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Un commun numérique fête ses 25 ans : Internet Archive

Par curiosité ou nécessité, vous avez sûrement essayé de savoir à quoi ressemblait une ancienne page web, et vous avez utilisé la Wayback Machine pour remonter le temps. Eh bien ce génial service, qui permet d’accéder à des clichés instantanés de pages web archivées, est une des nombreuses ressources d’Internet Archive, qui fête cette année ses 25 ans.

On pourrait le célébrer avec une cascade de chiffres impressionnants : déjà plus de 70 pétaoctets de données stockées, 475 milliards de pages web, 28 millions de livres, 14 millions de fichiers audio, etc. Un succès considérable.

Mais le plus important c’est que Internet Archive est un commun numérique. Si vous savez déjà ce que ça signifie, passez au-delà du paragraphe explicatif suivant :

Comment se caractérise un commun numérique ?

Un commun désigne une ressource produite et/ou entretenue collectivement par une communauté d’acteurs hétérogènes, et gouvernée par des règles qui lui assurent son caractère collectif et partagé.
Il est dit numérique lorsque la ressource est numérique : logiciel, base de données, contenu numérique (texte, image, vidéo et/ou son), etc.
Les communs numériques ont des caractéristiques nouvelles : l’usage de la ressource par les uns ne limite pas les possibilités d’usage par les autres (la ressource est non rivale) et il n’est pas nécessaire d’en réserver le droit d’usage à une communauté restreinte afin de préserver la ressource (la ressource est non-exclusive).
Ainsi, les communs numériques gagnent à être partagés, car ce partage augmente directement la valeur de la ressource et permet par ailleurs d’étendre la communauté qui la préservera. Le numérique est donc à l’origine du développement de communs d’un nouveau genre, ouverts et partagés, accroissant d’autant plus leur potentiel.

Source : site communs.societenumerique.gouv.fr

Eh oui, Internet Archive coche toutes les cases et c’est une ressource partagée de laquelle on peut bénéficier et à laquelle on peut contribuer par un don, par un document mis en ligne (plus de 17 000 par jour…).

Voyez ce qu’en dit son fondateur, Brewster Kahle, 25 ans après les débuts :

Il y a 25 ans, je pensais que la construction de cette nouvelle bibliothèque serait surtout un processus technologique, mais je me trompais. Il s’avère que c’est surtout un processus humain. Internet Archive a été soutenu par des centaines d’organisations. Environ 800 bibliothèques ont participé à la création des collections web qui se trouvent dans la Wayback Machine. Plus de 1 000 bibliothèques ont fourni des livres à numériser dans les collections, qui comptent désormais 5 millions de volumes. En outre, des personnes spécialisées dans, par exemple, les horaires de chemin de fer, les radios anciennes ou les disques 78 tours, ont fait don de supports physiques et téléchargé des fichiers numériques sur nos serveurs […] L’année dernière, plus de 100 millions de personnes ont utilisé les ressources d’Internet Archive, et plus de 100 000 personnes ont fait un don pour nous soutenir financièrement. Il s’agit véritablement d’un projet mondial, la bibliothèque du peuple.

Brewster Kahle, dans un article récent.

… mais voici surtout quelques réflexions illustrées de Brewster Kahle que Framalang a traduites pour vous,

Article original : Reflections as the Internet Archive turns 25
Traduction Framalang : Claire, Julien / Sphinx, Goofy, Suzy

Quelques réflexions à l’occasion du 25e anniversaire d’Internet Archive

par Brewster Kahle

Brewster Kahle, Photo de Rory Mitchell, The Mercantile, 2020 – CC by 4.0

Brewster Kahle, Tamiko Thiel, Carl Feynman à Thinking Machines, Mai 1985. Photo courtesy of Tamiko Thiel.

Une bibliothèque pour tout

Jeune homme, je voulais participer à la création d’un nouveau média qui constituerait une avancée par rapport à l’invention de Gutenberg, quelques centaines d’années auparavant.

En construisant une bibliothèque pour tout à l’ère du numérique, je me suis dit qu’il y avait là une chance pour la rendre non seulement disponible à tout le monde mais également plus performante et intelligente que son équivalent papier. En utilisant des ordinateurs, cette bibliothèque ne serait pas seulement un outil de recherche mais également d’organisation : de sorte que l’on puisse naviguer au sein de millions, voire de milliards, de pages web.

La première étape a été de créer des ordinateurs capables de traiter d’énormes collections de riches contenus. Il a fallu ensuite créer un réseau qui puisse capter des ordinateurs du monde entier : l’Arpanet, qui allait devenir l’Internet. Plus tard, est arrivée l’intelligence augmentée qu’on a ensuite appelée les moteurs de recherche. J’ai alors contribué au WAIS (Wide Area Information Server) qui a aidé les éditeurs à rejoindre en ligne ce nouveau système ouvert, lequel a fini par être englobé dans le World Wide Web.

En 1996 est venu le moment de lancer la construction de la bibliothèque.

Cette bibliothèque contiendrait tous les ouvrages publiés de l’humanité. Cette bibliothèque ne serait pas uniquement accessible à ceux qui peuvent payer le dollar par minute que LexisNexis demandait, ou à l’élite des universités. Ce serait une bibliothèque accessible à n’importe qui, n’importe où dans le monde. Pourrions-nous pousser le rôle d’une bibliothèque plus loin, de sorte que les écrits de tous y soient inclus, pas seulement celles et ceux qui ont signé un contrat avec un éditeur new-yorkais ? Pourrions-nous construire une archive multimédia qui contiendrait non seulement des écrits, mais aussi des chansons, des recettes, des jeux et des vidéos ? Pourrions-nous permettre à tous de trouver des informations sur leur grand-mère dans cent ans ?

Un article du San Francisco Chronicle, Business Section, 7 mai 1988. Photo parJerry Telfer. Brewster Kahle est ici en compagnie de Bruce Gilliat, avec qui il a fondé Alexa Internet.

 

Ni un projet profitable ni une IPO

Depuis le début, l’Internet Archive devait être à but non lucratif parce qu’elle contient les œuvres de tout le monde. Ses motivations devaient être transparentes. Elle devait durer longtemps.
Dans la Silicon Valley, le but est de trouver une sortie de projet rentable, par un rachat ou par une introduction en bourse, et de passer au projet suivant. Cela n’a jamais été mon but. Le but de l’Internet Archive est de créer une mémoire permanente du Web qui puisse être utilisée pour fabriquer un nouveau cerveau global. Pour trouver au fil du temps des chemins dans les données qui nous offriront de nouvelles perspectives, bien au-delà de ce qu’un moteur de recherche peut faire. Pour être non seulement une référence historique, mais aussi une part vivante du cœur battant de l’Internet.

John Perry Barlow, parolier du Grateful Dead, auteur de la Déclaration d’indépendance du Cyberespace et fondateur de l’Electronic Frontier Foundation, reçoit des mains de Brewster Kahle le prix Internet Archive Hero Award, le 21 octobre 2015. Photo de Brad Shirakawa – CC by 4.0

Un coup d’œil dans le rétroviseur

Ce que j’ai préféré des premiers temps de l’ère du Web, ce sont les personnes qui rêvaient.
Dans les débuts du Web, on a vu les gens essayer de faire marcher un système plus démocratique. Les gens ont essayé de rendre la publication plus inclusive.
On a aussi vu les autres facettes de l’humanité : les pornographes, les arnaqueurs, les harceleurs et les trolls. Eux aussi ont vu l’occasion de réaliser leurs rêves dans ce nouveau monde. Finalement, l’Internet et le World Wide Web sont simplement à notre image. C’est juste une histoire de l’humanité. Et ça a été une expérience de partage et d’ouverture d’esprit.

Le World Wide Web sous son meilleur jour est un outil qui permet à chaque personne de partager ses connaissances, presque toujours gratuitement, et de trouver sa communauté, peu importe où l’on se trouve dans le monde.

Brewster Kahle au cours d’une conférence à la Bibliothèque de Charleston en 2019. Photo de Corey Seeman– CC by 4.0

Regardons vers l’avenir

Nous n’avons peut-être pas encore atteint l’accès universel à toutes connaissances, mais nous pouvons encore le faire. Dans 25 ans, nous pouvons collecter les écrits non pas de cent millions de personnes, mais d’un milliard de personnes, et les préserver à jamais. Nous pouvons avoir des systèmes de rémunération qui ne soient pas basés sur des modèles publicitaires qui profitent seulement à certains.
Nous pouvons avoir un monde avec de nombreux gagnants, avec des personnes qui participent, qui trouvent des communautés qui partagent leur façon de penser, et dont elles peuvent apprendre, partout dans le monde. Nous pouvons créer un Internet où nous nous sentons aux commandes.
Je crois que nous pouvons construire ce futur ensemble. Vous avez déjà aidé Internet Archive à construire ce futur. Durant les 25 dernières années, nous avons rassemblé des milliards de pages, 70 pétaoctets de données à offrir aux générations futures. Offrons-leur cela de manière innovante et passionnante. Construisons et rêvons ensemble pour les 25 prochaines années.

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Dans cette courte vidéo le jeune Brewster Kahle (en 1996) expose les principes du projet. Le document retrace ensuite l’évolution du projet Internet Archive jusqu’à aujourd’hui. Source de la vidéo (sous-titrages en français par nos soins)

 

Et encore…

  • Un article récent dans lequel Brewster Kahle proteste contre les poursuites judiciaires dont Internet Archive a été l’objet pendant la pandémie de la part des éditeurs qui voulaient lui interdire le prêt des ouvrages électroniques.
  • La page de dons pour Internet Archive
  • pour le fun et surtout le frisson : à l’occasion du 25e anniversaire, la Wayforward Machine donne rendez-vous dans 25 ans !



To Do : ouvrir le Web une bonne fois pour toutes.

C’est bientôt le week-end. On le sait, les libristes s’ennuient durant les week-end, tant ils croulent sous le temps libre, tant elles n’ont rien d’autre à faire que jouer à SuperTuxKart.

C’est là que Brewster Kahle entre en scène. Oh, ce n’est pas quelqu’un de très connu, rien qu’un bibliothécaire du Web. Simplement le fondateur de Internet Archive (et de la fondation Internet Memory), le projet qui a pour ambition de sauvegarder Internet… Le genre de monsieur à donner un discours au rassemblement NetGain de la Ford Foundation devant un parterre de financiers, dirigeantes et autres huiles essentielles qui veulent du bien au Web.

Voilà que Brewster Kahle nous lance un défi. Des devoirs pour remplir notre week-end désœuvré. Il nous propose, rien de moins, que de verrouiller le Web en mode ouvert en inscrivant cette ouverture dans le code même…

…alors, vous faites quoi, ce week-end ?

Pouhiou.

Ouvrir le Web pour de bon, un appel pour un Web distribué.

par Brewster Kahle (source), article sous licence CC-BY-NC (à la demande de l’auteur)

Traduction : Docendo, goofy, yog, Vincent, nilux, r0u, Asta, et les anonymes.

Bonjour, je suis Brewster Kahle, fondateur d’Internet Archive. Depuis 25 ans, nous construisons cette fabuleuse chose qu’est le Web. Aujourd’hui, je veux vous expliquer comment nous pouvons ouvrir le Web pour de bon.

Pour reprendre une célèbre phrase de Larry Lessig, l’une de mes idoles, « Le code est la loi. » La façon dont nous programmons le Web déterminera la façon dont nous vivons en ligne. Nous avons donc besoin d’incorporer nos valeurs à l’intérieur de notre code.

La liberté d’expression a besoin d’être incorporée à la base de notre code. La vie privée devrait être incorporée à la base de notre code. Un accès universel à toutes les connaissances. Mais aujourd’hui, ces valeurs ne sont pas intégrées au Web.

Reverse of the cover sheet CC-BY Carl Malamud
Reverse of the cover sheet CC-BY Carl Malamud

Il s’avère que notre World Wide Web est très fragile. Mais il est énorme. Chez Internet Archive, nous sauvegardons chaque semaine 1 milliard de pages. Nous savons aujourd’hui que les pages web existent en moyenne 100 jours avant de changer ou disparaître. Elles clignotent sur leurs serveurs.

De plus le Web est extrêmement accessible, à moins que vous ne viviez en Chine. Le gouvernement chinois a bloqué les sites d’Internet Archive, du New York Times et d’autres encore. D’autres pays le font aussi de temps en temps.

Donc le Web n’est pas fiable — et le Web n’est pas privé. Des particuliers, des sociétés, des pays peuvent observer en douce ce que vous êtes en train de lire. Et ils le font. Nous savons désormais que les lecteurs de Wikileaks ont été ciblés par le GCHQ (NdT : Government Communications Headquarters, le service de renseignements électroniques du gouvernement britannique) et la NSA. Dans le monde bibliothécaire, nous connaissons l’importance de la vie privée du lecteur.

En revanche le Web est amusant. Nous avons au moins une bonne chose sur trois. Nous avons donc besoin d’un Web fiable, privé, mais toujours amusant. Je crois qu’il est temps de franchir un nouveau cap. Et c’est à notre portée.

Imaginez des « sites web distribués » tout aussi fonctionnels que des blogs WordPress, des sites Wikimédia, ou même Facebook. Mais comment est-ce possible ?

Comparez le Web actuel à l’Internet (le réseau de « tuyaux » par lequel transite le Web). Internet a été conçu pour pouvoir fonctionner même quand une partie de lui-même tombe en panne. Internet est un système véritablement distribué. Nous avons besoin d’un Web Nouvelle Génération; un Web véritablement distribué.

Voici une autre façon de le concevoir : prenez le Cloud Amazon. Le Cloud Amazon distribue vos données, les déplace d’ordinateur en ordinateur, remplace les machines lorsqu’elles tombent en panne, les rend disponibles aux utilisateurs, et les réplique quand leur utilisation augmente. C’est une excellente idée. Et si nous rendions le Web Nouvelle Génération semblable à un gigantesque Cloud Amazon, mais qui fonctionnerait sur l’Internet lui-même ?

Il fonctionnerait en partie sur la technologie pair à pair (peer-to-peer), qui permet à des systèmes de ne pas dépendre d’un hébergeur central ou de la politique d’un pays. Dans un modèle peer-to-peer, les personnes qui utilisent le Web distribué fournissent aussi une partie du stockage et de le bande passante pour le faire fonctionner.

Au lieu de n’avoir qu’un serveur web par site web, nous en aurions un grand nombre. Plus il y aurait de gens et d’organisations impliquées dans le Web distribué,  plus il serait rapide et sécurisé. Le Web nouvelle génération nécessiterait aussi un système d’authentification sans connexion et mots de passes centralisés. C’est là que le chiffrement entre en jeu.

Il doit aussi être privé : pour que personne ne sache ce que vous lisez. Les bouts d’information seront distribués à travers Internet ; personne ne pourrait donc vous pister depuis un portail central.

Et cette fois le Web aurait une mémoire. Nous y intégrerions un mécanisme de versionnage pour qu’il s’archive au fur et à mesure. Le Web ne serait plus condamné à rester dans le présent.

Et puis il devrait être amusant : suffisamment malléable pour stimuler l’imagination de milliers d’inventeurs. Comment savons-nous que cela pourrait fonctionner ? Il suffit de voir les nombreuses avancées du Web depuis sa naissance en 1992.

Nos ordinateurs sont 1000 fois plus puissants qu’à cette époque. Le JavaScript permet de faire tourner dans nos navigateurs des programmes sophistiqués, grâce auxquels les lecteurs actuels du web distribué en deviendraient les bâtisseurs. Le chiffrement à clé publique est désormais légal, nous pouvons donc l’utiliser à des fins d’authentification et de vie privée. Nous avons également la technologie Block Chain, qui permet à la communauté Bitcoin d’avoir une base de données globale sans point de contrôle central.

J’ai vu chacun de ces éléments fonctionner indépendamment, mais pas rassemblés en un nouveau Web. C’est le défi que je nous lance.

Financeurs, leaders, visionnaires ! Cela pourrait être notre coup d’éclat. Et tout reste à faire ! Si nous savons où nous allons, nous pouvons paver le chemin.

code is law CC-BY-SA FSCONS
code is law CC-BY-SA FSCONS

Selon l’équation de Larry Lessig, « Le Code = La Loi ». Nous pouvons incorporer le premier Amendement à la base du code d’une nouvelle génération du Web.

Nous pouvons ouvrir le Web une bonne fois pour toutes.

Faire de son ouverture quelque chose d’irrévocable.

Nous pouvons le construire

Nous pouvons le faire ensemble.