21 degrés de liberté – 02

Voici le deuxième article de la série écrite par Falkvinge. Ce militant des libertés numériques qui a porté son combat (notamment contre le copyright1) sur le terrain politique en fondant le Parti Pirate suédois n’hésite pas à afficher des opinions tranchées parfois provocatrices 2.

Le groupe Framalang a trouvé intéressant de soumettre à votre réflexion la série d’articles qu’il a entreprise récemment. Son fil directeur, comme il l’indique dans le premier épisode que nous vous avons déjà livré, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Nous nous efforcerons de vous traduire ces articles, semaine après semaine. Les commentaires, comme toujours, sont ouverts.

De l’analogique au numérique : la correspondance

Par Rick Falkvinge, source : Private Internet Access
Traduction Framalang : draenog, wyatt, mo, simon

Au sein de leur monde analogique nos parents considéraient leurs libertés comme acquises. Ces mêmes libertés qui ne sont pas transmises à nos enfants dans la transition numérique — telles que simplement le droit d’envoyer une lettre sans mention externe de l’expéditeur.

Lors d’interventions, il m’arrive de demander aux personnes du public combien d’entre elles approuveraient des sites tels que The Pirate Bay, alors même qu’ils engendrent une perte de revenus pour les artistes (je pose la question en partant du principe que cette assertion est vraie). La proportion de spectateurs qui lèvent la main varie selon le public et le lieu.

Les défenseurs du droit d’auteur affirment que les lois hors ligne ne sont pas respectées sur Internet, lorsqu’ils souhaitent poursuivre en justice les personnes partageant savoir et culture. Ils n’ont pas tort, mais pas comme ils l’imaginent. Ils ont raison sur un point, il est clair que les lois relatives au droit d’auteur s’appliquent aussi en ligne. Mais ce n’est pas le cas des lois sur la protection de la vie privée, or cela devrait l’être.

Dans le monde hors ligne, le courrier bénéficiait d’un certain niveau de protection. Il n’était pas censé uniquement s’appliquer à la lettre elle-même, mais à toute correspondance ; la lettre était simplement l’unique moyen de correspondance lors de la conception de ces libertés.

D’abord, le courrier était anonyme. Libre à l’expéditeur de se faire connaître à l’extérieur ou seulement à l’intérieur de l’enveloppe (de cette façon l’expéditeur était inconnu du service postal, seul le destinataire en avait connaissance), ou pas du tout.

De plus, le courrier n’était pas pisté durant son transport. Les quelques gouvernements qui suivaient à la trace la correspondance de leurs citoyens étaient largement méprisés.

Troisièmement, la lettre était secrète. Jamais l’enveloppe n’était ouverte durant son transfert.

Quatrièmement, le transporteur n’était jamais tenu responsable du contenu, pour la simple et bonne raison qu’il lui était interdit d’examiner ce contenu. Quand bien même il aurait pu le faire, avec les cartes postales sans enveloppe par exemple, il ne pouvait être tenu responsable de faire son travail de transporteur — ce principe d’immunité du transporteur ou du messager remonte à l’Empire Romain.

Ces principes de liberté de correspondance devraient s’appliquer à la correspondance qu’elle soit hors ligne (la lettre) ou en ligne. Mais ça n’est pas le cas. En ligne vous n’êtes pas libre d’envoyer ce que vous souhaitez à qui vous le souhaitez, parce que cela pourrait constituer une atteinte au droit d’auteur — nos parents jouissaient pourtant de cette liberté dans leur monde hors ligne.

Les défenseurs du droit d’auteur ont raison — envoyer par courrier la copie d’un dessin est une violation du droit d’auteur, tout autant qu’envoyer une musique piratée via Internet. Seulement hors ligne, ces lois ont des pondérations. Hors ligne, quand bien même cela constitue une violation du droit d’auteur, personne n’est autorisé à ouvrir une lettre en transit simplement pour vérifier si son contenu n’enfreint pas la loi, parce que le secret de la correspondance privée est considéré comme plus important que la découverte d’une violation de droit d’auteur. C’est primordial. Ce principe de hiérarchie n’a pas été appliqué dans le monde numérique.

Le seul moment où une lettre est ouverte et bloquée, c’est lorsqu’une personne à titre individuel est suspectée au préalable d’un crime grave. Les mots « grave » et « au préalable » sont importants : l’ouverture de lettres simplement pour vérifier si elles contiennent un élément de crime sans grande gravité, tel qu’une violation du droit d’auteur, n’est tout bonnement pas autorisée du tout.

Il n’y a aucune raison que les libertés concédées à nos parents dans le monde hors ligne ne soient pas transposées en ligne de la même manière à nos enfants, peu importe si cela signifie que des modèles économiques deviennent caducs.

Après avoir mis ces points en évidence, je repose la question aux spectateurs pour savoir combien d’entre eux approuveraient des sites tel que The Pirate Bay, alors même qu’ils engendrent une perte de revenus pour les artistes. Mon argumentaire terminé, tous les spectateurs lèvent la main pour signifier leur approbation ; ils souhaiteraient que nos enfants jouissent des mêmes libertés que nos parents, et que le respect des acquis du monde hors ligne soit également appliqués en ligne.

Dans la suite de la série nous aborderons des sujets apparentés – les annonces publiques anonymes et le rôle essentiel rempli par les tribunes improvisées dans l’exercice de la liberté.

Votre vie privée est votre propre responsabilité.




21 degrés de liberté – 01

Vous ne connaissez peut-être pas le nom de Falkvinge. Ce militant des libertés numériques qui a porté son combat (notamment contre le copyright) sur le terrain politique en fondant le Parti Pirate suédois n’hésite pas à afficher des opinions tranchées parfois provocatrices 3.

Le groupe Framalang a trouvé intéressant de soumettre à votre réflexion la série d’articles qu’il a entreprise récemment. Son fil directeur, comme il l’indique dans le premier épisode que nous vous livrons aujourd’hui, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Nous nous efforcerons de vous traduire ces articles, semaine après semaine. Les commentaires, comme toujours, sont ouverts.

De l’analogique au numérique : nos enfants devraient pouvoir profiter des mêmes droits que ceux dont jouissaient nos parents

Par Rick Falkvinge, source : Private Internet Access

Traduction Framalang : draenog, mo, goofy, simon, 1 anonyme

Dans une série de 21 articles sur ce blog nous examinerons comment le droit à la vie privée, une liberté fondamentale, a complètement disparu quand on est passé à l’ère numérique. Sa dégradation n’est rien moins que catastrophique.

Nous aborderons toute une série de domaines dans lesquels la vie privée a tout simplement disparu avec la transition vers le numérique, et où cela nous mène. Pour chacune de ces thématiques, nous examinerons la position des différentes juridictions et les tendances qui se dessinent. La motivation principale est claire — il n’est absolument pas déraisonnable de penser que nos enfants devraient avoir au moins les mêmes libertés fondamentales individuelles que celles dont jouissaient nos parents, et aujourd’hui ce n’est pas le cas. Pas du tout.

dossiers empilés et cadenassés

Pour démarrer, nous traiterons des libertés concernant la correspondance postale, et comment de nombreuses libertés associées — comme le droit considéré comme acquis d’envoyer une lettre anonyme — ont été complètement perdues. Même chose pour les affiches anonymes sur les panneaux d’affichages ; qui défend votre droit de faire une déclaration politique anonyme aujourd’hui ?

Nous constaterons que nous n’avons plus le droit de nous balader sans que personne ne nous traque. C’était un fait acquis pour nos parents : les aéroports et les gares étaient des lieux où chacun pouvait être anonyme ; aujourd’hui nos téléphones permettent de nous localiser en temps réel aussitôt qu’on s’en approche.

De plus, nous verrons que les autorités devaient auparavant vous prendre en flagrant délit si vous faisiez quelque chose d’interdit. Elles sont maintenant capables de rembobiner les archives sur vingt ans ou plus pour trouver quelque chose qu’elles auraient raté lorsque cela s’est produit, ou qui simplement leur était indifférent à l’époque. Peut-être quelque chose auquel vous n’aviez même pas prêté attention à ce moment-là, et que vous avez complètement oublié 20 ans plus tard.

Nos parents allaient dans des bibliothèques à la recherche d’informations. Les bibliothécaires prenaient de grandes précautions, inventant même le warrant canary 4, pour assurer que n’importe qui puisse chercher n’importe quelle information à son gré et puisse lire n’importe quel livre sans que les autorités le sachent. Aujourd’hui Google prend les mêmes précautions extrêmes, mais pour noter tout ce que vous avez recherché, jusqu’à ce que vous avez failli chercher sans l’avoir fait. Bien entendu, tout ceci est disponible pour les autorités et gouvernements qui n’ont qu’à demander à Google de se conformer à la loi qui vient d’être publiée .

Il n’est absolument pas déraisonnable d’exiger que nos enfants aient au moins autant de libertés fondamentales – droit à la vie privée — dans leur environnement numérique que celles dont nos parents ont bénéficié dans leur environnement analogique. Cependant, les droits à la vie privée ont été quasiment abolis par la transition au numérique.

En parlant de lecture, nos parents pouvaient acheter un journal au coin de la rue pour quelques pièces de monnaie. Ils lisaient un journal sans que quiconque sache qu’ils l’avaient acheté ou lu. À l’inverse, pour nos enfants, est soigneusement enregistré quel journal ils lisent, quand, quels articles, dans quel ordre, pour quelle durée — et peut-être pire, quel comportement ils ont eu peu après, et si ce comportement semble avoir été provoqué par la lecture de l’article.

Ah, la monnaie au kiosque… L’argent liquide partout en fait. Plusieurs pays tentent de supprimer l’argent liquide, rendant toutes les transactions traçables. Une carte de paiement est plus commode ? Peut-être. Mais elle n’est pas plus sûre. Chaque achat est enregistré. Pire, chaque presque-achat de nos enfants est aussi enregistré, chose qui aurait été inconcevable dans le monde de nos parents. Encore pire, chaque achat est aussi soumis à autorisation, et peut être refusé par un tiers.

Nos parents n’avaient pas d’appels vidéos, ou de télés les observant. Mais s’ils en avaient eu, je suis à peu près sûr qu’ils auraient été horrifiés que des gouvernements puissent les observer directement dans leur salon ou pister leurs appels vidéos privés, y compris les plus intimes.

Quand nos parents avaient une conversation au téléphone, il n’y avait jamais de voix inconnue débarquant dans l’appel pour dire « vous avez mentionné un sujet interdit, veuillez ne pas aborder de sujets interdits à l’avenir ». C’est ce qui se produit dans les messages privés de Facebook dans le monde de nos enfants. Bien évidemment ceci est lié à l’idée de conversations privées à la maison, un concept que nos enfants ne comprendront même pas (mais ils comprendront qu’ils peuvent demander à la petite boîte à l’écoute de leur donner des gâteaux et une maison de poupée).

Nous examinerons aussi comment l’industrie du droit d’auteur exploite à peu près tout ceci pour tenter de changer radicalement le monde, dans ce qui ne peut être décrit que comme une faillite morale.

Nous aborderons tout cela et bien d’autres choses encore, dans la série à venir de 21 articles, dont voici le premier.

Votre vie privée est votre propre responsabilité.




Le numérique nous change au-delà de nos usages

Nous avons tous conscience, pour peu que nous prenions un peu de recul, que nos usages et nos mœurs ont considérablement changé dans les 20 dernières années. Nous en attribuons la cause à l’omniprésence des technologies numériques que nous avons massivement adoptées, du moins dans notre partie du monde.

Cependant ce n’est pas seulement notre manière de communiquer, vivre, travailler, aimer… qui ont complètement changé, c’est aussi notre manière d’être nous-mêmes, ou plutôt : la façon dont notre être apparaît aux yeux du monde numérique désormais.

Lorsque ce monde numérique est quasi entièrement sous la coupe des entreprises de la Silicon Valley et sous la surveillance des gouvernements, nous sommes asservis à une nouvelle féodalité, et plus vraiment dans une démocratie.

C’est ce qu’expose Aral Balkan dans le billet qui suit.

Aral Balkan est le fondateur et principal créateur de Ind.ie, il a déménagé son entreprise aux Pays-Bas l’an dernier lorsqu’il a vu que le nouveau gouvernement britannique voulait accentuer la surveillance de masse et imposer des backdoors, ces portes dérobées dans le code qui permettent les intrusions dans les données confidentielles.
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La nature du « soi » à l’ère numérique

aral-432Article original sur le blog d’Aral Balkan : https://ar.al/notes/the-nature-of-the-self-in-the-digital-age/

Traduction Framalang : Piup, roptat, line, goofy, Penguin 

3 Mars 2016 – Cet article repose sur une conférence que j’ai donnée au Bucerius Lab à Hambourg le mois dernier et qui s’intitulait : « Émancipation numérique : la propriété de soi à l’ère numérique ».

La nature de la technologie moderne

Votre téléviseur intelligent, la montre à votre poignet, la nouvelle poupée Barbie de votre enfant et la voiture que vous conduisez (c’est plutôt elle qui vous conduit, non ?) ont une chose en commun : tous ces objets fonctionnent en collectant des données — vos informations personnelles — sur vous, vos amis, et votre famille.

Bien que cela puisse sembler effrayant en soi, le vrai problème n’est pas là.

La technologie moderne fonctionne en moissonnant une profusion de données (souvent personnelles). Il s’agit simplement d’une réalité de la vie. On ne la changera pas.

La question cruciale est la suivante : qui possède et contrôle les données vous concernant et les mécanismes par lesquels elles sont recueillies, analysées, et transformées en services utiles ?

Si la réponse à cette question était « c’est moi » alors notre problème serait résolu. Dans ce monde idéal, grâce aux capacités de la technologie, les individus disposant de davantage d’informations sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure pourraient traduire ces informations en superpouvoirs.

Malheureusement, nous ne vivons pas dans ce monde.

zuckerberg
Le public, branché sur des casques de réalité virtuelle, ne voit pas passer Mark Zuckerberg. L’avenir que nous devons éviter.

Aujourd’hui, la réponse à notre question, c’est que les sociétés multinationales comme Google et Facebook possèdent et contrôlent à la fois vos données personnelles, les moyens de les collecter, de les analyser et d’en faire de l’argent.

Aujourd’hui, ce sont les entreprises, et non les individus, qui  possèdent et contrôlent nos données et la technologie. Nous vivons dans une entreprenocratie, pas une démocratie.

Nous voici dans un état socio-techno-économique que Shoshana Zuboff de la Harvard Business School appelle le capitalisme de surveillance (en).

Pour comprendre pourquoi le capitalisme de surveillance est si problématique, nous devons d’abord comprendre deux concepts fondamentaux : la nature du « soi » et la nature des données à l’ère numérique.

La nature du « soi » à l’ère numérique

Selon Steve Krug, l’auteur de Do not Make Me Think (en), une technologie bien conçue devrait jouer le rôle d’un majordome lors de l’interaction avec un être humain. Disons que je veux me souvenir de quelque chose pour plus tard et que j’ai mon smartphone avec moi. La conversation entre nous pourrait donner quelque chose comme ceci :

Moi : majordome, rappelez-moi ça plus tard.

Mon smartphone : bien entendu, monsieur, je viens de le mettre pour vous dans l’application Notes .

Moi : merci

En réalité, avec des technologies comme Siri, vous pouvez avoir dès aujourd’hui exactement ce type de conversation.

Telle est la façon courante de voir notre relation à la technologie : comme une conversation entre deux acteurs. Dans notre cas, entre moi et mon téléphone. Si c’est ainsi que nous voyons la technologie, la surveillance est la capture des signaux entre les deux acteurs. Ce n’est en rien différent de ce que faisait la Stasi, quand elle installait des mouchards dans votre maison et écoutait vos conversations. Ce n’est pas très sympathique, mais la surveillance est ainsi, traditionnellement.

Mais que se passerait-il si telle n’était pas notre relation à la technologie ?

votre smartphone est-il un simple majordome ou bien un peu plus que ça ?
Votre smartphone est-il un simple majordome ou bien un peu plus que ça ?

Lorsque je note une idée sur mon smartphone pour m’en souvenir plus tard, est-ce qu’en réalité je ne donne pas une extension à mon esprit, et par là-même une extension à mon « moi » utilisant le smartphone ?

Aujourd’hui, nous sommes des cyborgs. Cela ne veut pas dire que nous nous greffons des implants technologiques, mais que nous étendons nos capacités biologiques avec la technologie. Nous sommes des êtres éclatés, avec des parties de nous-mêmes dispersées dans nos objets quotidiens et augmentées par eux.

Peut-être est-il temps de repousser les frontières du soi pour inclure les technologies au travers desquelles nous nous étendons nous-mêmes.

Le smartphone étend les frontières du « soi »

L’extension des frontières du « soi »

Si nous commençons à percevoir ainsi nos objets quotidiens, pas en tant qu’acteurs séparés, mais comme des extensions de nous-mêmes, alors plusieurs choses deviennent très claires.

Tout d’abord, la surveillance n’est plus la capture de signaux mais une violation du soi. Considérons le litige actuel entre Apple et le FBI, qui veut créer un précédent pour pouvoir accéder au téléphone de n’importe qui. J’ai entendu dire que la requête se rapprochait d’une requête légale pour accéder au contenu d’un coffre-fort (ici lien vers un article en anglais qui explique les véritables enjeux du conflit Apple contre FBI). Rien ne pourrait être aussi éloigné de la vérité. Mon iPhone n’est pas plus un coffre-fort que mon cerveau n’en est un. C’est une partie de moi. Dans ce cas, si on veut rentrer dans mon iPhone, ce qu’on veut vraiment c’est violer ma personne. C’est une attaque contre le soi. Et nous avons déjà un riche corpus de lois et de règlements qui sanctuarisent le soi et les droits des êtres humains.

surveillance-as-assault

La surveillance du « soi » est une agression, une violation du soi.

Ensuite, il apparaît clairement que nous n’avons pas besoin d’une nouvelle Déclaration des Droits relative à Internet ou d’une « Magna Carta » du Web ou quoi que ce soit d’aussi absurde : tout ce dont nous avons besoin, c’est d’appliquer la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (les droits de l’homme que nous connaissons) au monde numérique. Il n’existe pas un monde numérique et un monde réel. Il n’y a pas des droits de l’homme et des « droits numériques ». Nous parlons, en fait, d’une même et unique chose.

Enfin, nous commençons à comprendre la nature véritable de ceux qui fouinent dans nos données personnelles et nous pouvons essayer de réglementer efficacement leurs pratiques néfastes.

Mais pour commencer, il nous faut comprendre ce que sont les données.

La nature des données

On entend souvent dire que les données sont des placements profitables. Selon le magazine Wired , elles seraient l’équivalent moderne du pétrole. C’est seulement parce que nous ne comprenons pas la vraie nature des données que nous ne sommes pas choqués par ce genre de comparaison.
Prenons un exemple :

Supposons que j’aie une petite figurine. Si je dispose d’assez de données sur elle, je peux avec une imprimante 3D en créer une copie conforme à l’original. Imaginez maintenant ce que je peux faire si je dispose d’assez de données sur vous-même.

Les données sur un objet, si vous en avez une quantité suffisante, deviennent cet objet.

Les données sur vous, c’est vous.

Les données personnelles ne sont pas le nouveau pétrole. Les données personnelles, ce sont les gens eux-mêmes.

Maintenant, il ne s’agit pas de dire que Google, Facebook et les innombrables start-ups de la Silicon Valley veulent faire votre copie en 3D. Non, bien sûr que non. Ces entreprises veulent simplement vous profiler. Pour vous imiter. Pour en faire du profit.

Le modèle économique du capitalisme de surveillance, celui de Google, Facebook et des innombrables start-ups de la Silicon Valley, c’est de monétiser les êtres humains. Nous savons tous que Facebook et Google font tourner d’énormes « fermes de serveurs ». Vous êtes-vous jamais demandé ce qu’ils peuvent bien cultiver dans ces fermes ? posez-vous la question et vous devriez arriver rapidement à la conclusion que c’est nous qui sommes « cultivés ». Que sont Google et Facebook si ce n’est des fermes industrielles pour cultiver des êtres humains ?

Une ferme de serveurs

Une ferme de serveurs

Nous les appelons des fermes de serveurs… Vous êtes-vous jamais demandé ce qu’ils peuvent bien cultiver dans ces fermes ?

Si cela vous paraît familier, c’est normal : voilà bien longtemps que nous utilisons diverses variantes de ce modèle économique.

Nous appelons ce business très rentable et pourtant ignoble qui consiste à vendre le corps des humains : « l’esclavage ». Le modèle économique des plus grosses entreprises technologiques consiste à tout monétiser de vous à l’exception de votre corps. Comment appellerons-nous cela ?

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Nous avons tout un passif historique honteux de la commercialisation des individus. Aujourd’hui, le modèle économique des industries technologiques principales consiste à vendre tout ce qui vous concerne, tout ce qui fait que vous êtes vous, à l’exception de votre corps. Comment devrions-nous appeler cela ?

Ce n’est pas un problème technologique…

La Silicon Valley est la version moderne du système colonial d’exploitation bâti par la Compagnie des Indes Orientales, mais elle n’est ni assez vulgaire, ni assez stupide pour entraver les individus avec des chaînes en fer. Elle ne veut pas être propriétaire de votre corps, elle se contente d’être propriétaire de votre avatar. Et maintenant, comme nous l’avons déjà vu, plus ces entreprises ont de données sur vous, plus votre avatar est ressemblant, plus elles sont proches d’être votre propriétaire.

Votre avatar n’est pas figé une fois pour toute, c’est quelque chose de vivant, qui respire (grâce à des algorithmes, pas avec des cellules biologiques). Il vit dans les labos de Google, Facebook et il est soumis constamment à des centaines voire des milliers de tests pour être analysé afin de mieux vous comprendre. Certaines de ces expériences, si elles étaient réalisées sur votre personne physique, conduiraient les dirigeants de ces compagnies en prison pour crime contre l’humanité.

Toutes ces informations personnelles et toute la richesse qui en découle appartiennent à des entreprises et par extension (comme Edward Snowden nous l’a montré) sont partagées avec les gouvernements.

Cela crée un très grand déséquilibre entre le pouvoir des individus et celui des entreprises et entre le pouvoir des individus et celui de leur gouvernement.

Si je me promène avec une caméra chez Google Inc., je serai en arrêté. En revanche, Google enregistre ce qui se passe dans un nombre incalculable de foyers grâce aux caméras Nest [NDT : webcam filmant en continu]. Dans le monde du capitalisme de surveillance, ceux qui ont droit au respect de leur vie privée (les individus) en sont… privés, alors que ceux qui devraient être transparents (les entreprises, les gouvernements) en bénéficient.

Quand Mark Zuckerberg déclare que « la vie privée est morte », il parle uniquement de notre vie privée, pas de la sienne. Quand il achète une maison, il achète également les deux maisons mitoyennes. Sa vie privée, celle de Facebook Inc. et la confidentialité de votre gouvernement sont toujours protégées, et même bien protégées.

Si cela ne ressemble pas à de la démocratie, c’est parce que ce n’en est pas. Le capitalisme de surveillance n’est pas compatible avec la démocratie.

Le système dans lequel nous vivons aujourd’hui pourrait être appelé : « entreprenocratie », le régime féodal des entreprises.

Nous vivons dans une époque néo-coloniale régie par des monopoles multinationaux.

Un impérialisme numérique, si vous préférez.

La montée de l’ « entreprenocratie » est la conséquence de décennies de néo-libéralisme incontrôlé et d’idéologie californienne. Elle a conduit le système à un niveau jamais atteint d’inégalités, pour preuve : 62 personnes possèdent autant de richesses que la moitié du monde la plus pauvre (soit 3,5 milliards de personnes). Elle apporte aussi la destruction à grande échelle de notre environnement à travers l’épuisement des ressources et le changement climatique. Pour le dire crûment, c’est une menace mortelle pour notre espèce.

Ce n’est pas un problème technologique.

C’est un problème du capitalisme.

Et la seule réponse possible est une démocratie meilleure et plus forte.

Des technologies alternatives, décentralisées et à divulgation nulle peuvent jouer un rôle important en nous aidant à obtenir de plus grandes libertés publiques et une meilleure démocratie. Mais la technologie n’est pas un remède miracle. Sans changement au niveau de la régulation ou des statuts, ces technologies seront jugées illégales et ceux d’entre nous qui les auront mises en œuvre deviendront les nouveaux Snowden et Manning.

Notre défi est immense : les alternatives que nous créons doivent être pratiques et accessibles. Elles doivent être conçues de manière éthique et être non-coloniales par construction. Ce n’est pas une tâche simple.  Mais ce n’est pas non plus irréalisable. Je le sais car en ce moment je code moi-même ce type de solution, et d’autres aussi.

ethical-design

La pyramide de la création éthique : les produits doivent respecter les droits de l’homme, être utiles, fonctionnels et fiables, tenir compte de l’expérience utilisateur.

Les solutions alternatives doivent être conçues de façon éthique.

La bataille pour nos libertés publiques et pour la démocratie doit être menée avec nos nouveaux objets quotidiens. Selon le résultat nous verrons si nous resterons des serfs soumis à une féodalité numérique ou si nous pouvons être des citoyens libres, renforcés par une technologie qui nous appartiendra et que nous contrôlerons, des individus qui pourront explorer le potentiel de l’espèce humaine jusqu’à l’infini.

Je souhaite travailler à ces lendemains lointains.

Et j’espère que vous aussi.

Copyright © 2003–2016 Aral Balkan. Sauf mention contraire, tous les contenus de mon blog sont sous licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International et tout code publié est sous licence MIT. Photo d’Aral par Christina von Poser.




L’internet des objets nous surveille aussi

Bruce Schneier est un spécialiste reconnu de la sécurité informatique auquel nous donnons souvent un écho sur ce blog. Il chronique régulièrement les avancées et les risques de l’Internet des objets dont la montée en puissance semble irrésistible. On peut présager que dans un délai sans doute très rapproché ces objets vont centupler le volume des données collectées sur nous, puisque non seulement ils nous environnent ou vont le faire, mais ils participeront à notre propre construction sensorielle et mentale du monde, jusqu’au plus secret de notre intimité. (1)

La vitesse de développement de ce marché en fait le nouveau Far-west des géants comme Intel, Cisco, Microsoft ou HP, et bien sûr des fabricants d’électronique. L’espoir de profit qui les anime les fait franchir sans scrupules la barrière de la vie privée (2) : non seulement l’implémentation de la sécurité sur ces objets est minime voire inexistante, mais ils sont aussi de parfaits petits espions programmés pour moucharder.

Nous n’échapperons pas plus à l’Internet des objets que nous n’avons échappé à l’ubiquité des smartphones. Faut-il cependant renoncer définitivement à notre vie privée au profit de ces objets intrusifs ? Quelles limites poser et comment ? Au fait, existe-t-il des objets connectés libres et éthiques ?

 

Voici l’Internet des objets qui parlent derrière votre dos

Par Bruce Schneier

Source : The Internet of Things that Talk About You Behind Your Back (cet article a fait l’objet d’une première publication sur Vice Motherboard).

Traduction Framalang : r0u, goofy, teromene, et un anonyme


bruce-blog3SilverPush est une startup indienne qui essaie de lister les différents appareils que vous possédez. Elle embarque des sons inaudibles dans des pages web que vous lisez et dans les publicités télévisées que vous regardez. Un logiciel secrètement embarqué dans vos ordinateurs, tablettes, et smartphones récupère ces signaux, et utilise des cookies pour transmettre ces informations à SilverPush. Au final, cette société peut vous pister d’un appareil à l’autre. Elle peut associer les publicités télévisées que vous regardez avec les recherches web que vous effectuez. Elle peut relier ce que vous faites sur votre tablette avec ce que vous faites sur votre ordinateur.

Vos données numériques parlent de vous derrière votre dos, et la plupart du temps, vous ne pouvez pas les arrêter… ni même savoir ce qu’elles disent.
Ce n’est pas nouveau, mais cela empire.

La surveillance est le business model d’Internet, et plus ces sociétés en savent sur les détails intimes de votre vie, plus elles peuvent en tirer profit. Il existe déjà des dizaines de sociétés qui vous espionnent lorsque vous surfez sur Internet, reliant vos comportements sur différents sites et utilisant ces informations pour cibler les publicités. Vous le découvrez quand vous cherchez quelque chose comme des vacances à Hawaï, et que des publicités pour des vacances similaires vous suivent sur tout Internet pendant des semaines. Les sociétés comme Google et Facebook font d’énormes profits en reliant les sujets sur lesquels vous écrivez et qui vous intéressent avec des sociétés qui veulent vous vendre des choses.

Le pistage entre tous les appareils est la dernière obsession des commerciaux sur internet. Vous utilisez probablement plusieurs appareils connectés à Internet : votre ordinateur, votre smartphone, votre tablette, peut-être même votre télévision connectée… et de plus en plus, des appareils connectés comme les thermostats intelligents et consorts. Tous ces appareils vous espionnent, mais ces différents espions ne sont pas reliés les uns aux autres. Les startups comme SilverPush, 4Info, Drawbridge, Flurry et Cross Screen Consultants, ainsi que les mastodontes comme Google, Facebook et Yahoo sont tous en train de tester différentes technologies pour « régler » ce problème.

iotfail
Les revendeurs sont très intéressés par ces informations. Ils veulent savoir si leur publicité télévisée incite les gens à rechercher leurs produits sur internet. Ils veulent corréler ce que les gens recherchent sur smartphone avec ce qu’ils achètent sur ordinateur. Ils veulent pister les positions des personnes grâce aux capacités de surveillance de leur téléphone, et utiliser cette information pour envoyer des publicités ciblées géographiquement sur leur ordinateur. Ils veulent que les données de surveillance des appareils connectés soient reliées avec tout le reste.
C’est là que l’Internet des objets aggrave le problème. Comme les ordinateurs sont de plus en plus embarqués dans les objets que nous utilisons au quotidien, et pénètrent encore plus d’aspects de nos vies, encore plus de sociétés veulent les utiliser pour nous espionner sans que nous soyons au courant et sans notre consentement.

Techniquement, bien sûr, nous avons donné notre accord. Les accords de licence que nous ne lisons pas mais que nous acceptons légalement quand nous cliquons sans y penser sur « J’accepte », ou lorsque nous ouvrons un colis que nous avons acheté, donnent à toutes ces sociétés les droits légaux de procéder à cette surveillance. Et quand on voit la façon dont les lois sur la vie privée aux États-Unis sont actuellement écrites, ils sont propriétaires de toutes ces données et n’ont pas besoin de nous laisser y accéder.

Nous acceptons toute cette surveillance internet parce que nous n’y pensons pas réellement. S’il y avait des dizaines de personnes provenant d’entreprises publicitaires avec leurs stylos et leurs carnets qui regardent au-dessus de notre épaule lorsqu’on écrit un mail sur Gmail ou tout simplement quand on navigue sur Internet, la plupart d’entre nous s’y opposeraient. Si les sociétés qui fabriquent nos applications sur smartphones nous suivaient réellement toute la journée, ou si les sociétés qui collectent les plaques d’immatriculation pouvaient être vues lorsque nous conduisons, nous exigerions qu’elles arrêtent. Et si nos télévisions, nos ordinateurs et nos appareils mobiles parlaient de nous à voix haute et se coordonnaient d’une manière qu’on peut entendre, nous serions épouvantés.

La commission fédérale du commerce (FTC) est en train d’examiner les technologies de pistage d’un appareil à l’autre, avec la volonté de pouvoir les réguler. Mais si nous nous fions à l’histoire récente, toute résolution prise sera mineure et inefficace pour s’occuper du plus gros du problème.
Nous devons faire mieux. Nous devons avoir un débat sur les implications du pistage entre appareils sur notre vie privée, mais, surtout, nous devons réfléchir à l’éthique du marché de la surveillance. Voulons-nous vraiment que des entreprises connaissent les détails de notre vie, et qu’elles puissent garder ces données éternellement ? Croyons-nous vraiment que nous n’avons pas le droit d’accéder aux données collectées sur nous, de corriger les données erronées, ou de supprimer celles qui sont trop intimes ou embarrassantes ? Au minimum, nous devons mettre des limites sur les données comportementales qui peuvent légalement être récoltées, savoir pour combien de temps, avoir le droit de télécharger les données collectées sur nous, et pouvoir bannir le pistage par des publicités de parties tierces. Le dernier point est crucial : ce sont les entreprises qui nous espionnent de site en site ou d’appareil en appareil qui causent le plus de dommages à notre vie privée.

Le marché de la surveillance d’Internet a moins de 20 ans, et a émergé parce qu’il n’y avait pas de régulation pour limiter son comportement. C’est désormais une industrie puissante, et qui s’étend au-delà des ordinateurs et téléphones, dans tous les aspects de nos vies. Il est grand temps que nous posions des limites sur ce que peuvent dire et faire avec nous dans notre dos depuis longtemps les ordinateurs et les entreprises qui les contrôlent.

 

(1) Un article parmi d’autres pour en savoir plus sur les objets connectés et comment ils altèrent sensiblement notre mode de vie : Objets connectés : allons-nous tous devenir idiots ?

(2) Voici un article très récent sur les espoirs et les craintes qu’on peut éprouver : « Rapport de l’UIT sur Internet des objets : un grand potentiel de le développement mais des risques pour la confidentialité et l’interopérabilité » (source)

Quelques passages (ma traduction) :

L’UIT (Union Internationale des Télécommunications, un organisme qui dépend de l’ONU) a publié aujourd’hui son rapport [pdf] « Exploiter l’internet des objets pour le développement mondial », produite en collaboration avec Cisco Systems.

Les appareils connectés qui communiquent les uns avec les autres et avec les êtres humains pourraient résoudre les grands défis mondiaux et être un vecteur pour le développement mondial(…) Toutefois, des questions demeurent, telles que les stratégies visant à protéger la vie privée, et l’interopérabilité entre les dispositifs et systèmes.

(…) des défis importants persistent, selon le rapport, en particulier le fait que « la même infrastructure qui permet aux gens de créer, stocker et partager des informations peut également mettre en péril leur vie privée et leur sécurité »

« Ces mêmes techniques peuvent être utilisées pour la surveillance, qu’elle soit ciblée ou à grande échelle », dit le rapport.




Quand on touche à la vie privée, c’est la démocratie qui est menacée (3/3)

Dans cette dernière partie, Eben Moglen nous donne quelques pistes pour protéger nos données personnelles.

Source : The Guardian, Privacy under attack: the NSA files revealed new threats to democracy

Traduction : Thérèse, fatalerrors (Geoffray Levasseur), goofy, audionuma, Diab, Paul, Omegax, lumi

 

L’incessante poursuite du profit qu’engendre l’extraction de données par tous les moyens légaux imaginables a causé une dévastation environnementale. Personne n’a jamais imposé les contraintes qui auraient dû exister dans l’intérêt de la protection contre la dégradation de l’environnement.

moglen3On a tendance à condamner le partage à outrance. On entend souvent dire que le véritable problème de la vie privée est que les enfants vont bien trop loin dans le partage. Quand vous démocratisez un média, ce que nous sommes en train de faire avec le Net, les personnes ordinaires auront naturellement tendance à en dire plus qu’elles ne l’ont jamais fait. Ce n’est pas un problème. Dans une société libre, les gens devraient être protégés dans l’exercice de leurs droits à en dire autant ou aussi peu qu’ils le souhaitent.

Le véritable problème est que nous sommes en train de perdre l’anonymat de la lecture, ce pour quoi personne n’a signé.

Nous avons perdu la capacité de lire anonymement, mais cette perte nous est dissimulée à cause de la manière dont nous avons construit le web. Nous avons donné au public des programmes appelés « navigateurs » que tout le monde peut utiliser, mais nous avons fait des « serveurs web » dont seuls les geeks peuvent faire usage — très peu de gens ont eu un jour l’occasion de consulter le journal d’un serveur web. C’est un immense échec de l’éducation à la technologie pour notre société, comme si l’on dissimulait aux enfants ce qui se passe quand des voitures entrent en collision et que les passagers ne portent pas de ceinture de sécurité.

Nous n’expliquons pas aux gens comment le journal d’un serveur web enregistre en détail l’activité des lecteurs, ni même combien on peut en apprendre sur eux simplement en sachant ce qu’ils lisent, et comment. À partir de ces journaux, vous pouvez savoir combien de temps chaque lecteur passe sur une page, comment il la lit, où il se rend ensuite, ce qu’il fait ou recherche à partir de ce qu’il vient de lire. Si vous pouvez rassembler toutes les informations qu’il y a dans ces journaux, alors vous commencez à posséder ce que vous ne devriez pas avoir.

Sans anonymat de la lecture il n’y a pas de liberté de l’esprit. C’est en effet littéralement l’esclavage. L’abolitionniste Frederick Douglass a écrit que la lecture était le chemin menant de l’esclavage à la liberté. Lorsqu’il décrit son propre cheminement dans ses mémoires, Douglass se souvient que lorsque l’un de ses propriétaires l’empêche de lire, « j’ai alors compris ce qui avait été pour moi une grande source de perplexité — à savoir, le pouvoir de l’homme blanc à asservir l’homme noir. » Et si chaque livre ou journal qu’il avait touché l’avait signalé ?

Si vous avez un compte Facebook, Facebook surveille chaque instant que vous y passez. Mais plus important encore, chaque page visitée contenant un bouton « J’aime » informera Facebook que vous avez lu cette page, que vous cliquiez sur ce bouton ou non. Si le journal que vous lisez chaque jour contient un bouton « J’aime » de Facebook ou les boutons de services similaires, alors Facebook ou les autres services vous regardent lire le journal : ils savent quels articles vous avez lus et combien de temps vous avez passé dessus.

Chaque fois que vous twittez une URL, Twitter la raccourcit pour vous. Mais il s’arrange aussi pour que toute personne cliquant dessus soit surveillée par Twitter pendant qu’elle lit. Vous n’aidez pas seulement des gens à savoir ce qu’on trouve sur le Web, vous aidez aussi Twitter à lire par-dessus l’épaule de toutes les personnes qui lisent tout ce que vous recommandez. Ce n’est pas transactionnel, c’est écologique. C’est une destruction environnementale de la liberté de lire des autres personnes. Votre activité est conçue pour les aider à trouver les choses qu’elles veulent lire. L’activité de Twitter est de travestir aux yeux de tous la surveillance de la lecture qui en résulte.

Nous avons permis à ce système de grandir si rapidement autour de nous que nous n’avons pas eu le temps d’en comprendre les implications. Une fois que ces implications ont été bien pesées, les gens qui comprennent n’ont pas envie de parler, parce qu’ils ont un avantage et que cet avantage est dirigé contre vous. Puis la surveillance commerciale attire l’attention des gouvernements, avec deux résultats dont Snowden nous a apporté la preuve : la complicité et le vol qualifié.

Aussi pratiques, voire nécessaires, que leurs services puissent nous paraître, faute d’arriver à regagner la confiance de leurs clients, ils sont fichus.

Les entreprises spécialisées dans l’extraction de données croyaient, disaient-elles, qu’elles étaient simplement dans une situation de complicité avec le gouvernement. Après avoir créé des structures technologiques dangereuses qui fouillaient vos données personnelles, elles pensaient qu’elles étaient simplement engagées dans des négociations secrètes sur la quantité qu’elles devaient en livrer. C’était, bien sûr, un jeu où s’entremêlaient avidité et peur.

En gros, ce que les entreprises américaines d’extraction de données croyaient, ou voulaient nous faire croire qu’elles croyaient jusqu’à ce que Snowden les réveille, était qu’à travers leur complicité elles avaient obtenu l’immunité pour leurs vols qualifiés. Mais nous avons maintenant appris que leur complicité ne leur a rien rapporté. Elles nous ont vendu pour moitié, et le gouvernement a volé le reste. Elles ont découvert que ce qu’elles attendaient de l’honnêteté des grandes oreilles américaines, NSA et autres agences, elles étaient très loin de l’avoir obtenu. À l’évidence, l’attitude des grandes oreilles se résumait à : « Ce qui est à nous est à nous et ce qui est à vous est négociable… à moins que nous ne l’ayons d’abord volé. »

De même que l’industrie mondiale de la finance, les grandes entreprises d’extraction de données ont pris les promesses des grandes oreilles américaines trop au sérieux. C’est en tout cas l’interprétation charitable qu’on peut donner de leur conduite. Elles pensaient qu’il y avait des limites à ce que ferait le pouvoir.

Grâce à Snowden, que ce soit pour les extracteurs de données ou pour les grandes oreilles américaines, la situation n’est plus contrôlable politiquement. Ils ont perdu leur crédit, leur crédibilité, aux yeux du monde. Aussi pratiques, voire nécessaires, que leurs services puissent nous paraître, faute d’arriver à regagner la confiance de leurs clients, ils sont fichus.

Les problèmes environnementaux — tels le changement climatique, la pollution de l’eau, l’esclavage ou la destruction de la vie privée — ne se résolvent pas par des transactions entre individus. Il faut une union pour détruire l’esclavage. De même, l’essence de notre difficulté est l’union [1].

Cependant, une des caractéristiques des grands extracteurs de données est qu’il n’y a pas d’union des travailleurs, de syndicat, en leur sein ni autour d’eux. Ce sont maintenant des entreprises publiques, mais l’union des actionnaires ne contrôle pas efficacement les méfaits environnementaux qu’elles commettent. Ces entreprises sont d’une opacité remarquable en ce qui concerne leurs activités réelles et elles sont si profitables que les actionnaires ne tueront jamais la poule aux œufs d’or en remettant en cause l’éthique de leurs méthodes commerciales. Dans ces entreprises, un petit nombre d’individus puissants contrôle tous les votes ayant un effet concret ; la main d’œuvre n’a pas de voix collective.

Snowden a toujours été clair sur le fait que le remède à cette destruction environnementale est la démocratie. Mais il a aussi fait remarquer à plusieurs reprises que partout où les travailleurs ne peuvent pas s’exprimer et n’ont pas de voix collective, le droit du public à l’information n’est pas protégé. Quand il n’y a pas de voix collective pour ceux qui sont au sein de structures qui trompent et oppriment le public, alors quelqu’un doit agir courageusement de son propre chef.

Avant Auguste, les Romains de la république finissante savaient que le secret du scrutin était essentiel aux droits du peuple. Mais dans tous les pays du monde où se déroulent des élections dignes de ce nom, Google sait comment vous allez voter. Il est déjà en train de façonner votre paysage politique, dans vos fils d’actualité personnalisés, en fonction de ce que vous voulez lire, de qui vous êtes et de ce que vous aimez. Non seulement il sait comment vous allez voter, mais il vous aide en outre à vous conforter dans votre décision de voter ainsi — à moins qu’un autre message n’ait été acheté par un sponsor.

Sans anonymat de la lecture, il n’y a pas de démocratie. Je veux dire, bien sûr qu’il n’existe pas d’élection juste et libre, mais de manière plus fondamentale, je veux dire qu’il n’existe même plus d’autogouvernance libre.

Et nous sommes toujours très mal informés parce qu’il n’y a pas de syndicat cherchant à mettre en lumière les problèmes éthiques chez les extracteurs de données et que nous avons trop peu de Snowden.

L’avenir des extracteurs de données n’est pas le même pour tous. Google en tant qu’organisation s’est interrogé dès le début sur les implications éthiques de ses activités. Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs de Google, ne sont pas tombés par hasard sur l’idée qu’ils avaient une obligation particulière à ne pas faire le mal. Ils comprenaient les dangers potentiels inhérents à la situation qu’ils créaient.

privacyErased

Il est techniquement possible pour Google de faire de Gmail un système véritablement sûr et respectueux du secret de la correspondance, quoique non anonyme. Les messages pourraient être chiffrés — en utilisant des clés publiques dans un réseau de confiance — au sein même des ordinateurs des utilisateurs, dans les navigateurs. Les messages stockés chez Google pourraient être chiffrés à l’aide d’algorithmes dont seul l’utilisateur et non Google posséderait les clés.

Google aurait à renoncer aux maigres profits de Gmail, mais ses actions seraient cohérentes avec l’idée qu’Internet appartient à ses utilisateurs à travers le monde. À long terme, il est bon pour Google de montrer, non seulement qu’il croit en cette idée, mais aussi qu’il agit en conséquence, car c’est la seule manière de regagner la confiance des utilisateurs. Il y a beaucoup de personnes réfléchies et dévouées chez Google qui doivent choisir entre faire ce qui est bon et sonner l’alarme sur ce qui ne l’est pas.

La situation chez Facebook est différente. Facebook opère une mine à ciel ouvert de la société humaine. Scruter tout ce que chacun partage dans sa vie sociale en ligne et instrumentaliser le web pour surveiller tout ce que chacun lit en dehors du système est intrinsèquement immoral.

Mais de Facebook, nous n’avons besoin de rien d’autre que de vérité dans sa communication. Nul besoin de règles, de sanctions ni de lignes directrices. Nous avons seulement besoin de vérité. Facebook devrait s’incliner et dire à ses utilisateurs ce qu’il fait. Il devrait dire : « Nous vous observons à chaque instant que vous passez ici. Nous regardons chacun des détails de ce que vous faites. Nous avons mis le Web sur écoute avec des boutons “J’aime” qui nous informent automatiquement de ce que vous lisez. » À chaque parent, Facebook devrait dire : « Vos enfants passent des heures chaque jour avec nous. Nous les espionnons bien plus efficacement que vous ne serez jamais capables de faire. Et nous ne vous dirons jamais ce que nous savons d’eux. »

Rien que cela, juste la vérité. Ce serait suffisant. Mais la bande qui fait tourner Facebook, cette petite poignée de personnes riches et puissantes ne s’abaissera jamais au point de vous dire la vérité.

Mark Zuckerberg a récemment dépensé 30 millions de dollars pour acheter toutes les maisons autour de la sienne à Palo Alto en Californie — parce qu’il a besoin de davantage de vie privée. Cela vaut pour nous aussi. Nous devons manifester des exigences semblables en faveur de notre vie privée, aussi bien auprès des gouvernements que des entreprises.

facebookGator

Les gouvernements, comme je l’ai dit, doivent nous protéger de l’espionnage des gouvernements étrangers et doivent assujettir leurs propres écoutes domestiques aux règles établies par la loi. Les entreprises, pour regagner notre confiance, doivent être honnêtes sur leurs pratiques et leurs relations avec le pouvoir. Nous devons savoir ce qu’elle font réellement afin de décider si nous acceptons ou non de leur confier nos données.

Une grande confusion a été créée par la distinction entre données et métadonnées, comme s’il y avait une différence et que l’espionnage des métadonnées était moins grave. L’interception illégale du contenu d’un message viole le secret de son contenu. L’interception illégale des métadonnées du message viole votre anonymat. Ce n’est pas moins grave, c’est différent et la plupart du temps, c’est plus grave. En particulier, la collecte des métadonnées viole l’anonymat de la lecture. Ce n’est pas le contenu du journal que Douglass lisait qui posait problème ; c’était que lui, un esclave, ait eu l’audace de le lire.

Le président peut s’excuser auprès des citoyens pour l’annulation de leur police d’assurance maladie, mais il ne peut se contenter d’excuses au peuple pour l’annulation de la Constitution. Quand vous êtes président des États-Unis, vous ne pouvez pas vous excuser de ne pas être du côté de Frederick Douglass.

Neuf votes à la Cour suprême des États-Unis peuvent remettre nos lois d’aplomb, mais le président des États-Unis possède l’unique vote qui importe en ce qui concerne la fin de la guerre. Car toute cette destruction de la vie privée par le gouvernement, organisée par-dessus un désastre écologique encore plus étendu causé par l’industrie, tout cet espionnage, c’est un truc de temps de guerre. Le président doit arrêter la guerre qui fait rage au sein du Net et nous dépossède de nos libertés civiles sous prétexte de vouloir priver d’asile les étrangers mal intentionnés.

Un homme qui apporte à la démocratie les preuves de crimes contre la liberté est un héros. Un homme qui vole la vie privée des sociétés humaines à son profit est un malfaiteur. Nous avons suffisamment d’infamie et pas assez d’héroïsme. Nous devons dénoncer cette différence de manière assez vigoureuse pour encourager d’autres personnes à faire ce qui est juste.

Nous avons vu qu’avec un acharnement digne des opérations militaires les grandes oreilles américaines sont engagées dans une campagne contre la vie privée du genre humain. Elles compromettent le secret, détruisent l’anonymat et nuisent à l’autonomie de milliards de personnes.

Elles font tout ceci parce qu’une administration américaine extraordinairement imprudente leur a attribué une mission – après avoir échoué à prévenir une attaque très grave de civils sur le territoire national, en grande partie à cause de sa négligence des mises en garde – en décrétant qu’elle ne serait plus jamais placée dans une situation où « elle aurait dû savoir ».

Le problème fondamental était le manque de discernement des politiques, pas celui des militaires. Quand des chefs militaires se voient assigner des objectifs, ils les atteignent au prix de tout dommage collatéral qu’on ne leur a pas explicitement demandé de ne pas dépasser. C’est pourquoi nous considérons le contrôle civil sur les forces armées comme une condition sine qua non de la démocratie. La démocratie exige également que les citoyens soient informés.

Le peuple des États-Unis ne veut pas devenir la police secrète du monde

Sur ce sujet, Snowden est d’accord avec Thomas Jefferson [auteur principal de la Déclaration d’indépendance américaine], ainsi qu’avec presque toutes les autres personnes qui ont un jour sérieusement réfléchi au problème. Snowden nous a montré l’extraordinaire complicité entre tous les gouvernements. Ils nous a montré, en d’autres termes, que les politiques souhaitées par les peuples sont partout délibérément contrariées par leurs gouvernements. Ce que veulent les peuples, c’est être protégés contre l’espionnage d’origine étrangère ; ils veulent aussi que les activités de surveillance menées par leur propre gouvernement pour assurer la sécurité nationale soient conduites sous l’examen minutieux et indépendant qui caractérise l’État de droit.

Par ailleurs, le peuple des États-Unis n’est pas prêt à abandonner son rôle de porte-drapeau de la liberté dans le monde. Il n’est pas prêt à se lancer à la place dans la dissémination des procédures du totalitarisme. Nous n’avons jamais voté pour cela. Le peuple des États-Unis ne veut pas devenir la police secrète du monde. Si nous avons dérivé dans cette direction parce qu’une administration imprudente a donné le pouvoir aux militaires, il est temps pour le peuple américain d’exprimer son opinion démocratique et sans appel [2].

Nous ne sommes pas les seuls au monde à avoir des responsabilités politiques exigeantes. Le gouvernement britannique doit cesser d’affaiblir les libertés civiles de son peuple et doit cesser d’utiliser son territoire et ses infrastructures de transport comme auxiliaires du mauvais comportement des forces armées américaines. Et il doit cesser de priver la presse de sa liberté. Il doit cesser de mettre sous pression les rédactions qui cherchent à informer le monde des menaces sur la démocratie, alors qu’il se montre assez compréhensif pour les éditeurs qui espionnent les familles de petites filles assassinées.

La chancelière allemande doit arrêter de parler de son téléphone mobile et commencer à s’exprimer sur la question de savoir s’il est bon de livrer tous les appels téléphoniques et tous les SMS d’Allemagne aux États-Unis. Les gouvernements qui sont régis par des constitutions protégeant la liberté d’expression doivent se demander, de toute urgence, si cette liberté continue à exister quand tout est espionné, surveillé, écouté.

Outre faire de la politique, nous devons absolument légiférer. Défendre l’État de droit est toujours un travail de juriste. En certains lieux, ces juristes auront besoin d’être extrêmement courageux ; partout ils devront être bien entraînés ; partout ils auront besoin de notre soutien et de notre implication. Mais il est également clair que soumettre les écoutes gouvernementales à l’autorité de la loi n’est pas le seul travail qui attend les juristes.

Comme nous l’avons vu, les relations entre les grandes oreilles militaires aux États-Unis, les grandes oreilles ailleurs dans le monde et les grandes entreprises d’extraction de données sont trop complexes pour être sans danger pour nous. Les révélations de Snowden ont montré que les géants américains de l’extraction de données ont été intimidés, séduits mais aussi trahis par les oreilles. Cela n’aurait pas dû les surprendre, mais ils l’ont apparemment été. Beaucoup d’entreprises gèrent nos données ; la plupart n’ont pas de responsabilité juridique envers nous qu’on puisse faire respecter. Il y a du travail pour les avocats là aussi.

Aux États-Unis, par exemple, nous devrions en finir avec l’immunité accordée aux opérateurs de télécommunication pour leur assistance dans les écoutes illégales. Cette immunité a été prorogée par la loi en 2008. Pendant la course à la présidence, Barack Obama avait dit qu’il ferait obstruction à cette législation. Or, en août 2008, quand il est apparu clairement qu’il serait le prochain président, il a changé d’avis. Non seulement il a jeté aux orties sa menace d’obstruction, mais en outre il a interrompu sa campagne pour voter en faveur de l’immunité.

Il n’est pas utile de polémiquer sur le bien-fondé de l’extension d’immunité. Nous devons fixer une date – éventuellement le 21 janvier 2017 [3] – après laquelle tout opérateur de télécommunications faisant affaire aux États-Unis et facilitant les écoutes illégales devrait être soumis aux règles du régime ordinaire de la responsabilité civile. Une coalition intéressante entre les juristes spécialisés dans les droits de l’homme et les avocats spécialisés en recours collectifs d’ordre commercial émergerait immédiatement, avec des conséquences très positives.

Si cette non-immunité était étendue aux opérateurs de réseau non américains qui font affaire aux États-Unis, par exemple Deutsche Telekom, cela aurait également d’immenses conséquences positives pour les citoyens des autres pays. Dans tout pays ou l’immunité existe aujourd’hui de facto et peut être levée, elle doit l’être.

Tous les systèmes juridiques connaissent bien les problèmes posés par l’énorme tas de données nous concernant qui sont entre les mains d’autres personnes. Les principes nécessaires sont invoqués chaque fois que vous portez vos vêtements chez le teinturier. Les juristes anglo-saxons appellent ces principes « droit du dépôt » (law of bailment). Ce qu’ils entendent par là, c’est que si vous confiez vos affaires à d’autres, ces derniers doivent en prendre soin au moins autant qu’ils le feraient avec les leurs. À défaut, ils sont responsables de leur négligence.

Nous devons appliquer ce principe de la mise en dépôt, qu’il soit désigné sous ce nom ou un autre dans les vocabulaires juridiques locaux, à toutes les données que nous avons confiées à d’autres personnes. Cela rend ces dernières juridiquement responsables envers nous de la manière dont elles s’en occupent. Il y aurait un énorme avantage à appliquer aux données personnelles le droit du dépôt ou un droit équivalent.

Ces règles sont soumises au droit du lieu où le dépôt est effectué. Si le teinturier choisit de déplacer vos vêtements dans un autre lieu et qu’un incendie y survient, le lieu où le feu s’est déclaré est sans importance : la loi en vigueur est celle du lieu où il a pris en charge vos vêtements. Au contraire, les grandes entreprises d’extraction de données exploitent en permanence la ficelle de la règle du lieu (lex loci) pour leurs serveurs : « Oh, nous ne sommes pas vraiment dans le pays X, nous sommes en Californie, c’est là que nos ordinateurs se trouvent. » C’est une mauvaise habitude juridique. Cela ne les desservirait pas trop si on les aidait à en sortir.

Ensuite, il y a du travail à faire au niveau du droit public international. Nous devons tenir les gouvernements responsables les uns envers les autres afin de remédier à la dévastation environnementale actuelle. Le deux gouvernements les plus puissants du monde, les États-Unis et la Chine, sont maintenant fondamentalement d’accord sur leurs politiques vis-à-vis des menaces sur Internet. Le principe de base est le suivant : « Quel que soit l’endroit du net où existe une menace pour notre sécurité nationale, nous allons l’attaquer. »

Dans les années 50, les États-Unis et l’Union soviétique ont mis le monde en péril d’empoisonnement pour cause d’essais atmosphériques d’armes nucléaires. À leur crédit, ils furent capables de conclure des accords bilatéraux pour les interdire. Les États-Unis et le gouvernement chinois pourraient se mettre d’accord pour ne pas transformer l’humanité en zone de tir à volonté pour l’espionnage. Mais ils ne le feront pas.

Nous devons chercher à obtenir réparation, par les voies politique et judiciaire, pour ce qui nous a été fait. Mais la politique et le droit sont trop lents et trop incertains. Sans solution technique, nous n’y arriverons pas, de même qu’on ne peut décontaminer l’air et l’eau ni agir positivement sur le climat à l’échelle mondiale sans changement technologique.

Partout, les entreprises utilisent des logiciels qui sécurisent leurs communications et une bonne part de ces logiciels sont écrits par nous. Par « nous », j’entends ici les communautés qui partagent du logiciel libre ou open source, communautés avec lesquelles je travaille depuis des décennies.

Les protocoles qui implémentent des communications sécurisées et que les entreprises utilisent entre elles et avec leurs clients (HTTPS, SSL, SSH, TLS, OpenVPN, etc.) ont tous été la cible de l’interférence des grandes oreilles. Snowden a apporté la preuve des efforts qu’ont fait ces dernières pour casser nos chiffrements.

Les oreilles américaines jouent avec le feu d’un désastre financier mondial. Si elles devaient réussir à compromettre les procédés techniques fondamentaux grâce auxquelles les entreprises communiquent de manière sécurisée, il suffirait d’une panne catastrophique pour qu’on bascule dans le chaos financier mondial. Leur conduite apparaîtra rétrospectivement comme aussi irresponsable du point de vue économique que la dévaluation de la monnaie romaine. Ce n’est ni plus ni moins qu’une menace pour la sécurité économique du monde.

La mauvaise nouvelle est qu’elles ont fait quelques pas en direction de la catastrophe irrémédiable. D’abord, elles ont corrompu la science. Elles ont secrètement influencé l’élaboration des standards techniques, affaiblissant ainsi la sécurité de tous, partout, afin de faciliter le vol de données à leur profit.

Ensuite, elles ont volé des clés, comme seuls les voleurs les mieux financés du monde peuvent le faire. Elles ont investi tous les endroits où est fabriqué du matériel intégrant des clés de chiffrement.

Début septembre [4], quand les documents de Snowden sur ce sujet ont été rendus publics, les ondes de choc se sont propagées dans toute l’industrie. Mais les documents divulgués ont également montré que les grandes oreilles sont encore obligées de voler les clés plutôt que de casser nos verrous. Elles ne disposent pas encore de l’expertise technique suffisante pour casser les bases du chiffrement qui forme le socle de l’économie mondiale.

La publication des types de chiffrement que la NSA ne peut casser est la plus incendiaire des révélations de Snowden du point de vue des grandes oreilles. Aussi longtemps que personne ne sait ce qu’elles ne sont pas en capacité de lire, elles jouissent d’une aura d’omniscience. Lorsqu’on saura ce qu’elles ne peuvent pas lire, tout le monde va utiliser ce type de chiffrement et elles seront alors rapidement dans l’incapacité de lire quoi que ce soit.

Nous devons banaliser l’usage par les particuliers de technologies déjà adoptées par les entreprises, visant à sécuriser les communications et protéger la vie privée. Utiliser ces technologies doit être aussi simple qu’installer un détecteur de fumée

Snowden a dévoilé que leurs avancées sur les bases de notre cryptographie étaient bonnes mais pas excellentes. Il nous a aussi montré que nous avons très peu de temps pour l’améliorer. Nous devons nous dépêcher de remédier au tort qui nous a été fait par la corruption des standards techniques. À partir de maintenant, les communautés qui font les logiciels libres de chiffrement pour les autres doivent partir du principe qu’elles se heurtent aux « services nationaux du renseignement ». Dans ce domaine, c’est une mauvaise nouvelle pour les développeurs car il s’agit de jouer dans la cour des grands. Quand vous jouez contre eux, la plus minuscule des erreurs est fatale.

De plus, nous devons modifier l’environnement technique afin qu’il soit plus sûr pour les personnes ordinaires et les petites entreprises. Ceci consiste pour une grande part dans la diffusion de technologies que les grandes entreprises utilisent depuis une décennie et demie. Beaucoup trop peu a été accompli dans ce domaine jusqu’à présent. C’est comme si chaque usine de nos sociétés était équipée d’un système de protection perfectionné contre l’incendie – détecteurs de fumée, détecteurs de monoxyde de carbone, arroseurs, lances à haute pression, extincteurs de haute qualité – alors que les maisons du commun des mortels n’avaient rien de tout ça.

Nous devons banaliser l’usage par les particuliers de technologies déjà adoptées par les entreprises, visant à sécuriser les communications et protéger la vie privée. Utiliser ces technologies doit être aussi simple qu’installer un détecteur de fumée, fixer un extincteur au mur, dire à vos enfants quelle porte prendre si l’escalier brûle ou même attacher une échelle de corde à la fenêtre du premier étage. Rien de tout cela ne règle le problème de l’incendie, mais s’il éclate, ces mesures simples sauveront la vie de vos enfants.

Il existe beaucoup de projets logiciels et de jeunes pousses qui travaillent sur des mesures de ce type. Ma FreedomBox, par exemple, est un de ces projets logiciels bénévoles. Et je suis enchanté de voir s’installer le début d’une concurrence commerciale. Les entreprises sont maintenant averties : les peuples du monde n’ont pas consenti à ce que les technologies du totalitarisme soient ancrées dans chaque foyer. Si le marché leur propose de bons produits, qui rendent l’espionnage plus difficile, ils les achèteront et les utiliseront.

Le courage de Snowden est exemplaire. Mais il a mis fin à ses efforts parce que c’est maintenant qu’il nous faut savoir. Nous devons accepter en héritage sa compréhension de cette situation d’urgence extrême. Nos hommes politiques ne peuvent pas se permettre d’attendre. Ni aux États-Unis, où la guerre doit s’arrêter. Ni dans le monde, où chaque peuple doit exiger de son gouvernement qu’il remplisse son obligation minimale de protection de sa sécurité.

C’est à nous de terminer le travail qu’ils ont commencé.

Nous avons besoin de décentraliser les données. Si nous conservons tout dans un seul grand tas – s’il y a un type qui conserve tous les messages électroniques et un autre qui gère tous les partages sociaux, alors il n’y a aucun moyen véritable d’être plus en sécurité que le maillon le plus faible de la clôture qui entoure ce tas.

En revanche, si chacun de nous conserve ce qui lui est propre, les maillons faibles de la clôture ne livreront à l’attaquant que les affaires d’une et une seule personne. Ce qui, dans un monde gouverné par le principe de l’État de droit, serait optimal : cette seule personne est la personne qu’on peut espionner car on a pour cela des éléments tangibles [5].

La messagerie électronique s’adapte admirablement bien à un système où personne n’est au centre et ne conserve tout. Nous devons créer un serveur de messagerie pour monsieur tout-le-monde, qui coûte moins de cinq euros et puisse être posé à l’endroit où l’on plaçait ordinairement le répondeur téléphonique. Et quand il casse, on le jette.

La décentralisation des partages sociaux est plus difficile, mais reste à notre portée. Pour les personnes engagées et douées pour la technologie partout dans le monde, c’est le moment crucial, car si nous faisons notre travail correctement, la liberté survivra ; et quand nos petits-enfants diront « Alors, qu’avez-vous fait à cette époque ? », la réponse pourrait être « J’ai amélioré SSL. »

Snowden a fait avancer avec noblesse nos efforts pour sauver la démocratie. Ce faisant, il s’est hissé sur les épaules d’autres personnes. L’honneur lui en revient et à eux aussi, mais la responsabilité est nôtre. C’est à nous de terminer le travail qu’ils ont commencé. Nous devons veiller à ce que leur sacrifice ait un sens, veiller à ce que cette nation, toutes les nations, connaissent une renaissance de la liberté, et à ce que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaisse pas de la surface de la Terre.

 

Cet article est dérivé de la série de conférences « Snowden and the Future », donnée à la Columbia Law School fin 2013 et disponible à l’adresse snowdenandthefuture.info. Une première traduction en français de ces conférences a été effectuée par Geoffray Levasseur et publiée à l’adresse www.geoffray-levasseur.org.

 

Notes

[1] En anglais, union signifie à la fois « union » et « syndicat ». Dans la suite du texte, ce mot est employé dans l’un ou l’autre sens.

[2] Register their conclusive democratic opinion : cela fait probablement allusion aux sites web où les habitants d’un État américain peuvent donner leur avis sur les politiques publiques de cet État. Par exemple : http://www.governor.iowa.gov/constituent-services/register-opinion/

[3] Date probable d’investiture du prochain Président des États-Unis.

[4] Septembre 2013.

[5] Probable cause : concept de droit aux États-Unis qui désigne l’existence d’éléments tangibles justifiant des poursuites pénales.

Crédits images

  • Privacy erased par opensource.com (CC-BY-SA)
  • Faceboogator par Dimitris Kalogeropoylos ((CC BY-SA 2.0)



Quand on touche à la vie privée, c’est la démocratie qui est menacée (2/3)

Voici enfin la suite des conférences d’Eben Moglen sur les révélations d’Edward Snowden. Pour vous remettre dans le bain, reportez-vous à la première partie. Ce texte a été publié avant que le Congrès des États-Unis ne refuse de proroger tels quels les amendements à la loi dite FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) donnant une grande latitude à la NSA pour surveiller les citoyens et résidents des États-Unis (la surveillance du reste de la planète restant inchangée).

Mais l’Union européenne et en particulier la France semblent suivre le chemin inverse ; il semble qu’elles n’aient rien appris des révélations de Snowden. Faites lire ce texte à vos proches, pour qu’à leur tour ils voient les conséquences de ce qui se trame et puissent nous aider à faire pression pour essayer d’éviter le pire.

Source : The Guardian, Privacy under attack: the NSA files revealed new threats to democracy

Traduction : Thérèse, fatalerrors (Geoffray Levasseur), goofy, audionuma, Diab, Paul, Omegax, lumi

 

En d’autres termes, le respect de la vie privée est requis pour l’exercice de l’autogouvernance démocratique. Les efforts tendant à soumettre la société humaine à ces méthodes de surveillance généralisée sont l’antithèse de la liberté. C’est la conversation que n’ont pas tenue tous ces « N’écoute pas mon téléphone portable ! » trompeurs [1]. Si cela ne tenait qu’aux gouvernements nationaux, le débat en resterait à ce niveau de charlatanisme pour toujours.
EbenMoglenbyDocSearls(CC BY 2.0)
Le gouvernement des États-Unis et ses grandes oreilles n’ont pas avancé un seul argument pouvant nous convaincre que ce qu’il font est compatible avec l’éthique de la liberté, les lois constitutionnelles américaines ou les droits de l’homme internationaux. Au lieu de cela, ils essaient autant que possible de changer de sujet, et s’ils ne parviennent pas à en changer, à accuser le messager.

Personne n’a besoin d’accéder à des documents classés secrets pour voir comment les forces armées et les stratèges se sont adaptés à la fin de la Guerre froide en planifiant la surveillance invasive des sociétés du monde. Depuis le début des années 90, la documentation publique concernant la politique de défense américaine montre que les planificateurs et stratèges militaires avaient prévu un monde dans lequel les États-Unis n’auraient pas d’adversaire étatique significatif. Par conséquent, nous serions forcés de nous engager dans un ensemble de « conflits asymétriques », ce qui signifiait des « guérillas » impliquant des « acteurs non étatiques ».

Au cours de la redéfinition du comportement stratégique des États-Unis, les stratèges militaires et leurs collègues de la communauté du renseignement en sont venus à voir les droits américains à la vie privée dans les communications comme l’équivalent d’un asile pour les groupes terroristes. Ils étaient convaincus que les forces armées des États-Unis, les grandes oreilles, devraient nécessairement s’attaquer à ces asiles.

Puis, à l’avènement du 21e siècle, une administration américaine qui restera dans l’Histoire pour sa tendance à tirer d’abord et réfléchir ensuite a tout gobé – hameçon, ligne et plomb [2] – du plan comportant « refus d’asile », surveillance invasive et « totale connaissance de l’information ». Dans un intervalle de temps vraiment court, depuis janvier 2002, principalement en secret, ils ont mis tout ça sur pied.

Les conséquences partout dans le monde n’ont pas été controversées, c’est à noter. Dans une large mesure, les États ont approuvé ou accepté. Après septembre 2001, le gouvernement des États-Unis a fait une démonstration de force tout à fait extraordinaire aux yeux du monde : vous étiez soit avec nous, soit contre nous. Par ailleurs, beaucoup d’autres gouvernements en étaient venus à fonder de manière capitale leurs propres services de renseignement sur la coopération avec les oreilles des États-Unis.

Une fois l’actuelle administration américaine bien installée, des responsables politiques de haut niveau ont considéré qu’il y avait un consensus multilatéral concernant les écoutes ayant pour objet les autres sociétés : elles ne pouvaient être arrêtées et donc ne devaient pas être limitées. Les Chinois ont approuvé. Les États-Unis ont approuvé. Les Européens ont approuvé ; leur position était quelque peu réticente, mais ils étaient dépendants des écoutes effectuées par les États-Unis et n’avaient pas tellement le pouvoir d’objecter.

Personne ne l’a annoncé aux peuples du monde. Depuis la fin de la première décennie du 21ème siècle, un fossé s’est ouvert entre les droits que les peuples du monde pensent posséder et ceux qui ont été bradés par leurs gouvernements en contrepartie d’un renseignement qui n’est utile qu’aux gouvernements eux-même. Ce fossé est si profond, si fondamental pour la signification de la démocratie, que les opérateurs de ce système ont commencé à douter de sa légitimité – ce qu’ils auraient dû faire plus tôt.

Snowden a vu ce qui est arrivé aux autres lanceurs d’alerte et a agi en conséquence. Sa théorie politique est tout à fait exacte et totalement cohérente. Il dit que l’existence de ces programmes, non révélée au peuple américain, est une violation fondamentale des valeurs démocratiques des États-Unis. Assurément, il ne peut y avoir d’argument pour le contester.

La position de Snowden est qu’un effort si global, si massivement puissant et si propice aux abus ne devrait pas être entrepris sans consentement démocratique. Il a exprimé à maintes reprises sa croyance que le peuple des États-Unis a le droit de donner ou refuser ce consentement informé. Mais Snowden a également identifié le fait de soumettre la population mondiale à ces programmes comme une action problématique méritant une forme d’analyse morale et éthique qui va bien au-delà de la simple raison d’État [3].

Snowden veut dire, je pense, que nous devrions prendre ces décisions, non pas dans l’intérêt étroit et égoïste d’une nation, mais avec un sens moral particulièrement élevé de ce qui est approprié de la part d’une nation qui voudrait se faire passer pour le symbole de la liberté aux yeux de l’humanité.

Nous pouvons parler, naturellement, des lois constitutionnelles des États-Unis et de l’importance de l’appareil législatif américain – règles, protections, droits, devoirs – avec le respect qui leur est dû. Mais il doit être clair dans notre esprit que, lorsque nous parlons des traditions constitutionnelles des États-Unis en matière de liberté et d’esclavage, nous ne parlons pas seulement de ce qui est écrit dans les livres de droit.

Nous sommes confrontés à deux affirmations — on les entend partout — qui résument bien les orientations contre lesquelles nous travaillons. La première dit : « C’est sans espoir, la vie privée n’existe plus, à quoi bon lutter ? » ; la seconde : « Je ne fais rien de mal, pourquoi devrais-je m’en soucier ? » Ce sont là les objections les plus significatives qui nous sont opposées lorsque nous faisons ce que nous savons devoir faire.

Si nous ne faisons rien de mal,

alors nous avons le droit de résister

Tout d’abord, notre lutte pour la survie de la vie privée est loin d’être sans espoir. Snowden nous a décrit quelle protection était encore efficace. Son souci était de différencier les formes de communication en réseau définitivement corrompues et inutilisables, de celles qui sont mises en danger par les assauts continuels d’une agence dévoyée et de celles que, même avec son immense pouvoir, son poids financier, ses ambitions déplacées et ses efforts consciencieux, cette agence n’arrive pas à casser.

Le désespoir est seulement une maladie qu’ils veulent vous voir attraper, pas une maladie inéluctable.

Quant à la seconde affirmation, nous nous devons d’y répondre tout à fait clairement : « Si nous ne faisons rien de mal, alors nous avons le droit de résister. » Si nous ne faisons rien de mal, alors nous avons le droit de faire tout notre possible pour maintenir l’équilibre traditionnel entre nous et le pouvoir qui écoute. Nous avons le droit d’être invisibles. Nous avons le droit de parler de manière inaudible. Nous avons le droit de parler des langues qu’ils ne comprennent pas. Nous avons le droit de nous rencontrer aux endroits, aux moments et de la manière qui nous conviennent.

Nous avons une tradition constitutionnelle aux États-Unis contre les mandats de portée générale. Elle est née au 18e siècle pour de bonnes raisons. Nous limitons la capacité de l’État à perquisitionner des lieux et à saisir des objets à ce qu’un juge indépendant estime raisonnable d’autoriser.

Ce principe qui lui était cher, le Premier Congrès l’a placé dans notre Déclaration des droits parce qu’il était cher aux Nord-Américains britanniques ; parce qu’au cours du 18ème siècle, ceux-ci avaient appris de quelle manière le pouvoir exécutif pouvait se servir des mandats de portée générale pour tout fouiller, partout, à la recherche d’une chose qui lui déplaisait et en forçant les pouvoirs locaux à l’y aider. Ce fut un problème au Massachusetts en 1761 [4] et cela resta un problème jusqu’à la fin de l’autorité britannique en Amérique du Nord. Et même alors le problème demeura parce que les présidents, sénateurs et chancellors (juges) étaient eux aussi sans scrupules dans leurs comportements. Thomas Jefferson aussi, comme le président actuel, a annoncé un jeu bien meilleur qu’il n’avait en réalité.

Ce principe est assez clair. Mais il n’y a que neuf votes à la Cour suprême des États-Unis, et ce sont les seuls qui comptent pour le moment [5]. Nous devons attendre de voir combien d’entre eux sont prêts à reconnaître la simple inconstitutionnalité d’un système scélérat beaucoup trop gros pour faire faillite. Mais puisque ces neuf votes sont les seuls qui ont de l’importance, le reste d’entre nous devons mener nos activités d’une autre façon.

La tradition constitutionnelle des États-Unis que nous admirons a principalement été établie par des personnes qui ont fui l’Europe et sont venues en Amérique du Nord pour être libres. Ce sont leurs activités politiques et intellectuelles que nous retrouvons traduites dans les documents qui ont construit la République.

Mais il y a une seconde tradition constitutionnelle. Elle fut établie par des personnes qui ont été amenées ici contre leur gré ou qui sont nées dans l’esclavage et ont dû fuir pour pouvoir être libre, ici même. Cette seconde tradition constitutionnelle est légèrement différente par sa nature de la première, même si elle a conduit, en fin de compte, à des conclusions similaires.

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Fuir l’esclavage est une activité de groupe. Fuir l’esclavage requiert l’assistance de ceux qui pensent que l’esclavage est une mauvaise chose. Les gens, aux États-Unis, ont oublié ce que notre tradition constitutionnelle doit au contact entre des personnes qui avait besoin de fuir pour devenir libres et des personnes qui savaient qu’elles devaient les aider, parce que l’esclavage est mal.

Nous avons maintenant oublié que durant l’été 1854, quand Anthony Burns — qui avait fui l’esclavage depuis Richmond en Virginie — fut renvoyé en esclavage par un juge d’État agissant comme commissaire fédéral pour le Second Fugitive Slave Act [6], Boston dut être placée sous la loi martiale pendant trois jours entiers. Les troupes fédérales bordaient les rues alors que Burns était conduit sous escorte vers le port de Boston et placé à bord d’un bateau pour le renvoyer à l’esclavage. Si Boston n’avait pas été contenue par la force, il y aurait eu une émeute.

Quand Frederick Douglass a fui l’esclavage en 1838, il eut l’aide de sa chère Anna Murray, qui lui envoya une partie de ses économies et les vêtements de marin qu’il porta. Il eut l’aide d’un marin noir libre qui lui donna des papiers d’identité. De nombreuses personnes prirent beaucoup de risques pour l’aider à atteindre New York.

Notre tradition constitutionnelle ne repose pas seulement sur les droits négatifs qui se trouvent dans la Déclaration des droits. Elle repose également sur l’histoire d’une lutte de la communauté, souvent illégale d’un point de vue formel, pour la liberté et contre l’esclavage. Cette partie de notre tradition dit que la libération du contrôle oppressif doit être accordée à tous les peuples, partout, comme un droit. Elle dit que l’esclavage est tout simplement immoral, qu’il ne peut être toléré, ni justifié par la peur du maître ou un besoin de sécurité.

Par conséquent, la tradition constitutionnelle que les Américains devraient défendre actuellement est une tradition qui va bien au-delà de toute limitation spatiale ou temporelle pouvant s’appliquer au quatrième amendement [7]. Le peuple des États-Unis ne doit pas se contenter de défendre le droit d’être libre des intentions oppressives du gouvernement national, il ne doit pas simplement se battre pour une chose qui est incarnée par la clause de procédure régulière [8] du quatorzième amendement. Nous devrions plutôt nous battre contre les processus totalitaristes ; car l’esclavage est mal. Parce que soumettre l’ensemble du genre humain à la surveillance du maître est mal. Parce que fournir l’énergie, l’argent, la technologie, le système pour assujettir la vie privée de tous dans le monde — pour détruire l’asile de la liberté de parole américaine — est mal.

Snowden nous a donné la chose la plus précieuse qu’un peuple jouissant de l’autonomie démocratique puisse avoir, l’information sur ce qui se passe. Si nous voulons exercer nos droits en tant que peuple autogouverné en exploitant les informations qu’il nous a livrées, nous devons avoir clairement à l’esprit les fondements politiques de notre action. Elles ne se limitent pas seulement aux paroisses, ou aux nations, ou à ce que l’on trouve dans les archives des décisions de la Cour suprême.

Une nation conçue dans la liberté et dévouée à la proposition que tous les hommes sont nés égaux a réduit en esclavage des millions de personnes. Elle s’est lavée de ce péché dans une terrible guerre. Le peuple des États-Unis devrait en tirer la leçon et est appelé à le faire aujourd’hui.

chaque gouvernement doit subordonner ses écoutes domestiques

aux principes de l’État de droit

À la lumière de ce que nous savons grâce à Snowden, les citoyens, partout, doivent exiger deux choses de leur gouvernement. En premier lieu, nous devons dire à nos dirigeants « Vous avez la responsabilité, le devoir, de protéger nos droits en nous protégeant de l’espionnage venant de l’extérieur ». Tout gouvernement a cette responsabilité. Il doit protéger le droit de ses citoyens à être libres de la surveillance intrusive de masse d’autres États. Aucun gouvernement ne peut prétendre à la souveraineté et à la responsabilité à moins de tout mettre en œuvre, dans la mesure de son pouvoir et de ses moyens, pour garantir ce résultat.

En second lieu, chaque gouvernement doit subordonner ses écoutes domestiques aux principes de l’État de droit. L’arrogance monumentale des grandes oreilles et la stupidité de la dernière administration ont laissé le gouvernement des États-Unis dans un piège qui n’avait pas lieu d’être. Avant que la dernière administration n’affranchisse ses oreilles de la loi, le gouvernement américain aurait pu regarder le monde en face et proclamer que seules ses oreilles étaient soumises aux règles de l’État de droit. Cela aurait été une prétention exacte. Mais pour presque rien, l’histoire s’en souviendra, ils ont jeté cela aux orties.

Aux citoyens américains revient une plus grande responsabilité. Le gouvernement projette l’immensité de son pouvoir dans la destruction de la vie privée au sein des autres sociétés du monde. Il le fait sans aucun contrôle ni supervision démocratique et son peuple doit l’arrêter. Le rôle des Américains comme symbole de liberté dans le monde n’exige rien de moins.

La liberté a été pourchassée tout autour du globe. L’Asie et l’Afrique l’ont expulsée depuis longtemps. L’Europe a été harcelée pour que cette liberté soit traitée comme une étrangère et le Royaume-Uni l’arrêterait à Heathrow s’il la voyait arriver. Le président des États-Unis a exigé que personne n’accepte la fugitive et il n’est peut-être que la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, pour souhaiter préparer le moment venu un asile pour l’humanité.

Les dirigeants politiques du monde entier ont eu beaucoup de choses à dire depuis que Snowden a commencé ses révélations, mais pas une fois on n’a entendu une déclaration du genre « Je regrette d’avoir soumis mon propre peuple à ces procédés ». La chancelière allemande, malgré une réélection triomphale sans un nuage dans son ciel politique, n’est pas en position de dire « J’ai été d’accord avec les Américains pour autoriser l’interception de 40 millions d’appels téléphoniques par jour ; je veux juste qu’ils arrêtent d’écouter mon téléphone ! »

Les grandes oreilles américaines ont affaire à une crise politique allant bien au delà de ce qu’ils avaient pu imaginer. Elles n’apprécient pas d’apparaître au grand jour, ni même d’être simplement visibles. Elles ont perdu leur crédibilité auprès de l’industrie de la cybersécurité, car cette dernière a pris conscience qu’elles ont trahi leurs promesses implicites sur ce qu’elles ne pirateraient pas. L’industrie de la finance mondiale est envahie de peur à la vue de ce qu’elles ont fait. Les autres agences du gouvernement des États-Unis, sur le soutien desquelles elles peuvent habituellement compter, les fuient.

ils sont en train de faire du net un espace de guerre perpétuelle

Nous n’aurons plus jamais un tel moment de désarroi politique dans le camp qui agit contre la liberté. Non seulement ils ont rendu ce problème évident pour tout le monde — non seulement ils ont fait des martyrs de nos camarades résidant à Fort Leavenworth [9], à l’ambassade d’Équateur à Londres [10] et dans un endroit secret de Moscou [11] — non seulement ils ont allumé un incendie qu’ils ne peuvent plus éteindre en pissant dessus, mais ils ont aussi perdu leur armure. Ils se tiennent devant nous dans la totalité de qui ils sont réellement. Il nous appartient de montrer que nous les reconnaissons pour ce qu’ils sont.

Ce qu’ils ont fait, c’est de créer un état de guerre permanent sur le net. Douze années d’une guerre qui semble sans fin ; ils sont en train de faire du net un espace de guerre perpétuelle. Nous devons imaginer à nouveau de quoi aurait l’air un Internet en paix — la cyberpaix. Les jeunes gens de par le monde qui travaillent en ce moment sur la théorie de la cyberpaix font le travail politique le plus important de notre temps. Il nous faudra désormais assurer ce que les démocraties assurent le mieux, la paix. Nous devons être disposés à déclarer la victoire et rentrer chez nous. Quand nous le ferons, nous laisserons derrière nous un Internet qui ne sera plus en état de guerre, un Internet qui n’utilisera plus la surveillance pour détruire la vie privée, fondement de la démocratie.

C’est une question de droit public international. Au final, c’est semblable à l’interdiction des armes chimiques ou des mines antipersonnel, une question de traités de désarmement, une question de maintien de la paix.

La difficulté, c’est que nous n’avons pas seulement affaire à nos concitoyens, bons et patriotes, pour qui des élections sont un remède suffisant, mais également à une immense structure de surveillance privée qui est devenue réalité. Cette structure a tout à fait le droit d’exister dans un marché libre, mais elle génère maintenant un désastre écologique dont seuls les gouvernements ont bénéficié. Par conséquent nous ne devons pas seulement réfléchir à ce que sont nos politiques vis-à-vis des États mais également vis-à-vis des entreprises.

En fait, nous en sommes encore à un spectacle de marionnettes où les objets légitimes de la surveillance internationale — nommément les politiciens, chefs d’état, cadres de l’armée et diplomates — sont en train de pleurer en nous disant qu’ils ne devraient pas être écoutés. Comme s’ils étaient nous et avaient le droit d’être laissés tranquilles.

Et ceci, bien sûr, c’est ce qu’ils veulent. Ils veulent nous induire en erreur. Ils veulent que nous pensions qu’ils sont nous — qu’ils ne sont pas les personnes qui ont permis à tout ceci d’arriver, qui l’ont applaudi, qui en ont fait commerce.

Nous devons faire face aux problèmes que leurs duperies ont créés. Les grandes oreilles ont détruit la politique de liberté d’Internet du gouvernement des États-Unis. Ils ont eu une bonne main tant qu’ils ont pu jouer des deux côtés à la fois. Et à présent, nous avons des collègues et camarades partout dans le monde qui travaillent pour la liberté du net dans les sociétés dangereuses ; ils dépendent du support matériel et de l’assistance du gouvernement des États-Unis et ils ont maintenant toutes les raisons d’être effrayés.

Que se serait-il passé si les chemins de fer clandestins [12] avaient été constamment soumis à un effort de pénétration de la part du gouvernement des États-Unis au nom de l’esclavage ? Que se serait-il passé si tous les livres des 500 dernières années avaient signalé leurs lecteurs à la maison mère ?

Lorsque nous décidons de donner des informations personnelles,

nous fragilisons également la vie privée d’autres personnes.

La mauvaise nouvelle pour les peuples de la planète, c’est que tout le monde nous a menti de manière éhontée pendant près de vingt ans. La bonne nouvelle, c’est que Snowden nous a dit la vérité.

Edward Snowden a révélé des problèmes auxquels nous devons trouver des solutions. La vaste organisation industrielle de surveillance qui s’est développée depuis 2001 n’aurait pas pu se construire sans les sous-traitants du gouvernement ni l’industrie de l’extraction de données. Tous deux sont impliqués dans une crise écologique causée par la surenchère industrielle. Nous avons échoué à saisir la nature de cette crise parce que nous avons mal compris la nature de la vie privée. Les entreprises ont cherché à profiter de notre confusion et les gouvernements en ont profité encore davantage, ce qui menace la survie même de la démocratie.

nsa_inside_bruce_sterling(CC BY-NC 2.0)

Dans ce contexte, nous devons nous souvenir que la vie privée concerne notre environnement social, pas les interactions isolées que nous avons individuellement avec d’autres. Lorsque nous décidons de donner des informations personnelles, nous fragilisons également la vie privée d’autres personnes. Par conséquent, la vie privée est toujours une relation entre de nombreuses personnes, plutôt qu’une transaction entre deux d’entre elles.

Beaucoup de gens vous prennent de l’argent en occultant cette distinction. Par exemple, ils vous proposent des services de messagerie gratuits. En retour, ils vous demandent de les laisser lire tous vos messages. Leur objectif affiché est de vous envoyer des publicités. Ce n’est qu’un échange entre deux parties. Ou alors, ils vous offrent un hébergement gratuit pour vos communications sociales, puis ils observent tout ce que regarde tout le monde.

C’est pratique pour eux, mais frauduleux. Si vous acceptez cette supposée offre bilatérale de service de messagerie qui vous est fourni gratuitement pour autant qu’ils puissent tout lire, alors chaque personne qui correspond avec vous est soumise à ce marché. Si dans votre famille il y a quelqu’un qui reçoit ses messages avec Gmail, alors Google obtient une copie de toutes les correspondances de votre famille. Si un autre membre de votre famille reçoit ses messages à l’aide de Yahoo, alors Yahoo reçoit également les correspondances de toute votre famille.

Peut-être que déjà ce niveau de surveillance des messages de votre famille par des grandes entreprises est trop pour vous. Mais comme les révélations de Snowden ont pu le montrer, à la déconfiture des gouvernements et de ces entreprises, elles ont aussi partagé tout ces courriers avec le pouvoir — qui les achète, obtient des tribunaux des injonctions à les produire ou les vole — que cela leur plaise ou non.

Ce sera la même chose si vous décidez de vivre votre vie sociale sur un site Internet géré par un abruti qui surveille toute interaction sociale en gardant une copie de tout ce qui est dit et en regardant tout le monde regarder tous les autres. Si vous amenez de nouveaux « amis » vers ce service, vous les attirez dans cette inspection dégueulasse, en les forçant à subir tout cela avec vous.

C’est un problème écologique parce que nos choix individuels aggravent l’état du groupe dans son ensemble. L’intérêt des entreprises de service, mais pas le nôtre, est de cacher cet aspect du problème et de se concentrer sur l’obtention de consentements individuels. D’un point de vue juridique, l’essence d’une transaction est le consentement. Si la vie privée est transactionnelle, votre consentement à l’espionnage est tout ce dont l’espion commercial a besoin. Mais si la vie privée est comprise correctement, le consentement est généralement hors sujet et se focaliser dessus est fondamentalement inapproprié.

En ce qui concerne la pureté de l’air et de l’eau, nous ne fixons pas les limites acceptables de pollution par consentement ; la société a établi des normes de propreté que tout le monde doit respecter. Les lois environnementales ne sont pas des lois de consentement. Mais pour ce qui est du respect de la vie privée, on nous a autorisés à nous faire des illusions ; ce qui est véritablement un sujet de réglementation environnementale nous a été vendu comme un simple problème de négociation bilatérale. Les faits montrent que ceci est totalement faux.

(à suivre…)

Notes

[1] Référence aux protestations de dirigeants politiques, notamment d’Angela Merkel.

[2] Il y a ici double référence ; swallow something hook, line and sinker pourrait se traduire en « gober n’importe quoi », mais aussi il y a référence au roman d’espionnage en trois parties, Spy Hook, Spy Line et Spy Sinker de Len Deighton.

[3] En français dans le texte.

[4] En 1761 eurent lieu les toutes premières révoltes d’une colonie britannique d’Amérique du Nord, suite au Navigation Act limitant le commerce colonial et à l’insistance du roi Charles II pour y établir l’église anglicane. Le roi réagira en ordonnant des perquisitions, saisies et exécutions massives. Ces révoltes seront considérés comme les prémisses de la Guerre d’Indépendance.

[5] Aux États-Unis, la Cour suprême n’est pas seulement la plus haute autorité judiciaire, elle statue également sur la constitutionnalité de la loi, comme le fait notre Conseil constitutionnel.

[6] « Deuxième loi sur les esclaves fugitifs » votée par le Congrès le 18 septembre 1850, annulée de facto par le vote du 13ème amendement en 1865 abolissant l’esclavage.

[7] Amendement fixant le cadre de la juridiction fédérale des États-Unis et les limites du droit de vote ou d’éligibilité, ainsi que l’invalidation de toutes dettes financières en rapport avec des activités de rébellion ou esclavagistes.

[8] Due process clause : cette clause interdit à l’État toute condamnation sans procédure judiciaire régulière.

[9] Lieu de détention de Chelsea Manning.

[10] Lieu de retranchement de Julian Assange.

[11] Résidence actuelle d’Edward Snowden.

[12] Underground railroad : réseaux de fuite des années 1850 pour les esclaves aux États-Unis.

 

Crédits images

    • Eben Moglen par Doc Searls (CC-BY-2.0)
    • François-Auguste Biard Abolition de l’esclavage (détail) – Domaine public
    • Logo NSA inside par Bruce Sterling (CC-BY-2.0)



Aujourd’hui, je dégooglise ma famille !

Dégoogliser le monde ? Oui, mais par où commencer ? Une fois qu’on a soi-même fait un premier effort pour se désintoxiquer des services prédateurs si pratiques, on souhaite qu’autour de soi aussi l’assuétude générale s’atténue et que peu à peu se dessine une autre tendance : que chacun ait la possibilité de reprendre la main sur sa vie numérique.

— Commençons par nos proches !

Telle est la démarche modeste et pragmatique qu’a choisie Nathanaël Leprette. Un drôle de numéro, comme vous allez le découvrir dans l’interview qui suit : une sorte de généreux citoyen du monde, un globe-trotter humanitaire… ce n’est pas un hasard si ce libriste convaincu a aussi retroussé ses manches pour proposer à son cercle familial des adresses mail personnalisées, un hébergement. Et ce n’est sans doute qu’un début…

Chez Framasoft, nous sommes ravis de voir poindre, s’épanouir et se multiplier de telles initiatives, parce que ce sont précisément ces intermédiaires convaincus et disposant d’un minimum de compétences techniques qui peuvent aider le mieux à diffuser la dégooglisation. Comme Nathanaël aujourd’hui, nombreux sont les lecteurs de ce blog qui peuvent franchir le pas ou ont déjà commencé à le faire, seuls ou dans un réseau familial, associatif, professionnel…

Faites-nous part de vos projets et de vos succès de dégooglisation quelle qu’en soit l’échelle, vous donnerez des idées aux autres et le mouvement s’accroîtra d’autant plus vite !

Bonjour Nathanaël, tu fais quoi dans la vie ?

nathanaelLepretteJe suis volontaire un peu partout sur des projets très différents mais je n’ai plus de travail rémunéré depuis trois ans et demi (parfois je paie même pour être volontaire… en Asie, c’est devenu courant). Je vis en autofinancement, sur mes épargnes, un voyage à petit budget donc 🙂

J’ai travaillé dès que j’ai pu pour mettre des sous de côté. J’ai étudié mais n’ai jamais vraiment exercé le métier d’ingénieur en Thermique du Bâtiment et Énergies Renouvelables auquel mon diplôme m’a pourtant formé.

Je voyage pour partager avec mes frères et sœurs du monde entier. Je suis parti pour les connaître. J’avais prévu un tour du monde en trois ans, cela fait 3 mois que les trois ans sont écoulés et je n’ai pas encore complètement quitté l’Asie.

Je retourne bientôt en Iran pour y apprendre pendant un an les langues perses et arabes. J’y travaillerai aussi sans doute un peu. Et puis je veux renouveler mon projet Ecole, World y Camino qui jusqu’alors m’emmenait dans les écoles du monde à la rencontre des enfants pour leur ouvrir une fenêtre sur l’ailleurs et leur proposer de participer à un relais international de dessins d’enfants.

Pour proposer des services comme l’hébergement de pages et la gestion d’adresses mail, il faut tout de même avoir des compétences que tout le monde n’a pas dans ta famille, je suppose. Tu peux nous dire comment tu t’y es pris techniquement pour pouvoir faire cette sympathique proposition à tes proches ?

J’ai eu cette idée dès le début en fait. Je veux dire, dès que j’ai compris ce qu’est Internet et le monde libre. Je suis un visiteur de Framasoft depuis de très nombreuses années (vers 2004 au moins) et j’ai toujours préféré utiliser Firefox et VLC. OpenOffice portait un autre nom à l’époque et Libre Office n’existait pas encore… « Le logiciel libre » est un concept qui m’attirait avant même de bien le comprendre. Le déclic s’est fait à la suite de deux vidéos qui ne parlaient pas de Logiciels Libre mais d’Internet, celle très connue de Benjamin Bayart sur le Minitel 2.0 et celle de Michel Serres, plus confidentielle, Les nouvelles technologies : révolution culturelle et cognitive.

C’est une phrase expliquant qu’une adresse de courriel devrait être du genre quiATquoiDOToù ou quiATnomdecompanieDOTcom qui m’a fait tilt et je me suis dit :

ça serait bien une adresse en @leprette.fr pour ma famille.

Sauf qu’à l’époque je découvrais. J’ai d’abord fait ma propre éducation, je suis passé aux Logiciels Libres, je me suis intéressé au problème des réseaux sociaux (j’ai eu assez tôt un compte Facebook mais l’ai quitté depuis). J’ai apporté mon soutien à un projet qui n’existe plus aujourd’hui qui s’appelait Beedbox (un projet d’autohébergement) que je rêvais de voir travailler en collaboration avec les réseaux sociaux décentralisés comme Movim ou Jappix, ou encore mieux acentralisé comme Newebe.

Le dernier déclic quant aux logiciels libres c’est quand Stéphane Laborde, l’auteur de la Théorie Relative de la Monnaie, fait la remarque dans un de ses podcasts que fondamentalement, ce n’est pas le logiciel qui est libre mas bien l’utilisateur du logiciel qui se voit attribuer des libertés grâce aux licences dites libres. Je crois que le raccourci que nous faisons tous de « logiciel sous licence libre » en « logiciel libre » a ralenti ma compréhension du phénomène et mon adhésion. Si le premier gars qui m’a parlé de Linux quand j’étais ado m’avait parlé des libertés utilisateurs plutôt que des logiciels, j’aurais basculé 5 ans plus tôt, lorsque j’ai quitté Windows pour Mac.
Et puis je me suis lancé. J’ai découvert l’hébergement web en mettant en place mon propre blog ainsi que celui de ma mère qui raconte ses histoires d’expat’ avec beaucoup d’humour.

Après des déboires avec HostPapa, j’ai migré chez OVH en début d’année et j’en ai profité pour acheter le nom de domaine leprette.fr en le gardant sous le coude pour plus tard. Le plus tard est venu quelques mois après, quand j’ai résidé quelque temps en Arabie Saoudite. C’est là que j’ai travaillé sur ce projet, en mai 2015.

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Ils sont nombreux, les Leprette potentiellement intéressés par ta proposition ? Et combien ont déjà dit banco ?

Les Leprette ne sont pas bien nombreux, une grosse centaine je crois et si je limite à ma famille (ceux qui ont reçu le message au sujet de leprette.fr), une quarantaine peut-être. Ensuite, combien prendront connaissance de l’offre, comprendront sa justification et son intérêt, pour eux avant tout, mais aussi pour l’Internet dans son ensemble, je l’ignore, mais sans doute très peu dans un premier temps. Peut-être qu’à force de recevoir petit à petit des courriels en xxx@leprette.fr, ils commenceront à se poser des questions, à aller lire la page web, etc.
Aujourd’hui, nous sommes 6 à utiliser une adresse en leprette.fr.
lepretteOffre2

Tu n’as pas un peu peur que ça ne te donne beaucoup de boulot : entre expliquer, dépanner, aider à installer, initier, encourager à franchir le pas, accompagner…

Je suis prêt à prendre le temps nécessaire pour les accompagner et les aider. Ils savent que, si je n’ai ni compte facebook, ni twitter etc, je réponds toujours à mes emails le plus rapidement possible. Certains savent même que je réponds à des invitations skype.

J’offre à ma famille un moyen simple de participer à la décentralisation dans l’Internet mais j’ai choisi pour l’heure la simplicité, j’ai pris un hébergement partagé chez OVH. Le jour où je serai sédentaire avec une connexion qui le permet, je me lancerai le défi de tout autohéberger.

Les explications des services sont toutes sur la page web leprette.fr. Il me manque deux inscrits pour changer de formule chez OVH et simplifier les explications en omettant mes problèmes de MYSQL et FTP…

Pour l’heure il n’y a donc aucun problème d’installation ni, à priori, de dépannage.

Et ensuite ? Que proposeras-tu à moyen ou long terme si tout se passe idéalement ? Élargir la base d’utilisateurs au-delà du cercle familial, proposer des solutions de réappropriation de ses données plus complètes (owncloud, cozy…) ? Autre chose ?

Le futur est très excitant. J’aimerai vraiment un jour pouvoir m’autohéberger mais ce n’est pas pour tout de suite et ça semble compliqué, surtout concernant le serveur de courriel. Les courriels risquant d’être facilement considérés comme spam (j’ai lu ça un jour, je n’ai jamais poussé plus loin, on verra).

Idéalement, ce serait top que chaque membre puisse même s’autohéberger chez lui et que je puisse administrer à distance leur « leprettebox » en cas de problème, mais aujourd’hui ce n’est pas pensable. Je ne sais même pas d’ailleurs si je peux rediriger des sous-nomdedomaine vers une adresse ip spécifique, celle de la box d’un membre de ma famille, et encore moins ce qu’il en serait pour les emails…

kittens
Des chatons tout excités à l’idée de fournir un jour des lepretteBox !

En attendant que tout cela soit réalisable, je continuerai avec un système de centralisation familiale avec un serveur leprette.fr, que j’espère un jour être « dédié » et qui hébergerait des cozy-cloud. Du côté de chez kimsufi j’ai trouvé des offres viables pour moi économiquement si je demande à chacun 5€/mois (l’offre d’aujourd’hui, email et espace web est à 5€/an). le KS-3 pour un minimum de 4 utilisateurs et jusqu’à 8 utilisateurs. Pour cette offre là, je n’ai pour l’heure que deux intéressés, ce qui n’est pas suffisant pour démarrer un serveur. Il m’en faudrait deux de plus pour qu’on puisse se lancer. Si cela devait arriver, alors deux questions se poseront à moi, quid du backup ? (il me faudrait un KS-1 de Kimsufi avec 2To de DD mais ils n’acceptent pas de changer leurs offres), et surtout, comment faire pour gérer les courriels ? Je suppose que je ne pourrais pas continuer avec l’offre d’OVH, il faudra les héberger sur le même serveur, ce sera à moi d’apprendre…

Je donne des coups de main de temps à autre à cozycloud. Je ne perds pas l’idée d’un réseau social familial. J’espère y voir arriver un jour Newebe ou Movim bien sûr, et même d’y installer une instance de LibreOffice online pour qu’on puisse travailler sur ses propres documents directement depuis son cozy, rêvons un peu !

Enfin, il y aura bien sûr un serveur de crypto-monnaie Ucoin pour aider les membres de ma famille à prendre en main leur participation à l’économie du libre en utilisant une Monnaie Libre, un dividende universel, dont la création monétaire est distribuée (pas de préfixe « re ») sous la forme d’un revenu de base entre tous les membres (tel que décrit par la « Théorie Relative de la Monnaie »).

[ Placement de produit : ci-dessous pub gratuite pour Cozy ]

Une des utilisatrices de @leprette.fr et qui utilise aussi un cozy (je l’ai inscrite pour l’heure à la béta de cozy-cloud) m’a confié « Je suis super contente, tu ne peux pas savoir, un cadeau de Noël quand ce n’est pas Noël ». Elle m’expliquait récemment :

« Je communique assez peu sur internet mais je ne fais pas assez attention quand j’utilise l’internet, tout en étant tellement incapable de me protéger. Je supporte très mal l’idée que des inconnus puissent s’introduire dans mon univers et dans ma vie privée. Je veux que l’on ne puisse ni identifier ni influencer mes enfants ou mes choix. Bref je vais pouvoir enfin faire une page perso et partager avec mes amis.

Avec le métier que je fais, on nous demande une totale neutralité de parole et d’opinion, le respect des coutumes et usages du pays hôte, et une stricte confidentialité de nos données. J’ai besoin d’un accès sécurisé à mes données quand je voyage, le cloud c’est une bonne idée, c’est pratique, mais, jusqu’ici je n’avais pas confiance. Souvent, je ne peux pas me permettre de me promener avec un ordi ou un disque dur qui contienne trop d’informations sur moi, mes livres, mes musiques, mes courriels… Donc j’ai bien regardé le cozy cloud et je suis définitivement intéressée. Tu me diras comment faire ? »

succesLeprette

Avec cozy, elle aura tout ce dont elle a besoin sauf l’accès à ses livres. Pour l’heure, il manque une application de lecture d’ebook. J’en parle ici, j’ai même trouvé un ebook reader en node.js en développement histoire de ne pas partir de zéro. Si quelqu’un dans le coin savait l’adapter à cozy, ce serait super cool !

Tu peux compter sur nous pour transmettre ces suggestions au cozygang. Comme il est de tradition dans nos interviews, je te laisse le mot de la fin…

Il me semble que j’ai oublié une évidence… le jour où Leprette.fr sera sur un serveur dédié, des petits services à la framasauce fleuriront. Car derrière chaque Français se cache un paysan. Je cultiverai le jardin Leprette.fr en suivant les tutos de Framasoft !

 

Crédit photos




Surveillance n’est pas synonyme de sécurité

Aux suites des attentats de janvier, le Framablog titrait « Patriot act à la française ? Pour nous, c’est NON ! ». Le projet de loi sur le renseignement de 2015, faisant suite aux lois antiterroristes de 2014 et à la loi de programmation militaire 2013 témoigne d’une volonté claire de légaliser la surveillance de masse en France.

Cory Doctorow, écrivain et activiste bien connu du monde Libre, nous rappelle encore une fois que surveillance et sécurité ne sont pas des synonymes… Son écriture est tellement riche que nous avons choisi d’éluder deux passages dont les références intensément anglo-saxonnes auraient demandé bien des explications nous détournant de son propos simple et efficace.

Pouhiou

Non, messieurs les ministres, plus de surveillance ne nous apportera pas plus de sécurité !

Traduction Framalang par : Simon, goofy, audionuma, Vinm, nilux, yog, Joe, r0u, Maéva, sc
Source : Article de Cory Doctorow sur The Guardian

 

Cory Doctorow CC-BY-SA Jonathan Worth

On se croirait dans Un jour sans fin. Cette sensation, lorsque les mêmes mauvaises idées sur Internet refont surface. On se réveille à la case départ, comme si tout ce pourquoi nous nous sommes battus avait été balayé pendant la nuit.[…]

Le fait que des tueurs déséquilibrés aient assassiné des défenseurs de la liberté d’expression ne rend pas moins stupide et ni moins irréalisable la surveillance de masse (à ne pas confondre avec, vous savez, la surveillance de djihadistes soupçonnés de préparer des actes de terrorisme, à quoi les barbouzes français ont échoué, probablement parce qu’ils étaient trop occupés à chercher des aiguilles dans les bottes de foin avec leur surveillance de masse).

La semaine dernière, lors d’un débat intitulé « l’après Snowden » à la London School of Economics and Political Science (LSE), un intervenant a rappelé que des projets de surveillance de masse avaient déjà été proposés — et débattus à la LSE — depuis des dizaines d’années, et qu’à chaque fois ils avaient été jugés dénués d’intérêt. Ils coûtent cher et ils détournent les policiers des personnes qui ont fait des choses vraiment suspectes (comme les frères Tsarnaïev auxquels les agences d’espionnage américaines ont cessé de s’intéresser car elles étaient trop occupées avec les montagnes de données issues de leurs « détecteurs de terrorisme » pour suivre effectivement des gens qui avaient annoncé leur intention de commettre des actes terroristes).

De fait, il y a eu des tentatives pour créer des bases de données de surveillance centralisées dès que les gens « normaux » ont commencé à utiliser des ordinateurs dans leur vie quotidienne. […]

Pourquoi cette idée ne cesse-t-elle de revenir, malgré les preuves connues de son inefficacité ? Un jour, j’ai posé cette question à Thomas Drake et Bill Binney, deux lanceurs d’alerte de l’ère pré-Snowden. Ils ne savaient pas vraiment pourquoi, mais l’un d’eux m’a dit qu’il pensait que c’était une conséquence de l’émergence d’une fonction publique hégémonique : avec des espions aux budgets extensibles à l’infini, toujours plus de rapports sur l’organigramme, toujours plus de pouvoir, et d’accès à des postes haut placés — et fortement rémunérés dans le secteur privé lorsqu’ils quittent le gouvernement.

Ce dernier point à propos des postes dans le secteur privé sonne particulièrement vrai. Keith Alexander, anciennement directeur de la NSA, a bien quitté son poste de fonctionnaire pour fonder une société de conseil en sécurité qui facture ses prestations 1 million de dollars par mois. L’espionnage est un business, après tout : les opérateurs BT et Vodafone reçoivent de l’argent du GCHQ contre un accès illégal à leurs installations de fibre optique. L’énorme data center de la NSA à Bluffdale dans l’Utah, construit par des entreprises privées, a couté 1,5 milliard de dollars au contribuable américain.

N’oubliez pas qu’Edward Snowden ne travaillait pas pour la NSA : il était sous-traitant de Booz Allen Hamilton, une entreprise qui s’est fait 5,4 milliards de dollars en 2014. Chaque nouveau grand projet de surveillance de la NSA est un contrat potentiel pour Booz Allen Hamilton.

Autrement dit, l’espionnage généralisé n’attrape pas les terroristes, mais il rapporte gros aux sous-traitants de l’armée et aux opérateurs telecom. Dans la surveillance de masse, politique et modèle économique vont de pair.

Nous vivons dans un monde où les mesures politiques ne s’inspirent plus des observations. […] Il y a un curieux contraste entre ce que les gouvernements disent vouloir faire et ce qu’ils font réellement. Que l’objectif stratégique soit d’attraper des terroristes, éduquer des enfants ou améliorer la santé publique, les tactiques déployées par le gouvernement n’ont pas grand-chose à voir avec ce que les observations suggéreraient de faire.

Au contraire, systématiquement et peu importe le domaine, les mesures qui l’emportent sont celles qui ont un modèle économique rentable. Des mesures qui créent de la richesse en abondance pour un petit nombre d’acteurs, suffisamment d’argent concentré dans assez peu de mains pour qu’il reste de quoi financer le lobbying qui perpétuera cette politique.

C’est un peu comme à l’épicerie : la vraie nourriture, comme les fruits, la viande, les œufs, etc. ne sont que de la nourriture. Il n’y a pas grand-chose à dire à leur sujet. Vous ne pouvez pas vanter les qualités nutritionnelles des carottes (pour la santé) : vous devez en extraire le bêta-carotène et le vendre comme une essence magique de carotte bonne pour la santé (et peu importe que la substance s’avère cancérigène une fois extraite de la carotte). C’est pourquoi Michael Pollen conseille de ne manger que la nourriture dont personne ne vante les bienfaits. Mais la majorité des choses disponibles dans votre épicerie, et pour lesquelles on vous fera de la publicité sont les choses que Michael Pollen déconseille fortement de manger, à savoir des produits avec des marges tellement juteuses qu’elles génèrent un surplus de profit qui permet d’en financer la publicité.

« Ne pas être constamment espionné » ne correspond à aucun modèle économique. Les avantages d’une telle politique sont diffus. D’une part, vous ne serez pas interdit de vol à cause d’un algorithme incompréhensible, vous ne serez pas arrêté pour avoir pris le mauvais virage puis pris pour cible par un devin du Big Data qui trouvera vos déplacements inhabituels, vous rendant intéressant à ses yeux. D’autre part, vous serez libre de discuter de sujets intimes avec les gens que vous avez choisis. De savoir que votre gouvernement protège votre ordinateur plutôt que d’en faire une arme au cas où il décide d’en faire un traître, un espion dans votre environnement. Combinés, ces avantages valent bien plus pour nous que l’argent sale de British Telecom vaut pour ses actionnaires, mais nos avantages sont diffus et sur le long terme, alors que ceux de BT sont concentrés et sur le court terme.

Alors on nous ressert la « Charte de l’Espionnage », encore et encore. Parce que les lobbyistes ont l’argent pour appuyer son adoption et la marteler dans la presse à chaque fois qu’elle ressurgit. La mort de défenseurs de la liberté d’expression vaut de l’or quand il s’agit de l’exploiter pour demander un renforcement de la surveillance.

L’automne dernier, à l’ORGCon, j’ai vu une représentante de Reprieve (NdT : association de lutte contre la torture et la peine de mort) qui parlait de son travail consistant à compter et mettre des noms sur les victimes des frappes de drones US, notamment au Pakistan et au Yémen. Ces frappes sont dirigées par la CIA à l’aide de métadonnées (dixit Michael Hayden, ancien directeur de la CIA : « Nous tuons les gens en nous basant sur des méta-données ») telles que les identifiants uniques transmis par la puce radio de votre téléphone portable. Si des recoupements de métadonnées permettent aux analystes de la CIA de déduire qu’ils ont trouvé un terroriste, un drone se dirige vers ce téléphone et tue quiconque se trouve à proximité; mais même la CIA est souvent incapable de dire qui était la cible et qui d’autre a pu être tué.

Jennifer Gibson, la représentante de Reprieve, a expliqué que c’était lié à une modification du mode de fonctionnement de la CIA. Historiquement, la CIA était une agence de renseignement humain (« Humint »), qui faisait son travail en envoyant sur le terrain des espions déguisés qui parlaient aux populations. Aujourd’hui, c’est devenu une deuxième NSA, une agence de renseignement électronique (« Sigint »), qui aspire des données et tente d’y trouver un sens. Pourquoi les États-Unis se retrouvent-il avec deux agences de renseignement électronique au détriment de leurs capacités de renseignement humain ? Après tout, ce serait stratégiquement intéressant pour les États-Unis de savoir qui ils ont tué.

Je pense que c’est parce que le Sigint a un modèle économique. Il existe des marchés publics pour le Sigint. Et qui dit marchés publics, dit déjeuners dans des groupes de réflexion (think tank) grassement financés et dans les bureaux des lobbyistes pour dire aux membres du comité sur le renseignement du Sénat à quel point ces marchés sont importants pour le gouvernement. Les marchés publics sont propices aux avantages en nature. Ils créent de l’emploi dans le privé. Ils reviennent dans le circuit législatif par le biais de contributions aux campagnes.

Il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent au sein de l’Humint. En dehors de l’occasionnel billet d’avion et de quelques postiches pour se déguiser, l’Humint consiste principalement à embaucher des gens pour qu’ils aillent fouiner à droite à gauche. Cela peut impliquer la corruption de fonctionnaires ou d’autres informateurs, mais c’est n’est pas le genre d’investissement gouvernemental qui rameute les lobbyistes au Capitole ou à Westminster.

Je pense qu’on admet généralement ceci dans le milieu politique depuis des années : si vous pensez qu’une chose peut être bonne pour la société, vous devez trouver comment elle peut enrichir davantage quelques personnes, de façon à ce qu’elles se battent pour la défendre jour après jour. C’est comme ça que le commerce de droits d’émission de carbone est né ! Une bonne leçon pour les activistes qui souhaitent atteindre leur objectif en créant un modèle économique autour de leur proposition politique : les gens que vous rendrez riches se battront pour que soit adoptée la mesure que vous proposez si elle les rend le plus riche possible, quitte à la détourner des améliorations pour la société qu’elle est censé apporter.




Censurer un article en trollant le copyright : 25 000 $

À l’heure où la France a appliqué les premières censures administratives de sites web sans intervention d’un juge, on a besoin de bonne nouvelles. C’est chez WordPress, la célèbre plate-forme de blog basée sur le CMS éponyme, que l’on peut en trouver…

Abuser de l’arsenal judiciaire étasunien très coercitif qui permet aux ayants droit de faire plier les hébergeurs de contenus, le Digital Millenium Copyright Act (ou DMCA pour les intimes), aura coûté cher à ce troll du copyright… Et cette délibération nous prouve que la Justice sait encore faire la différence entre droits des auteurs et censure idéologique…

C’est étrange, car j’entends régulièrement un discours voulant faire des libristes des libéraux, réduisant les défenseurs des Internets à des bandits désirant une zone de non-droit… Alors que les libristes qui se battent contre les censures abusives sont, pour celles et ceux que je connais, des personnes éprises d’une chose simple : plus de justice.

Pouhiou

Image piquée à l'article "Putain de DNS menteurs" de reflets.info.
Image piquée à l’article « Putain de DNS menteurs » de reflets.info.

WordPress gagne 25 000 $ face à une demande de retrait abusive sous la loi DMCA

Traduction Framalang par : kl, r0u, KoS, simon, Omegax, Mcflyou + les anonymes
Source : torrentfreak

WordPress vient de remporter une importante victoire judiciaire contre un homme qui a abusé du DMCA pour censurer l’article d’un journaliste critique. Le tribunal a confirmé que la demande de retrait était illégitime et a accordé à WordPress environ 25.000$ de dommages et intérêts et de frais d’avocats.

Automattic, la compagnie derrière la célèbre plate-forme de blog WordPress, a fait face à une augmentation spectaculaire des demandes de retraits liées au DMCA au cours des dernières années.

La plupart des requêtes sont légitimes et ciblent bien du contenu piraté. Néanmoins, il y a également des cas où la demande de retrait est clairement abusive.

Afin d’endiguer ces requêtes frauduleuses, WordPress a décidé de saisir la justice aux côtés d’Oliver Hotham, un étudiant en journalisme qui a vu un de ses articles publié sur WordPress censuré à cause d’une demande de retrait infondée.

Hotham a écrit un article sur « Straight Pride UK » (NdT : groupuscule britannique prônant les valeurs hétérosexuelles, par opposition à Gay Pride), article incluant une réponse qu’il avait reçu de Nick Steiner, attaché de presse de cette organisation. Ce dernier, n’ayant pas apprécié l’article d’Hotham, a envoyé à WordPress une demande de retrait, au motif que celui-ci enfreignait son droit d’auteur.

WordPress et Hotham ont porté l’affaire devant une Cour fédérale de Californie, où ils ont demandé réparation pour les dommages que cet abus leur avait causé.

Cette affaire est l’une des rares où un fournisseur de services a intenté une action contre un abus DMCA. Le défenseur, toutefois, n’a pas répondu à la cour, qui a demandé à WordPress de déposer une requête pour jugement par défaut.

La compagnie a fait valoir le fait qu’elle était confrontée en tant que fournisseur de services en ligne à une responsabilité écrasante et entravante sur les droits d’auteur lorsqu’elle négligeait de retirer le contenu litigieux. Les gens comme Steiner exploitent cette faiblesse pour censurer les critiques ou les concurrents.
« L’avertissement de Steiner concernant le retrait du contenu frauduleux a obligé WordPress à enlever l’article d’Hotham sous peine de perdre la protection prévue dans les accords de sécurité du DMCA », souligne WordPress.

« Steiner n’a pas fait ça pour protéger une quelconque propriété intellectuelle légitime, mais dans le but de censurer la légitime expression critique de Hotham au sujet de Straight Pride UK. Il a forcé WordPress à supprimer un contenu totalement légal de son site internet. Le résultat est que la réputation de WordPress en a souffert. » rajoute la compagnie.

Après examen du cas, le magistrat américain Joseph Spero a écrit un rapport et une recommandation en faveur de WordPress et d’Hotham (pdf), et le juge de la cour de district Phyllis Hamilton a rendu un jugement par défaut cette semaine.
« Le tribunal a trouvé le rapport correct, bien motivé et approfondi, et l’a adopté en tous points, » écrit le juge Hamilton

« Il est ordonné et décrété que le défendeur Nick Steiner paie des dommages et intérêts à hauteur de 960.00 $ pour le travail et le temps d’Hotham, de 1,860.00 $ pour le temps passé par les salariés d’Automattic, et de 22,264.00 $ pour les frais d’avocat engagés par Automattic, pour une sanction arbitrale s’élevant au total à 25,084.00 $. »
Cette affaire est principalement une victoire symbolique, mais elle est importante. Elle devrait envoyer un signal clair aux autres détenteurs de copyright : les fausses demandes de recours DMCA ne restent pas toujours impunies.




Le confort ou la liberté ?

Quitter les GAFAM, du moins s’efforcer de le faire progressivement comme on s’efforce de renoncer peu à peu à une dépendance, ce n’est pas une mince affaire, tous ceux qui comme Framasoft ont entamé ce processus en savent quelque chose. La tentation est grande pour ceux qui ne disposent pas des compétences techniques suffisantes de renoncer ou bien de s’arrêter à mi-chemin. Nous ne sommes pas de ceux qui leur jetteront la pierre, car nous cherchons plutôt à inciter et accompagner, tel est l’esprit de notre campagne Dégooglisons Internet.
Le cas de Dan Gillmor, dont nous traduisons ci-dessous les propos, sans être original, est intéressant parce qu’il met honnêtement sa propre expérience en perspective. Chroniqueur des technologies numériques depuis longtemps déjà, il a vu passer différentes modes ou tendances mais il a évolué, parfois à contre-courant, jusqu’au point où il explique aujourd’hui faire ses adieux à des produits et des entreprises qui brident beaucoup trop sa liberté. Il nous invite à le suivre sur cette voie, en montrant quelle part de confort personnel nous freine encore.

Goofy

Voici pourquoi je dis au revoir à Apple, Google et Microsoft

J’ai davantage confiance dans les communautés que dans les entreprises

Traduction Framalang de l’article : Why I’m Saying Goodbye to Apple, Google and Microsoft par Dan Gillmor
Cette traduction a d’abord été publiée sur la plateforme Medium

danGillmorQuand je suis devenu chroniqueur des nouvelles technologies au milieu des années 1990, l’Internet public commençait tout juste sa première grande envolée. À l’époque, je conseillais à mes lecteurs d’éviter les batailles semi-politiques et même quasi-religieuses que les défenseurs de telle ou telle plateforme technologique semblaient apprécier. Je les exhortais à apprécier la technologie pour ce qu’elle est — un outil  —  et à utiliser ce qui fonctionnait le mieux.

Pourquoi dans ce cas suis-je maintenant en train d‘écrire ce texte avec un portable sous GNU/Linux, un système d’exploitation libre, et non pas sur une machine de marque Apple ou Windows ? Et pourquoi mes téléphones et tablettes fonctionnent-ils avec un dérivé d’Android qui améliore la confidentialité, appelé CyanogenMod, et non pas sous iOS d’Apple ni avec un Android standard ?

C’est parce que, tout d’abord, je peux faire très bien mon travail en les utilisant. Je peux jouer à des jeux. Je peux surfer sans cesse. Les plateformes alternatives ont atteint un stade où elles sont capables de gérer à peu près tout ce dont j’ai besoin.

Plus important encore, j’ai migré vers ces plateformes alternatives parce que j’ai changé d’avis sur ce que doivent être les technologies. Je crois aujourd’hui qu’il est essentiel de tenir compte de mes instincts et mes valeurs, de manière de plus en plus large, dans les technologies que j’utilise.

Ces principes ont pour origine un constat fondamental :

nous perdons le contrôle sur les outils qui nous promettaient autrefois un droit égal à l’expression et l’innovation, et cela doit cesser.

Le pouvoir de contrôle se centralise à nouveau, là où les entreprises et les gouvernements puissants créent des goulots d’étranglement. Ils utilisent ces points d’étranglement pour détruire notre vie privée, limiter notre liberté d’expression, et verrouiller la culture et le commerce. Trop souvent, nous leur donnons notre autorisation — nous bradons notre liberté contre un peu plus de confort  —  mais beaucoup de choses se passent à notre insu, et plus encore sans notre permission.

Les outils que j’utilise sont maintenant, dans la mesure du possible, fondés sur des valeurs de la communauté, et non pas celles des entreprises.

Je ne réagis pas ici avec des fantasmes paranoïaques. Je transpose, dans le domaine de la technologie, certains des principes qui ont conduit tant de gens à adopter le slow food ou un mode de vie végétarien, à minimiser leur empreinte carbone ou à faire des affaires uniquement avec des entreprises socialement responsables.

Et je n’ai pas non plus l’intention de faire de sermons. Mais si je peux convaincre ne serait-ce qu’un petit nombre d’entre vous de me rejoindre, même de façon limitée, j’en serais très heureux.

Je suis le premier à reconnaître, en même temps, que j’ai encore un long chemin à parcourir pour atteindre la véritable liberté en technologie. Peut-être que c’est impossible, ou pratiquement, à court et moyen terme. Mais c’est un cheminement  —  un voyage continu  —  qui en vaut la peine. Et si nous sommes assez nombreux à nous lancer dans l’aventure, nous pouvons faire la différence.

Une partie de ma conversion résulte d’un constante répugnance pour la manie du contrôle qu’exercent les entreprises et le gouvernement.

Si nous croyons en la liberté, nous devons prendre conscience que nous prenons des risques pour être plus libres. Si nous croyons en la concurrence, nous avons parfois à intervenir en tant que société pour nous assurer qu‘elle est respectée.

Une façon dont nous essayons de garantir une concurrence loyale est l’application des lois visant à la promouvoir, notamment par des règles antitrust destinées à empêcher les entreprises hégémoniques d’abuser de leur position dominante. Un exemple classique est apparu dans les années 1990 : Microsoft, une société qui a défié et surpassé IBM et tous les autres dans son ascension vers la domination totale sur le marché du système d’exploitation et celui des logiciels de bureautique.

Les logiciels de Microsoft n’étaient pas les meilleurs dans de nombreux cas, mais ils étaient plus que suffisant s —  et les stratégies de l’entreprise allaient de « brillante » à « épouvantable », souvent les deux en même temps. L’administration Clinton, faiblarde au début de la décennie, a finalement compris qu’elle devait empêcher Microsoft de tirer parti injustement de l’hégémonie de Windows / Office pour encadrer la génération suivante de l’informatique et des communications, et à la fin des années 1990 des procès antitrust ont contribué à l’émergence d’innovateurs tels que Google.

Dans mes billets je me suis attaqué régulièrement à Microsoft pour ses diverses transgressions. Au tournant du siècle, mon dégoût pour les pratiques commerciales de cette entreprise a atteint son point d’ébullition.

J’ai fait ma « déclaration d’indépendance » personnelle vis-à-vis de cette entreprise de logiciels, au moins dans la mesure du possible à l’époque. Je suis revenu à un Macintosh d’Apple  —  qui avait alors adopté un système d’exploitation sérieux, moderne, qui tournait sur le matériel de grande qualité  —  et en-dehors de quelques emplois occasionnels de Microsoft Office, je me suis largement dispensé d’envoyer de l’argent à une entreprise que je ne respectais pas. Apple m’a facilité la migration, parce que MacOS et Mac devenaient d’une classe incomparable à cette époque — et beaucoup de gens ont découvert, comme je l’ai fait, que l’écosystème de Windows était plus source d’ennuis que de satisfaction.

Lors de conférences de presse dans la Silicon Valley, du début au milieu des années 2000, j’étais souvent l’un des deux seuls journalistes avec un ordinateur portable Mac (l’autre était John Markoff du New York Times, qui avait adopté le Mac dès le début et y resté fidèle). Une décennie plus tard, à peu près tout le monde dans la presse technique a opté pour le Mac. Apple a fait un travail absolument spectaculaire d‘innovation technologique dans les 15 dernières années au moins. J’avais l’habitude de dire que pendant que Windows avait tendance à se mettre en travers de mon chemin, le Mac OS avait tendance à me laisser le champ libre. Pendant des années, je l’ai recommandé à tous ceux qui voulait l’entendre.

Et pourtant, maintenant, quand j’assiste à des événements sur les technologies, je suis une des rares personnes qui n’utilisent pas un Mac ou un iPad. Que s’est-il passé ?

Trois choses : la puissance croissante de Apple et une nouvelle génération de géants de la technologie ; la réaffirmation de mon exigence personnelle de geek pour une justice sociale ; et des alternatives sérieuses.

À l’époque où Steve Jobs était PDG, Apple reflétait sa personnalité et ses qualités. C’était passionnant à bien des égards, parce qu’il exigeait quelque chose de proche de la perfection. Mais depuis, celui qui était le perdant a révolutionné l’informatique mobile et il est devenu le vainqueur et un jour nous avons tous pris conscience que c’était une des entreprises les plus puissantes, rentables et profitables de la planète. Apple est devenu le genre d’entreprise que je préfère ne pas soutenir : elle veut exercer un contrôle maniaque sur ses clients, sur les développeurs de logiciels et sur la presse ; et j’en suis venu à penser que c’est même dangereux pour l’avenir des réseaux ouverts et la technologie contrôlée par l’utilisateur.

Dans le même temps, Google et Facebook, entre autres, sont apparus comme des puissances de nature différente : des entités centralisées qui utilisent la surveillance comme un modèle économique, qui nous dépouillent de notre vie privée en échange du confort d’utilisation qu’ils offrent. Nos appareils mobiles — et même nos ordinateurs, les outils-clés pour la liberté technologique dans les décennies précédentes — sont de plus en plus bridés et limitent la façon dont nous pourrions les utiliser.

J’avais périodiquement joué avec Linux et d’autres alternatives sur mon PC au cours des années, mais j’avais toujours trouvé l’exercice fastidieux et finalement, impraticable. Mais je ne ai jamais cessé de prêter attention à ce que les gens brillants comme Richard Stallman, Cory Doctorow et d’autres disaient, à savoir que nous allions et étions entraînés vers une voie dangereuse. Dans une conversation avec Cory un jour, je lui ai parlé de son usage de Linux comme système d’exploitation sur son ordinateur principal. Il m’a dit qu’il était important de mettre ses actes en conformité avec ses convictions — et, soit dit en passant, que ça marchait bien.

Pouvais-je faire moins, surtout étant donné que j’avais fait part publiquement de mes inquiétudes sur les dérives en cours ?

Donc, il y a environ trois ans, j’ai installé une distribution Ubuntu  — elle figure parmi les plus populaires et elle est bien maintenue — sur un ordinateur portable ThinkPad de Lenovo, et j’ai commencé à l’utiliser comme mon système principal. Pendant un mois ou deux, j’étais à la ramasse, je faisais des erreurs de frappe et il me manquait quelques applications pour Mac sur lesquelles je comptais. Mais j’ai trouvé des logiciels pour Linux qui fonctionnent au moins assez bien, sinon parfois mieux que leurs homologues pour Mac et Windows.

Mais un jour j’ai pris conscience que mes doigts et mon cerveau s’étaient parfaitement adaptés au nouveau système. Maintenant, c’est avec un Mac que je suis un peu embarrassé.

J’ai possédé plusieurs autres ThinkPad. Mon modèle actuel est un T440s, qui me semble offrir la meilleure combinaison de taille, poids, évolutivité, service à la clientèle et prix. Ubuntu prend en charge beaucoup de matériel, mais a été particulièrement favorable à ThinkPad au fil des ans. Il est également possible d’acheter des ordinateurs avec Linux pré-installé, y compris plusieurs ordinateurs portables de Dell, pour éviter beaucoup de tracas (après la violation incroyablement irresponsable de la sécurité de ses clients Windows par Lenovo dans un récent scandale, je suis heureux a) de ne pas utiliser Windows, et b) de disposer de solutions matérielles alternatives).

Pratiquement tous les types de logiciels dont j’ai besoin sont disponibles pour Linux, même si souvent ils ne sont pas aussi léchés que les produits Windows ou Mac qu’ils remplacent. LibreOffice est un substitut de Microsoft Office adéquat pour les usages que j’en fais. Thunderbird de Mozilla gère bien ma messagerie électronique. La plupart des principaux navigateurs existent dans leur version Linux ; j’utilise Mozilla Firefox le plus souvent.

Il reste quelques tâches que je ne peux pas réaliser aussi bien avec Linux, comme du screencasting complexe — pouvoir enregistrer ce qui se passe sur l’écran, ajouter une piste de voix off, peut-être un encart vidéo, et zoomer pour mettre en évidence des éléments spécifiques. Je serais heureux de payer pour quelque chose comme ça avec Linux, mais ce n’est tout simplement pas disponible, autant que je le sache. Je reviens donc à Windows, le système d’exploitation fourni avec le ThinkPad, pour exécuter un programme appelé Camtasia.

Comme l’informatique mobile est devenue le marché dominant, j’ai eu tout à repenser sur cette plateforme aussi. Je considère toujours l’iPhone comme la meilleure combinaison de logiciels et de matériel qu’une entreprise ait jamais offerte, mais l’hystérie du contrôle d’Apple est inacceptable. Je me suis décidé pour Android, qui était beaucoup plus ouvert et facilement modifiable.

Mais le pouvoir et l’influence de Google m’inquiètent aussi, même si j’en espère plus que de beaucoup d’autres entreprises de haute technologie. Android de Google, en lui-même, est excellent, mais l’entreprise a fait de l’utilisation de son logiciel une partie intégrante de la surveillance. Et les développeurs d’applications prennent des libertés répugnantes, collectent les données par pétaoctets pour en faire dieu sait quoi (les experts en sécurité en qui j’ai confiance disent que l’iPhone est d’une conception plus sûre que la plupart des appareils Android). Comment puis-je rester ferme sur mes principes à l’ère du portable ?

Un mouvement communautaire a émergé autour d’Android, ses acteurs partent du logiciel de base pour l’améliorer. L’une des modifications les plus importantes consiste à donner aux utilisateurs davantage de contrôle sur les paramètres de confidentialité que Google n’en permet avec Android standard.

Un des projets parmi les plus solides est CyanogenMod. Il a été préchargé sur un de mes téléphones, un nouveau modèle appelé le OnePlus One, et je l’ai installé sur un ancien téléphone Google. Non seulement je me sers des paramètres avancés de protection de la vie privée (Privacy Guard), mais ma messagerie est chiffrée par défaut — une fonctionnalité que chaque fabricant de téléphone et fournisseur de service devrait imiter (Apple le fait, mais les fournisseurs d’appareils sous Android sont lents à réagir).

CyanogenMod est devenu plus qu’une communauté de bénévoles. Certains de ses créateurs ont lancé une société à but lucratif, qui a levé des fonds auprès d’investisseurs de la Silicon Valley. Comme beaucoup d’autres dans le monde des alternatives Android, je crains que cela ne mène Cyanogen à adopter de mauvais comportements et l’éloigne de son principe de base qui consiste à donner le contrôle à l’utilisateur. Si cela se produit, je peux essayer beaucoup d’autres versions créées par la communauté d’Android (cette préoccupation concerne également OnePlus, qui, après un différend avec CyanogenMod, se dirige vers un système d’exploitation propriétaire).

Le nerd qui est en moi — j’ai appris un langage de programmation au lycée et j’ai eu des ordinateurs depuis la fin des années 1970 — trouve tout cela amusant, du moins quand ce n’est pas inquiétant. J’adore explorer la technologie que j’utilise. Pour d’autres, qui veulent juste des trucs pour travailler, j‘aimerais que tout cela soit simple comme bonjour. Il est vrai que les choses s’améliorent : tout devient plus facile, plus fiable et certainement de meilleure qualité. Mais il reste du travail à faire pour retrouver un certain contrôle, en particulier du côté du mobile.

Et maintenant, après tout ce que j’ai fait pour devenir plus indépendant, je dois le confesser : j’utilise encore des logiciels de Google et Microsoft, ce qui fait un peu de moi un hypocrite. Google Maps est une des rares applications qui me soient indispensables sur mon smartphone (Open Street Map est un projet génial, mais pas encore assez merveilleux pour moi) et comme je l’ai expliqué plus haut, j’ai parfois encore besoin de Windows. Le chemin vers la liberté des technologies fait de nombreux détours, parce que tout cela comporte des nuances sans fin.

Donc je continue à chercher des moyens de réduire davantage ma dépendance à des pouvoirs centralisés. Un de mes appareils, une tablette déjà ancienne qui tourne avec CyanogenMod, est un banc d’essai pour une existence encore plus libérée de Google.

Elle est suffisante pour une utilisation à la maison, et de mieux en mieux à mesure que je trouve davantage de logiciels libres — la plus grande partie par l’intermédiaire de la bibliothèque de téléchargement « F-Droid » — qui gèrent ce dont j’ai besoin. J’ai même installé une version de nouvelle tablette OS Ubuntu, mais elle ne est pas prête, comme on dit, pour un usage quotidien. Peut-être que Firefox OS fera l’affaire.

Mais j’ai abandonné l’idée que le logiciel libre et le open hardware pourraient devenir un jour la norme pour les consommateurs — même si les logiciels libres et open source sont au cœur de la structure même d’Internet.

Si trop peu de gens sont prêts à essayer, cependant, les valeurs par défaut vont gagner. Et les valeurs par défaut, c’est Apple, Google et Microsoft.

Notre système économique s’adapte à des solutions communautaires, lentement mais sûrement. Mais avouons-le : nous semblons collectivement préférer le confort à l’indépendance, du moins pour le moment. Je suis convaincu que de plus en plus de gens prennent conscience des inconvénients du marché que nous avons passé, sciemment ou non, et qu’un jour, nous pourrons collectivement l’appeler un pacte faustien.

Je garde l’espoir que davantage de fournisseurs de matériel verront leur intérêt à aider leurs clients à se libérer du contrôle propriétaire. C’est pourquoi j’étais si heureux de voir Dell, une entreprise autrefois très liée à Microsoft, proposer un ordinateur portable sous Linux. Si les plus petits joueurs dans l’industrie ne se satisfont pas d’être des pions des entreprises de logiciels et opérateurs mobiles, ils ont une alternative, eux aussi. Ils peuvent nous aider à faire de meilleurs choix.

En attendant, je vais continuer à encourager autant de personnes que possible à trouver des moyens de prendre le contrôle par eux-mêmes. La liberté demande un peu de travail, mais ça en vaut la peine. J’espère que vous envisagerez d’entreprendre ce voyage avec moi.