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Demain la culture libre direct depuis Unity d’Ubuntu ? #BitTorrent

Lorsque l’on effectue une recherche dans l’interface utilisateur Unity de la distribution GNU/Linux d’Ubuntu, on nous sort des résultats internes au disque dur de notre ordinateur mais aussi par exemple des références du site Amazon, ce qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque.

Et si demain nous pouvions également avoir des fichiers torrents qui, comme chacun le sait ou devrait le savoir, n’abrite pas que des films illégalement partagés mais aussi plein de ressources sous licences libres ?

Unity Ubuntu Torrent

Unity Ubuntu Torrent

Ubuntu va ajouter la recherche de torrents pour inclure la culture libre dans l’expérience utilisateur

Ubuntu Will Add Torrent Search to Embed Free Culture Into User Experience

Andy – 4 janvier 2014 – TorrentFreak
(Traduction : Garbust, Fchaix, Asta, Monsieur Tino, RyDroid + anonymes)

Il est prévu d’inclure par défaut dans Ubuntu une nouvelle fonctionnalité qui autorisera les utilisateurs (de The Pirate Bay) à faire leurs recherches BitTorrent directement depuis le bureau Unity. Le créateur de l’outil a informé TorrentFreak que bien que des efforts restent à faire, le but de l’outil — qui est soutenu par Mark Shuttleworth, le fondateur de Canonical — est d’apporter la culture libre directement dans l’expérience utilisateur d’Ubuntu.

Au début de décembre a été faite une annonce agréable pour les utilisateurs d’Ubuntu. Le développeur David Callé a révélé qu’un nouveau scope (plugin de recherche) pour torrents était maintenant disponible pour les distributions basées sur Debian GNU/Linux.

Dans un premier temps, Callé était sceptique sur le fait que le scope soit inclus dans Ubuntu par défaut car il retournera inévitablement du contenu illégal. Il a entre autre peur que cela « génère beaucoup de FUD pour Ubuntu ». Cependant, Mark Shuttleworth, le fondateur de Canonical, a vite dissipé les craintes de Callé.

« L’outil est très utile et il est parfaitement justifié de le rendre disponible par défaut. Nous utilisons les torrents pour distribuer Ubuntu. Alors s’il vous plaît, ne vous retenez pas !? » a écrit Shuttleworth.

Nous avons rencontré David Callé pour en savoir plus sur son expérience des torrents et ce qui l’a motivé à créer l’outil.

« J’utilise les torrents pour seeder les images ISO de distributions Linux, Ubuntu bien sûr, mais aussi Linux Mint et Fedora. »

« La principale motivation derrière le scope pour torrents était d’apporter la culture libre dans l’expérience utilisateur en la proposant dans la barre de recherche de l’OS. Dans cet esprit, je pousse aussi pour que le scope Jamendo (un service avec des musiques sous Creative Commons) devienne une des sources de musique par défaut. »

David avait clairement présent à l’esprit dans ses hésitations la question de l’image d’Ubuntu. Quels écueils avait-il prévu à ce stade précoce et a-t-il changé d’avis ?

« J’ai encore des réserves : le prototype actuel utilise la base de The Pirate Bay en arrière plan et n’en est qu’à ses débuts en matière de filtrage », explique le développeur.

« Étant donné qu’Ubuntu est utilisé dans de nombreuses écoles et administrations publiques, ma condition pour le rendre disponible par défaut est d’avoir un filtrage de licence, pour promouvoir les travaux sous licence libre et les contenus du domaine public. Les principales conditions d’un projet libre sont le temps et l’intérêt ; en voyant des gens (en particulier le fondateur d’Ubuntu) m’apporter leur aide et leur soutien, je suis devenu plus confiant quant à la réussite de cet objectif. »

Alors que le mot « filtrage » est susceptible de causer quelques troubles, David indique que tous les filtrages peuvent être retirés pour que les utilisateurs puissent, s’ils le souhaitent, bénéficier de la recherche complète proposée par BitTorrent.

« Cela peut paraître un cliché, mais le partage et la liberté sont au cœur de Linux et je ne pense pas que quelqu’un s’investisse dans Linux sans se soucier du protocole BitTorrent », explique-t-il. « Son efficacité est également la raison pour laquelle toutes les distributions Linux utilisent les torrents pour distribuer leurs images. »

Alors que le scope des torrents veut tenter un filtrage dans le but de promouvoir les licences libres et le contenu du domaine public, les FAI des utilisateurs de certains pays tentent eux de se débarrasser totalement de sites comme The Pirate Bay. Y aura-t-il des tentatives pour s’opposer à ce problème ?

« Le dash (NdT : Le tableau de bord) est une partie importante du bureau Ubuntu et c’est même l’écran d’accueil dans la version pour smartphone/tablette. C’est un meta-moteur de recherche qui agrège de nombreuses sources (à peu près 70, telles que DeviantART, SoundCloud, Amazon, etc.) et le scope pour torrents est prévu pour être l’une d’entre elles » explique David.

« Le prototype actuel privilégie les résultats de The Pirate Bay par rapport aux autres sites, il a été vraiment très simple d’y implémenter un filtre pour les contenus adultes. Cela dit, cela va peut être changer et le projet veut utiliser n’importe quel service BitTorrent qu’il peut exploiter pour donner accès à la culture libre. Il sera disponible partout où ils sont ne sont pas bloqués. »

Le temps dira à quel point le scope est pertinent par rapport aux résultats qu’il retourne (le filtrage n’est pas encore au point d’après David), mais pour ceux qui cherchent à utiliser et promouvoir la culture libre c’est probablement quelque chose à suivre.




Le bug #1 d’Ubuntu enfin fixé : Microsoft n’est plus dominant sur le marché

Lorsque la distribution GNU/Linux Ubuntu est sortie en 2004, son père fondateur Mark Shuttleworth a signalé lui-même le premier « bug » : Microsoft détient la majorité du marché (Microsoft has a majority market share).

Il s’agissait symboliquement, et avec humour, de montrer le cap à suivre en désignant le principal concurrent.

Aujourd’hui la donne a changé et Shuttleworth a décidé hier de marquer ce bug comme résolu (fix released), quand bien même cela ne signifie pas, loin de là, qu’Ubuntu ait gagné comme il s’en explique ci-dessous.

Remarque : Nous en profitons pour signaler que Framasoft sera présent en masse à l’Ubuntu Party de Paris, avec stand et 3 mini-conférences le samedi 1er juin.

Ubuntu bug#1 Microsoft

Bug #1 : Microsoft détient la majorité du marché

Bug #1 (liberation) : Microsoft has a majority market share

Mark Shuttleworth – 30 mai 2013 – Launchpad Ubuntu
(Traduction : Penguin, Mowee, Cryptie, quack1, @zessx, Asta, misc, MFolschette, Samusz + anonymes)

Aujourd’hui, l’utilisation de l’informatique dans la vie de tous les jours est beaucoup plus importante qu’elle ne l’était en 2004 : les téléphones, tablettes et autres appareils nomades sont devenus une part non négligeable de notre vie numérique. D’un point de vue compétitif, cet édifiant marché est une bénédiction pour la concurrence. Avec notamment iOS et Android, qui tous deux représentent une part significative du marché (Voir Windows en dessous de iOS et Android réunis avec ce graphique.

Android n’est peut-être pas mon premier choix de (noyau) Linux, ni le vôtre, mais c’est sans aucun doute une plateforme open source qui offre des avantages pratiques et économiques aux utilisateurs, comme à l’industrie. Ainsi, nous avons d’un côté de la concurrence et de l’autre une bonne représentation de l‘open source dans l’informatique personnelle.

Même si nous n’avons joué qu’un petit rôle dans ce changement, je pense qu’il est important pour nous de reconnaître qu’il a eu lieu. Du point de vue d’Ubuntu, le bug est maintenant clos.

Évidemment, ce bug a aussi un aspect social. Pour beaucoup, il a fait office de déclaration d’intention. Mais il est préférable pour nous de nous concentrer sur l’excellence de notre propre travail, plutôt que considérer notre impact sur le produit des autres. Depuis les (nombreuses) années que ce bug est référencé, nous avons trouvé comment être excellents dans le cloud, et j’espère que nous trouverons aussi bientôt comment l’être sur les postes de travail des développeurs, et peut-être même sur toute la quantité d’appareils que les utilisateurs réguliers peuvent utiliser. Je préférerais désormais que nous trouvions un cri de ralliement qui célébrerait ces idées et leur management.

Il est important de remarquer que de nos jours, si vous êtes dans le domaine de l’informatique dématérialisée (NdT : cloud computing), l’équipe de service d’infrastructure (NdT : IaaS) de Microsoft est très compétente et travaille dur pour que Linux soit parfaitement supporté par Azure, ce qui rend le travail avec eux très plaisant. Si l’évolution du marché a peut-être joué un rôle dans tout ça, les circonstances ont changé et les institutions se sont adaptées. Nous nous devons donc de le faire aussi.

Cela dit, il est bon de prendre du recul et de visualiser combien tout cela a changé depuis 2004, et à quelle vitesse ! Avec Ubuntu, notre but est de proposer à tous une expérience utilisateur formidable, que ce soit pour les développeurs, pour la production en entreprise ou tout simplement l’utilisateur final. Et tout cela avec un large support de matériel. Nous évoluons dans un environnement dynamique qui ne cesse de changer d’année en année. C’est donc pour cela que nous devons sans arrêt nous remettre en question, que ce soit au niveau de notre façon de faire, nos pratiques, les outils que nous utilisons ainsi que les relations que nous entretenons en interne et en externe. Corriger ce problème n’en est qu’un tout petit exemple.




Ubuntu est-elle une distribution commerciale ? Et si oui pourquoi le taire ?

Excellent accélérateur de migration Windows vers GNU/Linux, Framasoft soutient et promeut depuis le début la distribution grand public Ubuntu. Et ce ne sont ni les annotations de Richard Stallman ni la récente « affaire Amazon » (fort bien explicitée par Christophe Sauthier) qui nous feront changer d’avis.

Mais cela ne nous empêche pas dans ces colonnes de traduire de temps en temps des articles parfois critiques à son égard, au risque de déclencher des ires dans les commentaires 😉

Ici le journaliste Sam Varghese reproche à Mark Shuttleworth de ne pas avoir clairement affirmé, et ce dès l’origine, le caractère commercial d’Ubuntu intimement liée à sa société Canonical. C’est ce qui explique pour lui que cette histoire avec Amazon a été si mal prise pour la communauté.

Et de citer alors en exemple la société Red Hat qui lui semble plus claire dans ses objectifs (de profits). D’ailleurs cette dernière propose deux distributions plutôt qu’une : la « commerciale » Red Hat Enterprise Linux et la « communautaire » Fedora.

Il est d’ailleurs possible que cette éventuelle confusion soit encore plus forte dans des pays comme la France où la communauté Ubuntu est très dynamique.

Il est vrai qu’une fois qu’on découvre GNU/Linux (souvent avec Ubuntu), on s’aperçoit qu’il existe bien des différences entre les distributions. Le très pratique mais pas très libre Linux Mint n’est pas la même que la moins pratique mais très libre Trisquel. La gouvernance et finalité d’une Debian diffèrent sensiblement de celle d’Ubuntu qui s’en est inspirée à la base.

C’est toute la richesse et diversité du logiciel libre et c’est très bien ainsi, non ?

StephenrWalli - CC by-sa

La grande erreur de Mark Shuttleworth

Mark Shuttleworth’s big mistake

Sam Varghese – 26 octobre 2012 – ITWire.com
(Traduction : peupleLa, Bob Young, KoS, Yuston, Gatitac, HgO, greygjhart)

La semaine dernière a marqué le huitième anniversaire de l’apparition d’Ubuntu sur la scène GNU/Linux. Depuis octobre 2004, de nouvelles versions de cette distribution sont sorties tous les six mois : le buzz initial a été très fort avant de s’estomper peu à peu.

Il est remarquable qu’au fil des ans, chaque fois que Mark Shuttleworth, l’homme qui possède Canonical, la compagnie qui est derrière Ubuntu, introduit une nouvelle fonctionnalité destinée à générer des revenus, des cris et des pleurs se font entendre. Alors, les gens d’Ubuntu essaient de s’expliquer et pour finir, on trouve un semi-compromis qui ne satisfait personne.

La dernière de ces fonctionnalités, dans la version 12.10, fut l’ajout des résultats de recherche d’Amazon aux résultats de recherche habituels. Ce qui signifie un peu d’argent venant d’Amazon pour Canonical (à chaque fois qu’un utilisateur d’Ubuntu achète un produit Amazon à partir de la recherche). Le compromis a été d’en faire une fonctionnalité optionnelle.

De telles situations se sont déjà produites par le passé, et se reproduiront encore à l’avenir. Il y a selon moi une raison simple à cela : Mark Shuttleworth n’a pas réussi à formuler une vision claire du projet Ubuntu à ses débuts. Grave erreur.

Lorsqu’Ubuntu est sortie pour la première fois, il y a eu beaucoup de discussions à propos de la signification de la formule : l’humanité en partage (NdT : humanity to others). Il y avait un tas de fonctionnalités cools, qui mettaient l’accent sur l’implication de la « communauté ». Des cédéroms étaient livrés gratuitement aux gens. On aurait dit une œuvre de bienfaisance du logiciel libre gonflée aux stéroïdes. Ou à l’EPO, à la Lance Armstrong (en français dans le texte) si vous préférez.

Mais il n’y a jamais eu de discussions à propos du fait qu’Ubuntu est une distribution commerciale ; elle a besoin de générer du profit pour exister. Shuttleworth a les poches profondes mais elles ne sont pas sans fond. Le logiciel a beau être gratuit, il faut néanmoins que les comptes atteignent un jour l’équilibre.

À l’opposé, lorsque Red Hat, de loin l’entreprise générant le plus de profits grâce à GNU/Linux, est née, en 1994, tout le monde savait que son but était de générer de l’argent grâce au système d’exploitation libre. Il n’y avait pas d’illusions. C’est pourquoi en 1997, lorsque j’ai pour la première fois entendu parler de GNU/Linux, la communauté du logiciel libre surnommait déjà Red Hat la « Microsoft » des distributions Linux !

Mais au fil des ans, Red Hat a acquis beaucoup de karma positif auprès de la communauté. Elle contribue largement au progrès de Linux en recrutant une bonne partie des développeurs contibuant au noyau. Elle finance des activités périphériques pour participer à la croissance de l’écosystème des logiciels libres.

Personne n’a dit le moindre mal d’Ubuntu à ses débuts. Mais à certains moments en cours de route, quand il s’agissait d’incorporer des fonctionnalités en vue de générer des revenus, les utilisateurs se sont dressés en masse. On ne peut pas leur en vouloir; ils avaient été amenés à croire que la communauté était primordiale et ils ont réagi.

Après quelques-unes de ces confrontations, Shuttleworth a levé le pied et poursuivi sur le chemin qu’il avait choisi. Il ne pouvait pas vraiment faire autrement, après les critiques d’abords douces puis amères soulevées par ses tentatives progressives d’introduire des fonctionnalités commerciales.

Les membres de la communeauté n’ont rien contre ceux qui gagnent de l’argent grâce à des logiciels libres. Patrick Volkerding, créateur et mainteneur principal de la distribution Slackware, est considéré par beaucoup comme un héros pour avoir toujours fourni à ses utilisateurs la distribution qu’ils voulaient. En retour, ces utilisateurs achètent tout ce qu’il produit pour qu’il gagne de l’argent et continue son travail. Et sa distribution est demeurée bénéficiaire la majeure partie de son existence.

Mais Shuttleworth a plus ou moins creusé sa propre tombe. Il aurait dû être clair quant au chemin qu’il allait prendre, clair à propos de son but, et faire attention à ce que son plan soit transparent. Une société basée sur GNU/Linux doit tracer son chemin différemment d’une société ordinaire ; peut être que Shuttleworth n’en avait pas conscience.

Quelle qu’en soit la raison, son manque de communication a abouti à ce qui s’est produit avec les résultats de recherche Amazon et ce qui s’en suivra. C’était la grosse erreur de Mark Shuttleworth.

Crédit photo : Stephen Walli (Creative Commons By-Sa)




Ubuntu 11.04 et son interface Unity : l’ordinateur idéal pour l’éducation ?

Okubax - CC-bySortie tout récemment, la dernière version 11.04 de la distribution GNU/Linux Ubuntu offre une spectaculaire nouvelle interface graphique baptisée Unity (cf cette vidéo) que Mark Shuttleworth lui-même n’hésite pas à qualifier de « changement le plus important jamais réalisé sur Ubuntu ».

Et si cette interface[1] se révélait être idéale pour le monde de l’éducation ?

C’est l’hypothèse avancée ci-dessous par Christopher Dawson (ZDNet) en appuyant ses dires par la similarité d’usage avec les smartphones dont nos étudiants sont friands et familiers.

Mais vous ne serez peut-être pas d’accord, d’autant que le chroniqueur s’aventure également à affirmer (ce qui ressemble un peu à un argument pro Mac) que les étudiants sont « des consommateurs peu intéressés à comprendre ce qu’il y a sous le capot » et que « moins ils en voient et mieux ça vaut ».

PS : Pour info, Framasoft sera présent « en force » à la prochaine Ubuntu Party de Paris du 27 au 29 mai prochain.

Ubuntu 11.04 : l’ordinateur idéal pour l’éducation ?

Ubuntu 11.04: The ultimate educational desktop?

Christopher Dawson – 5 mai 2011 – ZDNet Education
(Traduction Framalang : Don Rico et Goofy)

J’utilise Ubuntu 11.04 depuis la version alpha, et c’est mon système d’exploitation principal sur les divers netbooks qui vadrouillent chez moi. Mes lecteurs réguliers savent que j’utilise Ubuntu depuis un bout de temps, que ce soit comme serveur ou comme système d’exploitation pour mon ordinateur. Ces temps-ci, je passe beaucoup de temps sur mon Mac, qui est génial, mais c’est plus fort que moi : je me dis que la dernière version d’Ubuntu pourrait bien être l’ordinateur idéal dans le domaine de l’éducation, pour un tas de raisons.

D’ailleurs, il pourrait bien damer le pion à OS X et devenir mon système d’exploitation favori, mais pour l’instant la question n’est pas là. Le monde de l’éducation a plus à gagner que moi avec Ubuntu 11.04. Voici pourquoi.

La première fois que j’ai essayé Ubuntu, c’était sur de vieux ordinateurs de mon lycée, il y a quelques années, pour tenter d’économiser de l’argent avec des logiciels gratuits et prolonger un peu la vie de quelques ordinosaures. Ça a fonctionné, mais depuis, Ubuntu a fait bien du chemin. Et nos utilisateurs aussi, qu’ils soient adultes ou étudiants. Nous utilisons tous couramment des téléphones sous Android ou des iPhones et naviguons dans une interface qui assume sans complexe n’être pas du Windows. C’est là qu’intervient la nouvelle interface Unity. Steven J. Vaughan-Nichols a interviewé le fondateur de Canonical, Mark Shuttleworth, qui l’évoque en ces termes :

Shuttleworth a commencé par préciser que selon lui, le point le plus important avec Unity dans Ubuntu 11.04, c’était « d’apporter à un large public de consommateurs ce qui a toujours été au cœur de la plateforme Linux : du plaisir, des libertés, de l’innovation et des performances… »

Dans le domaine éducatif, bien plus que dans la plupart des industries, nos utilisateurs sont très consommateurs (du moins la plupart ont-ils une approche de consommateurs pour les nouvelles technologies). Il existe des exceptions remarquables, bien sûr. Je me garderais bien de ranger Karl Frisch parmi les consommateurs, par exemple, et beaucoup de ceux qui utilisent les technologies de manière vraiment innovante ne le sont certainement pas plus.

Mais nos étudiants, qui sont pourtant connectés en permanence, ignorent en général tout de ce qui se passe sous la coque de leur iPhone ou de leur PC sous Windows 7, et qui plus est, ils s’en fichent. Qu’on l’aime ou le déteste (partisans et détracteurs sont également nombreux), Unity remplit fort bien sa mission en masquant les entrailles de Linux pour attirer les accros de Windows comme des abeilles sur le miel. Avec Unity, la partie visible, c’est tout ce dont vous avez besoin.

Dans les établissements scolaires, cela revient à pouvoir choisir son navigateur Web, des logiciels de bureautique si vous n’avez pas opté pour une application en ligne, et tous les logiciels éducatifs que vous déciderez d’utiliser. Moins les étudiants et les professeurs en voient et mieux ça vaut (en-dehors des cours qui exigent d’en savoir ou d’en faire plus). Après tout, ils devraient surtout concentrer leurs efforts sur l’apprentissage et pas sur les joujoux high-tech, les gadgets ou autres sources de distraction qu’ils auraient sous la main.

En fait, Unity se rapproche d’Android plus que n’importe quel système d’exploitation avant lui. Ubuntu a enfin cessé de vouloir à tout prix imiter Windows ou OS X avec les bureaux Gnome et KDE, et c’est à présent le seul système de bureau à offrir une expérience proche de celle des appareils mobiles, ce qui parle à une vaste catégorie d’utilisateurs. Ces utilisateurs de téléphones Android ou d’iPhones basculent avec facilité entre les espaces de travail et les écrans où sont regroupées les icônes des applications qu’ils utilisent le plus fréquemment. On retrouve ce même fonctionnement avec Unity, qui simplifie l’utilisation d’un système stable et gratuit.

Et voilà qu’on reparle de gratuité. Il y a presque six ans, lorsque j’ai installé Ubuntu pour la première fois dans ce labo de misère, c’était parce qu’il était gratuit et ne craignait pas les programmes malveillants. Aujourd’hui, les programmes malveillants ne présentent dans l’ensemble toujours aucun danger, et le système d’exploitation reste libre et gratuit.

À l’évidence, si votre établissement a besoin d’applications essentielles à son activité qui ne sont pas disponibles sur Ubuntu, il faudra aller voir ailleurs. Sans même se pencher sur Edubuntu et les tonnes de logiciels éducatifs libres disponibles dans les dépôts d’Ubuntu, la grande majorité des établissements trouveront de quoi satisfaire pleinement leurs besoins dans l’interface épurée d’Unity. Pour ne rien gâcher, Ubuntu 11.04 démarre en un clin d’œil, sa prise en mains est facile quel que soit le niveau de l’utilisateur, et il fonctionne à merveille sur tous types de machines, de l’ordinateur de bureau le plus complet au plus petit des netbooks. Finies les versions remixées pour netbooks, juste une interface « unifiée » d’une machine à l’autre.

Shuttleworth sera le premier à reconnaître qu’il reste du chemin à faire, mais c’est un projet qui a franchi un pas décisif pour marquer sa différence. Et cette différence peut profiter directement aux professeurs et aux élèves, s’ils désirent retrouver sur leur ordinateur de bureau et leur laptop l’utilisation intuitive de leur smartphone.

Notes

[1] Crédit photo : Okubax (Creative Commons By)




Geektionnerd : Unity

Créant l’évènement lundi dernier en ouverture de la conférence des développeurs d’Ubuntu, à Orlando au États Unis, Mark Shuttleworth a annoncé, en bon communicant : « le changement le plus important jamais réalisé » pour la prochaine version de cette distribution GNU/Linux orientée grand public.

Quelques semaines seulement après la sortie de la nouvelle version 10.10 Maverick Meerkat, nous voilà donc tous déjà impatients qu’arrive la suivante…

Parlant d’un changement risqué, le PDG de Canonical a en effet annoncé qu’Ubuntu 11.04, nommée « Natty Narwhal », utiliserait une nouvelle interface graphique par défaut : « Unity ». Développée depuis mai 2010, cette interface est déjà utilisée pour la version netbook d’Ubuntu 10.10. Elle est développée dans l’idée de gaspiller un minimum d’espace d’affichage (par les barres de tâches, d’icônes, ou de titre des fenêtres), pour permettre une utilisation optimisée des petits écrans des netbooks.

En observateur avisé, la nouvelle n’a pas échappée à Gee qui fait de cette nouvelle interface la définition du Geektionnerd cette semaine.

Geektionnerd - Simon Gee Giraudot - CC by-sa

Geektionnerd - Simon Gee Giraudot - CC by-sa

PS: Je reviens de ma salle de bain où j’étais allé vérifier un détail mais non, j’ai beau revenir régulièrement à la console système en passant CTRL+ALT+F1 et n’utiliser résolument que Compiz depuis sa sortie en 2006, je ne suis pas plus barbu que le geek de la BD.

Crédit : Simon Gee Giraudot (Creative Commons By-Sa)




Marketing et ergonomie, la touche finale d’Ubuntu qui fait avancer le logiciel libre

Trancept - CC by-nc-saUbuntu. Ce simple mot peut à la fois rassembler des milliers de personnes en un week-end et dans le même temps susciter moqueries, trolls, et critiques.

Il n’empêche que cette distribution GNU/Linux, que l’on ne présente plus, a gagné en à peine six ans d’existence une remarquable popularité auprès des nouveaux utilisateurs de systèmes d’exploitation libres. Ils y découvrent une indubitable simplicité d’utilisation et une communauté d’utilisateurs dévoués, accueillants et prêts à consacrer aux nouveau venus le temps nécessaire à leur apprentissage, un temps passé à reconquérir leurs libertés perdues dans les systèmes propriétaires.

Mais tout n’est pas rose avec Ubuntu. Certains voient en effet cette distribution en couleur poil-de-chameau. Pour ses détracteurs, Ubuntu ne mérite pas toute l’attention qu’on lui accorde et fait de l’ombre aux autres projets. De plus, ce système, emballé dans du papier cadeau aux couleurs chaudes se contenterait de singer jusque dans leurs défauts les systèmes propriétaires dont les icônes, la maniabilité à la souris et les effets graphiques séduisent les utilisateurs peu soucieux de technicité. Défauts parmi lesquels, la fin du pilotage intégral du système en ligne de commande pourtant si chère aux administrateurs système, ou encore une approche marketing qui diluerait les valeurs du logiciel libre.

Six ans, c’est presque l’âge de raison, cette période où l’on n’est plus petit, mais pas encore tout à fait grand. C’est peut-être cet âge-là qu’a atteint le projet de Mark Shuttleworth[1] révélé (une fois de plus) au travers du dernier billet de son fondateur et mécène comme une distribution « clicodrome », accompagnée d’un marketing professionnel et soigné, et destinée à séduire le plus large public possible… Dans ce long billet, spontanément traduit en l’espace de deux heures par une dizaine de contributeurs répondant à l’appel d’Olivier Fraysse (Ubuntu-fr) sur Twitter[2], Mark Shuttelworth revient sur les motivations qui l’animent au quotidien, et que les milliers de contributeurs faisant la réussite assez inédite d’Ubuntu semblent bien partager.

Introduction rédigée collaborativement par Olive, Poupoul2, JoKot3, Goofy et Siltaar.

Réflexions sur Ubuntu, Canonical et la route vers l’adoption des logiciels libres

Reflections on Ubuntu, Canonical and the march to free software adoption

Mark Shuttleworth – 14 septembre 2010
(Traduction Framalang : @olivierfraysse, @Gordontesos, @ldemay alias Louis Demay, @okhin, @Siltaar, @tshirtman, @winael, @pierretravers, @ricomoro et @framasoft)

Poussé en partie par les critiques concernant la contribution de Canonical au code du noyau Linux ou à l’infrastructure profonde de GNOME, j’ai cherché à savoir si j’avais la conscience tranquille : est-ce que je fais bien mon travail ? Ma manière de le faire convient-elle ? Il est important pour moi de savoir que ce que je fais est utile aux autres et contribue à un monde meilleur. Et dans mon cas, il s’agit d’une redistribution en proportion de la bonne fortune que j’ai pu connaître.

Deux messages que j’ai reçus le mois dernier définissent sans doute ce que je pense apporter à la communauté. Le premier, c’est un mot de remerciement arrivé de Nouvelle-Zélande, quelqu’un constatant qu’Ubuntu 10.04 change vraiment la donne dans son foyer. Pour lui, c’est une sorte de petit miracle de générosité si cet environnement complet, intégré et fonctionnel existe et est maintenu par des milliers de personnes. Quant au deuxième, c’est un contrat d’assistance avec une entreprise pour les dizaines de milliers de poste de travail fonctionnant sous Ubuntu 10.04 qu’elle utilise. Ces deux messages illustrent les piliers jumeaux du projet Ubuntu et de Canonical : apporter au monde entier l’extraordinaire générosité de la communauté du logiciel libre, comme un cadeau, gratuit, léger et cohérent, et le faire de manière pérenne.

Dans le premier cas, celui de Nouvelle-Zélande, quelqu’un apprend à ses enfants comment utiliser un ordinateur dès leur plus jeune âge, se rend compte de tout ce qu’apporte Ubuntu par rapport à Windows, et à quel point il est plus simple d’aborder l’informatique avec Ubuntu lorsqu’on s’adresse à des enfants. Pour cette famille, le fait qu’Ubuntu leur apporte l’univers du logiciel libre en un paquet harmonieux et soigné est extraordinaire, c’est une grande avancée, et ils en sont très reconnaissants.

C’est une histoire que j’espère voir se répéter des millions de fois. Et c’est une histoire qui donne bonne réputation et grande satisfaction, pas qu’à moi, pas qu’à ceux qui consacrent leur passion et leur énergie à Ubuntu, mais aussi à tous ceux qui contribuent au logiciel libre de manière générale. Ubuntu ne mérite pas à elle seule tous les honneurs, elle fait partie d’un écosystème large et complexe, mais sans elle, cette distribution de logiciels libres n’aurait pas la même portée ni la même force. Nous savons tous que le corps du logiciel libre a besoin de nombreux organes, de nombreuses cellules, chacun ayant ses propres priorités et intérêts. Le corps ne peut exister qu’avec chacun d’entre eux. Nous sommes une petite composante d’un vaste ensemble, et c’est un privilège pour nous d’assumer nos responsabilités en tant que distribution. Nous devons donner un point de départ à ceux qui débuteront leur voyage dans le monde du logiciel libre avec Ubuntu, et nous nous efforçons de nous assurer que toutes ces pièces s’accordent bien ensemble.

Ubuntu, et les possibilités qu’elle crée, n’aurait pu naître sans l’extraordinaire communauté Linux, qui elle-même n’existerait pas sans la communauté GNU, et n’aurait pas pris autant d’importance sans les efforts d’entreprises comme IBM et Red Hat. Et ç’aurait été une toute autre histoire sans les gens de Mozilla, ou Netscape avant eux, GNOME et KDE, et Google, ainsi que tout ceux qui contribuent de façons différentes à cet empilement, rendent le tout meilleur. Des dizaines de milliers de personnes qui ne sont pas directement associées à Ubuntu contribuent à rendre cette histoire bien réelle. Beaucoup d’entre eux y travaillent depuis plus d’une décennie… un succès soudain exige un gros travail en amont, et Ubuntu n’est sur le marché que depuis six ans. Ubuntu ne peut donc pas être crédité seul de la satisfaction qu’elle apporte à ses utilisateurs.

Néanmoins, le projet Ubuntu apporte quelque chose d’unique et d’inestimable au logiciel libre : un dévouement total aux utilisateurs et à l’ergonomie, à l’idée que le logiciel libre devrait être « pour tout le monde », d’un point de vue économique et d’un point de vue facilité d’utilisation, et à la volonté de traquer les problèmes qui y nuisent. Je perçois ce dévouement comme un don à ceux qui ont contribué à l’une de ces briques. Si nous pouvons multiplier par dix l’adoption du logiciel libre, nous aurons multiplié la valeur de votre générosité par dix, décuplé l’importance de toutes les heures passées à résoudre un problème ou à créer quelque chose de formidable. Je suis très fier de consacrer autant de temps et d’énergie à Ubuntu. Oui, je pourrais faire beaucoup d’autres choses, mais rien d’après moi qui aurait un tel impact sur le monde.

Je conçois que tout le monde ne perçoive pas les choses de cette façon. Multiplier l’audience de son travail par dix sans apporter de contribution au projet pourrait passer pour du parasitage, ou seulement décupler l’afflux de rapports de bogues. On pourrait avancer que peu importe notre générosité envers les utilisateurs finaux, si les développeurs en amont ne prennent que le code en considération, alors tout apport en dehors du code ne sera pas comptabilisé. Je ne sais pas bien comment y remédier – je n’ai pas créé Ubuntu comme un moyen d’écrire beaucoup de code, car ça ne me paraissait pas être ce dont le monde avait besoin. Le logiciel libre avait besoin d’un moyen pour aller de l’avant, d’amener le code déjà existant à un haut niveau de qualité et de fiabilité. La plupart des éléments du bureau étaient déjà en place – et le code affluait – il n’était simplement pas livré d’une manière qui lui permettrait d’être adopté ailleurs que sur les serveurs, par un public plus large.

Le second e-mail, dont je ne peux citer d’extraits, était en substance un contrat de services confié à Canonical pour aider une entreprise à migrer plus de 20 000 machines de bureau de Windows à Ubuntu. Nous avons récemment signé plusieurs accords d’échelle similaire, et le ryhtme augmente à mesure que la confiance en Ubuntu grandit. Alors que GNU/Linux est depuis longtemps reconnu comme un système de bureau intéressant pour les développeurs motivés et inspirés, il y a un écart entre cette utilisation et le besoin des grosses entreprises. À ma connaissance, aucune autre entreprise ne se consacre entièrement à la production d’un système de bureau libre, et je suis fier que Canonical joue ce rôle. Il me peinerait que tous les efforts de la communauté du logiciel libre ne puissent servir à ces utilisateurs. Il n’y a rien de propriétaire ou de secret dans les postes de travail dont Canonical assure le support dans ces grandes entreprises. Ce qui m’émerveille le plus, c’est que dans les cas de la famille de Nouvelle-Zélande et de cette entreprise, il est question du même code. Voilà à mon sens la véritable promesse du logiciel libre : lorsque je participais moi-même à des projets open-source, j’ai toujours été ravi que mon travail subvienne à mes besoins, mais qu’il soit également utile au plus grand nombre.

Ubuntu n’est qu’une petite partie de cet immense écosystème, mais je suis fier que nous ayons intensifié nos efforts pour relever ces défis. Canonical adopte une approche différente des autres entreprises qui travaillent dans l’univers Linux, non pas comme critique implicite des autres, mais simplement parce que c’est l’ensemble des valeurs que nous défendons. C’est une force pour le logiciel libre qu’un tel nombre d’entreprises différentes poursuivent autant d’objectifs importants.

Au cours des dernières semaines, on a suggéré que l’action de Canonical est égoïste et non dédiée au bénéfice d’une communauté plus large. C’est une critique blessante car la plupart d’entre nous ressentons justement le contraire : notre motivation, c’est tout faire pour servir la cause du logiciel libre, au bénéfice à la fois des utilisateurs finaux et de la communauté qui le produit, et nous sommes convaincus qu’élaborer Ubuntu et travailler pour Canonical sont les meilleures façons d’atteindre ce but. Ces critiques ont provoqué de nombreuses discussions et réflexions chez chacun de nous et chez Canonical. Ce billet s’inscrit dans cette réflexion : j’y témoigne de ce que je ressens lorsque je contribue, et pourquoi je suis fier du travail que j’accomplis chaque jour. Que faisons-nous pour le logiciel libre ? Et que fais-je moi-même ?

Pour commencer, nous le fournissons. Nous réduisons la friction et l’inertie qui empêchent les utilisateurs d’essayer les logiciels libres et de décider eux-mêmes s’ils les aiment suffisamment pour s’y plonger. Aujourd’hui, des centaines de développeurs de logiciels libres, traducteurs, concepteurs, porte-parole, ont l’occasion de prendre part au mouvement, parce qu’il est facile pour eux de faire le premier pas. Et ce n’est pas un travail aisé. Songez aux années d’efforts que nécessite la conception d’un simple installeur pour Linux comme http://www.techdrivein.com/2010/08/…, qui est l’aboutissement d’énormes quantités de travail par plusieurs groupes, mais qui sans Canonical et Ubuntu n’aurait jamais vu le jour.

Des milliers de personnes se contentent de concevoir des logiciels libres pour elles-mêmes, et ce n’est pas un crime. Mais la volonté d’en faire quelque chose que d’autres pourront explorer, utiliser et apprécier doit également être plébiscitée. Et c’est une valeur qui est fortement mise en avant dans la communauté Ubuntu : si vous lisez http://planet.ubuntu.com, vous verrez que l’on se réjouit grandement de compter des *utilisateurs de logiciels libres*. En tant que communauté, c’est pour nous une immense satisfaction de voir que des gens les *utilisent* pour résoudre leurs problèmes quotidiens. C’est plus satisfaisant pour nous que des récits sur l’amélioration de sa rapidité ou l’ajout d’une fonctionnalité. Certes, nous jouons sur les deux tableaux, mais notre communauté mesure davantage l’impact sur le monde que l’impact sur le code. Tous ses membres sont généreux de leur temps et de leur expertise, et il s’agit là de leur récompense. Je suis fier du fait qu’Ubuntu attire des personnes généreuses dans leurs contributions : à leurs yeux, ces contributions prennent de la valeur si elles sont retravaillées par d’autres, et qu’elles n’y perdent pas. C’est pourquoi nous nous réjouissons de l’existence de Kubuntu, Xubuntu, PuppyLinux et Linux Mint. Ces distributions ne marchent pas sur nos plate-bandes, elles se tiennent sur nos épaules, tout comme nous nous tenons sur les épaules de géants. Et c’est une bonne chose. Notre travail a plus de sens et plus de valeur parce que leur travail atteint des utilisateurs que le nôtre seul ne peut pas atteindre.

Quoi d’autre ?

Nous réparons ses défauts, aussi. Prenons par exemple le projet PaperCut, né parce que l’on s’est rendu compte que cette technologie formidable et les efforts que l’on consacre à réaliser un projet aussi complexe que le noyau Linux se trouvent diminués si l’utilisateur moyen n’obtient pas le résultat escompté alors que tout devrait fonctionner sans accroc. Des centaines de Papercuts ont été réparés, dans de nombreuses applications, ce qui ne bénéficie pas qu’à Ubuntu mais aussi à toutes les autres distributions qui intègrent ces applications. Ça n’a rien de simple : songez aux milliers de suggestions à trier, à la coordination des réparations et à leur partage. Grâce aux efforts sans répit d’une équipe nombreuse, nous changeons la donne. Épargner une heure par semaine à des millions d’utilisateurs représente un trésor d’énergie économisée, que l’utilisateur peut alors consacrer à une utilisation plus efficace du logiciel libre. L’équipe Canonical Design est à l’origine du projet Papercuts, mais les plus méritants sont les personnes comme Vish et Sense, qui sont venus gonfler nos rangs. Chaque patch a son importance, sur le poste de travail http://ubuntuserver.wordpress.com/2… et sur le serveur.

À un niveau plus personnel, un élément clé auquel je consacre de l’énergie est la direction, la gouvernance et la structure de la communauté. Aux débuts d’Ubuntu, j’ai passé beaucoup de temps à observer les différentes communautés qui existaient à l’époque, et comment on y gérait les inévitables tensions et divergences qui apparaissent lorsque beaucoup de fortes personnalités collaborent. Nous avons conçu l’idée d’un code de conduite qui assurerait que nos passions pour ces technologies ou ce travail ne prennent pas le dessus sur notre objectif principal : amener des gens de divers horizons à collaborer sur une plateforme commune. Je suis ravi que l’idée se soit étendue à d’autres projets : nous ne voulons pas garder jalousement ces idées, designs ou concepts, ce serait l’inverse de notre objectif premier.

Nous avons mis en place une structure simple : un forum technique et un conseil communautaire. Cette organisation est désormais courante dans beaucoup d’autres projets. Alors qu’Ubuntu se développe, la gouvernance évolue également : des équipes s’occupent de diriger des groupes tels que Kubuntu, les forums et les canaux IRC, fournissent conseils et orientation aux équipes des LoCo[3], aux modérateurs, aux opérateurs et aux développeurs, qui à leur tour s’efforcent d’atteindre la perfection technique et l’aisance sociale au sein d’une immense communauté mondiale. C’est fantastique. Ceux qui viennent participer à Ubuntu sont en général autant motivés par le désir d’appartenir à une merveilleuse communauté que par celui de résoudre un problème spécifique ou d’alléger la charge de travail d’un groupe.

Avec le temps, certains s’aperçoivent qu’ils ont le don d’aider les autres à être plus productifs : résoudre les conflits d’opinion, assurer l’organisation d’un groupe pour permettre de réaliser ce qu’un individu seul n’aurait pu accomplir. La structure de gouvernance d’Ubuntu leur crée l’opportunité de montrer leur valeur : ils forment le pivot et la structure qui permettent à cette communauté de s’adapter, de rester productive et agréable.

Défendre les valeurs d’un projet comme Ubuntu nécessite une vigilance constante. Lorsqu’on débute et que l’on affiche une ligne directrice précise, on n’attire en général que ceux qui sont sur la même longueur d’ondes que nous. Lorsque le projet gagne en envergure et en visibilité, il attire TOUT LE MONDE, car les gens veulent être là où ça bouge. Ainsi, les valeurs auxquelles on tient peuvent vite finir noyées dans la masse. C’est pourquoi je m’implique autant dans le travail du Conseil Communautaire d’Ubuntu et des équipes communautaires de Canonical. Les deux font preuve d’une grande perspicacité et ne rechignent pas à la tâche, ce qui fait de cette partie de mon travail un vrai plaisir.

Le Conseil Communautaire d’Ubuntu prend très au sérieux sa responsabilité en tant que dépositaire des valeurs des projets communautaires. Le CC est en grande partie composé de personnes qui ne sont pas affiliées à Canonical, mais qui croient que le projet Ubuntu est important pour le logiciel libre dans son ensemble. Jono Bacon, Daniel Holbach, et Jorge Castro, par exemple, sont des professionnels qui savent comment rendre une communauté productive et en faire un lieu de travail agréable.

Quelque chose d’aussi gros que la communauté Ubuntu ne peut être porté à mon seul crédit, ni à aucun autre, mais je suis fier du rôle que j’ai joué, et motivé pour continuer tant que ce sera nécessaire. Depuis quelques années, je me consacre davantage à mettre en avant le rôle du design dans le logiciel libre. Je suis convaincu que l’Open Source produit la meilleure qualité de logiciels qui soit, mais nous devons nous pencher sur l’expérience que nous souhaitons créer pour nos utilisateurs, que ce soit sur le bureau, les netbooks ou les serveurs. Je me suis donc beaucoup employé à encourager diverses communautés – celle d’Ubuntu et d’autres qui travaillent en amont – à réserver un bon accueil à ceux qui portent sur le logiciel libre un regard d’utilisateur final et non celui d’un codeur chevronné. C’est un changement de fond dans les valeurs de l’Open Source, et je ne pourrai l’accomplir seul, mais je suis tout de même fier d’être un défenseur de cette approche, et heureux qu’elle soit de plus en plus partagée.

Des designers travaillaient dans le logiciel libre avant que nous ne donnions cette impulsion. J’espère que l’insistance de Canonical sur l’importance du design leur facilite la tâche, que la communauté au sens large est plus sensible à leurs efforts et plus réceptive à leurs idées. En tout cas, si vous accordez *vraiment* de l’importance au design des logiciels libres, l’équipe de designers de Canonical est faite pour vous !

Je travaille moi aussi sur le design, et j’ai surtout participé à la conception détaillée de Unity, l’interface d’Ubuntu Netbook Edition 10.10. C’est une évolution de l’ancienne interface UNR, qui a surtout pour fonction de montrer que le poste de travail Linux n’a pas à rester bloqué dans les années 90. Nous allons tenter d’élaborer de nouvelles façons efficaces d’utiliser les ordinateurs.

J’ai été ravi de constater la vitesse à laquelle des centaines de projets ont adopté les fonctionnalités de Unity. Leur but est de rendre Linux plus facile d’utilisation et plus élégant. Ce rythme d’adoption permet de mesurer combien nous réduisons la difficulté pour les nouveaux utilisateurs qui découvrent une meilleure façon d’utiliser leur PC.

Si nous nous contentions du design sans nous occuper de la mise en application, on pourrait nous accuser d’attendre que les autres fassent le travail à notre place, alors je suis également fier de diriger une équipe géniale qui se charge de l’implémentation de certains de ces composants clés. Des éléments comme dbusmenu ont prouvé leur utilité pour apporter de la consistance à l’interface des applications GNOME et KDE fonctionnant sous Unity, et j’espère vraiment qu’elles seront adoptées par d’autres projets qui ont besoin de ces mêmes fonctions.

J’aimerais féliciter l’équipe d’ingénieurs pour le soin qu’ils apportent à la qualité et la testabilité, et pour leur désir de fournir aux développeurs des API propres et des documentations complètes permettant leur utilisation optimale. Si vous utilisez le jeu complet d’indicateurs dans Ubuntu 10.10, vous savez à quel point ce travail discret et continu permet d’obtenir un tableau de bord harmonieux et efficace. Nous allons livrer la première release de Utouch, qui continuera d’évoluer afin que GNOME et KDE puissent intégrer facilement les interfaces de mouvements multi-touch.

En plus de donner de mon temps, je soutiens aussi divers projets en les finançant. Injecter de l’argent dans un logiciel libre nécessite de se poser une question cruciale : cette somme serait-elle mieux employée ailleurs ? Il existe beaucoup de façons d’aider les gens : avec 100 000 $, on peut scolariser, vêtir ou nourrir beaucoup de monde. Il me faut donc être sûr que cet argent apporte des bénéfices réels et quantifiables sur la vie des gens. Les messages de remerciement que je reçois chaque semaine pour Ubuntu me confortent dans cette idée. Plus important encore, je constate moi-même l’effet de catalyseur qu’a Ubuntu sur l’ensemble de l’écosystème Open Source – les nouveaux développeurs qui le rejoignent, les nouvelles plateformes qui apparaissent, les créations de nouvelles entreprises et l’arrivée de nouveaux participants – et j’en conclus que le financement que je fournis a un impact significatif.

Quand Ubuntu a été conçu, l’écosystème Linux était dans un sens complètement formé. Nous avions un noyau, GNOME et KDE, Xorg, la Lib C, GCC et tous les autres outils bien connus. Bien sûr, il y avait des failles, des bugs et des feuilles de route pour les combler. Mais il manquait quelque chose, parfois définit comme « marketing », parfois défini comme « orienté utilisateur final ». Je me souviens avoir pensé « c’est ce que je peux apporter ». Donc Ubuntu et Canonical n’ont clairement PAS investi d’efforts dans ce qui fonctionnait déjà, mais dans de nouvelles idées et de nouveaux outils. J’y vois une contribution stimulante à l’écosystème Open Source en général, et je sais que beaucoup partagent cet avis. Ceux qui reprochent à Canonical de ne pas faire ci ou ça ont peut-être raison, mais ces critiques ne tiennent pas compte de tout ce que nous apportons et qui ne figurait pas sur la feuille de route avant notre arrivé. Bien sûr, il y a peu de travaux que nous accomplissons à nous seuls, et peu d’avancées que d’autres ne pourraient réaliser s’ils s’en faisaient un objectif, mais je crois que la passion de la communauté Ubuntu et l’enthousiasme de ses utilisateurs reflètent la nouveauté et l’originalité de ce projet. Ce doit être une source de satisfaction, de fierté et de motivation pour continuer dans cette voie.

Aucun projet particulier ne compte plus que le logiciel libre dans son ensemble. Il est plus important que le noyau Linux, plus important que GNU, plus important que GNOME et KDE, plus qu’Ubuntu, Fedora et Debian. Chacun de ces projets joue un rôle, mais c’est le tout qu’ils forment qui est vraiment en train de changer le monde. À cause des querelles concernant la contribution de chacun au logiciel libre, nous risquons de passer à côté de l’essentiel. Un peu comme une maladie auto-immune, quand le corps commence à s’attaquer lui-même. Par définition, quelqu’un qui se donne du mal pour diffuser le logiciel libre auprès d’un public plus large est dans le même camp que moi, contrairement aux 99% du reste du monde, si je veux penser en termes de camps. J’admire et respecte tout ceux qui consacrent leur énergie à faire avancer la cause du logiciel libre, même si parfois nos avis divergent en ce qui concerne les détails et la manière de procéder.

Notes

[1] Crédit photo : Trancept (Creative Commons By-Nc-Sa)

[2] Suivi d’un minutieux travail de relecture par Framalang : Don Rico et Siltaar

[3] NdFramalang : Local Community Communautés Locales




Mark Shuttleworth d’Ubuntu n’est pas motivé par la haine de Microsoft

Ubuntu - Nouveau LogoC’est non seulement une habitude mais l’une des nombreuses originalités de la célèbre distribution GNU/Linux : tous les six mois Ubuntu sort sa nouvelle version, qui, faisant de plus en plus d’adeptes, est logiquement de plus en plus attendue.

La prochaine version 10.04 LTS[1] se prénomme Lucid Lynx et est prévue pour le mois prochain. Elle promet beaucoup. Mais elle promet aussi d’être l’amie des trolls 😉

Il faut dire que lorsque l’on occupe la place enviée et reconnue qui est la sienne dans la communauté (notoriété grand public incluse), on s’expose inévitablement à des critiques. Mais il faut également reconnaître qu’un certain nombre d’annonces récentes ont pu parfois jeter le trouble, en particulier chez ceux qui sont moins attachés à l’open source qu’au logiciel libre.

De là à craindre que Canonical, la société créée par Mark Shuttleworth pour développer et soutenir Ubuntu, se transforme en une sorte de nouveau Microsoft, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons certainement pas.

Se contentant de lister quelque éléments selon lui sujets à caution, c’est un pas que n’a cependant pas hésité à franchir un dénommé Alan Lord sur son blog, dans un court et lapidaire billet intitulé explicitement Is Canonical Becoming The New Microsoft?[2].

Et cela n’a évidemment pas loupé, le billet a généré très rapidement une centaine de commentaires divers et variés, nécessairement orientés par ce titre choc.

Le journaliste Sam Varghese a alors jugé bon de contacter Mark Shuttleworth pour avoir son avis dans un article publié sur le site iTWire que vous proposons traduit ci-dessous[3].

PS : Notons que dans l’intervalle, Ubuntu a également révélé sa nouvelle charte graphique et son nouveau logo (ci-dessus). Personnellement j’aime bien, même si je note la disparition apparente du slogan « Linux for Human Beings », qui était peut-être maladroit mais avait le mérite d’évoquer Linux. La confusion entre les deux ou l’aspiration de l’un par l’autre risquent de se faire plus grande encore.

Mark Shuttleworth : « Ma motivation, ce n’est pas la haine de Microsoft. »

I’m not driven by Microsoft hatred: Shuttleworth

Sam Varghese – 15 février 2010 – iTWire
(Traduction Framalang : Don Rico et Simon Descarpentries)

Mark Shuttleworth, fondateur et directeur général de la société Canonical, déclare que s’il a créé sa distribution GNU/Linux Ubuntu, ce n’est en aucun cas par animosité envers Microsoft.

Il a répondu aux questions d’ITWire concernant un récent billet de blog dont l’auteur accusait Canonical de devenir le nouveau Microsoft.

« J’admire plusieurs des accomplissements de Microsoft. J’estime qu’il est tout aussi détestable de diaboliser les employés d’une entreprise que des gens pour leur couleur de peau, leur nationalité ou toute autre particularité » explique Shuttleworth.

« Microsoft se livre toutefois à d’inacceptables abus de position dominante, et je suis fier qu’Ubuntu offre au monde un réel choix entre la servitude continue et la liberté utile, sûre et authentique. »

« Cela dit, mon rôle n’est pas de punir Microsoft, ni de les haïr ; je suis là pour proposer une meilleure voie, si je le peux. Ce sera dur, mais nous le pouvons. Et, dans les cas où nous partageons une cause commune, je travaille volontiers avec Microsoft. Il est possible que ce soit difficile à concevoir pour ceux qui pensent que la vie est plus facile à appréhender si on a un ennemi pour justifier sa cause, mais à mon sens ce comportement conduit au sectarisme, nuit aux résultats et nous empêche de corriger les erreurs du passé. »

Dans son billet, l’auteur énumérait les raisons pour lesquelles Ubuntu devenait d’après lui le nouveau Microsoft : l’intégration de Mono par défaut, la création d’Ubuntu One (un outil propriétaire de stockage en ligne), le retrait de GIMP et d’autres logiciels de la distribution, le passage à Yahoo! comme moteur de recherche par défaut, une enquête visant à savoir quelles applications propriétaires devaient être incluses dans les dépôts d’Ubuntu, et enfin, la nomination de Matt Asay au poste de PDG.

Sans entrer dans les détails concernant chacun de ces points, Shuttleworth indique cependant que « toutes les questions abordées dans le billet que vous mentionnez ont été consciencieusement débattues sur des forums publics. Les gens de chez Canonical et les animateurs de la communauté Ubuntu y ont, je crois, présenté nos intentions sans faux-semblant. »

« Chacune de nos décisions affectant nos utilisateurs auront leurs détracteurs et leur partisans, » a-t-il ajouté, « mais c’est notre volonté de maintenir le cap face au changement qui confère à notre plateforme son dynamisme et sa pertinence, et nous ne nous soustrairons pas à cette responsabilité. »

Shuttleworth explique que son objectif personnel, ainsi que celui de tous ses collaborateurs chez Canonical, est d’apporter les avantages du logiciel libre au plus grand nombre. « C’est ce qui est au cœur de notre motivation, et à maintes reprises nous avons dû employer des chemins détournés pour rester cohérents avec ce principe. »

Il précise que la grande majorité du travail produit par Canonical est mis à la disposition de tous sous licence libre. « Y compris des éléments de nature éminemment stratégique, tel que Launchpad, qui est publié sous une licence compatible avec les réflexions les plus récentes concernant les services internet libres. Nos réalisations propriétaires n’impliquent jamais qu’il faille installer des outils fermés de Canonical dans Ubuntu, se limitent à des services réseau, permettent de promouvoir tout le reste, et restent totalement optionnelles pour les utilisateurs d’Ubuntu. C’est une pratique que l’on retrouve sur d’autres plateformes. »

En conclusion, Mark Shuttleworth affirme être très fier de ce qu’apporte Canonical à la communauté du logiciel libre. « Si nous rencontrons autant de succès que je le souhaite, alors le monde aura pour la première fois une plateforme de qualité professionnelle disponible gratuitement pour tous. Ce qui n’est pas le cas avec les acteurs dominants du marché Linux. Je me consacre corps et âme à ce but, et j’apprécie énormément de partager cette cause avec des milliers d’autres au sein de la communauté Ubuntu. »

« Travailler en partenariat avec Yahoo! n’a jamais, à ma connaissance, induit la moindre négociation avec Microsoft. Et nous n’accepterons pas les conditions de Microsoft en matière de licence de propriété intellectuelle, comme le fit Novell. En revanche, si nous pouvons collaborer de façon constructive avec Microsoft, Oracle ou IBM, lesquels incluent une grande quantité de code propriétaire dans leurs produits, il est certain que nous nous engagerons de façon ouverte et de bonne foi. Je suis convaincu que nous le ferons avec le soutien sans faille des responsables de la communauté Ubuntu. »

Notes

[1] Une version LTS (pour « Long Term Support ») garantit aux utilisateurs, constructeurs et assembleurs, une maintenance et un suivi sur plusieurs années.

[2] On notera qu’Alan Lord a fait depuis amende honorable.

[3] Edit : Alan Lord est intervenu dans les commentaires ci-dessous, en nous signalant notamment la mise au point suivante concernant l’article du journaliste : Sam Varghese Got It Wrong?.




Le logiciel libre et le mythe de la méritocratie

Banoootah - CC byEn janvier 2008, Bruce Byfield écrivait, dans un article que nous avions traduit ici-même (Ce qui caractérise les utilisateurs de logiciels libres) : « La communauté du Libre peut se targuer d’être une méritocratie où le statut est le résultat d’accomplissements et de contributions ».

Deux ans plus tard, le même nous propose de sonder plus avant la véracité d’une telle assertion, qui ne va finalement peut-être pas de soi et relève parfois plus du mythe savamment auto-entretenu.

Et de poser en guise de conclusion quelques pertinentes questions qui si elles trouvaient réponse participeraient effectivement à combler l’écart constaté entre la théorie et la pratique.

Nos propres discours n’en auraient alors que plus de consistance et de maturité[1].

Les projets open source et le mythe de la méritocratie

Open Source Projects and the Meritocracy Myth

Bruce Byfield – 2 décembre 2009 – Datamation
(Traduction Framalang : Olivier et Cheval boiteux)

« Ce n’est pas une démocratie, c’est une méritocratie. »

On trouve cette déclaration sur la page de gouvernance d’Ubuntu, mais les notes de version de Fedora présentent quelque chose de similaire, tout comme la page Why Debian for developers et partout où l’essence des projets libres et open source (NdT : FOSS) est débattue.

La méritocratie est un mythe, une de ces histoires que la communauté des logiciels libres et open source aime se conter. Par mythe je n’entends pas mensonge, mais cette méritocratie est une histoire que les développeurs se racontent à eux-mêmes pour les aider à se forger une identité commune.

En d’autres termes, l’idée que les logiciels libres et open source sont une méritocratie est aussi vraie que de dire que les États-Unis sont une terre d’opportunité, ou que les scientifiques sont objectifs. Pour les membres de la communauté des logiciels libres et open source cette idée est primordiale dans leur perception du système et leur perception d’eux-même, car ils ont foi en cette idée que le travail est récompensé par la reconnaissance de leurs pairs et l’attribution de plus de responsabilités

Afin de perdurer, il faut que le mythe renferme une part de vérité, et ainsi personne ne le remet en question. Des exceptions peuvent survenir, mais elles seront justifiées, voire niées.

Cependant, si les mythes de la communauté ne sont pas des mensonges, ils ne révèlent pas toute la vérité non plus. Ils sont souvent des versions simplifiées de situations bien plus complexes.

La méritocratie dans les logiciels libres et open source n’échappe, à mon avis, pas à ce constat. Selon le contexte, si vous contribuez dans un bon projet et faites les choses biens, l’aspect méritocratique des logiciels libres et open source s’ouvrira à vous, c’est souvent le cas.

Mais de là à dire que les communautés ne fonctionnent qu’au mérite, il y a un pas que je ne franchirai pas. Le mérite n’est qu’un facteur à prendre, parmi tant d’autres, le mérite seul ne vous accordera ni reconnaissance, ni responsabilités. Bien d’autres considérations, souvent ignorées, entrent en jeu.

Hypothèses contestables

En invoquant l’argument du mérite on tourne rapidement en rond, c’est l’un des problèmes d’une méritocratie. Une hiérarchie est déjà établie, oui, mais comment ? Au mérite. S’ils n’avaient pas de mérite, ils n’auraient pas leur place.

Pas besoin de chercher bien loin pour voir que seul le mérite ne compte pas dans la hiérarchie des logiciels libres et open source. Les fondateurs du projet, en particulier, ont tendance à conserver leur influence, peu importe l’importance de leurs dernières contributions… si tant est qu’ils contribuent toujours au développement.

Par exemple, lorsque Ian Murdock fonda Progeny Linux Systems (entreprise pour laquelle j’ai travaillé) en 2000, il n’avait pas participé au projet Debian depuis quelques années. Et malgré cela, lorsque l’entreprise s’intéressa à Debian, son statut n’avait pas bougé. Tout portait à croire qu’il n’allait pas s’impliquer personnellement dans le projet et pourtant, s’il n’avait pas refusé la proposition, on lui aurait malgré tout attribué le titre de Debian Maintainer sans passer par le processus habituel.

Plus récemment, Mark Shuttleworth est devenu dictateur bienveillant à vie pour Ubuntu et Canonical, non pas à cause de ses contributions aux logiciels libres, mais parce qu’il disposait de l’énergie et de l’argent pour se propulser à ce rang. Sa position au sein d’Ubuntu ou de Canonical n’est pas remise en cause, mais toujours est-il qu’elle ne doit rien au mérite (au sens où l’entend la communauté), mais plutôt à son influence.

Et les leaders ne sont pas les seuls à gagner de l’influence pour des raisons autres que leur mérite. Dans les projets où certains contributeurs sont rémunérés et d’autres bénévoles, les contributeurs rémunérés ont presque toujours plus d’influence que les bénévoles. Dans certains cas, comme sur le projet OpenOffice.org, les contributeurs salariés peuvent presque entièrement éclipser les bénévoles.

D’autres projets, comme Fedora, repartissent l’influence plus équitablement, mais les contributeurs payés occupent souvent des postes à responsabilité. Par exemple, des dix membres du comité d’administration de Fedora, sept sont des salariés de Red Hat. Idem pour openSUSE où trois des cinq membres du comité sont des employés de Novell, le principal sponsor du projet, et un autre est consultant spécialisé dans les produits Novell. Et la situation est similaire dans bon nombre d’autres projets.

Alors oui, vous allez me dire que les membres payés ont plus de temps à accorder à ces responsabilités. C’est juste, mais ce n’est pas le sujet. Le fait est que les membres payés occupent statistiquement plus de postes à responsabilité que les bénévoles. Et c’est toute le postulat de départ qui est remis en cause, on constate alors que votre statut dans le projet n’est pas directement déterminé par votre mérite.

D’autres moyens de se faire remarquer

La méritocratie semble être le système parfait en théorie. Mais le fait est que la théorie est rarement mise en pratique. Avant de le reconnaître, encore faut-il déjà définir ce qu’est le mérite, la communauté des logiciels libres et open source ne fait pas exception.

Bâtie sur le code, la communauté des logiciels libres et open source valorise principalement la capacité à coder, bien que les plus gros projets soient beaucoup plus variés : tests, rédaction de la documentation, traduction, graphisme et support technique. De nombreux projets, comme Fedora et Drupal, évoluent et tentent de gommer cet a priori, mais cela demeure vrai pour la plupart des projets. Ainsi, les noms connus dans les projets ou les personnes qui font des présentations lors des conférences sont majoritairement des développeurs.

Cet a priori est cependant justifié. Après tout, sans le code, le projet de logiciel libre ou open source n’existerait pas. Et pourtant, le succès du projet dépend autant des autres contributions que du code lui-même.

Et comme le fait remarquer Kirrily Robert, blogueur chez Skud, même si certaines contributions sont moins estimées que d’autres, ça n’est pas une raison de les occulter complètement.

Par exemple, la personne la mieux placée pour écrire la documentation pourrait bien être le chef du projet, mais peut-être alors a-t-il mieux à faire que de rédiger la documentation. Il vaut peut-être mieux qu’une autre personne, même moins douée, rédige la documentation. Dans ce cas, celui qui écrit la documentation devrait être remercié, non seulement pour son travail, mais aussi parce qu’il libère l’emploi du temps du chef du projet. Et pourtant ceci est rarement reconnu dans les projets de logiciels libres ou open source.

L’idée que le mérite soit remarqué, reconnu et recompensé est rassurante dans notre culture industrielle moderne. J’aurai même tendance à penser que c’est encore plus rassurant dans le cercle des logiciels libres et open source, dont de nombreux membres admettent être introvertis, voire même se diagnostiquent eux-mêmes comme étant victime du syndrome d’Asperger.

Mais le mérite est-il toujours reconnu dans les logiciels libres et open source ? Voici ce que Noirin Shirley écrit à propos des obstacles à franchir par les femmes pour participer à cet univers :

Souvent, les valeurs reconnues dans une méritocratie deviennent rapidement le couple mérite/confiance en soi et obstination, dans le meilleur des cas. « Le travail bien fait ne vous apporte pas d’influence. Non, pour gagner de l’influence il faut faire du bon travail et bien s’en vanter, ou au minimum le rappeler à tout le monde régulièrement. » Les femmes échouent à cette étape là.

Shirley suggère ici qu’il faut non seulement être bon et régulier, mais il faut aussi savoir se rendre visible sur les forums, chats et listes de discussion, ainsi qu’aux conférences. Puisque les femmes sont apparemment conditionnées culturellement pour ne pas se mettre en avant, elles sont nombreuses à ne pas être à leur avantage dans un projet de logiciel libre ou open source (idem pour les hommes manquant de confiance en eux). Si elles ne peuvent ou ne souhaitent pas s’auto-promouvoir un minimum, leurs idées peuvent passer inaperçues, être sous-estimées ou carrément écartées.

À l’inverse, selon la même logique, certains gagnent en autorité plus parce qu’ils sont sociables ou opiniâtres que pour ce qu’ils réalisent concrètement (j’ai quelques exemples en tête, mais je ne veux pas faire d’attaque personnelle).

Tout comme la démagogie peut pervertir la démocratie, l’auto-promotion peut pervertir la méritocratie. Si un projet n’y prend pas garde, il se retrouvera bien vite à accepter des contributions, non pas sur la base de leur qualité, mais à cause de la visibilité et de l’insistance de celui qui les propose.

L’attraction sociale et comment s’y soustraire

Dans Le mythe de la méritocratie, Stephen J. McNamee et Robert K. Miller, Jr. avancent que la méritocratie aux États-Unis est influencée par ce qu’ils nomment l’attraction sociale. Ce sont des facteurs comme l’origine sociale ou l’éducation qui peuvent modifier positivement ou négativement la perception qu’ont les autres de nos contributions.

D’après moi, l’attraction sociale touche aussi la communauté des logiciels libres et open source, pas simplement parce qu’elle fait partie de notre société industrielle moderne, mais pour des facteurs qui lui sont propres. Reconnaître son existence n’est pas forcément facile, mais ça n’est pas pour autant une remise en cause de la méritocratie dans les logiciels libres et open source. L’importance du travail réalisé par les contributeurs n’en est pas non plus amoindrie.

Au contraire, reconnaître l’existence de l’attraction sociale peut être un premier pas pour améliorer la méritocratie dans le monde des logiciels libres et open source.

Kirrily Robert émet une idée intéressante. À l’instar des auditions anonymes où les musiciennes sont plus facilement choisies lorsque le sexe de la personne qui postule n’est pas connu, Robert propose que les soumissions soient également anonymes afin que leur évaluation ne soit pas biaisée. Si l’augmentation des contributions féminines lui tient à cœur, ces soumissions anonymes pourraient aussi garantir que seul le mérite entre en ligne de compte pour chaque contribution.

Mais ce n’est là qu’une proposition. Si vous voulez que la communauté des logiciels libres et open source devienne véritablement méritocratique, alors elle doit avoir le courage se poser quelques bonnes questions.

Pour commencer, par quel autre moyen peut-on réduire l’importance de l’auto-promotion ? Comment peut-on s’assurer que les employés et les bénévoles soient réellement au même niveau ? Peut-on redéfinir le mérite pour qu’il ne reflète pas uniquement ce qui est lié au code, mais au succès global du projet ?

Répondre à ces questions n’affaiblira pas le principe du mérite. Au contraire, ce principe de base de la communauté devrait en ressortir renforcé, et mieux utilisé. Et c’est, sans aucun doute, ce que souhaite tout supporter des logiciels libres et open source.

Notes

[1] Crédit photo : Banoootah (Creative Commons By)