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« I don’t want any spam ! »

Traduction : « Je ne veux pas de spam ! »

Le spam est un problème qu’à Framasoft, nous connaissons bien. Mais savez-vous à quel point ?
Je vais, dans cet article, vous dresser le tableau des soucis de spam que nous rencontrons et des contre-mesures que nous avons mises en place.

Avant cela, un peu d’histoire…

Qu’est-ce que le spam ?

Avant l’ère d’Internet, le spam n’était qu’une marque de viande en conserve.

Les Monty Python, humoristes anglais à qui l’on doit notamment les hilarants Sacré Graal ! et La vie de Brian, ont réalisé un sketch (version textuelle) dans lequel un couple, dans un restaurant, demande ce qu’il y a à la carte pour le petit déjeuner et où la serveuse ne propose que des plats avec du spam (et pas qu’un peu : « Spam, spam, spam, spam, spam, spam, baked beans, spam, spam, spam and spam. »). La femme du couple ne peut avoir de petit déjeuner sans spam, la serveuse ne lui proposant qu’encore plus de spam… (le titre de cet article est une citation de la femme du couple).

Un homme et une femme dans un restaurant
Capture d’écran du sketch des Monty Python sur le Spam

De ce sketch découle l’utilisation du terme spam pour les courriels indésirables (et tout autre message indésirable, quelle que soit la plateforme comme nous allons le voir).
De nos jours, le spam représente 50% des courriels échangés sur la planète.

Que serait une marque sans #CopyrightMadness ? Hormel Foods, l’entreprise derrière le spam a tenté d’utiliser le droit des marques pour éviter que le nom de son produit soit utilisé pour quelque chose dont personne ne veut et pour essayer d’empêcher d’autres entreprises d’utiliser le terme (comme des éditeurs de solutions anti-spam). Je croyais qu’Hormel Foods avait cessé cette lutte inutile, mais il semblerait que non, allant jusqu’à embêter Gee pour un dessin qu’il proposait sur RedBubble.

Un homme met un coup de pied dans une enveloppe pour l’envoyer dans une corbeille sur laquelle est marqué « spam »
Le dessin de Gee qui lui a valu une plainte d’Hormel Foods

Le spam dans les courriels

Chez Framasoft, nous sommes aux deux bouts de la chaîne : nous envoyons beaucoup de courriels (dans les 15 000 courriels par jour pour nos services – inscriptions, notifications, etc. – et plus de 200 000 courriels par jour pour Framalistes) et nous en recevons aussi, que ce soit au niveau de notre serveur de courriel interne ou sur Framalistes. Il y a aussi quelques autres services qui permettent d’interagir par courriel comme notre forum, Framavox et Framagit.

Deux astronautes regardant la terre. Une boîte de Spam est sur la terre. Le premier astronaute s’exclame « Mais le monde est plein de spam ! ». Le deuxième, un brassard « spam » sur le bras, braque un pistolet sur le premier astronaute et dit « Ça a toujours été ! »

Nous devons donc nous assurer, d’un côté, de ne pas passer pour des spammeur·euses et de l’autre, de nous en protéger.

Se protéger des spams par courriel

Rien de bien fantastique à ce niveau. Nous utilisons l’antispam Rspamd qui vérifie la validité du courriel par rapport à sa signature DKIM, à l’enregistrement SPF et à la politique DMARC du domaine (voir sur NextINpact pour un bon article sur le sujet). Bien entendu, cela ne vaut que si le domaine en question met en place ces mécanismes… On notera que la plupart des FAI français, s’ils vérifient bien les courriels entrants de la même façon que nous, se tamponnent allègrement le coquillard de mettre en place ces mécanismes pour leurs propres courriels. J’aimerais qu’un jour, ceux-ci arrêtent de faire de la merde 🙄 (remarquez, il semblerait que ça avance… très lentement, mais ça avance).

En plus de ces vérifications, Rspamd effectue aussi une vérification par filtrage bayésien, interroge des listes de blocage (RBL) et utilise un mécanisme de liste grise.

Thomas Bayes avec des yeux rouges (façon yeux laser)
Thomas Bayes analysant des courriels à la recherche de spam

Il y a toujours, bien évidemment des trous dans la raquette, mais le ratio spam intercepté/spam non détecté est assez haut et nous alimentons Rspamd avec les messages indésirables qui sont passés sous le radar.

Sur Framalistes, afin de ne pas risquer de supprimer de messages légitimes, nous avons forcé le passage des spams probables en modération : tout message considéré comme spam par Rspamd doit être approuvé (ou rejeté) par les modérateur·ices ou propriétaires de la liste.

(parenthèse technique)
Nous avons créé un scénario spam_status.x-spam-status dans Sympa :

title.gettext test x-spam-status  header

match([header->Subject][-1],/\*\*\*\*\*SPAM\*\*\*\*\*/) smtp,dkim,smime,md5 -> unsure
true()                                                  smtp,dkim,md5,smime -> ham

Et nous avons ajouté cette ligne à tous les scenarii de type send :

match ([msg->spam_status], /unsure/)   smtp,dkim,md5,smime   ->   editorkey

Le texte *****SPAM***** est ajouté au sujet du mail par Rspamd en cas de suspicion de spam. Si Rspamd est vraiment catégorique, le mail est directement rejeté.

Titre : « AdminSys, c’est pas drôle tous les jours. SPAM ou PAS SPAM ? ». Suit un bloc de texte où une femme propose d’envoyer des photos sexy d’elle. Un personnage : « J’hésite »
Difficile de déterminer si un message est du spam ou pas… 😅

Ne pas être considéré comme spammeur·euses

Là, c’est plus difficile. En effet, malgré notre respect de toutes les bonnes pratiques citées ci-dessus et d’autres (SPF, DKIM, DMARC…), nous restons à la merci de règles absurdes et non publiques mises en place par les autres services de courriel.

Vous mettez en place un nouveau serveur qui va envoyer des courriels ? Bon courage pour que les serveurs de Microsoft (hotmail.com, outlook.com…) l’acceptent. J’ai encore vécu ça il y a quelques mois et je ne sais toujours pas comment ça s’est débloqué (j’ai envoyé des courriels à des adresses chez eux que j’ai créées pour ça et je reclassais les courriels dans la catégorie « légitime », ça ne fonctionnait toujours pas mais quelques semaines plus tard, ça passait).

Bob l’éponge, les mains écartées et reliées par un arc-en-ciel. Texte : « It’s magic »

Votre serveur envoie beaucoup de courriels à Orange ? Pensez à limiter le nombre de courriels envoyés en même temps. Mais aussi à mettre en place un cache des connexions avec leurs serveurs. Eh oui : pas plus de X mails envoyés en même temps, mais pas plus de Y connexions par heure. Ou par minute. Ou par jour. C’est ça le problème : on n’en sait rien, on ne peut que poser la question à d’autres administrateurs de services de mail (pour cela, la liste de diffusion smtp-fr gagne à être connue. Le groupe des adminSys français, FRsAG est aussi à garder en tête).

Un autre problème est que nous ne sommes pas à l’origine du contenu de tous les courriels qui sortent de nos serveurs.
Par exemple, un spam arrivant sur une framaliste, s’il n’est pas détecté, sera envoyé à tou·tes les abonné·es de la liste, et ça peut vite faire du volume.

Les spams peuvent aussi passer de medium en medium : Framapiaf peut vous notifier par courriel d’une mention de votre identifiant dans un pouet (Ex. « Coucou @luc »). Si le pouet est un spam (« Coucou @luc, tu veux acheter une pierre magique contre les ondes 5G des reptiliens franc-maçons islamo-gauchistes partouzeurs de droite ? »), le spam se retrouve dans un courriel qui part de chez nous.

Mème avec le texte « Spam. Spam everywhere »

Certes, les courriels partant de chez nous sont aussi analysés par Rspamd et certains sont bloqués avant envoi, mais ce n’est pas efficace à 100 %.

Il y a aussi les faux positifs : que faire si nos courriels sont incorrectement classés comme spam par leurs destinataires ? Comme quelqu’un abonné sur une framaliste sans en être averti et qui d’un coup se retrouve submergé de courriels venant d’un expéditeur inconnu ?

Nous nous sommes inscrits à une boucle de rétroaction : nous recevons des notifications pour chaque courriel classé comme indésirable par un certain nombre de fournisseurs de messagerie.
Cela nous a permis (et nous permet toujours. Quotidiennement.) d’envoyer un message à de nombreuses personnes au courriel @laposte.net abonnées à des framalistes pour leur demander de ne pas nous mettre en indésirable, mais de se désabonner de la liste (en leur indiquant la marche à suivre) si elles ne souhaitent pas en recevoir les messages.

Au niveau de Framalistes, nous vérifions que les comptes possédant plus qu’un certain nombre de listes, et que les listes avec beaucoup d’abonné⋅es ne soient pas utilisées pour envoyer des messages indésirables. En effet, nous avons déjà souffert de quelques vagues de spam, nous obligeant à l’époque à modérer la création de listes en dehors des heures de travail car nous ne souhaitions pas, le matin, nous rendre compte que le service était tombé ou s’était fait bloquer pendant la nuit : l’envoi massif de courriels comme le faisaient les spammeur·euses rencontrait souvent un goulot d’étranglement au niveau du serveur, incapable de gérer autant de courriels d’un coup, ce qui faisait tomber le service.
Cette modération n’est plus active aujourd’hui, mais nous avons toujours cet outil prêt à être utilisé en cas de besoin.

Framalistes, si vous l’utilisez, a besoin de vous pour lutter contre le spam !

Petit rappel : il y a un lien de désinscription en bas de chaque courriel des framalistes. Utilisez ce lien pour vous désinscrire si vous ne souhaitez plus recevoir les messages de la liste.

Rien de plus simple que de déclarer un courriel comme étant du spam, n’est-ce pas ? Un clic dans son client mail et hop !

Eh bien non, pas pour Framalistes.

En effet, en faisant cela, vous déclarez notre serveur comme émettant du spam et non pas le serveur originel : nous risquons d’être complètement bannis et de ne plus pouvoir envoyer de courriels vers votre service de messagerie. De plus, l’apprentissage du spam (si le service de messagerie que vous utilisez fait bien son travail, les messages déclarés manuellement comme étant du spam passent dans une moulinette pour mettre à jour les règles de filtrage anti-spam) ne se fait que sur votre service de messagerie, pas chez nous.

Un chat devant un ordinateur portable, l’air halluciné. Texte : « You has spam. Glorious SPAM »

Si votre liste reçoit des spams, merci de le signaler à nom_de_la_liste-request@framalistes.org (l’adresse pour contacter les propriétaires de votre liste) : les propriétaires de la liste ont la possibilité, sur https://framalistes.org/sympa/arc/nom_de_la_liste, de supprimer un message des archives et de le signaler comme spam non détecté (n’hésitez pas à leur indiquer ce lien).

Le spam sur Framapiaf et Framasphère

Point d’antispam comme Rspamd possible sur Mastodon ou diaspora* (techniquement, il pourrait y avoir moyen de faire quelque chose, mais ça serait très compliqué).

Les serveurs Mastodon (pas que framapiaf.org, celui de Framasoft) font régulièrement l’objet de vagues d’inscription de spammeur·euses. Pour éviter l’épuisement de notre équipe de modération, nous avons décidé de modérer les inscriptions et donc d’accepter les comptes un à un.

Nous nous reposons sur les signalements des utilisateur·ices pour repérer les comptes de spam que nous aurions laissé passer et les supprimer (ce qui est très rare) ou les bloquer s’ils proviennent d’autres serveurs avec lesquels nous sommes fédérés.

Framasphère ne dispose pas, contrairement à Framapiaf de tels outils de modération : pas d’inscriptions modérées, pas de blocage de comptes distants… Nous ne pouvons que nous reposer sur les signalements et bloquer les comptes locaux.
Nous arrivons tout de même à bloquer les comptes distants, mais cela nécessite de modifier un enregistrement directement en base de données.

(parenthèse technique)
Voici comment nous bloquons les comptes distants sur Framasphère :

UPDATE people SET serialized_public_key = 'banned' WHERE guid = 'le_guid_du_compte';

Le spam sur Framaforms

Framaforms a rapidement été victime de son succès : sa fréquentation a presque triplé entre 2019 et 2020 (et l’année n’est pas terminée !), devenant aujourd’hui le service le plus utilisé de notre réseau !

Nous n’avons donc pas remarqué la création de nombreux, trop nombreux formulaires proposant, par exemple, des liens vers des sites de téléchargement illégal de films. C’est d’ailleurs suite à une réclamation d’un ayant droit que nous avons pris conscience du problème (oui, nous avons fait suite à cette réclamation : quoi que nous pensions du droit d’auteur, nous nous devons de respecter la loi).

Pic (x10) de clics provenant de recherches Google, principalement vers des formulaires de spam (warez).

La lutte contre le spam a occupé une bonne partie du temps de Théo qui a temporairement rejoint notre équipe salariée pour prêter main forte sur Framaforms :

  • détection de certains termes dans les formulaires avec mise en quarantaine (dépublication) en cas de suspicion de spam ;
  • quarantaine des formulaires ne contenant aucune question (juste la description, quoi) ;
  • interdiction de certains termes dans le titre des formulaires ;
  • intégration d’Akismet (un service anti-spam en ligne, proposé par Automattic, la société derrière https://wordpress.com/, contributrice à WordPress) ;
  • amélioration du système de CAPTCHA
  • ajout de vues permettant une gestion plus aisée des formulaires par les administrateur·ices.

Les efforts de Theo ont porté leurs fruits : la détection automatique des spams et leur dépublication tout aussi automatique limitent la pollution présente sur Framaforms (ce qui évite les réclamations, donc de monopoliser l’attention d’un salarié pour y répondre) et l’interface de gestion des spams facilite grandement le travail des administrateur·ices.

Un homme avec un lance-flamme. Texte « Kill it! Kill it with fire before it lays eggs! »
Théo s’attaquant au problème des spams sur Framaforms (allégorie)

Le spam sur Framagit

Nous avons beaucoup d’utilisateur⋅ices sur Framagit : nous avons dépassé les 90 000 inscrit⋅es. Mais pour notre malheur, la grande majorité d’entre elleux est constituée de comptes de spam !

Après des mois de ménage, nous sommes redescendus à un peu moins de 34 000 comptes, mais nous ne sommes pas dupes : il y a encore beaucoup de comptes illégitimes.

À noter cependant : ces comptes de spam ne semblent pas être dommageables pour les utilisateur⋅ices de Framagit. En effet, leur nuisance se limite généralement à mettre des liens vers un site de poker en ligne, de rencontres voire… de plombiers à Dubaï (je ne comprends pas non plus 😅).

Ceci explique en partie pourquoi nous n’avons pas lutté très activement contre le spam sur Framagit (l’autre raison étant que nous n’avions tout simplement pas de temps à y consacrer).

Nous avions déjà eu une vague de spams lors de l’ouverture de Framagit et nous avions dû interdire l’accès de notre forge logicielle à l’Inde, à l’Indonésie et au Viêt Nam, restriction active jusqu’à la semaine dernière.
Cela n’est pas dans nos habitudes mais s’il faut choisir entre ça et le risque d’épuisement professionnel d’un membre de l’équipe, Framasoft préfère faire passer l’humain avant tout (🤗).

Une grande vague de nettoyage a eu lieu en juin, où j’ai recherché des critères communs aux comptes de spam afin de les supprimer en masse… ce qui a donné lieu à une vilaine boulette lorsque j’ai choisi des critères bien trop larges, conduisant à la suppression de nombreux comptes légitimes (rétablis depuis).

Depuis, j’ai vérifié manuellement chaque compte remonté par mes recherches… soit plus de 18 000 comptes depuis septembre. Parmi ceux-ci, il devait y en avoir, à la louche (parce que mes souvenirs me trahissent), une ou deux dizaines de comptes légitimes. Heureusement ! Je crois que j’aurais assez mal pris le fait d’avoir vérifié chaque compte pour rien 😅

Nous avons désormais un script qui supprime automatiquement les comptes qui ne se sont jamais connectés dans les 10 jours suivant leur inscription : ce sont visiblement des comptes de spam qui ne reçoivent pas les mails de confirmation et donc ne se sont jamais connectés.
Ce script nous remonte aussi les comptes dont la biographie ou les liens contiennent certains termes usités par les spammeur·euses.

Nous avons recherché une solution de CAPTCHA pour Framagit, mais celui-ci ne supporte que reCaptcha, la solution d’Alphabet/Google… et il était hors de question de faire fuiter les informations (adresse IP, caractéristiques du navigateur…) et permettre le tracking de nos utilisateurs vers les services de l’infâme bête aux multiples têtes que nous combattons !

Hercule et l’hydre de Lernes
Framasoft combattant Google, allégorie

Nous avons alors recherché quelqu’un·e qui saurait développer, contre rémunération, une solution de type honeypot.
Dans le ticket que nous avons, sans aucune honte, squatté pour poser notre petite annonce, on nous a aiguillés vers une fonctionnalité d’honeypot expérimentale et cachée de Gitlab que je me suis empressé d’activer.
Il faut bien le dire : c’est très efficace ! Le nombre de comptes automatiquement supprimés par le script évoqué plus haut est descendu de près de 100 par jour à entre 0 et 2 comptes, ce qui montre bien que les scripts des spammeur·euses pour s’inscrire ne fonctionnent plus aussi bien.

Bien évidemment, il reste encore beaucoup de spam sur Framagit, et de nombreux comptes de spam sont créés chaque jour (10 ? 15 ? 20 ? Ça dépend des jours…), mais nous ne comptons pas en rester là. Le honeypot pourrait être amélioré, ou nous pourrions voir pour une intégration d’Akismet à Gitlab (il y en a déjà une, mais elle n’est pas utilisée pour vérifier les biographies des comptes).
Gitlab permet maintenant de modérer les inscriptions en les acceptant une à une (comme nous le faisons sur Framapiaf) : nous avons récemment activé cette fonctionnalité, pour voir si la charge de modération était acceptable et si cela avait un effet bénéfique.

Mème de Winnie l’ourson : Winnie, habillé normalement, l’air un peu déconfit : « Delete spam one by one ». Winnie en smoking, l’air satisfait « Install a honeypot »

Nous recevons de temps à autre (bien moins ces derniers temps, fort heureusement) des mails indiquant que Framalink est utilisé pour dissimuler des liens de hameçonnage dans des mails.

Lorsque la vague d’utilisation malveillante s’est intensifiée, j’ai développé (et amélioré au fil du temps) quelques fonctionnalités dans Lstu (le logiciel derrière Framalink) : une commande pour supprimer des raccourcis, pour rechercher les raccourcis contenant une chaîne de caractères ou provenant d’une certaine adresse IP, un système de bannissement d’adresse IP, un système de domaines interdits, empêchant le raccourcissement d’URL de tels domaines, une vérification des URL dans la base de données Google Safe Browsing (lien en anglais) avant raccourcissement et même a posteriori (je vous rassure, aucune donnée n’est envoyée à Google, la base de données est copiée et utilisée en local).

Ces efforts n’ont pas été suffisamment efficaces et nous avons été obligés de couper l’accès à l’API de Framalink, ce qui n’est pas une panacée, mais tout cela a fortement réduit nos problèmes de spam (ou pas, mais en tout cas, on a beaucoup moins de mails nous alertant de l’utilisation de Framalink pour du hameçonnage).

Notez que c’est à cause de l’utilisation de Framalink à des fins malveillantes que ce service est souvent persona non grata chez Facebook, Twitter et consorts.

Framasite

Des framasites avec de jeunes filles dénudées qui jouent au poker avec des plombiers de contrées lointaines ? Eh bien non, même pas. Les spammeurs se contentent de créer des comptes dont le nom d’utilisateur·ice est du genre « Best adult dating site, register on… ».

Et tout comme sur Framagit, beaucoup de comptes créés ne sont jamais validés (vous savez, avec l’email qui dit « cliquez sur ce lien pour finaliser votre inscription » ?).

Heureusement que ce n’est que cela, Framasite n’ayant pas d’interface d’administration permettant la suppression propre d’utilisateur·ices (« propre » voulant dire avec suppression des sites créés). Une simple suppression des comptes illégitimes en base de données suffit à faire le ménage.

Mème avec Gru des films « Moi moche et méchant » qui fait une présentation : « Faire de l’éducation populaire », « Proposer un outil pour faire des sites », « Avoir des comptes appelés « Best adult dating site » » Gru se retourne, interloqué par la page de présentation « Avoir des comptes appelés « Best adult dating site » »

Framalibre

Framalibre est aussi sujet aux spams, mais il s’agit généralement là de notices de logiciels non libres. Soit les personnes créant ces notices n’ont pas compris que Framalibre n’était dédié qu’aux logiciels libres, soit elles ont essayé d’améliorer leur référencement en ajoutant leurs logiciels.

Pour une fois, ce n’est pas bien méchant, pas bien violent (cela n’arrive pas souvent) et la vigilance de l’équipe de modération permet de supprimer (manuellement) ces notices indésirables très rapidement.

WordPress (commentaires)

Les spams dans les commentaires d’un blog sont un graaaaand classique ! Nous avons opté, sur nos sites wordpress, pour les extensions Antispam Bee et Spam Honey Pot.

C’est plutôt efficace, il est rare qu’un spam passe à travers ce système.

Drupal (inscriptions)

Nous avons quelques autres installations de Drupal autres que Framaforms et Framalibre. Les spammeurs s’inscrivent, voient qu’ils ne peuvent rien publier facilement : les Drupal en question ont les inscriptions ouvertes pour une bonne raison, mais ne permettent pas de créer des articles comme ça, hop !

Ce n’est donc, à l’heure actuelle, pas gênant.

Notre formulaire de contact

« Un formulaire de contact ? Oh chic ! » se disent les spammeurs. Là aussi, nous recevons un certain nombre de spams, tous les jours, toutes les semaines (une quarantaine par semaine), ou par une ancienne adresse de contact.

Nous nous contentons de répondre « #spam » en commentaire du ticket créé dans notre RequestTracker : cela supprime le message et empêche son expéditeur·ice de nous envoyer d’autres messages (voir sur mon wiki personnel pour commander son RequestTracker par mail).

Les faux positifs

Deux boutons : « Spam », « Pas spam ». Un homme s’essuie le front, angoissé par le choix à faire. L’homme est légendé « L’antispam »
Spam, pas spam… la vie d’un antispam n’est pas facile.

Je n’ai pas encore parlé des faux positifs : des messages légitimes détectés à tort comme étant du spam. Cela arrive forcément, quel que soit le type de plateforme, quels que soient les moyens déployés : statistiquement, il y aura toujours, un jour, une erreur du système ou des humain·es derrière (cf la boulette évoquée dans la partie « Framagit »).

Et dans l’autre sens, on aura toujours des spams qui arriveront à passer. Il est généralement difficile voire impossible de durcir les règles de détection de spam sans augmenter la proportion de faux positifs.

Conclusion

Il n’y en pas vraiment. La lutte contre le spam est un combat sans fin, un jeu du chat et de la souris qui ne se termine jamais. On tente de se protéger du mieux qu’on peut, on trouve des astuces, ça va mieux pendant un temps et ça recommence.

Il faut pas se le cacher : plus un hébergeur « grossit », plus il prend de la renommée sur Internet, plus il y a de chances que des personnes malveillantes repèrent son service et l’utilisent pour leur spam. Il y a donc un paradoxe de l’hébergement : trop petit, on est vite seul·e et débordé·e par la multiplicité des tâches à accomplir pour faire les choses correctement…

Mais trop gros, on centralise les attentions, dont celles des personnes malveillantes qui auront peu de scrupules à parasiter les ressources que vous mettez en commun. Ce qui induit encore plus de travail pour se protéger des spams et les nettoyer.

Ça vous paraît pessimiste ? Ça l’est un peu, sans doute ¯\_(ツ)_/¯

Sisyphe poussant son rocher
La lutte contre le spam (allégorie)




Détruire le capitalisme de surveillance (3)

Voici une troisième partie de l’essai que consacre Cory Doctorow au capitalisme de surveillance (parcourir sur le blog les épisodes précédents – parcourir les trois premiers épisodes en PDF : doctorow-1-2-3). Il s’attache ici à démonter les mécanismes utilisés par les Gafam pour lutter contre nos facultés à échapper aux messages publicitaires, mais aussi pour faire croire aux publicitaires que leurs techniques sont magiquement efficaces. Il insiste également sur la quasi-impunité dont bénéficient jusqu’à présent les géants de la Tech…

Billet original sur le Medium de OneZero : How To Destroy Surveillance Capitalism

Traduction Framalang :  Claire, Fabrice, Gangsoleil, Goofy, Jums, Laure, Retrodev

Si les données sont le nouvel or noir, alors les forages du capitalisme de surveillance ont des fuites

par Cory Doctorow

La faculté d’adaptation des internautes explique l’une des caractéristiques les plus alarmantes du capitalisme de surveillance : son insatiable appétit de données et l’expansion infinie de sa capacité à collecter des données au travers de la diffusion de capteurs, de la surveillance en ligne, et de l’acquisition de flux de données de tiers.

Zuboff étudie ce phénomène et conclut que les données doivent valoir très cher si le capitalisme de surveillance en est aussi friand (selon ses termes : « Tout comme le capitalisme industriel était motivé par l’intensification continue des moyens de production, le capitalisme de surveillance et ses acteurs sont maintenant enfermés dans l’intensification continue des moyens de modification comportementale et dans la collecte des instruments de pouvoir. »). Et si cet appétit vorace venait du fait que ces données ont une demi-vie très courte, puisque les gens s’habituent très vite aux nouvelles techniques de persuasion fondées sur les données au point que les entreprises sont engagées dans un bras de fer sans fin avec notre système limbique ? Et si c’était une course de la Reine rouge d’Alice dans laquelle il faut courir de plus en plus vite collecter de plus en plus de données, pour conserver la même place ?

Bien sûr, toutes les techniques de persuasion des géants de la tech travaillent de concert les unes avec les autres, et la collecte de données est utile au-delà de la simple tromperie comportementale.

Si une personne veut vous recruter pour acheter un réfrigérateur ou participer à un pogrom, elle peut utiliser le profilage et le ciblage pour envoyer des messages à des gens avec lesquels elle estime avoir de bonnes perspectives commerciales. Ces messages eux-mêmes peuvent être mensongers et promouvoir des thèmes que vous ne connaissez pas bien (la sécurité alimentaire, l’efficacité énergétique, l’eugénisme ou des affirmations historiques sur la supériorité raciale). Elle peut recourir à l’optimisation des moteurs de recherche ou à des armées de faux critiques et commentateurs ou bien encore au placement payant pour dominer le discours afin que toute recherche d’informations complémentaires vous ramène à ses messages. Enfin, elle peut affiner les différents discours en utilisant l’apprentissage machine et d’autres techniques afin de déterminer quel type de discours convient le mieux à quelqu’un comme vous.

Chacune des phases de ce processus bénéficie de la surveillance : plus ils possèdent de données sur vous, plus leur profilage est précis et plus ils peuvent vous cibler avec des messages spécifiques. Pensez à la façon dont vous vendriez un réfrigérateur si vous saviez que la garantie de celui de votre client potentiel venait d’expirer et qu’il allait percevoir un remboursement d’impôts le mois suivant.

De plus, plus ils ont de données, mieux ils peuvent élaborer des messages trompeurs. Si je sais que vous aimez la généalogie, je n’essaierai pas de vous refourguer des thèses pseudo-scientifiques sur les différences génétiques entre les « races », et je m’en tiendrai plutôt aux conspirationnistes habituels du « grand remplacement ».

Facebook vous aide aussi à localiser les gens qui ont les mêmes opinions odieuses ou antisociales que vous. Il permet de trouver d’autres personnes avec qui porter des torches enflammées dans les rues de Charlottesville déguisé en Confédéré. Il peut vous aider à trouver d’autres personnes qui veulent rejoindre votre milice et aller à la frontière pour terroriser les migrants illégaux. Il peut vous aider à trouver d’autres personnes qui pensent aussi que les vaccins sont un poison et que la Terre est plate.

La publicité ciblée profite en réalité uniquement à ceux qui défendent des causes socialement inacceptables car elle est invisible. Le racisme est présent sur toute la planète, et il y a peu d’endroits où les racistes, et seulement eux, se réunissent. C’est une situation similaire à celle de la vente de réfrigérateurs là où les clients potentiels sont dispersés géographiquement, et où il y a peu d’endroits où vous pouvez acheter un encart publicitaire qui sera principalement vu par des acheteurs de frigo. Mais acheter un frigo est acceptable socialement, tandis qu’être un nazi ne l’est pas, donc quand vous achetez un panneau publicitaire ou quand vous faites de la pub dans la rubrique sports d’un journal pour vendre votre frigo, le seul risque c’est que votre publicité soit vue par beaucoup de gens qui ne veulent pas de frigo, et vous aurez jeté votre argent par la fenêtre.

Mais même si vous vouliez faire de la pub pour votre mouvement nazi sur un panneau publicitaire, à la télé en première partie de soirée ou dans les petites annonces de la rubrique sports, vous auriez du mal à trouver quelqu’un qui serait prêt à vous vendre de l’espace pour votre publicité, en partie parce qu’il ne serait pas d’accord avec vos idées, et aussi parce qu’il aurait peur des retombées négatives (boycott, mauvaise image, etc.) de la part de ceux qui ne partagent pas vos opinions.

Ce problème disparaît avec les publicités ciblées : sur Internet, les encarts de publicité peuvent être personnalisés, ce qui veut dire que vous pouvez acheter des publicités qui ne seront montrées qu’à ceux qui semblent être des nazis et pas à ceux qui les haïssent. Quand un slogan raciste est diffusé à quelqu’un qui hait le racisme, il en résulte certaines conséquences, et la plateforme ou la publication peut faire l’objet d’une dénonciation publique ou privée de la part de personnes outrées. Mais la nature des risques encourus par l’acheteur de publicités en ligne est bien différente des risques encourus par un éditeur ou un propriétaire de panneaux publicitaires classiques qui pourrait vouloir publier une pub nazie.

Les publicités en ligne sont placées par des algorithmes qui servent d’intermédiaires entre un écosystème diversifié de plateformes publicitaires en libre-service où chacun peut acheter une annonce. Ainsi, les slogans nazis qui s’immiscent sur votre site web préféré ne doivent pas être vus comme une atteinte à la morale mais plutôt comme le raté d’un fournisseur de publicité lointain. Lorsqu’un éditeur reçoit une plainte pour une publicité gênante diffusée sur un de ses sites, il peut engager une procédure pour bloquer la diffusion de cette publicité. Mais les nazis pourraient acheter une publicité légèrement différente auprès d’un autre intermédiaire qui diffuse aussi sur ce site. Quoi qu’il en soit, les internautes comprennent de plus en plus que quand une publicité s’affiche sur leur écran, il est probable que l’annonceur n’a pas choisi l’éditeur du site et que l’éditeur n’a pas la moindre idée de qui sont ses annonceurs.
Ces couches d’indétermination entre les annonceurs et les éditeurs tiennent lieu de tampon moral : il y a aujourd’hui un large consensus moral selon lequel les éditeurs ne devraient pas être tenus pour responsables des publicités qui apparaissent sur leurs pages car ils ne choisissent pas directement de les y placer. C’est ainsi que les nazis peuvent surmonter d’importants obstacles pour organiser leur mouvement.

Les données entretiennent une relation complexe avec la domination. La capacité à espionner vos clients peut vous alerter sur leurs préférences pour vos concurrents directs et vous permettre par la même occasion de prendre l’ascendant sur eux.

Mais surtout, si vous pouvez dominer l’espace informationnel tout en collectant des données, alors vous renforcez d’autres stratégies trompeuses, car il devient plus difficile d’échapper à la toile de tromperie que vous tissez. Ce ne sont pas les données elles-mêmes mais la domination, c’est-à-dire le fait d’atteindre, à terme, une position de monopole, qui rend ces stratégies viables, car la domination monopolistique prive votre cible de toute alternative.

Si vous êtes un nazi qui veut s’assurer que ses cibles voient en priorité des informations trompeuses, qui vont se confirmer à mesure que les recherches se poursuivent, vous pouvez améliorer vos chances en leur suggérant des mots-clefs à travers vos communications initiales. Vous n’avez pas besoin de vous positionner sur les dix premiers résultats de la recherche décourager électeurs de voter si vous pouvez convaincre vos cibles de n’utiliser que les mots clefs voter fraud (fraude électorale), qui retourneront des résultats de recherche très différents.

Les capitalistes de la surveillance sont comme des illusionnistes qui affirment que leur extraordinaire connaissance des comportements humains leur permet de deviner le mot que vous avez noté sur un bout de papier plié et placé dans votre poche, alors qu’en réalité ils s’appuient sur des complices, des caméras cachées, des tours de passe-passe et de leur mémoire développée pour vous bluffer.

Ou peut-être sont-ils des comme des artistes de la drague, cette secte misogyne qui promet d’aider les hommes maladroits à coucher avec des femmes en leur apprenant quelques rudiments de programmation neurolinguistique, des techniques de communication non verbale et des stratégies de manipulation psychologique telles que le « negging », qui consiste à faire des commentaires dévalorisant aux femmes pour réduire leur amour-propre et susciter leur intérêt.

Certains dragueurs parviennent peut-être à convaincre des femmes de les suivre, mais ce n’est pas parce que ces hommes ont découvert comment court-circuiter l’esprit critique des femmes. Le « succès » des dragueurs vient plutôt du fait qu’ils sont tombés sur des femmes qui n’étaient pas en état d’exprimer leur consentement, des femmes contraintes, des femmes en état d’ébriété, des femmes animées d’une pulsion autodestructrice et de quelques femmes qui, bien que sobres et disposant de toutes leurs facultés, n’ont pas immédiatement compris qu’elles fréquentaient des hommes horribles mais qui ont corrigé cette erreur dès qu’elles l’ont pu.

Les dragueurs se figurent qu’ils ont découvert une formule secrète qui court-circuite les facultés critiques des femmes, mais ce n’est pas le cas. La plupart des stratégies qu’ils déploient, comme le negging, sont devenues des sujets de plaisanteries (tout comme les gens plaisantent à propos des mauvaises campagnes publicitaires) et il est fort probable que ceux qui mettent en pratique ces stratégies avec les femmes ont de fortes chances d’être aussitôt démasqués, jetés et considérés comme de gros losers.

Les dragueurs sont la preuve que les gens peuvent croire qu’ils ont développé un système de contrôle de l’esprit même s’il ne marche pas. Ils s’appuient simplement sur le fait qu’une technique qui fonctionne une fois sur un million peut finir par se révéler payante si vous l’essayez un million de fois. Ils considèrent qu’ils ont juste mal appliqué la technique les autres 999 999 fois et se jurent de faire mieux la prochaine fois. Seul un groupe de personnes trouve ces histoires de dragueurs convaincantes, les aspirants dragueurs, que l’anxiété et l’insécurité rend vulnérables aux escrocs et aux cinglés qui les persuadent que, s’ils payent leur mentorat et suivent leurs instructions, ils réussiront un jour. Les dragueurs considèrent que, s’ils ne parviennent pas à séduire les femmes, c’est parce qu’ils ne sont pas de bons dragueurs, et non parce que les techniques de drague sont du grand n’importe quoi. Les dragueurs ne parviennent pas à se vendre auprès des femmes, mais ils sont bien meilleurs pour se vendre auprès des hommes qui payent pour apprendre leurs prétendues techniques de séduction.

« Je sais que la moitié des sommes que je dépense en publicité l’est en pure perte mais je ne sais pas de quelle moitié il s’agit. » déplorait John Wanamaker, pionnier des grands magasins.

Le fait que Wanamaker considérait que la moitié seulement de ses dépenses publicitaires avait été gaspillée témoigne de la capacité de persuasion des cadres commerciaux, qui sont bien meilleurs pour convaincre de potentiels clients d’acheter leurs services que pour convaincre le grand public d’acheter les produits de leurs clients.

Qu’est-ce que Facebook ?

On considère Facebook comme l’origine de tous nos fléaux actuels, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Certaines entreprises technologiques cherchent à enfermer leurs utilisateurs mais font leur beurre en gardant le monopole sur l’accès aux applications pour leurs appareils et en abusant largement sur leurs tarifs plutôt qu’en espionnant leurs clients (c’est le cas d’Apple). D’autres ne cherchent pas à enfermer leurs utilisateurs et utilisatrices parce que ces entreprises ont bien compris comment les espionner où qu’ils soient et quoi qu’elles fassent, et elles gagnent de l’argent avec cette surveillance (Google). Seul Facebook, parmi les géants de la tech, fait reposer son business à la fois sur le verrouillage de ses utilisateurs et leur espionnage constant.

Le type de surveillance qu’exerce Facebook est véritablement sans équivalent dans le monde occidental. Bien que Facebook s’efforce de se rendre le moins visible possible sur le Web public, en masquant ce qui s’y passe aux yeux des gens qui ne sont pas connectés à Facebook, l’entreprise a disposé des pièges sur la totalité du Web avec des outils de surveillance, sous forme de boutons « J’aime » que les producteurs de contenus insèrent sur leur site pour doper leur profil Facebook. L’entreprise crée également diverses bibliothèques logicielles et autres bouts de code à l’attention des développeurs qui fonctionnent comme des mouchards sur les pages où on les utilise (journaux parcourus, sites de rencontres, forums…), transmettant à Facebook des informations sur les visiteurs du site.

Les géants de la tech peuvent surveiller, non seulement parce qu’ils font de la tech mais aussi parce que ce sont des géants.

Facebook offre des outils du même genre aux développeurs d’applications, si bien que les applications que vous utilisez, que ce soit des jeux, des applis pétomanes, des services d’évaluation des entreprises ou du suivi scolaire enverront des informations sur vos activités à Facebook même si vous n’avez pas de compte Facebook, et même si vous n’utilisez ni ne téléchargez aucune application Facebook. Et par-dessus le marché, Facebook achète des données à des tiers pour connaître les habitudes d’achat, la géolocalisation, l’utilisation de cartes de fidélité, les transactions bancaires, etc., puis croise ces données avec les dossiers constitués d’après les activités sur Facebook, avec les applications et sur le Web général.

S’il est simple d’intégrer des éléments web dans Facebook – faire un lien vers un article de presse, par exemple – les produits de Facebook ne peuvent en général pas être intégrés sur le Web. Vous pouvez inclure un tweet dans une publication Facebook, mais si vous intégrez une publication Facebook dans un tweet, tout ce que vous obtiendrez est un lien vers Facebook qui vous demande de vous authentifier avant d’y accéder. Facebook a eu recours à des contre-mesures techniques et légales radicales pour que ses concurrents ne puissent pas donner la possibilité à leurs utilisateurs d’intégrer des fragments de Facebook dans des services rivaux, ou de créer des interfaces alternatives qui fusionneraient votre messagerie Facebook avec celle des autres services que vous utilisez.

Et Facebook est incroyablement populaire, avec 2,3 milliards d’utilisateurs annoncés (même si beaucoup considèrent que ce nombre est exagéré). Facebook a été utilisé pour organiser des pogroms génocidaires, des émeutes racistes, des mouvements antivaccins, des théories de la Terre plate et la carrière politique des autocrates les plus horribles et les plus autoritaires au monde. Des choses réellement alarmantes se produisent dans le monde et Facebook est impliqué dans bon nombre d’entre elles, il est donc assez facile de conclure que ces choses sont le résultat du système de contrôle mental de Facebook, mis à disposition de toute personne prête à y dépenser quelques dollars.

Pour comprendre le rôle joué par Facebook dans l’élaboration et la mobilisation des mouvements nuisibles à la société, nous devons comprendre la double nature de Facebook.

Parce qu’il a beaucoup d’utilisateurs et beaucoup de données sur ces utilisateurs, l’outil Facebook est très efficace pour identifier des personnes avec des caractéristiques difficiles à trouver, le genre de caractéristiques qui sont suffisamment bien disséminées dans la population pour que les publicitaires aient toujours eu du mal à les atteindre de manière rentable.

Revenons aux réfrigérateurs. La plupart d’entre nous ne remplaçons notre gros électro-ménager qu’un petit nombre de fois dans nos vies. Si vous êtes un fabricant ou un vendeur de réfrigérateurs, il n’y a que ces brèves fenêtres temporelles dans la vie des consommateurs au cours desquelles ils réfléchissent à un achat, et vous devez trouver un moyen pour les atteindre. Toute personne ayant déjà enregistré un changement de titre de propriété après l’achat d’une maison a pu constater que les fabricants d’électroménager s’efforcent avec l’énergie du désespoir d’atteindre quiconque pourrait la moindre chance d’être à la recherche d’un nouveau frigo.

Facebook rend la recherche d’acheteurs de réfrigérateurs beaucoup plus facile. Il permet de cibler des publicités à destination des personnes ayant enregistré l’achat d’une nouvelle maison, des personnes qui ont cherché des conseils pour l’achat de réfrigérateurs, de personnes qui se sont plaintes du dysfonctionnement de leur frigo, ou n’importe quelle combinaison de celles-ci. Il peut même cibler des personnes qui ont récemment acheté d’autres équipements de cuisine, en faisant l’hypothèse que quelqu’un venant de remplacer son four et son lave-vaisselle pourrait être d’humeur à acheter un frigo. La grande majorité des personnes qui sont ciblées par ces publicités ne seront pas à la recherche d’un nouveau frigo mais – et c’est le point crucial – le pourcentage de personnes à la recherche de frigo que ces publicités atteignent est bien plus élevé que celui du groupe atteint par les techniques traditionnelles de ciblage marketing hors-ligne.

Facebook rend également beaucoup plus simple le fait de trouver des personnes qui ont la même maladie rare que vous, ce qui aurait été peut-être impossible avant, le plus proche compagnon d’infortune pouvant se trouver à des centaines de kilomètres. Il rend plus simple de retrouver des personnes qui sont allées dans le même lycée que vous, bien que des décennies se soient écoulées et que vos anciens camarades se soient disséminés aux quatre coins de la planète.

Facebook rend également beaucoup plus simple de trouver des personnes ayant les mêmes opinions politiques minoritaires que vous. Si vous avez toujours eu une affinité secrète pour le socialisme, sans jamais oser la formuler à voix haute de peur de vous aliéner vos voisins, Facebook peut vous aider à découvrir d’autres personnes qui pensent la même chose que vous (et cela pourrait vous démontrer que votre affinité est plus commune que vous ne l’auriez imaginée). Il peut rendre plus facile de trouver des personnes qui ont la même identité sexuelle que vous. Et, à nouveau, il peut vous aider à comprendre que ce que vous considériez comme un secret honteux qui ne regarde que vous est en réalité un trait répandu, vous donnant ainsi le réconfort et le courage nécessaire pour en parler à vos proches.

Tout cela constitue un dilemme pour Facebook : le ciblage rend les publicités de la plateforme plus efficaces que les publicités traditionnelles, mais il permet également aux annonceurs de savoir précisément à quel point leurs publicités sont efficaces. Si les annonceurs sont satisfaits d’apprendre que les publicités de Facebook sont plus efficaces que celles de systèmes au ciblage moins perfectionné, les annonceurs peuvent aussi voir que, dans presque tous les cas, les personnes qui voient leurs publicités les ignorent. Ou alors, tout au mieux, que leurs publicités ne fonctionnent qu’à un niveau inconscient, créant des effets nébuleux impossibles à quantifier comme la « reconnaissance de marque ». Cela signifie que le prix par publicité est très réduit dans la quasi-totalité des cas.

Pour ne rien arranger, beaucoup de groupes Facebook n’hébergent que très peu de discussions. Votre équipe de football locale, les personnes qui ont la même maladie rare que vous et ceux dont vous partagez l’orientation politique peuvent échanger des rafales de messages dans les moments critiques forts mais, dans la vie de tous les jours, il n’y a pas grand-chose à raconter à vos anciens camarades de lycée et autres collectionneurs de vignettes de football.

S’il n’y avait que des discussions « saines », Facebook ne générerait pas assez de trafic pour vendre des publicités et amasser ainsi les sommes nécessaires pour continuellement se développer en rachetant ses concurrents, tout en reversant de coquettes sommes à ses investisseurs.

Facebook doit donc augmenter le trafic tout en détournant ses propres forums de discussion : chaque fois que l’algorithme de Facebook injecte de la matière à polémiques dans un groupe – brûlots politiques, théories du complot, faits-divers révoltants – il peut détourner l’objectif initial de ce groupe avec des discussions affligeantes et gonfler ainsi artificiellement ces échanges en les transformant en interminables disputes agressives et improductives. Facebook est optimisé pour l’engagement, pas pour le bonheur, et il se trouve que les systèmes automatisés sont plutôt performants pour trouver des choses qui vont mettre les gens en colère.

Facebook peut modifier notre comportement mais seulement en suivant quelques modalités ordinaires. Tout d’abord, il peut vous enfermer avec vos amis et votre famille pour que vous passiez votre temps à vérifier sans cesse sur Facebook ce qu’ils sont en train de faire. Ensuite, il peut vous mettre en colère ou vous angoisser. Il peut vous forcer à choisir entre être constamment interrompu par des mises à jour, un processus qui vous déconcentre et vous empêche de réfléchir, et rester indéfiniment en contact avec vos amis. Il s’agit donc d’une forme de contrôle mental très limitée, qui ne peut nous rendre que furieux, déprimés et angoissés.

C’est pourquoi les systèmes de ciblage de Facebook – autant ceux qu’il montre aux annonceurs que ceux qui permettent aux utilisateurs de trouver des personnes qui partagent les mêmes centres d’intérêt – sont si modernes, souples et faciles à utiliser, tandis que ses forums de discussion ont des fonctionnalités qui paraissent inchangées depuis le milieu des années 2000. Si Facebook offrait à ses utilisateurs un système de lecture de messages tout aussi souple et sophistiqué, ceux-ci pourraient se défendre contre les gros titres polémiques sur Donald Trump qui leur font saigner des yeux.

Plus vous passez de temps sur Facebook, plus il a de pubs à vous montrer. Comme les publicités sur Facebook ne marchent qu’une fois sur mille, leur solution est de tenter de multiplier par mille le temps que vous y passez. Au lieu de considérer Facebook comme une entreprise qui a trouvé un moyen de vous montrer la bonne publicité en obtenant de vous exactement ce que veulent les annonceurs publicitaires, considérez que c’est une entreprise qui sait parfaitement comment vous noyer dans un torrent permanent de controverses, même si elles vous rendent malheureux, de sorte que vous passiez tellement de temps sur le site que vous finissiez par voir au moins une pub qui va fonctionner pour vous.

Les monopoles et le droit au futur

Mme Zuboff et ceux qui la suivent sont particulièrement alarmés par l’influence de la surveillance des entreprises sur nos décisions. Cette influence nous prive de ce qu’elle appelle poétiquement « le droit au futur », c’est-à-dire le droit de décider par vous-même de ce que vous ferez à l’avenir.

Il est vrai que la publicité peut faire pencher la balance d’une manière ou d’une autre : lorsque vous envisagez d’acheter un frigo, une publicité pour un frigo qui vient juste à point peut mettre fin tout de suite à vos recherches. Mais Zuboff accorde un poids énorme et injustifié au pouvoir de persuasion des techniques d’influence basées sur la surveillance. La plupart d’entre elles ne fonctionnent pas très bien, et celles qui le font ne fonctionneront pas très longtemps. Les concepteurs de ces outils sont persuadés qu’ils les affineront un jour pour en faire des systèmes de contrôle total, mais on peut difficilement les considérer comme des observateurs sans parti-pris, et les risques que leurs rêves se réalisent sont très limités. En revanche, Zuboff est plutôt optimiste quant aux quarante années de pratiques antitrust laxistes qui ont permis à une poignée d’entreprises de dominer le Web, inaugurant une ère de l’information avec, comme l’a fait remarquer quelqu’un sur Twitter, cinq portails web géants remplis chacun de captures d’écran des quatre autres.

Cependant, si l’on doit s’inquiéter parce qu’on risque de perdre le droit de choisir nous-mêmes de quoi sera fait notre avenir, alors les préjudices tangibles et immédiats devraient être au cœur de nos débats sur les politiques technologiques, et non les préjudices potentiels décrit par Zuboff.

Commençons avec la « gestion des droits numériques ». En 1998, Bill Clinton promulgue le Digital Millennium Copyright Act (DMCA). Cette loi complexe comporte de nombreuses clauses controversées, mais aucune ne l’est plus que la section 1201, la règle « anti-contournement ».

Il s’agit d’une interdiction générale de modifier les systèmes qui limitent l’accès aux œuvres protégées par le copyright. L’interdiction est si stricte qu’elle interdit de retirer le verrou de copyright même si aucune violation de copyright n’a eut lieu. C’est dans la conception même du texte : les activités, que l’article 1201 du DMCA vise à interdire, ne sont pas des violations du copyright ; il s’agit plutôt d’activités légales qui contrarient les plans commerciaux des fabricants.

Par exemple, la première application majeure de la section 1201 a visé les lecteurs de DVD comme moyen de faire respecter le codage par « région » intégré dans ces appareils. Le DVD-CCA, l’organisme qui a normalisé les DVD et les lecteurs de DVD, a divisé le monde en six régions et a précisé que les lecteurs de DVD doivent vérifier chaque disque pour déterminer dans quelles régions il est autorisé à être lu. Les lecteurs de DVD devaient avoir leur propre région correspondante (un lecteur de DVD acheté aux États-Unis serait de la région 1, tandis qu’un lecteur acheté en Inde serait de la région 5). Si le lecteur et la région du disque correspondent, le lecteur lira le disque ; sinon, il le rejettera.

Pourtant, regarder un DVD acheté légalement dans un autre pays que celui dans lequel vous vous situez n’est pas une violation de copyright – bien au contraire. Les lois du copyright n’imposent qu’une seule obligation aux consommateurs de films : vous devez aller dans un magasin, trouver un DVD autorisé, et payer le prix demandé. Si vous faites cela – et rien de plus – tout ira bien.

Le fait qu’un studio de cinéma veuille faire payer les Indiens moins cher que les Américains, ou sortir un film plus tard en Australie qu’au Royaume-Uni n’a rien à voir avec les lois sur le copyright. Une fois que vous avez légalement acquis un DVD, ce n’est pas une violation du copyright que de le regarder depuis l’endroit où vous vous trouvez.

Donc les producteurs de DVD et de lecteurs de disques ne pourraient pas employer les accusations de complicité de violations du copyright pour punir les producteurs de lecteurs lisant des disques de n’importe quelle région, ou les ateliers de réparation qui ont modifié les lecteurs pour vous laisser regarder des disques achetés hors de votre région, ou encore les développeurs de logiciels qui ont créé des programmes pour vous aider à le faire.
C’est là que la section 1201 du DCMA entre en jeu : en interdisant de toucher aux contrôles d’accès, la loi a donné aux producteurs et aux ayants droit la possibilité de poursuivre en justice leurs concurrents qui produisent des produits supérieurs avec des caractéristiques très demandées par le marché (en l’occurrence, des lecteurs de disques sans restriction de région).

C’est une arnaque ignoble contre les consommateurs, mais, avec le temps, le champ de la section 1201 s’est étendu pour inclure toute une constellation grandissante d’appareils et de services, car certains producteurs malins ont compris un certain nombre de choses :

  • Tout appareil doté d’un logiciel contient une « œuvre protégée par copyright » (le logiciel en question).
  • Un appareil peut être conçu pour pouvoir reconfigurer son logiciel et contourner le « moyen de contrôle d’accès à une œuvre protégée par copyright », un délit d’après la section 1201.
  • Par conséquent, les entreprises peuvent contrôler le comportement de leurs consommateurs après qu’ils ont rapporté leurs achats à la maison. Elles peuvent en effet concevoir des produits pour que toutes les utilisations interdites demandent des modifications qui tombent sous le coup de la section 1201.

Cette section devient alors un moyen pour tout fabricant de contraindre ses clients à agir au profit de leurs actionnaires plutôt que dans l’intérêt des clients.
Cela se manifeste de nombreuses façons : une nouvelle génération d’imprimantes à jet d’encre utilisant des contre-mesures qui empêchent l’utilisation d’encre d’autres marques et qui ne peuvent être contournées sans risques juridiques, ou des systèmes similaires dans les tracteurs qui empêchent les réparateurs d’échanger les pièces du fabricant, car elles ne sont pas reconnues par le système du tracteur tant qu’un code de déverrouillage du fabricant n’est pas saisi.

Plus proches des particuliers, les iPhones d’Apple utilisent ces mesures pour empêcher à la fois les services de tierce partie et l’installation de logiciels tiers. Cela permet à Apple, et non à l’acheteur de l’iPhone, de décider quand celui-ci est irréparable et doit être réduit en pièces et jeté en déchetterie (l’entreprise Apple est connue pour sa politique écologiquement catastrophique qui consiste à détruire les vieux appareils électroniques plutôt que de permettre leur recyclage pour en récupérer les pièces). C’est un pouvoir très utile à exercer, surtout à la lumière de l’avertissement du PDG Tim Cook aux investisseurs en janvier 2019 : les profits de la société sont en danger si les clients choisissent de conserver leur téléphone plutôt que de le remplacer.
L’utilisation par Apple de verrous de copyright lui permet également d’établir un monopole sur la manière dont ses clients achètent des logiciels pour leurs téléphones. Les conditions commerciales de l’App Store garantissent à Apple une part de tous les revenus générés par les applications qui y sont vendues, ce qui signifie qu’Apple gagne de l’argent lorsque vous achetez une application dans son magasin et continue à gagner de l’argent chaque fois que vous achetez quelque chose en utilisant cette application. Cette situation retombe au final sur les développeurs de logiciels, qui doivent soit facturer plus cher, soit accepter des profits moindres sur leurs produits.

Il est important de comprendre que l’utilisation par Apple des verrous de copyright lui donne le pouvoir de prendre des décisions éditoriales sur les applications que vous pouvez ou ne pouvez pas installer sur votre propre appareil. Apple a utilisé ce pouvoir pour rejeter les dictionnaires qui contiennent des mots obscènes ; ou pour limiter certains discours politiques, en particulier les applications qui diffusent des propos politiques controversés, comme cette application qui vous avertit chaque fois qu’un drone américain tue quelqu’un quelque part dans le monde ; ou pour s’opposer à un jeu qui commente le conflit israélo-palestinien.

Apple justifie souvent son pouvoir monopolistique sur l’installation de logiciels au nom de la sécurité, en arguant que le contrôle des applications de sa boutique lui permet de protéger ses utilisateurs contre les applications qui contiennent du code qui surveille les utilisateurs. Mais ce pouvoir est à double tranchant. En Chine, le gouvernement a ordonné à Apple d’interdire la vente d’outils de protection de vie privée, comme les VPN, à l’exception de ceux dans lesquels des failles de sécurité ont délibérément été introduites pour permettre à l’État chinois d’écouter les utilisateurs. Étant donné qu’Apple utilise des contre-mesures technologiques – avec des mesures de protection légales – pour empêcher les clients d’installer des applications non autorisées, les propriétaires chinois d’iPhone ne peuvent pas facilement (ou légalement) se connecter à des VPN qui les protégeraient de l’espionnage de l’État chinois.

Zuboff décrit le capitalisme de surveillance comme un « capitalisme voyou ». Les théoriciens du capitalisme prétendent que sa vertu est d’agréger des informations relatives aux décisions des consommateurs, produisant ainsi des marchés efficaces. Le prétendu pouvoir du capitalisme de surveillance, de priver ses victimes de leur libre‑arbitre grâce à des campagnes d’influence surchargées de calculs, signifie que nos marchés n’agrègent plus les décisions des consommateurs parce que nous, les clients, ne décidons plus – nous sommes aux ordres des rayons de contrôle mental du capitalisme de surveillance.

Si notre problème c’est que les marchés cessent de fonctionner lorsque les consommateurs ne peuvent plus faire de choix, alors les verrous du copyright devraient nous préoccuper au moins autant que les campagnes d’influence. Une campagne d’influence peut vous pousser à acheter une certaine marque de téléphone, mais les verrous du copyright sur ce téléphone déterminent où vous pouvez l’utiliser, quelles applications peuvent fonctionner dessus et quand vous devez le jeter plutôt que le réparer.

Le classement des résultats de recherche et le droit au futur

Les marchés sont parfois présentés comme une sorte de formule magique : en découvrant des informations qui pourraient rester cachées mais sont transmises par le libre choix des consommateurs, les connaissances locales de ces derniers sont intégrées dans un système auto‑correcteur qui améliore les correspondances entre les résultats – de manière plus efficace que ce qu’un ordinateur pourrait calculer. Mais les monopoles sont incompatibles avec ce processus. Lorsque vous n’avez qu’un seul magasin d’applications, c’est le propriétaire du magasin, et non le consommateur, qui décide de l’éventail des choix. Comme l’a dit un jour Boss Tweed « peu importe qui gagne les élections, du moment que c’est moi qui fais les nominations ». Un marché monopolistique est une élection dont les candidats sont choisis par le monopole.

Ce trucage des votes est rendu plus toxique par l’existence de monopoles sur le classement des résultats. La part de marché de Google dans le domaine de la recherche est d’environ 90 %. Lorsque l’algorithme de classement de Google place dans son top 10 un résultat pour un terme de recherche populaire, cela détermine le comportement de millions de personnes. Si la réponse de Google à la question « Les vaccins sont-ils dangereux ? » est une page qui réfute les théories du complot anti-vax, alors une partie non négligeable du grand public apprendra que les vaccins sont sûrs. Si, en revanche, Google envoie ces personnes sur un site qui met en avant les conspirations anti-vax, une part non-négligeable de ces millions de personnes ressortira convaincue que les vaccins sont dangereux.

L’algorithme de Google est souvent détourné pour fournir de la désinformation comme principal résultat de recherche. Mais dans ces cas-là, Google ne persuade pas les gens de changer d’avis, il ne fait que présenter quelque chose de faux comme une vérité alors même que l’utilisateur n’a aucune raison d’en douter.

C’est vrai peu importe que la recherche porte sur « Les vaccins sont-ils dangereux ? » ou bien sur « meilleurs restaurants près de chez moi ». La plupart des utilisateurs ne regarderont jamais au-delà de la première page de résultats de recherche, et lorsque l’écrasante majorité des gens utilisent le même moteur de recherche, l’algorithme de classement utilisé par ce moteur de recherche aura déterminé une myriade de conséquences (adopter ou non un enfant, se faire opérer du cancer, où dîner, où déménager, où postuler pour un emploi) dans une proportion qui dépasse largement les résultats comportementaux dictés par les techniques de persuasion algorithmiques.

Beaucoup des questions que nous posons aux moteurs de recherche n’ont pas de réponses empiriquement correctes : « Où pourrais-je dîner ? » n’est pas une question objective. Même les questions qui ont des réponses objectives (« Les vaccins sont-ils dangereux ? ») n’ont pas de source empiriquement supérieure pour ces réponses. De nombreuses pages confirment l’innocuité des vaccins, alors laquelle afficher en premier ? Selon les règles de la concurrence, les consommateurs peuvent choisir parmi de nombreux moteurs de recherche et s’en tenir à celui dont le verdict algorithmique leur convient le mieux, mais en cas de monopole, nos réponses proviennent toutes du même endroit.

La domination de Google dans le domaine de la recherche n’est pas une simple question de mérite : pour atteindre sa position dominante, l’entreprise a utilisé de nombreuses tactiques qui auraient été interdites en vertu des normes antitrust classiques d’avant l’ère Reagan. Après tout, il s’agit d’une entreprise qui a développé deux produits majeurs : un très bon moteur de recherche et un assez bon clone de Hotmail. Tous ses autres grands succès, Android, YouTube, Google Maps, etc., ont été obtenus grâce à l’acquisition d’un concurrent naissant. De nombreuses branches clés de l’entreprise, comme la technologie publicitaire DoubleClick, violent le principe historique de séparation structurelle de la concurrence, qui interdisait aux entreprises de posséder des filiales en concurrence avec leurs clients. Les chemins de fer, par exemple, se sont vus interdire la possession de sociétés de fret qui auraient concurrencé les affréteurs dont ils transportent le fret.

Si nous craignons que les entreprises géantes ne détournent les marchés en privant les consommateurs de leur capacité à faire librement leurs choix, alors une application rigoureuse de la législation antitrust semble être un excellent remède. Si nous avions refusé à Google le droit d’effectuer ses nombreuses fusions, nous lui aurions probablement aussi refusé sa domination totale dans le domaine de la recherche. Sans cette domination, les théories, préjugés et erreurs (et le bon jugement aussi) des ingénieurs de recherche et des chefs de produits de Google n’auraient pas eu un effet aussi disproportionné sur le choix des consommateurs..

Cela vaut pour beaucoup d’autres entreprises. Amazon, l’entreprise type du capitalisme de surveillance, est évidemment l’outil dominant pour la recherche sur Amazon, bien que de nombreuses personnes arrivent sur Amazon après des recherches sur Google ou des messages sur Facebook. Évidemment, Amazon contrôle la recherche sur Amazon. Cela signifie que les choix éditoriaux et intéressés d’Amazon, comme la promotion de ses propres marques par rapport aux produits concurrents de ses vendeurs, ainsi que ses théories, ses préjugés et ses erreurs, déterminent une grande partie de ce que nous achetons sur Amazon. Et comme Amazon est le détaillant dominant du commerce électronique en dehors de la Chine et qu’elle a atteint cette domination en rachetant à la fois de grands rivaux et des concurrents naissants au mépris des règles antitrust historiques, nous pouvons reprocher à ce monopole de priver les consommateurs de leur droit à l’avenir et de leur capacité à façonner les marchés en faisant des choix raisonnés.

Tous les monopoles ne sont pas des capitalistes de surveillance, mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas capables de façonner les choix des consommateurs de multiples façons. Zuboff fait l’éloge d’Apple pour son App Store et son iTunes Store, en insistant sur le fait qu’afficher le prix des fonctionnalités de ses plateformes était une recette secrète pour résister à la surveillance et ainsi créer de nouveaux marchés. Mais Apple est le seul détaillant autorisé à vendre sur ses plateformes, et c’est le deuxième plus grand vendeur d’appareils mobiles au monde. Les éditeurs de logiciels indépendants qui vendent sur le marché d’Apple accusent l’entreprise des mêmes vices de surveillance qu’Amazon et autres grands détaillants : espionner ses clients pour trouver de nouveaux produits lucratifs à lancer, utiliser efficacement les éditeurs de logiciels indépendants comme des prospecteurs de marché libre, puis les forcer à quitter tous les marchés qu’ils découvrent.

Avec l’utilisation des verrous de copyright, les clients qui possèdent un iPhone ne sont pas légalement autorisés à changer de distributeurs d’applications. Apple, évidemment, est la seule entité qui peut décider de la manière dont elle classe les résultats de recherche sur son store. Ces décisions garantissent que certaines applications sont souvent installées (parce qu’elles apparaissent dès la première page) et d’autres ne le sont jamais (parce qu’elles apparaissent sur la millionième page). Les décisions d’Apple en matière de classement des résultats de recherche ont un impact bien plus important sur les comportements des consommateurs que les campagnes d’influence des robots publicitaires du capitalisme de surveillance.

 

Les monopoles ont les moyens d’endormir les chiens de garde

Les idéologues du marché les plus fanatiques sont les seuls à penser que les marchés peuvent s’autoréguler sans contrôle de l’État. Pour rester honnêtes, les marchés ont besoin de chiens de garde : régulateurs, législateurs et autres représentants du contrôle démocratique. Lorsque ces chiens de garde s’endorment sur la tâche, les marchés cessent d’agréger les choix des consommateurs parce que ces choix sont limités par des activités illégitimes et trompeuses dont les entreprises peuvent se servir sans risques parce que personne ne leur demande des comptes.

Mais ce type de tutelle réglementaire a un coût élevé. Dans les secteurs concurrentiels, où la concurrence passe son temps à grappiller les marges des autres, les entreprises individuelles n’ont pas les excédents de capitaux nécessaires pour faire pression efficacement en faveur de lois et de réglementations qui serviraient leurs objectifs.

Beaucoup des préjudices causés par le capitalisme de surveillance sont le résultat d’une réglementation trop faible ou même inexistante. Ces vides réglementaires viennent du pouvoir des monopoles qui peuvent s’opposer à une réglementation plus stricte et adapter la réglementation existante pour continuer à exercer leurs activités telles quelles.

Voici un exemple : quand les entreprises collectent trop de données et les conservent trop longtemps, elles courent un risque accru de subir une fuite de données. En effet, vous ne pouvez pas divulguer des données que vous n’avez jamais collectées, et une fois que vous avez supprimé toutes les copies de ces données, vous ne pouvez plus risquer de les fuiter. Depuis plus d’une décennie, nous assistons à un festival ininterrompu de fuites de données de plus en plus graves, plus effrayantes les unes que les autres de par l’ampleur des violations et la sensibilité des données concernées.

Mais les entreprises persistent malgré tout à moissonner et conserver en trop grand nombre nos données pour trois raisons :

1. Elles sont enfermées dans cette course aux armements émotionnels (évoquée plus haut) avec notre capacité à renforcer nos systèmes de défense attentionnelle pour résister à leurs nouvelles techniques de persuasion. Elles sont également enfermées dans une course à l’armement avec leurs concurrents pour trouver de nouvelles façons de cibler les gens. Dès qu’elles découvrent un point faible dans nos défenses attentionnelles (une façon contre-intuitive et non évidente de cibler les acheteurs potentiels de réfrigérateurs), le public commence à prendre conscience de la tactique, et leurs concurrents s’y mettent également, hâtant le jour où tous les acheteurs potentiels de réfrigérateurs auront été initiés à cette tactique.

2. Elles souscrivent à cette belle croyance qu’est le capitalisme de surveillance. Les données sont peu coûteuses à agréger et à stocker, et les partisans, tout comme les opposants, du capitalisme de surveillance ont assuré aux managers et concepteurs de produits que si vous collectez suffisamment de données, vous pourrez pratiquer la sorcellerie du marketing pour contrôler les esprits ce qui fera grimper vos ventes. Même si vous ne savez pas comment tirer profit de ces données, quelqu’un d’autre finira par vous proposer de vous les acheter pour essayer. C’est la marque de toutes les bulles économiques : acquérir un bien en supposant que quelqu’un d’autre vous l’achètera à un prix plus élevé que celui que vous avez payé, souvent pour le vendre à quelqu’un d’autre à un prix encore plus élevé.

3. Les sanctions pour fuite de données sont négligeables. La plupart des pays limitent ces pénalités aux dommages réels, ce qui signifie que les consommateurs dont les données ont fuité doivent prouver qu’ils ont subi un préjudice financier réel pour obtenir réparation. En 2014, Home Depot a révélé qu’ils avaient perdu les données des cartes de crédit de 53 millions de ses clients, mais a réglé l’affaire en payant ces clients environ 0,34 $ chacun – et un tiers de ces 0,34 $ n’a même pas été payé en espèces. Cette réparation s’est matérialisée sous la forme d’un crédit pour se procurer un service de contrôle de crédit largement inefficace.

Mais les dégâts causés par les fuites sont beaucoup plus importants que ce que peuvent traiter ces règles sur les dommages réels. Les voleurs d’identité et les fraudeurs sont rusés et infiniment inventifs. Toutes les grandes fuites de données de notre époque sont continuellement recombinées, les ensembles de données sont fusionnés et exploités pour trouver de nouvelles façons de s’en prendre aux propriétaires de ces données. Toute politique raisonnable, fondée sur des preuves, de la dissuasion et de l’indemnisation des violations ne se limiterait pas aux dommages réels, mais permettrait plutôt aux utilisateurs de réclamer compensation pour ces préjudices à venir.

Quoi qu’il en soit, même les réglementations les plus ambitieuses sur la protection de la vie privée, telles que le règlement général de l’UE sur la protection des données, sont loin de prendre en compte les conséquences négatives de la collecte et de la conservation excessives et désinvoltes des données par les plateformes, et les sanctions qu’elles prévoient ne sont pas appliquées de façon assez agressive par ceux qui doivent les appliquer.

Cette tolérance, ou indifférence, à l’égard de la collecte et de la conservation excessives des données peut être attribuée en partie à la puissance de lobbying des plateformes. Ces plateformes sont si rentables qu’elles peuvent facilement se permettre de détourner des sommes gigantesques pour lutter contre tout changement réel – c’est-à-dire un changement qui les obligerait à internaliser les coûts de leurs activités de surveillance.
Et puis il y a la surveillance d’État, que l’histoire du capitalisme de surveillance rejette comme une relique d’une autre époque où la grande inquiétude était d’être emprisonné pour un discours subversif, et non de voir son libre‑arbitre dépouillé par l’apprentissage machine.

Mais la surveillance d’État et la surveillance privée sont intimement liées. Comme nous l’avons vu lorsque Apple a été enrôlé par le gouvernement chinois comme collaborateur majeur de la surveillance d’État. La seule manière abordable et efficace de mener une surveillance de masse à l’échelle pratiquée par les États modernes, qu’ils soient « libres » ou autocratiques, est de mettre sous leur coupe les services commerciaux.

Toute limitation stricte du capitalisme de surveillance paralyserait la capacité de surveillance d’État, qu’il s’agisse de l’utilisation de Google comme outil de localisation par les forces de l’ordre locales aux États-Unis ou du suivi des médias sociaux par le Département de la sécurité intérieure pour constituer des dossiers sur les participants aux manifestations contre la politique de séparation des familles des services de l’immigration et des douanes (ICE).

Sans Palantir, Amazon, Google et autres grands entrepreneurs technologiques, les flics états-uniens ne pourraient pas espionner la population noire comme ils le font, l’ICE ne pourrait pas gérer la mise en cage des enfants à la frontière américaine et les systèmes d’aides sociales des États ne pourraient pas purger leurs listes en déguisant la cruauté en empirisme et en prétendant que les personnes pauvres et vulnérables n’ont pas droit à une aide. On peut attribuer à cette relation symbiotique une partie de la réticence des États à prendre des mesures significatives pour réduire la surveillance. Il n’y a pas de surveillance d’État de masse sans surveillance commerciale de masse.

Le monopole est la clé du projet de surveillance massive d’État. Il est vrai que les petites entreprises technologiques sont susceptibles d’être moins bien défendues que les grandes, dont les experts en sécurité font partie des meilleurs dans leur domaine, elles disposent également d’énormes ressources pour sécuriser et surveiller leurs systèmes contre les intrusions. Mais les petites entreprises ont également moins à protéger : moins d’utilisateurs, des données plus fragmentées sur un plus grand nombre de systèmes et qui doivent être demandées une par une par les acteurs étatiques.

Un secteur technologique centralisé qui travaille avec les autorités est un allié beaucoup plus puissant dans le projet de surveillance massive d’État qu’un secteur fragmenté composé d’acteurs plus petits. Le secteur technologique états-unien est suffisamment petit pour que tous ses cadres supérieurs se retrouvent autour d’une seule table de conférence dans la Trump Tower en 2017, peu après l’inauguration de l’immeuble. La plupart de ses plus gros acteurs candidatent pour remporter le JEDI, le contrat à 10 milliards de dollars du Pentagone pour mettre en place une infrastructure de défense commune dans le cloud. Comme d’autres industries fortement concentrées, les géants de la tech font pantoufler leurs employés clés dans le service public. Ils les envoient servir au Ministère de la Défense et à la Maison Blanche, puis engagent des cadres et des officiers supérieurs de l’ex-Pentagone et de l’ex-DOD pour travailler dans leurs propres services de relations avec les gouvernements.

Ils ont même de bons arguments pour ça : après tout, quand il n’existe que quatre ou cinq grandes entreprises dans un secteur industriel, toute personne qualifiée pour contrôler la réglementation de ces entreprises a occupé un poste de direction dans au moins deux d’entre elles. De même, lorsqu’il n’y a que cinq entreprises dans un secteur, toute personne qualifiée pour occuper un poste de direction dans l’une d’entre elles travaille par définition dans l’une des autres.

 

(à suivre… )




Message aux Youtubeurs, Youtubeuses, et surtout à celles et ceux qui aiment leurs contenus

L’article qui suit devait être au départ un simple message de clarification d’un de nos membres sur notre forum, et puis… paf l’article ! Il a un peu débordé et nous nous sommes dit que malgré son aspect un peu foutraque, cela vaudrait sans doute la peine de le publier sur le Framablog.

NB : comme cet article peut faire débat, et que le framablog n’est pas un outil très adapté pour suivre une discussion, nous avons ouvert un fil de discussion sur le forum PeerTube : Participer à la discussion

La politique de Youtube concernant les contenus des vidéastes est de plus en plus rigide, rendant le travail des créateurs et créatrices de contenus de plus en plus difficile.

Nous en sommes conscient⋅es, et cela fait même plusieurs années que nous constatons non seulement ce type de faits, mais aussi que nous prédisons, sans trop nous tromper, que ce mouvement va continuer à rendre les productions de plus en plus contraintes, jusqu’à aboutir à une forme de contenus totalement normés par Youtube/Google/Alphabet. Au départ plateforme d’expression et de créativité, Youtube profite de son hégémonie indiscutable pour réduire l’inventivité de celles et ceux qui ont quelque chose à dire ou à montrer.

C’est d’ailleurs une des raisons qui a poussé Framasoft à créer et développer le logiciel PeerTube.

Ces derniers jours, nous voyons de nombreuses personnes, notamment sur les médias sociaux, enjoindre des vidéastes de renom (ou pas) à « passer à PeerTube ».

Cela ne nous met pas très à l’aise, et il faut que l’on vous explique pourquoi 🙂

D’abord, Framasoft est une petite association d’éducation populaire aux enjeux du numérique. Nous défendons l’esprit critique et la liberté de choix. Nous pensons que les injonctions au changement induisent de la résistance au changement.

Dit autrement, nous savons que les vidéastes sont des personnes douées d’intelligence et de capacités de veille. Il est peu probable qu’elles acceptent les contraintes de Youtube en s’en fichant complètement. Il est aussi peu probable qu’une personne ne leur ait pas déjà pointé l’existence d’alternatives (il n’y a pas que PeerTube, d’ailleurs). Bref, il est vraisemblable de penser que beaucoup de vidéastes sont dans un processus de réflexion (« Rester sur Youtube ? Partir ? Comment ? Pour aller où ? Avec quelle énergie ? Et qu’est-ce que je fais de l’existant ? de ma communauté ? », etc).

Nous respectons pleinement ce processus, et nous vous encourageons à le respecter aussi. Peut-être que votre vidéaste préféré⋅e choisira d’expérimenter des alternatives (bien !), de quitter Youtube (bien !) ou même de rester sur Youtube (bien aussi ! C’est son choix, pas le vôtre, pas le nôtre).

Par ailleurs, cela donne l’impression que vous êtes des « témoins de Framasoft » 😛 Je vous laisse vous mettre à la place du vidéaste qui reçoit son douzième tweet « Tu devrais essayer PeerTube ! » de la journée. C’est… Saoulant ! Et nous, cela nous place dans une situation un peu compliquée, où des personnes croient qu’on a lâché une armée de fidèles à leurs trousses pour les convertir au libre de gré ou de force par le harcèlement. Du coup, et c’est compréhensible, ces vidéastes ont une mauvaise image du libre avant même d’avoir essayé.

Rappelons que PeerTube n’est pas développé par une startup qui veut lever des millions, mais par une association qui ne vise ni le profit, ni la gloire : nous ne jugeons donc pas le succès du réseau PeerTube au nombre de vidéos hébergées, au nombre de vues, ou aux « poids lourds » qui seraient passé de Youtube à PeerTube. Le succès de PeerTube tient, pour nous, dans sa capacité à proposer « autre chose », et dans sa capacité d’émanciper de Youtube toute personne qui en aurait le besoin, qu’il s’agisse d’un vidéaste à x millions d’abonnés, d’une étudiante souhaitant partager une idée, d’un père de famille souhaitant partager une vidéo de vacances à quelques personnes, ou d’une institution souhaitant archiver ses vidéos.

Ensuite, PeerTube, ça n’est pas Youtube !

Prenons quelques lignes pour rappeler quelques différences :

Pas de point d’entrée unique

Il y a le logiciel PeerTube, il y a le réseau PeerTube, mais il n’y a pas une seule plateforme en .com ou .org. Ne cherchez donc pas « peertube.com » ou « peertube.org », ce ne sont que des domaines cybersquattés.

Pour un⋅e vidéaste, ça change pas mal de choses, car ça signifie qu’il ou elle doit choisir son instance PeerTube, c’est à dire le serveur sur lequel une personne aura installé le logiciel PeerTube. Et il y en a aujourd’hui plus de 500. Donc, évidemment, ce large choix peut signifier « c’est le bordel » pour plein de gens. On le comprend, mais ça reste une volonté — et une conséquence — de ne pas centraliser.

Rappelons que les instances peuvent être fédérées entre elles. Ce qui permet au visiteur de l’instance « monpeertube.org » de voir ou de commenter les vidéos de l’instance « autrepeertube.fr » sans quitter monpeertube.org.

Rappelons aussi que, même s’il n’y a pas de point d’entrée unique, il est possible de créer des portes d’entrée via un moteur de recherche, comme Framasoft l’a fait avec https://sepiasearch.org/

Pas de rémunération automatique

Sur Youtube, il est possible, en quelques clics, de demander à ce qu’une vidéo soit monétisée, pour peu qu’elle réponde aux critères prédéfinis de Google (par exemple, parler de guerres, ou même de menstruation, c’est un coup à se voir refuser la monétisation de sa vidéo). Google affichera alors des publicités, et plus la vidéo (et donc les pubs) sera vue, plus cela rapportera au vidéaste.

C’est un système qui peut se défendre. S’il convient à certain⋅es, et bien tant mieux. Nous, à Framasoft, on n’aime pas trop. Déjà parce que la publicité, c’est pas trop notre kif. Ensuite parce que c’est Google qui décide qui sont les annonceurs (perso, j’aurai un peu de mal à voir une publicité Total interrompre ma vidéo). Enfin parce que c’est Google qui décide de tout et place le vidéaste en position de soumission féodale : Youtube décide de qui peut monétiser ses vidéos (et peut retirer cette possibilité à tout instant), mais décide aussi du montant de la rémunération (et peut décider de diviser ses prix par 10, 100 ou 1 000 du jour au lendemain).

PeerTube refuse une monétisation centralisée

Cela ne signifie pas qu’un⋅e vidéaste ne peut pas gagner d’argent avec des vidéos publiées sur PeerTube, mais qu’il ou elle devra choisir et mettre en place son mode de rémunération. Ça peut être de mettre son compte Patreon ou uTip ou Liberapay dans le bouton « soutenir » prévu à cet effet. Ça peut être d’afficher une vidéo sponsorisée avant ou après son contenu (mais ça sera à lui ou elle de gérer cela), etc. Les possibilités sont en fait quasi-infinies, mais 1) il n’y aura clairement pas de PeerTube-money, et 2) il faudra faire des choix, et il y a des chances que les choix qui paieront le plus seront ceux qui demanderont le plus d’efforts (ex: contacter et gérer des sponsors, ça sera sans doute plus rémunérateur, mais aussi plus énergivore, que d’afficher un compte uTip).

Pas de migration de communauté

PeerTube permet d’importer automatiquement tout le contenu d’une chaîne, ou même de la synchroniser entre Youtube et PeerTube, de façon à ce qu’une vidéo ajoutée sur Youtube soit directement ajoutée sur votre instance PeerTube (NB: il faudra probablement demander à l’administrateur de l’instance de le faire pour vous, car pour l’instant, l’outil est en ligne de commande).

Par contre, ce que PeerTube ne peut pas faire, car Youtube/Google ne le permet pas, c’est d’importer votre communauté. Si vous avez 50 000 followers sur Youtube, il va falloir les motiver à vous retrouver sur PeerTube. Et certains se perdront en route. Évidemment, vous pouvez faire le choix de ne pas migrer d’un coup, mais plutôt d’y aller progressivement (c’est par exemple ce qu’ont fait nos ami⋅es de Datagueule).

C’est ce qu’on appelle la loi de Metcalfe, ou « l’effet réseau » : la valeur d’un réseau augmente exponentiellement en fonction de son nombre d’utilisateur⋅ices. Dit autrement : Youtube a de la valeur, parce qu’il y a un immense nombre d’utilisateurs (et de vidéos). Ce qui fait que quitter Youtube a un « coût ». En tant qu’individu rationnel, le ou la vidéaste doit donc évaluer ce coût par rapport aux gains (financier, humains, libertés, etc.) qu’il en retirera. Ce n’est pas à un logiciel de régler cette équation, c’est à l’être humain. C’est pourquoi, à Framasoft, nous ne cherchons pas à « convaincre » que le passage à PeerTube sera forcément une bonne chose. On peut le souhaiter, on peut le penser, on peut même en être certain. Mais ça n’est pas à nous d’en décider.

Pas aussi abouti

Bon, Google/Alphabet, c’est juste la 3e plus grosse boite mondiale. 130 000 employés, 275 milliards de chiffres d’affaires, 34 milliards de profits en 2019. Google, c’est juste plus de 500 000 fois le poids de Framasoft. Imaginez ce que vous pourriez faire avec 500 000€. Inspirez… Réfléchissez… Ça y est, vous voyez ?
Maintenant, imaginez ce que vous pouvez faire avec… 1€. Inspirez… Réfléchissez… Voilà, vous avez compris 🙂

PeerTube, en 3 ans à peine et avec 1€, ne peut pas être aussi abouti techniquement que peut l’être un Youtube, qui va fêter ses 15 ans, disposant de 500 000€. Il ne le sera probablement jamais. Et on dort très bien en sachant cela.

Donc, la fonctionnalité de traduction collaborative en breton, ou le sous-titrage automatique, ou encore le support de tel navigateur peu répandu, ça n’est clairement pas pour demain, et peut-être pour jamais. Si cela vous empêche de migrer, pas de souci, on le comprend.

Pas autant de contenus

Il y a littéralement des milliards de vidéos sur Youtube. Contre à peine 250 000 sur PeerTube (cf https://instances.joinpeertube.org/instances/stats ). Pour la raison « d’effet de réseau » décrite ci-dessus, le nombre de vidéos sur Youtube y sera sans doute toujours bien plus important que sur PeerTube. Là encore, ça ne nous empêche pas de dormir. Nous ne cherchons pas à avoir « le plus gros kiki réseau » mais bien à offrir d’autres possibilités que celle de dépendre de Youtube. Nous comprenons parfaitement que cela ne conviendra pas à de nombreux vidéastes. Mais si nous leur proposons une « porte de sortie », nous ne nous sentons pas la responsabilité de devoir les attirer ou de les convaincre. C’est à elles et eux de voir si leur choix va vers plus de liberté ou plus de confort (et le confort, ça n’est pas péjoratif, on a tout à fait le droit de se dire qu’on ne veut pas se prendre la tête ou que le nombre de vidéos sur la plateforme prime sur d’autres arguments).

Pas autant de visiteurs/vues

NB: cette remarque n’existait pas dans l’article paru originellement, mais vous pouvez vous référer à la lecture du commentaire suivant publié quelques jours plus tard pour avoir des éléments de réponses : https://framablog.org/2020/10/29/message-aux-youtubeurs-youtubeuses-et-surtout-a-celles-et-ceux-qui-aiment-leurs-contenus/#comment-82912

Sauf à s’héberger, on dépend (malgré tout) d’une tierce personne

Il y a un mythe qu’il faut casser : celui qui dit qu’avec PeerTube, vous avez tous les droits.

C’est plus complexe que cela. Tout d’abord, ce n’est pas parce que vous êtes sur une plateforme d’un réseau libre que vous n’avez pas des lois à respecter (l’apologie du nazisme est tout aussi interdite sur Youtube que sur PeerTube, et heureusement !).

Ensuite, avec PeerTube, si vous êtes vidéaste, vous avez en gros quatre solutions :

1. Vous héberger vous-même. Cela réclame quelques compétences, et cela coûte de quelques dizaines à quelques centaines d’euros par an pour la location d’un serveur. Mais au moins, vous êtes maître chez vous. Si, dans une de vos vidéos, vous utilisez 30 secondes d’extrait du film OSS117, vous êtes (probablement) dans l’illégalité. Mais aucun robot contentID ne viendra automatiquement censurer votre contenu.

Pour prendre une analogie avec l’habitat, c’est un peu comme devenir propriétaire d’une maison. Sur le papier, c’est chouette, mais dans les faits, vous êtes responsable de ce qu’il s’y passe, et si une canalisation pète, ça sera à vous de le gérer.

C’est le cas, par exemple de l’instance PeerTube https://peertube.datagueule.tv (qui par ailleurs a fait le choix de ne se fédérer à aucune autre instance, donc vous n’y trouverez que les vidéos de Datagueule)

2. Sous traiter l’hébergement de votre instance, si vous ne voulez pas vous prendre la tête avec la technique. Vous faites alors le choix d’un « hébergeur » (c’est à dire une association, entreprise ou autre) qui va installer et maintenir votre instance PeerTube à l’adresse de votre choix (par exemple si vous êtes passionné de sushis, cela pourra être videos.passionsushis.fr). Il faudra très probablement les rémunérer pour ce travail. Mais au moins, vous n’avez pas à vous occuper des travaux. Et, sur cette instance, vous pouvez décider de faire ce qu’il vous plaît, y compris de choisir d’accueillir d’autres vidéastes.

En matière d’habitat, ça serait l’équivalent d’une location : vous dépendez certes d’un propriétaire (l’hébergeur) mais c’est bien vous qui gérez votre instance.

Des chatons comme https://ethibox.fr/peertube vous permettent, par exemple, de déléguer l’installation et la gestion de votre instance PeerTube.

3. Rejoindre une instance existante : il y a plus de 500 instances PeerTube. Donc, il faut choisir avec attention. Parce que si vous placez vos vidéos chez une personne autoritaire ou non coopérative, vous n’aurez pas gagné grand chose par rapport à votre situation chez Youtube. Le site JoinPeerTube donne des éléments pour faire un premier tri dans les instances et leurs politiques (l’instance est elle modérée ? par qui ? L’instance accepte-t-elle les vidéos pornos ? Comment l’hébergeur PeerTube envisage-t-il la pérennité de son instance ? etc).

En gros, ça revient à être dans une chambre d’hôtel (qui peut, ou non, vous offrir la chambre). Certains établissements vous ressembleront vraiment, que vous soyez plutôt palace 4 étoiles ou plutôt auberge de jeunesse, mais le gérant de l’hôtel peut décider de ne pas faire le ménage, ou même vous mettre dehors.

L’instance https://video.ploud.fr/about/instance est un bel exemple d’une instance ouverte à toutes et tous : gérée par une entreprise, elle accueille +2 500 utilisateurs et plus de 20 000 vidéos.

4. Mutualiser les efforts autour d’une instance thématique : c’est (à notre avis) la solution intermédiaire idéale si vous ne voulez pas gérer votre propre instance, mais souhaitez publier du contenu de qualité.

Pour poursuivre la métaphore avec l’habitat, vous seriez ici dans l’équivalent d’une colocation où les colocataires peuvent se choisir entre elles et eux par cooptation.

Prenez par exemple l’instance https://skeptikon.fr/about/instance : 2 400 utilisateur⋅ices, mais « seulement » 838 vidéos. Par contre, ces vidéos sont toutes sur une même thématique : « la zététique, l’esprit critique et le scepticisme de manière plus générale. ». Plus intéressant encore, cette instance est gérée par une association dédiée, qui est financée par les dons. Cela permet à des vidéastes de différentes tailles de pouvoir diffuser leurs vidéos hors de Youtube, tout en conservant un coût raisonnable. C’est un modèle intéressant, car si par exemple un telle association compte 30 vidéastes, payant chacun 24€ par an (soit 2€ par mois dans cet exemple), cela permet de financer un gros serveur dédié et de ne pas être limité par l’espace disque. Il faut « juste » trouver du monde pour faire collectif, ce qui n’est pas simple, mais permet aussi de construire de faire-ensemble.

Illustration de David Revoy (CC-By)

Bref, oui PeerTube a un énorme avantage sur Youtube : celui de vous permettre de redevenir libre des contraintes de Youtube. Que vous soyez vidéaste ou simple spectateur⋅ice. Pas de censure pour des raisons inconnues, pas de démonétisation, pas d’épée de Damoclès suspendue au-dessus de votre tête. Mais ça n’est pas non plus une solution magique. Elle réclame des efforts, et parfois même des sacrifices.

Ces sacrifices, c’est quelque chose que l’on peut accepter de faire soi-même, mais il nous semble carrément malaisant de les demander (ou pire, les exiger) de la part de quelqu’un·e d’autre.

Souvent, un·e fan qui dit « T’as pensé à passer sur PeerTube ? Tu devrais ! » ne songe pas qu’il ou elle est en train de demander un sacrifice. Mais un·e vidéaste, qui travaille au quotidien sur ces questions, ne peut pas ignorer l’effort induit par ces simples demandes. Alors soyons choux, restons disponibles auprès des créatrices et créateurs qui demandent de l’aide et des conseils, et laissons les autres en paix : ils et elles sauront où nous trouver si leur chemin les mène vers PeerTube.

NB : comme cet article peut faire débat, et que le framablog n’est pas un outil très adapté pour suivre une discussion, nous avons ouvert un fil de discussion sur le forum PeerTube : Participer à la discussion




QueerMotion, un collectif de créateur⋅ices sur PeerTube

Iels ont lancé leur instance PeerTube il y a quelques mois, alors on s’est dit que c’était l’occasion de vous les présenter : le collectif QueerMotion. Et pour cela on vous a concocté une chouette interview, que nous avons égayée de quelques créations vidéo des talentueu⋅ses vidéastes publiant sur cette instance.

Bonjour le collectif QueerMotion ! Est-ce que vous pourriez vous présenter au lectorat du Framablog ?

Bonjour cher·es lecteur·ices du Framablog ! Nous sommes un collectif de personnes queers créant du contenu vidéo ou audio en ligne que nous essayons de réunir sur notre instance PeerTube : https://queermotion.org. À l’heure où nous écrivons, nous sommes tous·tes issu·es de diverses associations LGBTQIAP+ et autres collectifs trans, non-binaires, et handis. Du fait de nos origines militantes et de nos identités multiples, nous portons des valeurs féministes et intersectionnelles et souhaitons construire un groupe ouvert à toute personne queer créant de l’audiovisuel. =)

  • Charlie Doe, podcasteur sur la chaîne Le DoeCast, abordant la santé mentale, le handicap et le militantisme. Dans une démarche politique, iel partage sa thérapie concernant ses diagnostics récents : trouble du déficit de l’attention (TDAH – neuroatypie), trouble borderline et trouble bipolaire de type 2 (psychoatypie).
  • Avril Dystopie, Nathanaël et Adélaïde, du Cercle des conteureuses disparues, un collectif de mises en voix libre et intersectionnel. Iels proposent l’enregistrement d’œuvres littéraires (romans, théâtre, poèmes…), animées, illustrées, ou musicales, avec une approche militante.
  • JuneasinJuly, étudiant en théâtre, iel est acteur au conservatoire, modèle, musicien et fondateur du cercle des conteureuses disparues.
  • Orso, initiateur de Queernest Radio, la radio collective de podcast et de soin par et pour des personnes trans & queer. Il propose notamment la mise en voix de textes militants ou artistiques.
  • Elora Bertrand, cinéaste, réalisateur du célèbre court métrage « PRONOMS », déjà viral sur YouTube, ainsi que du manifeste « Corps en Construction », sélectionné au Pink Screen festival de Bruxelles en novembre 2020. Iel propose des projets autour de la communauté queer et trans, avec des équipes composées majoritairement de personnes concernées.

L’instance PeerTube QueerMotion

  • JacqueerMD, cinéaste, il est aussi auteur d’un magnifique court métrage viral sur YouTube : « Lettres à X ». Il propose sur QueerMotion ses courts métrages traitant de thématiques LGBTI+.
  • Em B. Green, auteur·e-compositeur·ice-interprète confirmé·e, deux E.P à son actif ainsi que de nombreuses collaborations (Aurélia Barraud Trio, Tokyo/Overtones, les Sis Jones, Pretty Poet…). Il est aussi membre de la Compagnie La Bande Magnétique, théâtre, conte et clown d’impro. Un clip est en cours de production, sa sortie est prévue pour 2021.
  • Solen et Nathan, graphistes-motion designers, modérateurs et même lords officiels de QueerMotion. =)
    Iel et il ont notamment créé l’identité visuelle de QueerMotion : logo, couleurs, bannières…
  • Lane Guenard, (ça se prononce comme Lois Lane, Wisteria Lane, etc.), co-fondataire de QueerMotion, scénariste-réalisataire amataire. Ul travaille sur un projet de web-série et propose un vlog portant sur l’écriture scénaristique, la réalisation, et les difficultés liées à sa/ses neuroatypie(s), et à ses problèmes de santé.
  • Kimsible (prononcez Kim-ssi-beul), co-fondatrice de QueerMotion, contributrice PeerTube, admin de l’instance et pianiste amateure, elle propose des interprétations d’arrangements ou reprises de thèmes de jeux-vidéos et films d’animation.

 

QueerMotion est une instance PeerTube qui propose d’héberger des contenus créés par des personnes Queer… Mais qu’est-ce que ça veut dire, être « Queer » ?

Nous définissons le mot « Queer » comme un terme générique qui englobe à la fois toutes les identités de genre, intersexuations, orientations sexuelles, romantiques et relationnelles qui diffèrent de la norme hétéro, cisgenre et dyadique, ainsi que le refus de toute forme de politique d’assimilation culturelle. À l’origine c’est une insulte, que la communauté LGBTI+ s’est réappropriée. En effet, nous réapproprier un terme insultant nous permet de rééquilibrer les choses en enlevant aux personnes qui nous insultent la possibilité de nous blesser avec ce terme. Maintenant, on le porte fièrement comme terme générique pour désigner les personnes LGBTQIA+, en tout cas, celles qui souhaitent se désigner par ce terme. 🙂

Si les mots « intersexe », « cisgenre » et « dyadique » ne vous sont pas familier, n’hésitez pas à consulter le glossaire de La vie En Queer ou la vidéo C’est quoi Intersexe ? de Mischa.

 

Et du coup, QueerMotion est une instance réservée aux contenus liés aux cultures Queer ou bien aux personnes s’identifiant comme Queer ? Pourquoi ce choix ? Pourquoi avoir entrepris l’effort de créer une plateforme d’hébergement vidéo gérée par et pour des personnes Queer ?

Nous sommes en non-mixité queer, c’est-à-dire qu’il faut être une personne queer pour pouvoir être membre du collectif et donc poster du contenu vidéo et audio sur l’instance. Les contenus ne sont pas obligatoirement liés aux cultures Queer, mais la démarche est militante dans tous les cas, car elle vise à mettre en valeur les créateur·ices queers : auteur·ices, acteur·ices…

Ce choix est assumé par la volonté de se créer notre propre espace dédié pour 3 raisons essentielles :

  • se protéger des violences et discriminations relevant d’une oppression dont nous sommes, pour une ou plusieurs raisons, déjà victimes au quotidien : cissexisme/transphobie, biphobie, racisme, sexisme/misogynie, validisme, psychophobie… ;
  • s’assurer d’avoir une voix audible qui ne soit pas noyée dans la masse ;
  • s’assurer que nos existences et nos luttes soient affirmées et qu’aucune personne non-concernée ne les remette en question.

Autrement dit, cet espace nous permet de nous soutenir, de nous conseiller et de nous sentir plus en sécurité entre personnes concernées. On appelle ça de l’empouvoirement queer (mot français pour « empowerment »). Enfin, l’accès, la possibilité de commenter et le partage de nos créations sont évidemment publiques et pour tous·tes, le but final étant aussi d’éduquer d’autres personnes que nous.

Lettres à X, court métrage mettant en scène l’évolution d’une relation amoureuse entre deux jeunes hommes

 

Lors d’un Confinatelier, David Revoy nous a appris que Sepia, mascotte poulpe de PeerTube, n’a pas de genre… Vous auriez des astuces pour nous aider à parler de… ellui ? de iel ?
Voici la définition de la non-binarité portée par le Collectif Non-Binaire :

La non-binarité est définie comme le fait de ne s’identifier ni exclusivement homme, ni exclusivement femme – et ce, sur la base de l’auto-détermination. Cela comprend le fait de s’identifier en partie homme, en partie femme, les deux à la fois, entre les deux, ni l’un ni l’autre, etc. Nous différencions la non-binarité, qui est une identité de genre, et l’expression de genre qui elle, concerne l’apparence.

L’absence de genre est désignée par le terme « agenre », représentée par la couleur noire sur le drapeau non-binaire. Une personne non-binaire peut utiliser les pronoms « elle », « il », ou « iel » voire un ou plusieurs néo-pronoms « al », « ol », « ul », « ille » … ainsi que les accords féminins, masculins, inclusifs ou neutres. Il y a deux façons d’employer le neutre : en utilisant des tournures épicènes ou une grammaire neutre. Le neutre grammatical sert à désigner exclusivement une personne non-binaire. Les deux sources francophones les plus couramment utilisées sont les genres neutres proposés par Alpheratz et La Vie En Queer.

Dans les espaces militants, l’échange de prénoms, pronoms et accords durant un tour de table sont devenus systématiques. Dans la vie courante, nous attachons une importance à laisser la personne se genrer elle-même, éventuellement lui demander à l’oreille en gardant la plus grande discrétion, car même si nous connaissons son/ses prénom(s), pronoms et accords, il se peut qu’elle ne soit pas « out » publiquement ou dans un cercle social particulier (professionnel, familial ou amical). Par exemple : Al est heureuxe (Al + accords neutres), Il est contente (Il + accords féminins), Iel est content (Iel + accords masculins), Aël est content·e (Aël + inclusif). Dans le collectif QueerMotion, nous proposons aux membres de se présenter avec leur pronoms et accords dès leur intégration.

Pour revenir à Sepia, il faut se baser sur son auto-détermination, en supposant que Sepia ait la capacité de communiquer pour nous l’exprimer. Mais tant qu’on ne sait pas, l’utilisation du neutre par les tournures épicènes est la manière la plus respectueuse de parler de Sepia. =) Se penche et chuchote à l’oreille de Sepia : « Quels sont tes pronoms et accords, si ce n’est pas indiscret ? ^o^ »

Pronoms, un court-métrage sur le parcours d’un·e adolescent·e, découvrant les possibilités qui s’offrent à iel en termes de genre et d’identité

 

Du coup, si je m’identifie comme Queer et que je veux publier mes créations vidéos sur une instance PeerTube, pourquoi est-ce que j’irais sur QueerMotion.org ?
L’instance QueerMotion.org possède plusieurs avantages :

  • Le point commun des vidéos postées sur l’instance est que leurs auteur·ices sont queer. Nous n’imposons pas de sujet particulier : à partir du moment où l’auteur·ice queer est mis·e en avant et respecte les valeurs du collectif, iel peut donc poster n’importe quel type de vidéos ou d’audios (contenu militant, culturel LGBTQIAAPP+, culturel non-LGBTQIAAPP+, courts métrages, chansons, mises en voix, etc.) ;
  • Faire partie d’un collectif portant des valeurs féministes ;
  • Évoluer dans un espace relativement « safe » en non-mixité queer. Cela permet aux utilisateur·ices de bénéficier d’un sentiment d’appartenance à cette communauté ;
  • Faire partie d’un collectif, prendre des décisions au sein de ce collectif et participer à sa gestion en toute horizontalité ;
  • Accéder à un réseau de compétences et pouvoir les partager (graphisme, motion design, prise d’image, prise son, montage, mixage sonore, étalonnage, etc.) ;
  • Se familiariser si on le souhaite avec le logiciel libre dans ses aspects techniques et éthiques (administration d’un serveur, contribution au code source…) ;
  • Rencontrer des gens très chouettes avec qui on partage des valeurs communes ! 🙂
Les Preuses Chevalières, une fiction queer audio

 

(Attention : sarcasme !) « Mais pourtant, Google est notre ami à toustes, non ? En Juin, on voit souvent un rainbowflag sur le logo de YouTube… » Plus sérieusement : vous pensez qu’il y a un problème sur le traitement des créatrices et créateurs Queer par les plateformes vidéos actuelles ?

Nous le pensons et alertons depuis quelque temps, en tant que Queer et créateur·ices aussi sur YouTube pour certain·es d’entre nous. Les contenus référencés avec des mots-clés LGBTQIA+ sont automatiquement démonétisés et classés dans le contenu restreint de YouTube, les chaînes Queers sont peu ou pas mises en avant, très probablement à cause d’entreprises-annonceurs refusant d’être associés à ce type de contenu. De plus, une différence de traitement est également constatée dès qu’une attaque est ciblée contre notre communauté, les signalements de ces vidéos/vidéastes n’aboutissent que rarement ou pas du tout.

Plusieurs vidéastes Queers influents sur YouTube en parlent dans un article de Têtu. Les excuses ou le marketing visuel aux couleurs du drapeau LGBT+ peuvent sembler être une bonne initiative, mais il s’agit selon nous uniquement de moyens de se donner une image progressiste ou engagée pour la communauté queer, afin de masquer l’inaction de l’entreprise sur ces sujets, la priorité restant avant tout de satisfaire les annonceurs et de préserver le modèle économique existant. Ici, nous tombons pile poil dans une manœuvre de « Pinkwashing » de la part de Google.

 

Et qu’est-ce qui ne va pas pour vous avec une chaîne youTube classique ? ça n’existe pas déjà des chaînes YT « queer » ? allez tiens par exemple cette vidéo ou celle-ci (oui j’ose donner des liens vers YT pour vous troller un peu)

Nous respectons le choix d’être sur YouTube ou sur une instance PeerTube plus généraliste. La plupart d’entre nous balancent entre YouTube et l’instance QueerMotion car il n’est pas aisé de faire le pas vers du 100% PeerTube. Toucher des personnes non-concernées est plus facile sur YouTube, malgré les sacrifices éthiques et d’auto-censure que nous sommes amené·es à mettre en place pour y avoir une place.

Pour rendre visibles des contenus sur les réseaux sociaux, des codes bien précis ont été établis par les GAFAMs, et notamment à outrance pour une chaîne YouTube classique :

  • Durée de contenu courte ;
  • Référencement par mots-clés ;
  • Flatter l’algorithme de YouTube afin de gagner en visibilité sur le site : incitation à mettre un pouce bleu, commenter, et s’abonner.

PeerTube respecte ces codes, car il est devenu difficile de s’en détacher. Cependant, ces éléments n’y ont pas autant d’importance que sur YouTube ou un autre réseau social classique. Néanmoins, une instance PeerTube a toujours la liberté de ne pas utiliser ces fonctionnalités. À noter que QueerMotion a pour le moment décidé de les conserver afin de ne pas trop dépayser ses membres, tout en se donnant la possibilité de s’en affranchir plus tard.

Rappelons que YouTube collecte les données personnelles des utilisateur·ices, et impose même la publicité sur des contenus sous licence Creative Commons. Ce ne sera jamais le cas sur QueerMotion.org, car ce ne sont pas des valeurs portées par le collectif. Enfin, sur YouTube, nous sommes plus exposé·es. Avoir une instance qui nous est dédiée est aussi un moyen de nous reposer et de prendre soin de nous dans un espace plus « safe ».

Les antidépresseurs, 1er épisode d’une série de podcasts sur les médocs

 

Comment envisagez-vous les opérations de modération, vos choix de fédérer ou non, etc. ? Vous avez établi collectivement une stratégie en amont, un code de conduite ou bien c’est prévu pour bientôt ?

Nous savons que la modération demande des moyens humains non négligeables et notre priorité est avant tout de se concentrer sur la création de contenus. Plusieurs choix ont donc été réfléchis en amont concernant les inscriptions et la fédération :

  • L’inscription donne accès à un compte limité : commenter, créer des listes de lecture ou chaînes ;
  • Autoriser l’envoi de vidéos ou audios uniquement pour les comptes des membres du collectif ;
  • Approuver manuellement le suivi par de nouvelles instances ;
  • Ne pas suivre automatiquement les instances.

Tous les contenus postés, commentaires compris, doivent respecter les valeurs de notre manifeste et du code de conduite.

 

Vous êtes un collectif, donc c’est une décision collective de permettre à un⋅e vidéaste de diffuser sur votre instance ? Comment ça va se passer au juste, il y a un délai pour une décision collégiale ?

Les personnes qui souhaitent participer à la validation des demandes s’occuperont du suivi des nouvelles·aux membres, dès la création ou mise à jour du compte PeerTube, les quelques premières vidéos seront vérifiées et ensuite nous lèverons cette vérification. Il n’y a pas de délai particulier mais nous essayons d’aller au plus vite en fonction du temps que nous pouvons donner bénévolement.

 

C’est quoi la limite ? Par exemple, du porno, vous prenez ? Il y aura des chaînes « adultes » d’accès réservé avec avertissement « plus de 18 ans » etc. ? Comment avez-vous choisi de gérer les contenus potentiellement choquants chez certaines personnes ?

Pour le moment, nous ne prévoyons pas de contenus ou de chaînes strictement « adultes, » étant donné que l’âge minimum pour entrer dans le collectif est de 16 ans. La question du porno a été plusieurs fois abordée et nous avons jugé nécessaire de n’accepter que des contenus en rapport avec le « porno » ayant une dimension éducative, féministe et limités aux plus de 16 ans, dans le cadre autorisé par la loi pour la télévision ou les jeux vidéo, c’est-à-dire, pas de scènes de sexe explicites. Nous floutons les miniatures et alertons avant visionnage des vidéos et audios potentiellement choquants. Autrement dit, ces contenus sont classés Not Safe For Work (NSFW). Nous avons également mis en place un système de Trigger Warning (avertissement aux spectateur⋅ices) à placer dans la description si une partie du contenu peut être sensible ou interférer avec le message de l’œuvre dans sa globalité.

Corps en Construction, manifeste filmé d’Elora Bertrand sur les corps trans

 

Et sur le plan pratique ? Comment je fais pour vous rejoindre et me créer un compte sur QueerMotion ? Je dois obligatoirement parler de cultures Queer ? Je pourrai monétiser mes vidéos ? Bref… hyper concrètement : c’est quoi, vos conditions ?

Sur le plan pratique, pour nous rejoindre, il suffit simplement d’être Queer et de proposer du contenu audiovisuel qui soit en accord avec nos valeurs, quel que soit le sujet ou le thème. Le contenu n’est pas à proprement parler militant, mais la démarche l’est dans tous les cas. =) Avoir déjà une présence numérique publique (Blog, YouTube, Mastodon, vidéos ou audios déjà enregistrés, etc.) aide très fortement à nous faire une idée. Pour chaque demande, nous transmettons un formulaire d’adhésion avec des questions ciblées pour en savoir plus sur la personne, ce qu’elle souhaite proposer comme contenu, partager comme compétence(s) au sein du collectif, où elle se situe dans sa compréhension des espaces non-mixtes… Parmi les conditions, nous imposons évidemment la non-monétisation des vidéos sur l’instance, le choix d’une licence Creative Commons, et avoir un projet concret ou déjà du contenu à proposer.

 

Sur la page de votre collectif, vous affirmez être concerné·es par les identités LQBTQIAAP+, ainsi que par les questions de racisme, celles de handicap et de validisme… Juste en dessous, vous conditionnez l’hébergement de contenus vidéos à une publication sous une licence Creative Commons (ce qui induit que ces œuvres seront libres ou de libre diffusion). Vous voyez un point commun à toutes ces valeurs fortes ?

Nous pensons que la mise en commun de notre travail par la libre diffusion est importante. Beaucoup de questions ou mouvements nous concernant et apportant une analyse intersectionnelle, comme les « Disability Studies », Études des handicaps dans leurs contextes sociaux, culturels et politiques, ou encore les « Queer Studies » ou la décolonisation, sont peu explorés ou volontairement ignorés dans le monde francophone. Certains de ces termes n’ont pas de traduction évidente en français et sont surtout des sujets de recherche anglo-saxons, ou soi-disant uniquement en lien avec l’histoire de ces pays.

Un choix qui est évidemment politique : visionner, apprendre, partager, copier, etc., gratuitement et librement, permet de casser les normes élitistes visant à rendre exclusives des connaissances, des cultures, à une poignée de personnes ayant les moyens d’avoir une éducation, et très souvent d’en exclure les personnes concernées.

Dans les réponses précédentes, nous avons affirmé vouloir échapper à la censure, à l’utilisation de nos données personnelles et à un modèle publicitaire normalisant. La démarche libératrice, est selon nous, le point commun à toutes ces valeurs fortes.

Rassure-moi, un texte personnel avec fond musical à écouter dans les mauvais moments

 

Quelles sont les améliorations que vous aimeriez voir dans PeerTube (c’est le moment d’être critique !)

Nous voyons trois axes importants d’amélioration dans PeerTube :

1. La modération
En effet, le manque d’outils de modération implique que la majorité des instances sont aujourd’hui à inscriptions limitées ou simplement fermées (comme QueerMotion.org lors des premiers mois de sa création). D’un autre côté, quand on ferme les inscriptions, on aimerait avoir la possibilité d’envoyer des liens d’invitation par e-mail redirigeant sur le formulaire d’inscription afin de fluidifier la création de compte. Les commentaires ont aussi besoin de plus d’outils de modération, comme la suppression définitive et multiple de commentaires ou la validation avant publication, localement et sur les instances suiveuses. Les récentes versions de PeerTube apportent leur lot d’améliorations plus que bienvenues et sont un très bon début pour aller dans ce sens. Dans notre cas, ces fonctionnalités seraient très importantes pour se prémunir d’attaques ciblées régulières contre notre communauté. Pour les contenus « Adultes, » un profil de vidéos « contenu adulte +18 ans à caractère sexuellement explicite » séparé du contenu sensible NSFW, qui n’est pas toujours exclusivement du contenu adulte, serait bienvenu. Pouvoir ajouter des « Trigger warning » dans le message d’alerte de contenu sensible serait aussi une amélioration notable.

2. L’UX et UI du lecteur de vidéo
L’envoi explicite d’audios sur PeerTube est une fonctionnalité non négligeable. Une instance n’ayant que très rarement la possibilité de grossir autant qu’un YouTube ou un Dailymotion, pour des raisons évidentes de coût et de modération, le format et la fréquence des contenus changent. Sur QueerMotion.org nous voyons plus de podcasteur⋅euses, musicien⋅nes… Apporter une amélioration nette à l’interface du lecteur, comme le fait SoundCloud notamment, avec une barre constamment présente en bas de page pourrait être un vrai plus par rapport à YouTube. Cette fonctionnalité est, selon nous, bien plus importante que le « live. »

3. Installation et administration du serveur d’une instance
Les installations « bare-metal », Yunohost, ou docker ne sont pas accessibles à tout le monde. Elles demandent un minimum de connaissances en administration système, notamment pour la surveillance (sauvegardes, migrations…) du serveur, comme la plupart des logiciels auto-hébergés. Ces lacunes tendent à disparaître. La communauté PeerTube étant grandissante, à l’avenir, nous espérons voir des services « éthiques » permettant d’automatiser le déploiement et la surveillance système d’une instance sur un hébergeur/serveur.

Voici une liste des autres fonctionnalités très demandées dans notre collectif :

  • Modification de l’identifiant :
    Permettre de modifier les identifiants de compte et de chaîne ;
    Très problématique sur YouTube pour les personnes utilisant leur prénom et concernées par un changement d’état civil suite à une transition de genre.
  • Co-créateur·ices sur les chaînes/changement de propriétaire de chaîne
    Permettre d’ajouter des comptes co-créateur·ices sur une chaîne, pouvant aussi envoyer des vidéos ;
    Changer le propriétaire d’une chaîne.
  • Connecter un compte PeerTube à Liberapay.com
    Permettre de répartir une campagne de dons commune à tous·tes les créateur·ices.
Reprise de Space Oddity, de David Bowie

 

Et enfin, comme toujours sur le Framablog, on vous laisse le mot de la fin…

QueerMotion est encore tout jeune, mais l’avenir s’offre à nous ! On vous remercie de nous avoir permis de nous présenter et de présenter notre collectif. Nous espérons que cela vous donnera envie de nous soutenir et de venir regarder ce que nous faisons !

 

Pour aller plus loin :
Le Site du collectif
Les Vidéos du collectif
Le Manifeste
Rejoindre le collectif
Soutenir le collectif
Contacter le collectif




Prédation de nos données de santé : SantéNathon ne lâche pas l’affaire

Les conséquences des stratégies économiques et technologiques d’un État peuvent parfois prendre des tournures très concrètes. En matière de données de santé des citoyens, beaucoup pouvaient penser que l’humanisme des professionnels de santé pouvait suffire pour protéger les données de santé des citoyens, dans le respect du secret médical. Mais la pression concurrentielle et l’éthique font rarement bon ménage.

En novembre 2019, nous avions confié les colonnes de ce blog au collectif Interhop qui promeut l’usage des logiciels libres et de l’open source en santé. Il fait partie du collectif SantéNathon qui a lancé une démarche de recours à l’encontre du projet très discuté du Health Data Hub, une plateforme nationale de données de santé dont l’opérateur choisi par les autorités est l’entreprise Microsoft. À l’heure où le Privacy Shield est tombé, à l’heure du RGPD, à l’heure où la « souveraineté numérique » n’est plus seulement un sujet stratégique mais aussi sécuritaire, nous confions de nouveau ces colonnes pour un point d’étape sur les enjeux et les actions en cours.


Plateforme Nationale des Données de Santé

À l’occasion d’une audience prévue au Conseil d’État ce 08 octobre 2020, cette petite vidéo a été tournée devant les locaux d’une entreprise bien connue.

Le Health Data Hub Centralise les données de santé chez Microsoft. Le collectif SantéNathon, issu du monde informatique et de la santé, s’oppose à la centralisation chez Microsoft Azure des données de santé de plus de 67 millions de personnes. Un recours déposé au Conseil d’État demande l’application de la décision de la plus haute juridiction européenne qui s’alarmait de l’accès sans limitation des services de renseignement américains aux données hébergées par les GAFAM.

La genèse du projet Health Data Hub

Tout commence en janvier 2016 avec la loi de modernisation du système de santé. Le Système national des données de santé (SNDS) est créé. Initialement il est limité aux données médico-administratives et met à disposition des données individuelles de santé issues de 3 bases de données :

  • Les données de la carte vitale,
  • Les données de la tarification des établissements de santé,
  • Les données statistiques relatives aux causes médicales de décès.

En juillet 2019, la loi élargit considérablement le SNDS et crée le Health Data Hub ou Plateforme des Données de Santé — PDS. La CNIL s’alarme du changement de paradigme engendré : « Au-delà d’un simple élargissement, cette évolution change la dimension même du SNDS, qui vise à contenir ainsi l’ensemble des données médicales donnant lieu à remboursement ».

En plus du SNDS historique voici à titre d’exemples les bases qui doivent être hébergées au sein de la PDS :

  • la base OSCOUR : base de données relative aux passages aux urgences en France. Pour chaque patient admis aux urgences, elle recueille les éléments suivants : code postal de résidence, date de naissance, sexe, date et heure d’entrée et de sortie, durée de passage, mode d’entrée, provenance, mode de transport, classification de gravité, diagnostic principal et associés, mode de sortie, destination pour les patients mutés ou transférés.
  • le Registre France Greffe de Moelle : données permettant d’étudier le parcours de soin entre l’annonce du don et le don de Moëlle.
  • Base des 500 000 angioplasties : données permettant d’étudier l’impact des stents dans la vie réelle.
  • la cohorte I-Share : données permettant d’analyser la santé des étudiants.
  • SIVIC : données nationales de suivi de la prise en charge de patients hospitalisés COVID19 (depuis mars 2020).
  • STOIC : bases de données de scanners thoraciques issus de plusieurs centres ainsi que des données cliniques.
  • COVID TELE : formulaires d’orientation concernant la COVID19 issues d’application en santé et outils de télémédecine.

Cette liste est loin d’être exhaustive ; les données de cabinets de médecins généralistes, des hôpitaux, des laboratoires, d’imagerie doivent aussi remplir cette plateforme. Toutes ces bases seront centralisées et liées (on parle d’appariement) pour former le catalogue de données de la PDS.

Vives inquiétudes quant au choix de Microsoft Azure

Le 10 décembre 2019, l’alerte est lancée. Dans une tribune parue dans Le Monde, un collectif initié par des professionnels du secteur de santé et de l’informatique médicale s’inquiète. En effet, la PDS qui regroupe l’ensemble des données de santé de plus de 67 millions de personnes sera hébergée chez Microsoft Azure, le cloud du géant américain. Ces données constituent la part la plus sensible des données à caractère personnel car elles sont protégées par le secret médical.

Progressivement, ce collectif évolue. Il s’appelle maintenant SanteNathon.org. C’est une rencontre inédite de 18 personnes physiques et morales issues :

  • de l’industrie du logiciel libre :
    • Conseil National du Logiciel Libre (CNLL)
    • Ploss Auvergne-Rhône-Alpes
    • SoLibre
    • NEXEDI
  • des associations de patients et de volontaires :
    • Association Constances
    • Association les “Actupiennes”
    • Association Française des Hémophiles
    • Mme Marie Citrini, représentante des Usages des Hôpitaux de Paris
  • des associations de professionnels de santé :
    • Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes (SNJMG)
    • Syndicat de la Médecine Générale (SMG)
    • Union Française pour une Médecine Libre (UFML)
    • M. Didier Sicard, médecin et professeur de médecine à l’Université Paris Descartes).
  • d’ingénieurs :
    • l’Union Fédérale Médecins, Ingénieurs, Cadres, Techniciens (UFMICT-CGT)
    • l’Union Générale des Ingénieurs, Cadres et Techniciens (UGICT-CGT)
    • l’Association interHop
    • Monsieur Bernard Fallery, professeur émérite en systèmes d’information
  • d’organisations de la société civile :
    • L’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament
    • Le Syndicat National des Journalistes (SNJ)

Ce collectif dénonce le choix de Microsoft essentiellement à cause de l’absence d’appel d’offre et des effets de l’extraterritorialité du droit américain. En effet Microsoft est soumis au CLOUD Act qui permet aux autorités américaines de mettre la main sur des données détenues par des entreprises américaines même si les données sont hébergées dans l’Union Européenne.

Pire encore la Cour de Justice de l’Union Européenne a récemment révélé que les renseignements américains n’ont aucune limitation quant à l’utilisation des données des Européen⋅ne⋅s. En ce sens, elle a invalidé l’accord facilitant le transfert des données entre les USA et l’Union Européenne, le “Privacy Shield” ou « Bouclier de Protection des Données ».

Menacée directement par les conséquences de cette décision qui rend illicites tous les transferts de données en dehors des frontières de l’Union, Facebook fait pression sur l’Union Européenne. Elle menace de stopper ses services d’ici la fin de l’année.

Le bras de fer entre les États-Unis et l’Union Européenne est engagé. Nos données de santé ne doivent pas être prises en otage. Le collectif SantéNathon se bat pour une recherche garante du secret médical et protectrice de nos données.

Les actions initiées par le collectif SantéNathon

Un premier recours a été déposé le 28 mai 2020 devant le Conseil d’Etat. La juge concluait à plusieurs irrégularités dans le traitement des données sur la plateforme et des risques majeurs pour les droits et libertés fondamentales. Cependant, le Conseil d’État considérait, qu’au moment du jugement, la société Microsoft intégrait la liste des organisations ayant adhéré au « Bouclier de protection des données ». Le transfert des données était donc licite. Ce n’est plus le cas aujourd’hui !

Les parties requérantes ont donc déposé un nouveau référé liberté. Elles demandent par conséquent au Conseil d’État de prendre la mesure de l’invalidation du “Privacy Shield” et des risques en matière de respect de la vie privée. En ce sens, elles sollicitent la suspension du traitement et la centralisation des données au sein du Health Data Hub.

Elles font également valoir que les engagements contractuels conclus entre la société Microsoft et le Health Data Hub sont insuffisants.

Une audience au Conseil d’État est donc prévue le 8 octobre 2020…

— Collectif SantéNathon

 


Image d’en-tête : Luis Jiménez Aranda — La sala del hospital en la visita del médico en jefe (1889). Wikipédia.

 

 




Appel à participer aux États généraux du numérique libre et des communs pédagogiques

Lors de l’annonce du confinement, Framasoft se faisait le relai d’un collectif citoyen dont l’objectif était d’accompagner et soutenir les enseignant⋅es dans leur pratiques numériques. Ce collectif, quelques mois plus tard, donnait naissance à l’association collégiale Faire École Ensemble (FÉE). Aujourd’hui, bien que la position de Framasoft vis-à-vis du Ministère de l’Éducation Nationale soit sensiblement la même qu’en 2016, nous relayons leur appel dans les colonnes du Framablog afin que les publics intéressés par la démarche d’« États Généraux du Numérique libre et des communs pédagogiques » puissent y participer.


Appel à participation
État généraux du numérique libre dans l’éducation
— Auteur : Faire École Ensemble (FÉE)

 

Des États généraux du numérique libre et des communs pédagogiques sont proposés par Internet le 3 novembre 2020 sur l’impulsion initiale de l’association collégiale Faire École Ensemble (FÉE) qui facilite les collaborations entre les citoyens et la communauté éducative.

Ces rencontres sont une contribution originale aux États Généraux du Numérique organisée par le Ministère de l’Éducation Nationale et s’adressent à un public large et diversifié : enseignants, parents, libristes, designers, acteurs de l’éducation populaire, médiateurs numériques, bricoleurs, agents des collectivités, élus, syndicalistes, amateurs et curieux…

S’inscrire

Le confinement et la fermeture brutale des établissements scolaires ont conduit à une situation sans précédent d’enseignement « à distance » généralisé. Face à l’urgence de la situation, de nombreux enseignants, parents et acteurs associatifs ont fait preuve d’une créativité renouvelée et ont repensé leur manière d’agir avec le numérique. Quotidiennement nombre d’entre-eux se tournaient – par nécessité – vers les GAFAM et autres plateformes internationales, que ce soit pour trouver une vidéo (YouTube), pour concevoir des exercices (Google Edu), pour partager des références (Padlet), pour faire une visioconférence (Zoom) ou pour écrire un document à plusieurs mains (Google Docs).

Le manque de débat sur la place prise par les GAFAM dans l’éducation pendant cette crise ne doit pas restreindre celui sur les solutions alternatives et les autres modèles de collaboration et d’apprentissage tournés vers la culture du libre et la pratique des communs. En effet, des milliers d’enseignants, de parents et d’acteurs associatifs se sont tournés vers la production et l’utilisation de ressources libres (contenus, logiciels, données) pour coopérer, mutualiser des connaissances, élaborer des scénarios d’apprentissage et s’organiser tout au long de la crise provoquée par le confinement. Si ces pratiques ont fait preuve de leur efficience, elles méritent d’être connues et partagées au plus grand nombre.

Afin que la mise en débat public ait lieu, Faire École Ensemble propose de se réunir par Internet le 3 novembre, pour les États généraux du numérique libre et des communs pédagogiques. Cette initiative, s’inscrit comme une forme originale de contribution aux États généraux du numérique éducatif organisés par le Ministère de l’Éducation Nationale, les 4 et 5 novembre à Poitiers.

Les EGN libre et des communs pédagogiques proposeront des temps d’inspiration, d’écoute des besoins, de mise en discussion (enjeux et propositions) et de mise en pratique. Ils participeront par cela à révéler l’existant, à faciliter le lien entre communautés qui agissent pour la production, l’usage ou la pérennisation de ressources libres et de communs pédagogiques. La programmation se destine à être entièrement co-construite avec les différents participants d’ici le 20 octobre.

Appel à participation

Enseignants, parents, développeurs, designers, acteurs de l’éducation, populaire et du numérique, communautés organisées, bricoleurs, agents des collectivités, élus, syndicats, etc. il nous est donné une occasion de se rencontrer, de révéler des pratiques et de promouvoir la culture du libre et des communs dans l’éducation. Nous vous invitons  à vous joindre aux #EGN_Libre pour témoigner de votre expérience, vous informer et échanger 🙂

Comment participer ?

  • S’inscrireici
  • Alimenter la programmation et proposer un événement : ici
  • Partager votre expérience et témoigner de votre pratique du libre et des commun dans l’éducation sous la forme de récit audio : suivre ce lien
  • Soutenir les propositions déposées sur la plateforme officielle des EGN  et regroupées ici et relayées quotidiennement sur ce compte twitter et ce compte mastodon
  • Pour toute suggestion : logiciel.libre@faire-ecole.org



Détruire le capitalisme de surveillance (2)

Voici une deuxième partie de l’essai que consacre Cory Doctorow au capitalisme de surveillance (si vous avez raté les épisodes précédents.) Il y aborde les diverses techniques de manipulation et captation de l’internaute-client utilisées sans vergogne par les grandes entreprises hégémoniques. Celles-ci se heurtent cependant à une sorte d’immunité acquise générale à ces techniques, ne faisant de victimes à long terme que parmi les plus vulnérables.

Billet original sur le Medium de OneZero : How To Destroy Surveillance Capitalism

Traduction Framalang : goofy, jums, Mannik, Pierre-Emmanuel Largeron, Sphinx

Ne vous fiez pas à ce qu’ils vous disent

par Cory Doctorow

Vous avez probablement déjà entendu dire : « si c’est gratuit, c’est vous le produit ». Comme nous le verrons plus loin, c’est vrai, mais incomplet. En revanche, ce qui est absolument vrai, c’est que les annonceurs sont les clients des géants de la tech accros à la pub et que les entreprises comme Google ou Facebook vendent leurs capacités à vous convaincre d’acheter. La came des géants de la tech, c’est la persuasion. Leurs services (réseaux sociaux, moteurs de recherche, cartographie, messagerie, et tout le reste) ne sont que des moyens de fournir cette persuasion.

La peur du capitalisme de surveillance part du principe (justifié) que tout ce que les géants de la tech racontent sur eux-mêmes est sûrement un mensonge. Mais cette critique admet une exception quand il s’agit des prétentions émises par les géants de la tech dans leurs documentations marketing, plus précisément leur matraquage continu autour de l’efficacité de leurs produits dans les présentations destinées à de potentiels annonceurs numériques en ligne, ainsi que dans les séminaires de technologies publicitaires : on considère qu’ils sont aussi doués pour nous influencer qu’ils le prétendent lorsqu’ils vendent leurs systèmes de persuasion aux clients crédules. C’est une erreur, car les documents marketing ne sont pas un indicateur fiable de l’efficacité d’un produit.

Le capitalisme de surveillance considère qu’au vu de l’important volume d’achat des annonceurs auprès des géants de la tech, ces derniers doivent sûrement vendre quelque chose pour de bon. Mais ces ventes massives peuvent tout aussi bien être le résultat d’un fantasme généralisé ou de quelque chose d’encore plus pernicieux : un contrôle monopolistique sur nos communications et nos échanges commerciaux.

Être surveillé modifie notre comportement et pas pour le meilleur. La surveillance crée des risques pour notre progrès social. Le livre de Zuboff propose des explications particulièrement lumineuses de ce phénomène. Mais elle prétend aussi que la surveillance nous dérobe littéralement notre liberté : ainsi, lorsque nos données personnelles sont mélangées avec de l’apprentissage machine, cela crée un système de persuasion tellement dévastateur que nous sommes démunis face à lui. Autrement dit, Facebook utilise un algorithme qui analyse des données de votre vie quotidienne, extraites sans consentement, afin de personnaliser votre fil d’actualité pour vous pousser à acheter des trucs. On dirait un rayon de contrôle mental sorti tout droit d’une BD des années 50, manipulé par des savants fous dont les supercalculateurs leur assurent une domination totale et perpétuelle sur le monde.

Qu’est-ce que la persuasion ?

Pour comprendre pourquoi vous ne devriez pas vous inquiéter du rayon de contrôle mental, mais bien plutôt de la surveillance et des géants de la tech, nous devons commencer par décortiquer ce que nous entendons par « persuasion ».

Google, Facebook et les autres capitalistes de la surveillance promettent à leurs clients (les annonceurs) qu’en utilisant des outils d’apprentissage machine entraînés sur des jeux de données de taille inimaginable, constitués d’informations personnelles récoltées sans consentement, ils seront capables de découvrir des moyens de contourner les capacités de rationalisation du public et de contrôler le comportement de ce dernier, provoquant ainsi des cascades d’achats, de votes ou autres effets recherchés.

L’impact de la domination excède de loin celui de la manipulation et devrait être central dans notre analyse et dans tous les remèdes que nous envisageons.

Mais il existe peu d’indices pour prouver que cela se déroule ainsi. En fait, les prédictions que le capitalisme de surveillance fournit à ses clients sont bien moins impressionnantes qu’elles ne le prétendent. Plutôt que de chercher à passer outre votre rationalité, les capitalistes de la surveillance comme Mark Zuckerberg pratiquent essentiellement une au moins des trois choses suivantes :

1. Segmentation

Si vous êtes vendeur de couches-culottes, vous aurez plus de chance d’en vendre en démarchant les personnes présentes dans les maternités. Toutes les personnes qui entrent ou sortent d’une maternité ne viennent pas d’avoir un bébé et toutes celles qui ont un bébé ne sont pas consommatrices de couches. Mais avoir un bébé est fortement corrélé avec le fait d’être un consommateur de couches et se trouver dans une maternité est hautement corrélé avec le fait d’avoir un bébé. Par conséquent, il y a des publicités pour les couches autour des maternités (et même des démarcheurs de produits pour bébés qui hantent les couloirs des maternités avec des paniers remplis de cadeaux).

Le capitalisme de surveillance, c’est de la segmentation puissance un milliard. Les vendeurs de couches peuvent aller bien au-delà des personnes présentes dans les maternités (bien qu’ils puissent aussi faire ça avec, par exemple, des publicités mobiles basées sur la géolocalisation). Ils peuvent vous cibler selon que vous lisiez des articles sur l’éducation des enfants, les couches-culottes ou une foule d’autres sujets, et l’analyse des données peut suggérer des mots-clés peu évidents à cibler. Ils peuvent vous cibler sur la base d’articles que vous avez récemment lus. Ils peuvent vous cibler sur la base de ce que vous avez récemment acheté. Ils peuvent vous cibler sur la base des e-mails ou des messages privés que vous recevez concernant ces sujets, et même si vous mentionnez ces sujets à voix haute (bien que Facebook et consorts jurent leurs grands dieux que ce n’est pas le cas, du moins pour le moment).

C’est franchement effrayant.

Mais ce n’est pas du contrôle mental.

Cela ne vous prive pas de votre libre-arbitre. Cela ne vous leurre pas.

Pensez à la manière dont le capitalisme de surveillance fonctionne en politique. Les entreprises du capitalisme de surveillance vendent aux professionnels de la politique la capacité de repérer ceux qui pourraient être réceptifs à leurs argumentaires. Les candidats qui font campagne sur la corruption du secteur financier sont à la recherche de personnes étranglées par les dettes, ceux qui utilisent la xénophobie recherchent des personnes racistes. Ces communicants ont toujours ciblé leurs messages, peu importe que leurs intentions soient honorables ou non : les syndicalistes font leurs discours aux portes des usines et les suprémacistes blancs distribuent leurs prospectus lors des réunions de l’association conservatrice John Birch Society.

Mais c’est un travail imprécis, et donc épuisant. Les syndicalistes ne peuvent pas savoir quel ouvrier approcher à la sortie de l’usine et peuvent perdre leur temps avec un membre discret de la John Birch Society ; le suprémaciste blanc ne sait pas quels membres de la Birch sont tellement délirants qu’assister à une réunion est le maximum qu’ils peuvent faire, et lesquels peuvent être convaincus de traverser le pays pour brandir une torche de jardin Tiki dans les rues de Charlottesville, en Virginie.

Comme le ciblage augmente le rendement des discours politiques, il peut bouleverser le paysage politique, en permettant à tous ceux qui espéraient secrètement le renversement d’un autocrate (ou juste d’un politicien indéboulonnable) de trouver toutes les personnes qui partagent leurs idées, et ce, à un prix dérisoire. Le ciblage est devenu essentiel à la cristallisation rapide des récents mouvements politiques tels que Black Lives Matter ou Occupy Wall Street, ainsi qu’à des acteurs moins présentables comme les mouvements des nationalistes blancs d’extrême-droite qui ont manifesté à Charlottesville.

Il est important de différencier ce type d’organisation politique des campagnes de communication. Trouver des personnes secrètement d’accord avec vous n’est en effet pas la même chose que de convaincre des gens de le devenir. L’essor de phénomènes comme les personnes non-binaires ou autres identités de genres non-conformistes est souvent décrit par les réactionnaires comme étant le résultat de campagnes en ligne de lavage de cerveaux qui ont pour but de convaincre des personnes influençables qu’elles sont secrètement queer depuis le début.

Mais les témoignages de ceux qui ont fait leur coming-out racontent une tout autre histoire, dans laquelle les personnes qui ont longtemps gardé secret leur genre étaient encouragées par celles qui en avaient déjà parlé. Une histoire dans laquelle les personnes qui savaient qu’elles étaient différentes (mais qui manquaient de vocabulaire pour parler de ces différences) apprenaient les termes exacts à utiliser grâce à cette manière bon marché de trouver des personnes et de connaître leurs idées.

2. Tromperie

Les mensonges et les tromperies sont des pratiques malsaines, et le capitalisme de surveillance ne fait que les renforcer avec le ciblage. Si vous voulez commercialiser un prêt sur salaire ou hypothécaire frauduleux, le capitalisme de surveillance peut vous aider à trouver des personnes à la fois désespérées et peu averties, qui seront donc réceptives à vos arguments. Cela explique la montée en puissance de nombreux phénomènes, tels que la vente multi-niveau, dans laquelle des déclarations mensongères sur des gains potentiels et l’efficacité des techniques de vente ciblent des personnes désespérées, avec de la publicité associée à leurs recherches qui indiquent, par exemple, qu’elles se débattent contre des prêts toxiques.

Le capitalisme de surveillance encourage également la tromperie en facilitant le repérage d’autres personnes qui ont été trompées de la même manière. Elles forment ainsi une communauté de personnes qui renforcent mutuellement leurs croyances. Pensez à ces forums où des personnes victimes de fraudes commerciales à plusieurs niveaux se réunissent pour échanger des conseils sur la manière d’améliorer leur chance de vendre le produit.

Parfois, la tromperie en ligne consiste à remplacer les convictions correctes d’une personne par des croyances infondées, comme c’est le cas pour le mouvement anti-vaccination, dont les victimes sont souvent des personnes qui font confiance aux vaccins au début mais qui sont convaincues par des preuves en apparence plausibles qui les conduisent à croire à tort que les vaccins sont nocifs.

Mais la fraude réussit beaucoup plus souvent lorsqu’elle ne doit pas se substituer à une véritable croyance. Lorsque ma fille a contracté des poux à la garderie, l’un des employés m’a dit que je pouvais m’en débarrasser en traitant ses cheveux et son cuir chevelu avec de l’huile d’olive. Je ne savais rien des poux et je pensais que l’employé de la crèche les connaissait, alors j’ai essayé (ça n’a pas marché, et ça ne marche pas). Il est facile de se retrouver avec de fausses croyances quand vous n’en savez pas suffisamment et quand ces croyances sont véhiculées par quelqu’un qui semble savoir ce qu’il fait.

C’est pernicieux et difficile (et c’est aussi contre ce genre de choses qu’Internet peut aider à se prémunir en rendant disponibles des informations véridiques, en particulier sous une forme qui expose les débats sous-jacents entre des points de vue très divergents, comme le fait Wikipédia) mais ce n’est pas un lavage de cerveau, c’est de l’escroquerie. Dans la majorité des cas, les personnes victimes de ces campagnes de ces arnaques comblent leur manque d’informations de la manière habituelle, en consultant des sources apparemment fiables. Si je vérifie la longueur du pont de Brooklyn et que j’apprends qu’il mesure 1 770 mètres de long, mais qu’en réalité, il fait 1 825 mètres de long, la tromperie sous-jacente est un problème, mais c’est un problème auquel il est possible de remédier simplement. C’est un problème très différent de celui du mouvement anti-vax, où la croyance correcte d’une personne est remplacée par une fausse, par le biais d’une persuasion sophistiquée.

3. Domination

Le capitalisme de surveillance est le résultat d’un monopole. Le monopole est la cause, tandis que le capitalisme de surveillance et ses conséquences négatives en sont les effets. Je rentrerai dans les détails plus tard, mais, pour le moment, je dirai simplement que l’industrie technologique s’est développée grâce à un principe radicalement antitrust qui a permis aux entreprises de croître en fusionnant avec leurs rivaux, en rachetant les concurrents émergents et en étendant le contrôle sur des pans entiers du marché.

Prenons un exemple de la façon dont le monopole participe à la persuasion via la domination : Google prend des décisions éditoriales quant à ses algorithmes qui déterminent l’ordre des réponses à nos requêtes. Si un groupe d’escrocs décide de faire croire à la planète entière que le pont de Brooklyn mesure 1700 mètres et si Google élève le rang des informations fournies par ce groupe pour les réponses aux questions du type « Quelle est la longueur du pont de Brooklyn ? » alors les 8 ou 10 premières pages de résultats fournies par Google pourront être fausses. Sachant que la plupart des personnes ne vont pas au-delà des premiers résultats (et se contentent de la première page de résultats), le choix opéré par Google impliquera de tromper de nombreuses personnes.

La domination de Google sur la recherche (plus de 86 % des recherches effectuées sur le Web sont faites via Google) signifie que l’ordre qu’il utilise pour classer les résultats de recherche a un impact énorme sur l’opinion publique. Paradoxalement, c’est cette raison que Google invoque pour dire qu’il ne peut pas rendre son algorithme transparent : la domination de Google sur la recherche implique que les résultats de son classement sont trop importants pour se permettre de pouvoir dire au monde comment il y parvient, car si un acteur malveillant découvrait une faille dans ce système, alors il l’exploiterait pour mettre en avant son point de vue en haut des résultats. Il existe un remède évident lorsqu’une entreprise devient trop grosse pour être auditée : la diviser en fragments plus petits.

Zuboff parle du capitalisme de surveillance comme d’un « capitalisme voyou » dont les techniques de stockage de données et d’apprentissage machine nous privent de notre libre arbitre. Mais les campagnes d’influence qui cherchent à remplacer les croyances existantes et correctes par des croyances fausses ont un effet limité et temporaire, tandis que la domination monopolistique sur les systèmes d’information a des effets massifs et durables. Contrôler les résultats des recherches du monde entier signifie contrôler l’accès aux arguments et à leurs réfutations et, par conséquent, contrôler une grande partie des croyances à travers le monde. Si notre préoccupation est de savoir comment les entreprises nous empêchent de nous faire notre propre opinion et de déterminer notre propre avenir, l’impact de la domination dépasse de loin celui de la manipulation et devrait être au centre de notre analyse et de tous les remèdes que nous recherchons.

4. Contournement de nos facultés rationnelles

Mais voici le meilleur du pire : utiliser l’apprentissage machine, les techniques du dark UX, le piratage des données et d’autres techniques pour nous amener à faire des choses qui vont à l’encontre de nos principes. Ça, c’est du contrôle de l’esprit.

Certaines de ces techniques se sont révélées d’une efficacité redoutable (ne serait-ce qu’à court terme). L’utilisation de comptes à rebours sur une page de finalisation de commande peut créer un sentiment d’urgence incitant à ignorer la petite voix interne lancinante qui vous suggère d’aller faire vos courses ou de bien réfléchir avant d’agir. L’utilisation de membres de votre réseau social dans les publicités peut fournir une « justification sociale » qu’un achat vaut la peine d’être fait. Même le système d’enchères mis au point par eBay est conçu pour jouer sur nos points faibles cognitifs, nous donnant l’impression de « posséder » quelque chose parce que nous avons enchéri dessus, ce qui nous encourage à enchérir à nouveau lorsque nous sommes surenchéris pour s’assurer que « nos » biens restent à nous.

Les jeux sont très bons dans ce domaine. Les jeux « d’accès gratuit » nous manipulent par le biais de nombreuses techniques, comme la présentation aux joueurs d’une série de défis qui s’échelonnent en douceur de difficulté croissante, qui créent un sentiment de maîtrise et d’accomplissement, mais qui se transforment brusquement en un ensemble de défis impossibles à relever sans une mise à niveau payante. Ajoutez à ce mélange une certaine pression sociale – un flux de notifications sur la façon dont vos amis se débrouillent – et avant de comprendre ce qui vous arrive, vous vous retrouvez à acheter des gadgets virtuels pour pouvoir passer au niveau suivant.

Les entreprises ont prospéré et périclité avec ces techniques, et quand elles échouent cela mérite que l’on s’y attarde. En général, les êtres vivants s’adaptent aux stimuli : une chose que vous trouvez particulièrement convaincante ou remarquable, lorsque vous la rencontrez pour la première fois, le devient de moins en moins, et vous finissez par ne plus la remarquer du tout. Pensez au bourdonnement énervant que produit le réfrigérateur quand il se met en marche, qui finit par se fondre tellement bien dans le bruit ambiant que vous ne le remarquez que lorsqu’il s’arrête à nouveau.

C’est pourquoi le conditionnement comportemental utilise des « programmes de renforcement intermittent ». Au lieu de vous donner des encouragements ou des embûches, les jeux et les services gamifiés éparpillent les récompenses selon un calendrier aléatoire – assez souvent pour que vous restiez intéressé, et de manière assez aléatoire pour que vous ne trouviez jamais le schéma toujours répété qui rendrait la chose ennuyeuse.

Le « renforcement intermittent » est un outil comportemental puissant, mais il représente aussi un problème d’action collective pour le capitalisme de surveillance. Les « techniques d’engagement » inventées par les comportementalistes des entreprises du capitalisme de surveillance sont rapidement copiées par l’ensemble du secteur, de sorte que ce qui commence par un mystérieux changement de conception d’un service – comme une demande d’actualisation ou des alertes lorsque quelqu’un aime vos messages ou des quêtes secondaires auxquelles vos personnages sont invités alors qu’ils sont au beau milieu de quêtes principales – tout cela devient vite péniblement envahissant. L’impossibilité où l’on est de maîtriser et faire taire les incessantes notifications de son smartphone finit par générer en un mur de bruit informationnel monotone, car chaque application et chaque site utilise ce qui semble fonctionner à ce moment-là.

Du point de vue du capitalisme de surveillance, notre capacité d’adaptation est une bactérie nocive qui la prive de sa source de nourriture – notre attention – et les nouvelles techniques pour capter cette attention sont comme de nouveaux antibiotiques qui peuvent être utilisés pour briser nos défenses immunitaires et détruire notre autodétermination. Et il existe bel et bien des techniques de ce genre. Qui peut oublier la grande épidémie de Zynga, lorsque tous nos amis ont été pris dans des boucles de dopamine sans fin et sans intérêt en jouant à FarmVille ? Mais chaque nouvelle technique qui attire l’attention est adoptée par l’ensemble de l’industrie et utilisée si aveuglément que la résistance aux antibiotiques s’installe. Après une certaine dose de répétitions, nous développons presque tous une immunité aux techniques les plus puissantes – en 2013, deux ans après le pic de Zynga, sa base d’utilisateurs avait diminué de moitié.

Pas tout le monde, bien sûr. Certaines personnes ne s’adaptent jamais aux stimuli, tout comme certaines personnes n’arrêtent jamais d’entendre le bourdonnement du réfrigérateur. C’est pourquoi la plupart des personnes qui sont exposées aux machines à sous y jouent pendant un certain temps, puis passent à autre chose, pendant qu’une petite mais tragique minorité liquide le pécule mis de côté pour la scolarité de ses enfants, achète des couches pour adultes et reste scotchée devant une machine jusqu’à s’écrouler de fatigue.

Mais les marges du capitalisme de surveillance sur la modification des comportements sont nulles. Tripler le taux de conversion en achats d’un truc semble un succès, sauf si le taux initial est bien inférieur à 1 % avec un pourcentage de progression… encore inférieur à 1 %. Alors que les machines à sous tirent des bénéfices en centimes de chaque jeu, le capitalisme de surveillance ratisse en fractions de centimes infinitésimales.

Les rendements élevés des machines à sous signifient qu’elles peuvent être rentables simplement en drainant les fortunes de la petite frange de personnes qui leur sont pathologiquement vulnérables et incapables de s’adapter à leurs astuces. Mais le capitalisme de surveillance ne peut pas survivre avec les quelques centimes qu’il tire de cette tranche vulnérable – c’est pourquoi, lorsque la Grande épidémie de Zynga s’est enfin terminée, le petit nombre de joueurs encore dépendants qui restaient n’ont pas suffi à en faire encore un phénomène mondial. Et de nouvelles armes d’attention puissantes ne sont pas faciles à trouver, comme en témoignent les longues années qui se sont écoulées depuis le dernier succès de Zynga. Malgré les centaines de millions de dollars que Zynga doit dépenser pour développer de nouveaux outils pour déjouer nos capacités d’adaptation, l’entreprise n’a jamais réussi à reproduire l’heureux accident qui lui a permis de retenir toute notre attention pendant un bref instant en 2009. Les centrales comme Supercell se sont un peu mieux comportées, mais elles sont rares et connaissent beaucoup d’échecs pour un seul succès.

La vulnérabilité de petits segments de la population à une manipulation sensible et efficace des entreprises est une préoccupation réelle qui mérite notre attention et notre énergie. Mais ce n’est pas une menace existentielle pour la société.




Détruire le capitalisme de surveillance (1)

Le capitalisme de surveillance tel qu’analysé ici par Cory Doctorow est une cible agile, mouvante et surtout omnipotente et omniprésente. Comment maîtriser le monstre, à défaut de le détruire ?

La longue analyse de Doctorow, publiée sur OneZero, comprend plusieurs chapitres que Framalang vous traduira par étapes. Voici dans un premier temps un examen des luttes des militants du numérique et les limites de leurs actions.

Un point important : C. Doctorow nous a autorisés à traduire et publier dans les termes de la même licence : CC-NC-ND (pas d’utilisation commerciale et pas de travaux dérivés). Par principe nous sommes opposés à ces restrictions de libertés, pour les éditions Framabook où nous publions seulement du copyleft (voir les explications détaillées dans cette page qui précise la politique éditoriale de Framabook). Nous faisons ici une exception en limitant la publication à ce blog, avec l’accord explicite de l’auteur naturellement.

Billet original sur le Medium de OneZero : How To Destroy Surveillance Capitalism

Traduction Framalang : Alain (Mille), Barbidule, draenog, Fabrice, Goofy, Juliette, Lumibd, Laure, LaureR, Mannik,

Comment détruire le capitalisme de surveillance (1)

Cory Doctorow CC-BY-SA Jonathan Worth

PAR CORY DOCTOROW

Note de l’éditeur
Le capitalisme de surveillance est partout. Mais ce n’est pas le résultat d’une malencontreuse dérive ou d’un abus de pouvoir des entreprises, c’est le système qui fonctionne comme prévu. Tel est le propos du nouvel essai de Cory Doctorow, que nous sommes ravis de publier intégralement ici sur OneZero. Voici comment détruire le capitalisme de surveillance.

La Toile aux mille mensonges

Le plus surprenant dans la renaissance au 21e siècle des partisans de la Terre plate c’est l’étendue des preuves contre leur croyance. On peut comprendre comment, il y a des siècles, des gens qui n’avaient jamais pu observer la Terre d’un point suffisamment élevé pour voir la courbure de la Terre aient pu en arriver à la croyance « pleine de bon sens » que la Terre, qui semblait plate, était effectivement plate.

Mais aujourd’hui, alors que les écoles primaires suspendent régulièrement des caméras GoPro à des ballons-sondes et les envoient assez haut pour photographier la courbure de la Terre – sans parler de la même courbure devenue banale à voir depuis le hublot d’un avion – il faut avoir une volonté de fer pour maintenir la croyance que le monde est plat.

Il en va de même pour le nationalisme blanc et l’eugénisme : à une époque où l’on peut devenir une simple donnée de la génomique computationnelle en prélevant un échantillon d’ADN dans sa joue et en l’envoyant à une entreprise de séquençage génétique avec une modeste somme d’argent, la « science des races » n’a jamais été aussi facile à réfuter.

Nous vivons un âge d’or où les faits sont à la fois aisément disponibles et faciles à nier. Des conceptions affreuses qui étaient demeurées à la marge pendant des décennies, voire des siècles, se sont répandues du jour au lendemain, semble-t-il.

Lorsqu’une idée obscure gagne du terrain, il n’y a que deux choses qui puissent expliquer son ascension : soit la personne qui exprime cette idée a bien amélioré son argumentation, soit la proposition est devenue plus difficile à nier face à des preuves de plus en plus nombreuses. En d’autres termes, si nous voulons que les gens prennent le changement climatique au sérieux, nous pouvons demander à un tas de Greta Thunberg de présenter des arguments éloquents et passionnés depuis des podiums, gagnant ainsi nos cœurs et nos esprits, ou bien nous pouvons attendre que les inondations, les incendies, le soleil brûlant et les pandémies fassent valoir leurs arguments. En pratique, nous devrons probablement faire un peu des deux : plus nous bouillirons et brûlerons, plus nous serons inondés et périrons, plus il sera facile aux Greta Thunberg du monde entier de nous convaincre.

Les arguments en faveur de croyances ridicules en des conspirations odieuses, comme ceux des partisans anti-vaccination, des climato-sceptiques, des adeptes de la Terre plate ou de l’eugénisme ne sont pas meilleurs que ceux de la génération précédente. En fait, ils sont pires parce qu’ils sont présentés à des personnes qui ont au moins une connaissance basique des faits qui les réfutent.

Les anti-vaccins existent depuis les premiers vaccins, mais les premiers anti-vaccins s’adressaient à des personnes moins bien équipées pour comprendre les principes de base de la microbiologie et qui, de plus, n’avaient pas été témoins de l’éradication de maladies meurtrières comme la polio, la variole ou la rougeole. Les anti-vaccins d’aujourd’hui ne sont pas plus éloquents que leurs prédécesseurs, et ils ont un travail bien plus difficile.

Ces théoriciens conspirationnistes farfelus peuvent-ils alors vraiment réussir grâce à des arguments supérieurs ?

Certains le pensent. Aujourd’hui, il est largement admis que l’apprentissage automatique et la surveillance commerciale peuvent transformer un théoricien du complot, même le plus maladroit, en un Svengali capable de déformer vos perceptions et de gagner votre confiance, ce grâce au repérage de personnes vulnérables, à qui il présentera des arguments qu’une I.A. aura affinés afin de contourner leurs facultés rationnelles, transformant ainsi ces gens ordinaires en platistes, en anti-vaccins ou même en nazis.
Lorsque la RAND Corporation accuse Facebook de « radicalisation » et lorsque l’algorithme de Facebook est tenu pour responsable de la diffusion de fausses informations sur les coronavirus, le message implicite est que l’apprentissage automatique et la surveillance provoquent des changements dans notre conception commune de ce qui est vrai.

Après tout, dans un monde où les théories de conspiration tentaculaires et incohérentes comme le Pizzagate et son successeur, QAnon, ont de nombreux adeptes, il doit bien se passer quelque chose.

Mais y a-t-il une autre explication possible ? Et si c’étaient les circonstances matérielles, et non les arguments, qui faisaient la différence pour ces lanceurs de théories complotistes ? Et si le traumatisme de vivre au milieu de véritables complots tout autour de nous – des complots entre des gens riches, leurs lobbyistes et les législateurs pour enterrer des faits gênants et des preuves de méfaits (ces complots sont communément appelés « corruption ») – rendait les gens vulnérables aux théories du complot ?

Si c’est ce traumatisme et non la contagion – les conditions matérielles et non l’idéologie – qui fait la différence aujourd’hui et qui permet une montée d’une désinformation détestable face à des faits facilement observables, cela ne signifie pas que nos réseaux informatiques soient irréprochables. Ils continuent à faire le gros du travail : repérer les personnes vulnérables et les guider à travers une série d’idées et de communautés toujours plus extrémistes.

Le conspirationnisme qui fait rage a provoqué de réels dégâts et représente un réel danger pour notre planète et les espèces vivantes, des épidémies déclenchées par le déni de vaccin aux génocides déclenchés par des conspirations racistes en passant par l’effondrement de la planète causé par l’inaction climatique inspirée par le déni. Notre monde est en feu et nous devons donc l’éteindre, trouver comment aider les gens à voir la vérité du monde, au-delà des conspirations qui les ont trompés.

Mais lutter contre les incendies est une stratégie défensive. Nous devons prévenir les incendies. Nous devons nous attaquer aux conditions matérielles traumatisantes qui rendent les gens vulnérables à la contagion conspirationniste. Ici aussi, la technologie a un rôle à jouer.

Les propositions ne manquent pas pour y remédier. Du règlement de l’UE sur les contenus terroristes, qui exige des plateformes qu’elles contrôlent et suppriment les contenus « extrémistes », aux propositions américaines visant à forcer les entreprises technologiques à espionner leurs utilisateurs et à les tenir pour responsables des discours fallacieux de leurs utilisateurs, il existe beaucoup d’énergie pour forcer les entreprises technologiques à résoudre les problèmes qu’elles ont créés.

Il manque cependant une pièce essentielle au débat. Toutes ces solutions partent du principe que les entreprises de technologie détiennent la clé du problème, que leur domination sur l’Internet est un fait permanent. Les propositions visant à remplacer les géants de la tech par un Internet plus diversifié et pluraliste sont introuvables. Pire encore : les « solutions » proposées aujourd’hui exigent que les grandes entreprises technologiques restent grandes, car seules les très grandes peuvent se permettre de mettre en œuvre les systèmes exigés par ces lois.

Il est essentiel de savoir à quoi nous voulons que notre technologie ressemble si nous voulons nous sortir de ce pétrin. Aujourd’hui, nous sommes à un carrefour où nous essayons de déterminer si nous voulons réparer les géants de la tech qui dominent notre Internet, ou si nous voulons réparer Internet lui-même en le libérant de l’emprise de ces géants. Nous ne pouvons pas faire les deux, donc nous devons choisir.

Je veux que nous choisissions judicieusement. Dompter les géants de la tech est essentiel pour réparer Internet et, pour cela, nous avons besoin d’une action militante pour nos droits numériques.

Le militantisme des droits numériques après un quart de siècle

Le militantisme pour les droits numériques est plus que trentenaire à présent. L’Electronic Frontier Foundation a eu 30 ans cette année ; la Free Software Foundation a démarré en 1985. Pour la majeure partie de l’histoire du mouvement, la plus grande critique à son encontre était son inutilité : les vraies causes à défendre étaient celle du monde réel (repensez au scepticisme qu’a rencontré la Finlande en déclarant que l’accès au haut débit est un droit humain, en 2010) et le militantisme du monde réel ne pouvait exister qu’en usant ses semelles dans la rue (pensez au mépris de Malcolm Gladwell pour le « clictivisme »).

Mais à mesure de la présence croissante de la tech au cœur de nos vies quotidiennes, ces accusations d’inutilité ont d’abord laissé place aux accusations d’insincérité (« vous prêtez attention à la tech uniquement pour défendre les intérêts des entreprises de la tech », puis aux accusations de négligence (« pourquoi n’avez-vous pas prévu que la tech pourrait être une force aussi destructrice ? »). Mais le militantisme pour des droits numériques est là où il a toujours été : prêter attention aux êtres humains dans un monde où la tech prend inexorablement le contrôle.

La dernière version de cette critique vient sous la forme du « capitalisme de surveillance », un terme inventé par la professeure d’économie Shoshana Zuboff dans son long et influent livre de 2019, The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power (à paraître en français le 15/10/2020 sous le titre L’Âge du capitalisme de surveillance). Zuboff avance que le « capitalisme de surveillance » est une créature unique de l’industrie de la tech et qu’au contraire de toute autre pratique commerciale abusive dans l’histoire, elle est « constituée par des mécanismes d’extraction imprévisibles et souvent illisibles, de marchandisation et de contrôle qui éloignent en réalité les personnes de leur comportement propre, tout en créant de nouveaux marchés de prédiction et de modification comportementales. Le capitalisme de surveillance défie les normes démocratiques et s’écarte de manière décisive de l’évolution du capitalisme de marché au cours des siècles ». C’est une forme nouvelle et mortelle du capitalisme, un « capitalisme scélérat », et notre manque de compréhension de ses capacités et dangers sans précédents représente une menace existentielle pour l’espèce entière. Elle a raison sur la menace que représente actuellement le capitalisme pour notre espèce, et elle a raison de dire que la tech pose des défis uniques à notre espèce et notre civilisation, mais elle se trompe vraiment sur la manière dont la tech est différente et sur la façon dont elle menace notre espèce.

De plus, je pense que son diagnostic incorrect nous mènera dans une voie qui finira par renforcer les géants de la tech, au lieu de les affaiblir. Nous devons démanteler les géants et, pour cela, nous devons commencer par identifier correctement le problème.

L’exception de la tech, hier et d’aujourd’hui

Les premiers critiques du mouvement des droits numériques, dont les meilleurs représentants sont peut-être les organisations militantes comme l’Electronic Frontier Foundation, la Free Software Foundation, Public Knowledge ou d’autres, qui mettent l’accent sur la préservation et l’amélioration des droits humains dans un environnement numérique, ont diabolisé les militants en les accusant de défendre « une exception technologique ». Au tournant du nouveau millénaire, les gens sérieux ridiculisaient toute affirmation selon laquelle les réglementations sur la tech pouvaient avoir un impact sur « le monde réel ». Les craintes exprimées sur la possibilité que les réglementations de la tech aient des conséquences sur les libertés d’expression, d’association, de vie privée, sur les fouilles et saisies, les droits fondamentaux et les inégalités, tout cela était qualifié de grotesque, comme une prétention à faire passer les inquiétudes de tristes nerds se disputant à propos de Star Trek sur des forums au-dessus des luttes pour les droits civiques, des combats de Nelson Mandela et du soulèvement du Ghetto de Varsovie.

Au cours des décennies suivantes, les accusations d’« exception technologique » n’ont fait que s’affûter alors que le rôle de la tech dans la vie quotidienne s’est affirmé : maintenant que la tech s’est infiltrée dans tous les recoins de nos vies et que notre présence en ligne a été monopolisée par une poignée de géants, les défenseurs des libertés numériques sont accusés d’apporter de l’eau au moulin des géants de la tech pour couvrir les négligences (ou pire encore, leurs manœuvres malfaisantes) qui servent leurs propres intérêts.

De mon point de vue, le mouvement pour les droits numériques est resté immobile alors que le reste du monde a progressé. Depuis sa naissance, la préoccupation principale du mouvement était les utilisateurs, ainsi que les créateurs d’outils numériques qui fournissaient le code dont ils avaient besoin pour concrétiser les droits fondamentaux. Les militants pour les droits numériques ne se sentaient concernés par les entreprises que dans la mesure où elles agissaient pour faire respecter les droits des utilisateurs (ou, tout aussi souvent, quand les entreprises agissaient de manière tellement stupide qu’elles menaçaient d’adopter de nouvelles règles qui rendraient plus difficile pour les bons élèves d’aider les utilisateurs).

La critique du « capitalisme de surveillance » a remis en lumière les militants pour les droits numériques : non pas comme des alarmistes qui surestiment l’importance de leurs nouveaux joujoux, ni comme des complices des géants de la tech, mais plutôt comme des brasseurs d’air tranquilles dont le militantisme de longue date est un handicap qui les empêche de discerner de nouvelles menaces, alors qu’ils continuent de mener les combats technologiques du siècle dernier.

Mais l’exception de la tech est une lourde erreur, peu importe qui la commet.

illustration de Shira Inbar