie à une hypothèse peu connue ou que je fais référence par sous-entendu à des aspects de leur spécialité de recherche. C’est aussi une façon de rendre hommage à leur travail de bénédictin, tout en servant de passeur vers le grand public.

Est-ce que c’est difficile de caser une intrigue dans la réalité historique si tu te donnes aussi peu de liberté ?

Bien sûr que non, c’est au contraire une formidable source de jouvence. J’ai des idées qui naissent à chaque lecture de charte ou d’article historique. Il y a tellement de blancs, de non-dits, de négligés de l’histoire qu’il y a largement la place pour que l’imagination s’y déploie, nourrie de ces informations. Je ne fais que proposer des liens, des relations, des symboles, qui unissent et mettent en valeur ce que je perçois de la réalité historique. C’est incroyablement libérateur.

L’époque des croisades te passionne. Dans le roman, tu relates les relations entre les cultures de l’époque en restant assez factuel, ton narrateur ne prend pas parti. Est-ce que tu penses comme d’autres (Amin Maalouf, par exemple) que cette période a durablement influencé le monde d’aujourd’hui ?

Bien sûr. C’est valable de toute période historique, mais ce qui est particulièrement vivace avec les Croisades, c’est que cela alimente des discours extrêmement politisés, aux extrêmes. Je ne cherche pas à l’idéaliser, je suis très heureux de vivre au XXIe siècle en France, mais ce n’est pas une raison pour n’y voir que des arguments utilisables a posteriori. Les individus qui vivaient à cette époque avaient leurs propres valeurs, leur vision du monde et leur humanité. Leur logique, pour autant qu’ils puissent en avoir une (quand on pense à soi, on se dit que la cohérence n’est pas notre fort), est interne à leur culture, leur civilisation, leur histoire personnelle. Je cherche avant tout à rendre cela sensible : ils sont, fondamentalement comme nous, tout en étant autre. Loin et proches à la fois.

C’est de là d’ailleurs que vient le terme qui désigne mon univers romanesque « Hexagora ». Cela fait référence à la théorie des 6 degrés de séparation (ou 7, ou 8, cela dépend) : nous sommes une chaîne de relations, et jamais très éloignés les uns des autres. Pour les curieux, je m’en explique un peu plus dans un court texte sur mon blog.

Ton roman historique est plein de rebondissements, des crimes et des énigmes, une trame largement policière… Quelles sont les lectures qui t’ont inspiré ou donné envie d’écrire dans ce genre ?

Je l’ai déjà cité, mais il y a bien évidement Le nom de la rose, qui constitue un canon du genre. Il y a ensuite la série des enquêtes de frère Cadfael, d’Ellis Peeters, qui se déroule au début du XIIe siècle, pendant la guerre civile anglaise. C’est aussi une référence classique. Dans les auteurs encore actifs, je suis un inconditionnel de Jean-François Parot, avec les enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet. Je suis admiratif de son talent d’écrivain et de sa capacité à lier la grande histoire, le quotidien des protagonistes et le déroulement du récit. J’ai récemment redécouvert les enquêtes du juge Ti, par Frédéric Lenormand. Là j’y apprécie l’humour féroce pour dépeindre une galerie de personnages d’une grande humanité.

J’ai essayé dans les premiers tomes de me frotter à plusieurs sous-genres : whodunit à la Agatha Christie, thriller plus contemporain dans son rythme ou polar à la française dans la lignée des Nestor Burma de Léo Malet. J’espère ainsi arriver à trouver mon style personnel, qui mélange au final un peu de tout ça, peut-être saupoudré d’Alexander Kent, qui ne fait pas dans le policier mais qui est un maître du roman d’aventure historique avec sa saga des Bolitho.

Au-delà des auteurs strictement policiers, j’ai beaucoup lu de SF et de fantasy quand j’étais jeune, avec Philip K. Dick et J.R.R. Tolkien à mon chevet. Du second j’ai gardé une tendance à vouloir brosser un univers complet, d’en faire un véritable protagoniste. Au final, mon héros, c’est Hexagora, encore plus qu’Ernaut.

Mais dis donc, ce premier roman d’un cycle, tu l’avais déjà publié ? Pourquoi as-tu voulu en faire un framabook ?

Oui, j’ai déjà été publié chez La Louve éditions, avec qui j’avais un contrat traditionnel. Les deux premiers tomes sont d’ailleurs encore disponibles chez lui dans le circuit des librairies (jusqu’à épuisement des stocks). J’ai souhaité en faire un Framabook car j’avais l’envie de publier sous licence libre. Je suis utilisateur de logiciels libres depuis pas mal d’années (sous Debian) et je m’intéresse à la culture libre, les communs, depuis très longtemps. Il m’a fallu du temps pour accepter le fait que je n’étais pas satisfait du système de l’édition traditionnelle.

Il y a tout d’abord la question de la licence, bien sûr, sur laquelle je reviendrai plus tard, mais c’est aussi que j’ai constaté que l’édition traditionnelle est génératrice de beaucoup de souffrance. J’ai eu la chance de n’y travailler qu’avec des gens que j’estime beaucoup professionnellement et personnellement. Des personnes de talent, travailleuses et compétentes. Ceci d’un bout à l’autre de la chaîne : éditeur, diffuseur, libraire… Au fil des ans, j’ai vu leur situation se dégrader, en même temps que la mienne, d’auteur, sans que personne n’arrive à expliquer pourquoi. Et puis un jour cela m’est enfin apparu : nous sommes devant une bêtise systémique. De là à se dire qu’il fallait changer de système, le pas était aisé. C’est ce que j’ai voulu faire. J’ai demandé à l’éditeur de mes romans s’il serait d’accord pour me redonner les droits sur mes textes (car, comme habituellement, il en détenait l’intégralité exclusive jusqu’à 70 ans après ma mort) et il a accepté. Je tiens à l’en remercier car ce n’est pas toujours si simple et amical. Cela a malgré tout demandé quelques mois pour se finaliser. Entretemps, j’avais contacté Framabook car j’avais envie de faire ce nouveau chemin avec des partenaires.

C’est un des aspects importants dans ce travail d’écrivain, de trouver les bons interlocuteurs avec qui avancer. Il est déjà extrêmement difficile d’accoucher d’un roman, et le faire sans assistance extérieure relève de l’audace la plus folle selon moi. Je crois vraiment qu’il est essentiel d’avoir un retour sur son travail et c’est la partie du métier d’éditeur qui ne pourra jamais disparaître, quel que soit le professionnel qui s’en chargera (c’est l’agent dans le monde anglo-saxon).

Pour revenir à la licence, j’ai longtemps réfléchi à ce rapport entre l’auteur et son œuvre, entre l’écrivain et ses lecteurs. La licence libre signifie un lâcher prise consubstantiel à l’acte d’écrire selon moi. Je fournis un écheveau de fils dont chacun fait sa trame et sa chaîne, pour en tirer sa propre étoffe. Difficile de placer une pancarte sur ce paysage mental signifiant « Ici c’est à moi ». J’ai finalement opté pour une licence intégrant le copyleft (CC BY SA précisément) car j’ai envie de voir l’écosystème se développer sans que des enclosures en naissent. Ce serait extrêmement frustrant pour moi de voir un rejeton issu de mon travail m’être interdit d’accès (ce que permettrait le BY ou CC0). De plus cela offre cette même protection à ceux qui souhaiteraient, à l’avenir, contribuer à l’univers d’Hexagora : le rapport sera toujours symétrique et inter-fécond.

Un lecteur de Yann avait compris son amour pour les manchots !

Il demeure la question de la rémunération dans notre monde pas idéal, et il est certain que les licences libres n’offrent pas de modèle économique avéré. Néanmoins, celui proposé aux écrivains de nos jours est boiteux et de plus en plus défavorable. C’est donc un saut de la Foi que je tente. Reste à voir si je volerai ou si je m’écraserai. J’ai mis en place une page d’appel au don, en complément du pourcentage que Framabook me reversera sur les ventes papier, le format électronique étant gratuit.

Et à ce propos, un des aspects importants du travail proposé par Framabook est la confection d’un ebook accessible au format epub. Je crois à ces nouveaux supports de lecture (que j’utilise volontiers), d’autant plus quand ils offrent, comme là, la possibilité de renouer avec un public jusqu’alors exclu. En s’efforçant de faire un fichier qui puisse être lu par des machines à braille ou vocalisé via le matériel adapté, Framabook permet d’accueillir en toute équité des personnes exclues par le simple support papier. Le numérique offre cette chance et peu d’éditeurs la saisissent. Après avoir vu le travail que cela représente, je comprends pourquoi d’ailleurs, ce n’est pas bénin en termes d’investissement. Cela demande des compétences pointues et beaucoup de temps pour ne laisser passer aucun détail.

Comment s’est déroulée la collaboration avec l’équipe de Framabook ? Ils ont pris leur temps hein ? Ils et elles étaient un peu pénibles non avec leurs couches de révisions multiples ? Comment tu as vécu ça ?

La collaboration s’est très bien passée, et c’est une des meilleures ambiances de travail que j’ai pu avoir, car les personnes qui ont travaillé sur mes manuscrits le faisaient sans être pressées par des impératifs externes. Uniquement par goût pour mon travail et envie de l’améliorer en vue d’en faire un bon récit, un beau livre ou un fichier epub de qualité. C’est extrêmement valorisant et motivant, cette recherche d’excellence. Elle est bien sûr présente dans l’édition traditionnelle, mais souvent amoindrie, voire carrément biffée -dans la douleur- à cause d’une course à la rentabilité imposée à tous.
Venant de la presse, je n’ai pas un rapport jaloux à mes écrits et j’essaie d’entendre ce que chacun m’en dit comme une occasion de l’améliorer, éventuellement (car il m’est arrivé de refuser des corrections). Avoir un comité de lecture bienveillant est une chance de progresser dans ce que j’appréhende comme un artisanat. Je dis souvent que ce n’est pas parce que je ne suis pas Victor Hugo que je dois m’interdire d’écrire. Cela veut dire aussi que je dois pratiquer, comme un musicien fait ses gammes ou un peintre ses esquisses, tout en échangeant avec mon public, pour nourrir mon travail. Là encore, c’est une relation de flux et de reflux.

Le long temps passé est en partie ma faute, car j’ai voulu voir si on pouvait améliorer les procédures de façon à simplifier le travail pour les prochains tomes (car oui, je ne vous l’ai pas dit mais c’est un cycle qui, je l’espère, va battre la comédie Humaine de Balzac en termes de volume). Au final, cela n’a pas débouché sur ce que j’espérais et il va falloir améliorer ça à l’avenir. Au passage, ce long délai m’a permis d’ailleurs de rejoindre l’équipe de Framabook pour que mes expérimentations servent sur d’autres projets, à terme. C’est dire comme l’accueil a été plus qu’agréable.

La suite de tes aventures d’écrivain avec Framabook ? D’autres projets ?

Énormément. Je prévois plusieurs dizaines d’enquêtes d’Ernaut, sur environ cinquante ans (jusque 1204 environ), la période que je connais le mieux. Les trois premiers tomes sont rédigés et j’espère qu’on pourra les sortir assez vite. Je viens par ailleurs d’obtenir une bourse d’écriture du Centre National du Libre pour le tome 4, dont le plan est fixé. Quelques pistes ont été tracées pour les tomes 5, 6 et 7 ainsi que des idées pour de futurs volumes, dans la décennie 1170 essentiellement. J’ai aussi environ 70 nouvelles qui attendent d’être mises en recueil, à propos de l’enfance du héros, d’histoires annexes aux romans, de personnages secondaires. Et je conserve sous le coude plusieurs récits « spin off » comme on dit qu’il me plairait bien d’écrire. Quelques destins de personnages historiques hors norme dont la consistance romanesque est considérable. J’ai même un synopsis de bande-dessinée et des envies sur d’autres médias… Donc si vous espériez un one-shot, c’est raté…

Le mot de la fin est pour toi.

En publiant sous licence libre, je fournis aussi tous mes textes au format source, le markdown, sur un dépôt avec les différentes versions de travail. Cela constitue un autre des avantages de la licence libre : mon processus de création est accessible et lisible. J’espère ainsi également promouvoir l’idée qu’il ne faut nul génie pour se lancer dans une activité artistique. Il faut surtout du travail et une bonne dose de témérité peut-être tellement l’ambition est grande. Mais ce qu’on en retire est absolument incroyable. Il en découle une liberté, un enthousiasme revivifiants.

J’aime aller à la rencontre du public pour parler de mon travail car j’ai envie de faire accepter cette idée que nous sommes tous artistes. Enfant nous le savons parfaitement, mais nous l’oublions en grandissant. Et puis lorsque le temps se met à l’orage, il me paraît essentiel de déployer ses mots, de bâtir sa parole, de construire son langage propre. Sans les mots, pas de rêve, et sans rêve, nul monde ne peut advenir de soi. Écrire, c’est résister mais aussi proposer, échanger, offrir. Personne ne devrait s’interdire cela.

Pour aller plus loin :




Brevets logiciels : la position de Donald Knuth en 1995

En 1995, l’un des plus brillants informaticiens au monde, le professeur Donald Knuth, écrivait une lettre au bureau américain des brevets (USPTO) que nous vous proposons traduite ci-dessous.

Les arguments pour refuser les brevets sur le logiciel sont déjà là et fort bien exposés. Ce qui n’empêche pas de devoir se battre régulièrement depuis contre cette néfaste tentation.

No Software Patents

Lettre à l’Office des Brevets, par le professeur Donald Knuth

Donald Knuth – 1995
(Traduction : rocherd, audionuma, r0u, FMy1, simon, Omegax)

Letter to the Patent Office From Professor Donald Knuth

Chers membres de la commission,

De même que beaucoup d’autres chercheurs en informatique, je voudrais vous demander de reconsidérer la politique actuelle de cession de brevets sur les processus informatiques (NdT : computational processes). J’ai pu en effet constater une inquiétude considérable parmi la communauté des chercheurs en informatique, la peur que les décisions des tribunaux spécialisés dans le droit des brevets et du Bureau des Brevets et des Marques Déposées (NdT : Patent and Trademark Office) rendent la vie des programmeurs bien plus difficile.

Durant la période 1945-1980, il était communément admis que les lois sur les brevets n’étaient pas appliquables au logiciel. Cependant, certaines personnes auraient apparemment obtenues des brevets sur des algorithmes d’une importance capitale — par exemple, la compression Lempel-Ziv et le chiffrement par clé RSA publique — et aujourd’hui ils interdisent en toute légalité aux autres programmeurs d’utiliser ces algorithmes.

C’est un changement radical par rapport aux pratiques précédentes qui ont rendu possible la révolution informatique, et je crains que ce changement ne soit dommageable pour la société. Cela aurait pu avoir un fort impact négatif sur mon propre travail : par exemple, j’ai développé un logiciel appelé TeX qui est actuellement utilisé pour la conception de plus de 90 % des livres et revues de mathématiques et physique mais aussi de centaines de milliers de rapports techniques dans toutes les disciplines scientifiques. Si les brevets logiciels avaient été monnaie courante en 1980, je n’aurais jamais pu créer un tel système, ou penser à le créer, ni même imaginer que quelqu’un puisse le faire.

On me dit que les tribunaux essaient de faire une distinction entre les algorithmes mathématiques et les algorithmes non-mathématiques. Pour un informaticien, c’est un non-sens, car chaque algorithme est un objet mathématique s’il en est. Un algorithme est un concept abstrait sans relation avec les lois physiques de l’Univers.

Il n’est pas non plus possible de faire la distinction entre des algorithmes « numériques » et « non-numériques », comme si les nombres étaient en quelque sorte différents des autres formes d’information exacte. Toutes les données sont nombres, et tous les nombres sont données. Les mathématiciens travaillent bien plus avec des entités symboliques qu’avec des nombres.

L’idée d’adopter des lois affirmant que certains algorithmes sont mathématiques et d’autres ne le sont pas me parait tout aussi absurde que la tentative de l’Assemblée Générale de l’Indiana, au XIXème siècle, d’adopter une loi stipulant que le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre est exactement 3 ou que l’Église médiévale décidant que le Soleil tourne autour de la Terre. Les lois des Hommes peuvent être significativement utiles, mais pas lorsqu’elles contredisent les vérités fondamentales.

Il y a bien longtemps, le Congrès avait judicieusement décidé que les objets mathématiques ne pouvaient pas être brevetés. Il est certain que personne ne pourrait utiliser les mathématiques s’il fallait payer un droit de licence à chaque utilisation du théorème de Pythagore. Les idées de base de l’algorithmique que certaines personnes poussent à faire breveter sont si fondamentales, que le résultat menace d’être similaire à ce qui arriverait si on autorisait les auteurs à breveter les mots et expressions. Les romanciers ou les journalistes ne pourraient plus écrire sans que leurs éditeurs n’obtiennent les permissions des propriétaires des mots. Les algorithmes sont au logiciel ce que les mots sont pour les écrivains, parce qu’ils sont les briques fondamentales nécessaires pour construire quelque chose d’intéressant. Qu’arriverait-il si les juristes pouvaient breveter leurs méthodes de défense ou si les juges de la Cour Suprême pouvaient breveter leurs jurisprudences ?

J’ai bien conscience que les tribunaux de brevets essaient de faire de leur mieux pour servir la société. Le Bureau des Brevets a ainsi admirablement rempli cette mission en ce qui concerne les aspects de technologies reposant sur les lois concrètes de la physique plutôt que les lois abstraites de la pensée. Je suis moi-même titulaire de quelques brevets sur des dispositifs matériels. Mais je pense fermement que cette récente tendance à breveter les algorithmes ne profite qu’à un petit nombre d’avocats et d’inventeurs alors qu’elle entrave la grande majorité de personnes qui veulent faire des choses utiles avec les ordinateurs.

Quand je songe aux programmes informatiques dont j’ai besoin quotidiennement pour travailler, je ne peux m’empêcher de réaliser qu’aucun d’entre eux n’existerait aujourd’hui si les brevets logiciels avaient prévalu dans les années 60 et 70. Changer les règles aujourd’hui aura pour conséquence de geler le progrès à peu près à son niveau actuel. Si cette tendance se confirme, la seule alternative pour la majorité des brillants développeurs américains de logiciels sera d’abandonner ou émigrer. Les États-Unis perdront alors leur position dominante.

Merci de faire votre possible pour inverser cette tendance alarmante. Il existe de bien meilleures façons de protéger les droits de propriété intellectuelle des développeurs de logiciels que de les empêcher d’utiliser des briques fondamentales.

Sincèrement,
Donald E. Knuth
Professeur émérite




Les universitaires ont intérêt à contribuer à Wikipédia — qui a intérêt à ce qu’ils contribuent…


présenté par Christophe Masutti

Le moins que l’on puisse dire, lorsqu’on fréquente les milieux universitaires, c’est que les enseignants-chercheurs partagent des avis très différents à propos de l’encyclopédie en ligne libre Wikipédia. Pour certains, c’est un non-sujet puisqu’il s’agit seulement de permettre à n’importe qui d’écrire n’importe quoi. Pour d’autres, il faut savoir y contribuer parfois pour corriger des erreurs, parfois parce qu’il est aussi du devoir du chercheur que de partager ses connaissances, et pour d’autres encore la pertinence de Wikipédia ne saurait être valide à cause de l’anonymat des contributeurs et de l’absence d’un comité éditorial dans les règles de l’art des revues universitaires classiques.

Une quatrième catégorie, en revanche, prend du recul par rapport aux régimes de publication académiques et considère que ce n’est pas parce que les règles de publications sont universitaires qu’elles doivent être universelles. Ceux-là proposent de contribuer activement à Wikipédia mais en tâchant d’opérer la distinction entre les objectifs et les normes de Wikipédia et les attentes habituelles des publications académiques.

L’American Historical Association est l’une des plus anciennes sociétés savantes aux États-Unis. L’une de ses publications mensuelles, Perspectives on History, a 50 ans d’existence et reste l’une des revues historiques les plus lues au niveau mondial. Stephen W. Campbell, un jeune chercheur, vient d’y publier un article-témoignage dont nous vous proposons ci-dessous une traduction. Il y synthétise rapidement l’attitude classique des historiens vis-à-vis de Wikipédia et propose justement de prendre un peu de recul par rapport aux questions épistémologiques de la neutralité et de l’objectivité.

Certains arguments sont bien entendus discutables, mais le plus important est que, en publiant ce témoignage dans une telle revue, on assiste certainement à une déclaration d’intérêt. Cela montre aussi que l’attitude des chercheurs par rapport à Wikipédia n’est pas un phénomène générationnel. William Cronon, le président de l’AHA en 2012, y est cité comme ayant encouragé la participation à Wikipédia.

La question est plutôt à entrevoir du point de vue de la participation active et volontaire : il y a une vie au-delà du régime de l’évaluation permanente et épuisante des instances de “valorisation” de la recherche académique…


Améliorer Wikipédia : Notes d’un sceptique éclairé

Source : Stephen W. Campbell, Improving Wikipedia: Notes from an Informed Skeptic, dans la revue : Perspectives on History, American Historical Association, mai 2014

Traduction Framalang : hack, r0u, KoS, Amargein, Gilles, Asta, Fchaix, goofy

En tant qu’historien américain qui étudie l’économie politique de la période d’avant la guerre de Sécession, j’ai toujours été fasciné par le mouvement de panique de 1837 – un cataclysme financier qui mérite son nom de « première grande dépression américaine », suivant l’expression employée dans un livre récent. Pendant les congés d’hiver 2012-1013, j’ai cherché « Crise de 1837 » sur Wikipédia et n’ai trouvé qu’une entrée assez décousue qui ne pointait que sur bien peu de sources secondaires. C’était fâcheux, c’est le moins qu’on puisse dire. Les rédacteurs de Wikipédia avaient marqué l’article comme partial ou incomplet et demandaient à un « spécialiste » de l’histoire des États-Unis de l’améliorer.

J’ai pris la décision d’améliorer l’entrée, et dans ce processus j’ai découvert des détails importants concernant les règles de Neutralité du point de vue de Wikipédia, les sous-cultures idéologiquement chargées qui, souvent, altèrent et falsifient ces entrées et une explication probable de mon aptitude à réhabiliter l’entrée avec succès. Depuis deux ans et jusque très récemment, j’ai été un critique véhément à l’encontre de Wikipédia, étant frustré par de trop nombreuses réponses dérivées de Wikipédia aux examens. Mais comme je vais le montrer plus loin, je suis devenu plus optimiste concernant la mission de Wikipédia et je crois qu’elle incarne de nombreuses valeurs auxquelles sont très attachés les universitaires.

Parmi ces derniers on trouve un large éventail d’opinions sur l’utilité de Wikipédia. L’ancien président de l’AHA William Cronon ne voyait que des avantages au fait d’encourager les historiens à contribuer davantage à Wikipédia, tandis que Timothy Messer-Kruse émet un jugement sévère en soulignant les écueils d’un site web qui ne fait pas la différence entre les opinions d’un expert et celles d’un profane, et dont la politique de vérification exclut les contenus seulement fondés sur des sources primaires inaccessibles – ce qui fait de lui un critique virulent de Wikipédia(1). Ma position se situe quelque part entre les deux.

En examinant de plus près cet article sur la Crise de 1837, j’ai remarqué que pratiquement tous les auteurs cités dans les références étaient des libertariens radicaux. La seule « référence externe » était un article écrit de façon informelle, aux sources sélectives, écrit par un obscur historien ne citant pas ses références, et rendu publique lors d’une conférence au Ludwig Von Mises Institute (LVMI), un think-tank d’Alabama qui n’est rattaché à aucune université ni soumis à un système de révision par des pairs.

Tenant son nom de l’économiste autrichien Ludwig Von Mises (1881-1973), l’organisation sponsorise des chercheurs prônant le « laissez-faire » économique et les théories du cycle économique de Friedrich Hayek. Certains LVMIstes (« membres » du LVMI) ont réduit à néant Abraham Lincoln, promu l’étalon-or, et donné une vision romantique du Vieux Sud en omettant l’esclavage. Le groupe rejette catégoriquement, d’après son site web, toute forme de régulation par l’État comme dangereuse pour « la science de la liberté ». Cela semble simpliste. La plupart des historiens reconnaissent que le terme « liberté » a plusieurs significations. L’accès à une assurance-maladie, la protection de l’environnement, ou celle des droits civiques, relèvent de la « liberté », mais nécessitent l’intervention de l’État

J’ai passé plusieurs jours de mes congés d’hiver à ajouter du contenu et des références sur le site, et les éditeurs de Wikipédia, vraisemblablement après avoir approuvé mes modifications, ont supprimé la mention qui fait référence à des informations partiales et incomplètes. Quant à savoir pourquoi cette expérience a été un succès, la réponse pourrait se trouver dans la politique de Wikipédia sur la neutralité de point de vue : les contributeurs doivent s’efforcer de « ne pas donner une fausse impression de parité, ni ne donner trop de poids à un point de vue particulier »(2). Tout économiste chevronné qu’ait été Hayek, l’interprétation de Von Mises était encore en minorité.

La façon dont j’ai édité pourrait expliquer pourquoi je ne me suis pas retrouvé dans une guerre d’édition chronophage. J’ai plus que doublé le nombre de références monographiques et d’articles de journaux révisés par des pairs tout en supprimant très peu du texte préexistant même si je le jugeais suspect. J’ai plutôt restructuré la prose pour la rendre plus lisible. Cette formule ne fonctionne peut être pas toujours, mais les historiens devraient essayer d’écrire autant que possible d’une manière descriptive sur Wikipédia et non de façon analytique, bien que cela puisse être contre-intuitif par rapport à notre formation et que la frontière entre description et analyse soit incertaine.

Les détracteurs de Wikipédia ont beaucoup d’objections valides. Il n’y a pas de rédacteur en chef ayant le dernier mot sur le contenu. La sagesse collective peut renforcer certains préjugés innés ou se révéler erronée au cours du temps. C’est le problème que Messer-Kruse a judicieusement mis en exergue dans ses recherches approfondies sur l’attentat de Haymarket Square – même lorsqu’un contributeur-expert, comme Messer-Kruse, élabore un argumentaire basé sur de solides preuves, les éditeurs bénévoles de Wikipédia peuvent tergiverser ou amoindrir le nouveau point de vue « minoritaire ». Enfin, il existe une possibilité pour que l’existence même de Wikipédia dévalue l’art et le travail d’enseigner et publier. Il y a quelques années, j’ai rédigé un article pour un projet d’encyclopédie sur l’esclavage américain d’un éditeur de référence bien connu. L’éditeur m’informa, après que j’eus fini mon article, que le projet serait interrompu pour une durée indéterminée, en partie en raison de la concurrence avec Wikipédia.

Il n’y a peut-être aucun sujet qui mène autant à la controverse que la pierre fondatrice de Wikipédia sur la neutralité. Les détracteurs se demandent si cet objectif peut être atteint ou même s’il est désirable(3). En décrivant ses règles qui mettent l’accent sur le double verrou de la « vérifiabilité » et du refus des « travaux inédits », Wikipédia indique qu’il vise à décrire les débats, mais pas à s’y engager. C’est cela qui fait hésiter les historiens. À partir du moment où nous sélectionnons un sujet de recherche et que nous collationnons des faits dans un ordre particulier, nous nous engageons involontairement dans un débat. Ajoutons à cela que les faits ne sont jamais vraiment neutres puisque ils sont toujours compris à l’intérieur d’un contexte idéologique plus vaste(4).

De plus, le plus surprenant parmi les règles de Wikipédia est la façon dont le site gère les approches complexes de ces nombreux problèmes philosophiques. Les contributeurs de Wikipédia insistent sur le fait que la neutralité n’est pas la même chose que l’objectivité. Le site évite de traiter les peudo-sciences, les fausses équivalences et soutient les principes de la revue par les pairs. Pour valider des arguments contradictoires, il donne la primauté à l’argument dans les publications érudites, et non à la validation par le grand public. Le règlement de Wikipédia reconnaît même que l’on ne peut pas considérer le principe de neutralité au sens le plus strict car les tentatives d’élimination de toute partialité peuvent se faire au détriment de la signification(5). Ce sont toutes ces normes que les universitaires devraient applaudir. Les rédacteurs de Wikipédia ont sans doute répondu aux critiques de Messer-Kruse, et bien qu’il n’incorporera jamais correctement des informations trop innovantes et récentes uniquement connues dans les milieux scientifiques, la beauté du site est qu’il contient les outils de ses propres améliorations.

Ayant conscience que certains de ces problèmes ne trouveront jamais vraiment de solution, j’en appelle aux historiens pour qu’ils consacrent quelques heures de leur précieux temps libre à l’amélioration de Wikipédia ; à titre d’encouragement, je demande aux administrateurs d’intégrer les contributions à Wikipédia dans leurs exigences de publication concernant l’attribution de poste de professeurs. Les docteurs récemment diplômés font face actuellement à une terrible crise de l’emploi et l’objectif tant convoité d’obtenir un poste de professeur à temps plein s’avère de plus en plus difficile à atteindre. Les contributions à Wikipédia pourraient être un bon moyen de valoriser leur CV en prévision d’un prochain entretien d’embauche. Les détails pour y parvenir restent probablement à régler.

Photo par mikedesign, licence CC BY-2.0 

Peut-être des historiens pourraient-ils s’identifier publiquement sur Wikipédia, sauvegarder leurs contributions, et être crédités si Wikipédia conserve leurs corrections. Publier ouvertement peut réduire le risque de troll, l’anonymat protégeant souvent les internautes des répercussions de commentaires indésirables. Les articles Wikipédia doivent venir en complément, et non en substitution, des articles traditionnels (dans des revues) et monographies, et les comités de validation devraient prendre en compte un certain quota d’articles en ligne par rapport aux articles traditionnels – peut-être quatre ou cinq entrées validées dans Wikipédia pour chaque article dans un journal traditionnel spécialisé.

Une des critiques récurrentes à l’égard des monographies est qu’elles conviennent seulement à un public spécialisé et limité, et finissent par s’empoussiérer sur des étagères de bibliothèques endormies. Peut-être que Wikipédia est le lieu idéal pour diffuser nos propres recherches et expertises à destination d’un public plus vaste, ce qui, théoriquement, permettrait d’améliorer la conception de l’histoire qu’a le public et la façon dont on en parle. Nombreux sont les représentants des sciences dures qui ont déjà pris en compte la publication électronique et comme d’autres l’ont souligné, nous risquons d’être marginalisés comme discipline si nous ne nous joignons pas à ce mouvement(6).

Au moment où j’écris ceci, environ un tiers du texte et la moitié des citations de l’article sur la crise de 1837 sont de ma main. J’ai dû mettre de côté ce précieux projet parce que le nouveau semestre venait de commencer, ce qui est bien regrettable parce que la page pouvait encore être améliorée, du moins ai-je procuré les lignes directrices aux autres spécialistes. Le site compte cinquante-huit « abonnés à cette page » et la section « Historique » affiche un grand nombre de suppressions qui ont été réintroduites – ce qui est peut-être l’indice de l’incorrigible obstination des partisans de Wikipédia. Les étudiants, les passionnés d’économie politique et le grand public disposeront toutefois de meilleures informations historiques, du moins je l’espère, à mesure que Wikipédia s’améliorera de façon continue.

Stephen W. Campbell est maître de conférence au Pasadena City College. Sa thèse de doctorat, terminée en 2013 à l’Université de Santa Barbara, analyse l’interaction entre les journaux, les institutions financières et le renforcement de l’État avant la guerre de Sécession.

Notes (Les ouvrages référencés en liens sont en anglais)

1.  William Cronon, « Scholarly Authority in a Wikified World », Perspectives on History, février 2012, http://www. historians.org/perspectives/issues/2012/1202/Scholarly-Authority-in-a-Wikified-World.cfm (consulté le 23 avril 2013). « The Professor Versus Wikipedia », On The Media, 9 mars 2012, http://www.onthemedia.org/story/191440-professor-versus-wikipedia/transcript/ (consulté le 27 février 2014).

2. Wikipédia : Neutralité du point de vue, http://en.wikipedia. org/wiki/Wikipedia:Neutral_point_of_view (consulté le 26 décembre 2013).

3. Jeremy Brown et Benedicte Melanie Olsen, « Using Wikipedia in the Undergraduate Classroom to Learn How to Write about Recent History », Perspectives on History, 50, Avril 2012 (consulté le 23 avril 2013).

4. Martha Nichols et Lorraine Berry, « What Should We Do About Wikipedia ? », Talking on Writing, 20 mai 2013, http://talkingwriting.com/what-should-we-do-about-wikipedia (consulté le 27 décembre 2013).

5. Wikipédia : Neutralité du point de vue.

6. Lori Byrd Phillips et Dominic McDevitt-Parks, « Historians in Wikipedia : Building an Open, Collaborative History », Perspectives on History, décembre 2012, http://www.historians.org/perspectives/issues/2012/1212/Historians-in-Wikipedia. cfm (consulté le 26 avril 2013).

* Ce travail est sous licence Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International.




Avons-nous perdu le Web que nous aimions ?

Conflit de génération sur le Web…

Les pères fondateurs avaient imaginé un réseau ouvert, génératif, bidouillable.

Ils sont aujourd’hui amers de constater que le Web est devenu un adolescent qui loin de chercher à émanciper ses utilisateurs, tente plutôt de les forcer dans des cases, de les infantiliser, de ne leur laisser aucun contrôle.

Le constat dressé la semaine dernière par Anil Dash a depuis été largement partagé par les vétérans du Web. Comme l’impression d’un paradis perdu.

Mais la roue tourne et les utopistes des débuts rêvent d’un retour aux sources, d’éduquer les milliards de nouveaux internautes, de leur faire partager leur rêve. Est-ce envisageable ? Surtout, même s’ils prenaient conscience des valeurs que portait le Web à ses débuts, la majorité des utilisateurs serait-elle prête à abandonner ses usages confortables actuels pour reprendre le flambeau des fondateurs et à explorer de nouvelles voies respectueuses de ces valeurs ?

Le retour au bricolage high-tech avec un fer à souder allié au code (Ardhuino, imprimantes 3D, FabLabs…), les initiatives comme celles du projet Webmakers qui vise à éduquer au Web toute une génération pour qu’elle s’en empare au lieu de le consommer, autant de signes d’une prise de conscience qui pourrait modifier la donne. Cet article qui lance un coup d’œil dans le rétroviseur n’est pas un moment de simple nostalgie mais une invitation au renouvellement des idéaux fondateurs.

Le Web que nous avons perdu

article original The Web We Lost par Anil Dash, proposé et présenté par Clochix

Traduction framalang Zii, KoS, Goofy, Garburst, lamessen

L’industrie technologique et sa presse ont traité l’explosion des réseaux sociaux et l’omniprésence des applications pour smartphone comme une victoire sans appel pour Monsieur Tout-le-monde, un triomphe de la convivialité et de l’autonomisation. On a moins parlé de ce que nous avons perdu tout au long de cette transition, et je trouve que les jeunes générations ne savent même pas comment était le Web autrefois.
Alors voici quelques aperçus d’un Web qui pour l’essentiel a disparu :

  • Il y a 5 ans, la plupart des photos qu’on voulait partager étaient chargées sur Flickr, où elles pouvaient être taguées par les humains ou même par les applications et services, en utilisant un système de balises. Les images étaient facilement accessibles sur le Web, en utilisant de simples flux RSS. Et les photos chargées pouvaient facilement l’être sous des licences permissives comme celles fournies par Creative Commons, autorisant la modifications et la réutilisation de n’importe quelle façon par des artistes, des entreprises ou des particuliers.
  • Il y a une dizaine d’années, Technorati vous laissait chercher sur la majeure partie du Web social en temps réel (cependant la recherche avait tendance à être horriblement longue pour l’affichage des résultats), avec des tags qui marchaient comment le font les hashtags sur Twitter aujourd’hui. Vous pouviez trouver des sites en relation avec votre contenu avec une simple recherche, et savoir qui s’exprimait dans un fil de discussion, indépendamment des outils ou plateformes utilisés pour exposer des idées. À l’époque, c’était tellement excitant que lorsque Technorati ne put faire face au volume croissant de la blogosphère, les utilisateurs furent très déçus. Au point que même quelqu’un d’aussi habituellement circonspect que Jason Kottke se mit à descendre le service en flammes pour l’avoir laissé tomber. Dès l’instant de ses premiers succès pourtant, Technorati avait suscité les louanges de gens comme John Gruber :

Vous pouviez, en théorie, écrire un logiciel pour examiner le code source des quelques centaines de milliers de blogs, et créer une base de données des liens entre ces blogs. Si votre logiciel était assez efficace, il devait pouvoir rafraîchir ses informations d’heure en heure, ajoutant de nouveaux liens à sa base de données en quasi-temps réel. En fait, c’est exactement ce qu’a créé Dave Sifry avec son incroyable Technorati. À ce jour, Technorati surveille 375 000 blogs et a référencé plus de 38 millions de liens. Si vous n’avez jamais joué avec Technorati, vous manquez quelque chose.

  • Il y a dix ans, vous pouviez laisser les gens poster des liens sur votre site ou montrer des listes de liens qui pointaient vers votre site. Car Google n’avait pas encore introduit AdWords et AdSense, les liens ne généraient pas de revenus, c’était juste un moyen d’expression ou un outil éditorial. Le Web était un endroit intéressant et différent avant la monétisation des liens, mais en 2007 il devint clair que Google avait changé le Web pour toujours, et pour le pire, en corrompant les liens.
  • En 2003, si vous aviez introduit un service d’authentification individuelle opéré par une société, même en documentant le protocole et encourageant les autres à cloner le service, vous auriez été décrit comme quelqu’un qui introduisait un système de surveillance relevant du « Patriot Act ». Il y avait une telle méfiance à l’égard services d’authentification que même Microsoft abandonna ses tentatives de créer un tel système d’inscription. Même si leur expérience utilisateur n’était pas aussi simple que la possibilité omniprésente de s’identifier avec Facebook ou Twitter, le service TypeKey introduit alors avait des conditions légales de partage des données bien plus restrictives. Et pratiquement tous les systèmes qui fournissaient une identité aux utilisateurs autorisaient l’usage de pseudonymes, respectant le besoin qu’ont les gens de ne pas toujours se servir de leur identité légale.
  • Au début de ce siècle, si vous aviez créé un service qui permettait aux utilisateurs de créer ou partager du contenu, ils s’attendaient à pouvoir facilement télécharger une copie fidèle de leurs données, ou importer leurs données vers d’autres services compétitifs, sans la moindre restriction. Les entreprises commerciales passaient des années à travailler sur l’interopérabilité autour des échanges de données simplement pour le bénéfice de leurs utilisateurs, quitte à lever théoriquement les barrières pour l’entrée de la concurrence.
  • Aux premiers temps du Web social, il était largement admis que de simples gens pourraient être propriétaires de leur identité en ayant leurs propres sites, plutôt que d’être dépendants de quelques gros sites pour héberger leur identité numérique. Dans cette vision, vous possédez votre nom de domaine et contrôlez complètement son contenu, plutôt que d’avoir les mains liées sur un site géré par une grande entreprise. C’était une réaction sensée lorsqu’on prenait conscience que la popularité des gros sites croît et chute, mais que les gens ont besoin d’une identité plus persistante que ces sites.
  • Il y a cinq ans, si vous vouliez publier sur votre site du contenu d’un autre site ou d’une application, vous pouviez le faire en utilisant un format simple et documenté, sans avoir besoin de négocier un partenariat ou un accord contractuel entre les sites. L’expérience des utilisateurs n’était donc pas soumise aux caprices des luttes politiques entre les sociétés, mais basée sur l’architecture extensible du Web lui-même.
  • Il y a une douzaine d’années, lorsque les gens voulaient soutenir les outils de publication qui symbolisaient cet état d’esprit, ils mutualisaient le coût des serveurs et des technologies nécessaires à ces outils, même si cela coûtait bien plus cher avant l’avènement de l’informatique dans le nuage et la baisse du prix de la bande passante. Leurs pairs de l’univers des technologies, même s’ils étaient concurrents, participaient même à cet effort.

Ce n’est pas notre Web aujourd’hui. Nous avons perdu les éléments-clés auxquels nous faisions confiance et pire encore, nous avons abandonné les valeurs initiales qui étaient le fondement du monde du Web. Au crédit des réseaux sociaux actuels, ils ont apporté des centaines de millions de nouveaux participants sur ces réseaux, et ils ont sans doute rendu riche une poignée de personnes. Mais ils n’ont pas montré le Web lui-même, le respect et l’attention qu’il mérite comme le support qui leur a permis de réussir. Et ils sont maintenant en train de réduire les possibilité du Web pour une génération entière d’utilisateurs qui ne comprennent pas à quel point leur expérience pourrait être beaucoup plus innovante et significative.

Retour vers le futur

Aujourd’hui, lorsque vous voyez des compilations intéressantes d’informations, elles utilisent encore souvent des photos de Flickr, parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire avec les maigres métadonnées d’Instagram, et qu’Instagram n’utilise le Web qu’à contre-cœur. Lorsque nous ne pouvons pas retrouver d’anciens messages sur Twitter ou nos propres publications sur Facebook, nous trouvons des excuses aux sites alors que nous avions de meilleurs résultats avec une recherche sur Technorati, qui n’avait portant à sa disposition que de piètres logiciels de son époque. Nous assistons à de stupides combats de coqs avec Tumblr qui ne peut pas récupérer la liste de vos contacts sur Twitter, ou Facebook qui refuse que les photos d’Instagram s’affichent sur Twitter, tout cela parce que des entreprises géantes suivent chacune leur propre programme de développement au lieu de collaborer pour être utiles aux utilisateurs. Et nous nous coltinons une génération de patrons qui sont incités à créer des produits toujours plus bornés et hostiles au Web, tout cela pour permettre à un petit nombre de nantis de devenir toujours plus riches, au lieu de laisser les gens se créer de nouveaux possibles innovantes au dessus du Web lui-même.

Je ne m’inquiète pas, nous allons corriger tout cela. L’industrie technologique, comme toutes les industries, suit des cycles, et le pendule est en train de revenir vers les philosophies globales et émancipatrices sur lesquelles le Web social s’est bâti au début. Mais nous allons devoir affronter un gros défi, ré-éduquer un milliard d’utilisateurs pour leur apprendre ce qu’est le Web, comme nous l’avons fait pendant des années il y a dix ans quand tout le monde a quitté AOL, leur apprendre qu’il y a bien plus à expérimenter sur Internet que ce qu’ils connaissent.

Ce n’est pas ici la polémique habituelle à base de : « ces réseaux verrouillés sont mauvais ». Je sais que Facebook, Twitter, Pinterest, LinkedIn et tous les autres sont de super-sites, qui apportent beaucoup à leurs utilisateurs. D’un point de vue purement logiciel, ce sont de magnifiques réussites. Mais ils sont basés sur quelques hypothèses qui ne sont pas forcément exactes. La première idée fausse d’où découlent beaucoup de leurs erreurs est que donner aux utilisateurs de la flexibilité et du contrôle crée forcément une expérience utilisateur complexe qui empêche leur croissance. La seconde hypothèse erronée, plus grave encore, est de penser qu’exercer un contrôle total sur les utilisateurs est le meilleur moyen de maximiser les profits et la rentabilité de leur réseau.

La première étape pour les détromper, c’est que les gens qui sont en train de créer la prochaine génération d’applications sociales apprennent un peu d’histoire, pour savoir de quoi ils parlent, qu’il s’agisse du modèle économique de Twitter, des fonctions sociales de Google ou de n’importe quoi d’autre. Nous devons savoir ce qui a été essayé et a échoué, quelles bonnes idées étaient tout simplement en avance sur leur temps, et quelles occasions ont été gâchées par la génération actuelle de réseaux sociaux dominants.

Qu’est-ce que j’oublie ? Qu’avons-nous perdu d’autre sur le Web social ?