Un vaste réservoir d’images sous licences libres

Vous cherchez des images utilisables pour vos sites ou publications ? Savez-vous qu’il est facile d’en trouver avec divers niveaux de permissions via le moteur de recherche des Creative Commons ?

Ces petits logos, familiers des libristes, sont souvent combinés et permettent de savoir précisément à quelles conditions vous pouvez utiliser les images :

logo attribution CCAttribution : vous devez mentionner l’identité de l’auteur initial (obligatoire en droit français) (sigle : BY)

 

Non Commercial : vous ne pouvez pas tirer un profit commercial de l’œuvre sans autorisation de l’auteur (sigle : NC)

 

No derivative works : vous ne pouvez pas intégrer tout ou partie dans une œuvre composite (sigle : ND)

 

Share alike : partage de l’œuvre, vous pouvez rediffuser mais selon la même licence ou une licence similaire  (sigle : SA)

Si vous êtes dans le monde de l’éducation, pensez à faire adopter les bonnes pratiques aux élèves et étudiants qui ont besoin d’illustrer un document et qui ont tendance à piller Google images sans trop se poser de questions…

… mais il arrive souvent que de grands médias donnent aussi de bien mauvais exemples !

Si vous êtes embarrassé⋅e pour ajouter les crédits nécessaires sous l’image que vous utilisez, le nouveau moteur de recherche de Creative Commons vous facilite la tâche. C’est une des nouveautés qui en font une ressource pratique et précieuse, comme Jane Park l’explique dans l’article ci-dessous.

Article original : CC Search is out of beta with 300M images and easier attribution

Traduction Framalang : Goofy

Le moteur de recherche de Creative Commons propose maintenant 300 millions d’images plus faciles à attribuer

par Jane Park

Jane Park, directrice de produit et de la recherche
Jane Park, directrice de la Recherche Creative Commons dont elle pilote la conception, l’implémentation et le développement

Désormais la recherche Creative Commons n’est plus en version bêta, elle propose plus de 300 millions d’images indexées venant de multiples collections, une interface entièrement redessinée ainsi qu’une recherche plus pertinente et plus rapide. Tel est le résultat de l’énorme travail de l’équipe d’ingénieurs de Creative Commons avec l’appui de notre communauté de développeurs bénévoles.

CC Search parcourt les images de 19 collections grâce à des API ouvertes et le jeu de données Common Crawl, ce qui inclut les œuvres artistiques et culturelles des musées (le Metropolitan Museum of Art, le Cleveland Museum of Art), les arts graphiques (Behance, DeviantArt), les photos de Flickr, et un premier jeu de créations en 3D sous CC0 issus de Thingiverse.

Au plan esthétique et visuel, vous allez découvrir des changements importants : une page d’accueil plus sobre, une navigation meilleure avec des filtres, un design en harmonie avec le portail creativecommons.org, des options d’attribution faciles à utiliser et des canaux de communication efficaces pour faire remonter vos questions, réactions et désirs, tant sur les fonctionnalités du site que sur les banques d’images. Vous trouverez également un lien direct vers la page d’accueil des Creative Commons (le site de l’ancienne recherche est toujours disponible si vous préférez).

copie d’écran interface ancienne de la recherche de creative commons
Interface ancienne de la recherche d’images, qui demandait plusieurs étapes

 

copie d’écran, champ de saisie unique pour la recherche CC
Nouvelle interface qui unifie les recherches à partir d’un seul champ de saisie

 

Résultats de recherche du mot "Goofy" avec CC search
à gauche le nombre de résultats disponibles, et au survol de l’image, les symboles qui signalent les niveaux de permission

Si vous jetez un œil sous le capot, vous verrez que nous avons réussi à diminuer le temps de recherche et nous avons amélioré la pertinence de la recherche par phrase. Nous avons aussi implémenté des métriques pour mieux comprendre quand et comment les fonctionnalités sont utilisées. Enfin, nous avons bien sûr corrigé beaucoup de bugs que la communauté nous a aidé à identifier.

copie d’écran attribution facile des crédits
Une fois l’image sélectionnée, un simple clic pour copier les crédits (en texte enrichi ou en HTML)

Et bientôt…

Nous allons continuer à augmenter la quantité d’images de notre catalogue, en visant en priorité les collections d’images comme celles de Europeana et Wikimedia Commons. Nous projetons aussi d’indexer davantage de types d’œuvres sous licences CC, tels que les manuels et les livres audio, vers la fin de l’année. Notre but final demeure inchangé : donner l’accès à 1,4 milliard d’œuvres qui appartiennent aux Communs), mais nous sommes avant tout concentrés sur les images que les créateurs et créatrices désirent utiliser de diverses façons, comment ils peuvent apprendre à partir de ces images, les utiliser avec de larges permissions, et restituer leur exp)érience à tous pour nourrir la recherche Creative Commons.

Du point de vue des fonctionnalités, des avancées spécifiques figurent dans notre feuille de route pour ce trimestre : des filtres pour une utilisation avancée sur la page d’accueil, la possibilité de parcourir les collections sans entrer de termes de recherche, et une meilleure accessibilité et UX sur mobile. De plus, nous nous attendons à ce que certains travaux liés à la recherche CC soient effectués par nos étudiants du Google Summer of Code à partir du mois de mai.

Le mois prochain à Lisbonne, au Portugal, nous présenterons l’état de la recherche (“State of CC Search”) à notre sommet mondial  (CC Global Summit) où sera réunie toute une communauté internationale pour discuter des développements souhaités et des collections pour CC Search.

Participez !

Vos observations sont précieuses, nous vous invitons à nous communiquer ce que vous souhaiteriez voir s’améliorer. Vous pouvez également rejoindre le canal #cc-usability sur le Slack de CC pour vous tenir au courant des dernières avancées.

Tout notre code, y compris celui qui est utilisé pour la recherche CC, est open source (CC Search, CC Catalog API, CC
Catalog
) et nous faisons toujours bon accueil aux contributions de la communauté. Si vous savez coder, nous vous
invitons à nous rejoindre pour renforcer la communauté grandissante de développeurs de CC.

Remerciements

CC Search est possible grâce à un certain nombre d’institutions et d’individus qui la soutiennent par des dons. Nous aimerions remercier en particulier Arcadia, la fondation de Lisbet Rausing et Peter Baldwin, Mozilla, et la fondation Brin Wojcicki pour leur précieux soutien.

 

image deu geektionerd generator;, un personnage féminin fait remarquer que tout est sous licence CC BY-Sa
Sur le Framablog, on se sert souvent de GG le Générateur de Geektionerd. Pourquoi pas vous ?




Permaculture et logiciels libres ?

Vous ne voyez pas le rapport ? Eh bien eux, si. La petite association allemande qui anime le projet Permaculture Commons a de modestes ambitions :  changer le monde.

Voici les objectifs que se donnent ses membres :

Nous voulons soutenir la transformation de la société vers une culture plus durable. En collaboration avec une vaste communauté, nous aimerions rendre les modes de vie durables et la permaculture aussi accessibles que possible. Nous croyons que la permaculture est la voie à suivre et que les outils numériques, les licences libres et la collaboration mondiale sont la voie à suivre pour diffuser le message.

Oui c’est rafraîchissant et un poil utopique diront les plus sceptiques. Mais après tout, chez Framasoft, nous voulons aussi changer le monde un octet à la fois et nous aimons présenter les CHATONS que nous sommes comme « des AMAP du logiciel libre ». De sorte qu’au-delà de l’analogie, ce rapprochement entre les militants écologistes et la culture libre a éveillé l’attention du groupe Framalang.

Ah et puis, vous avez vu le thème des Journées du Logiciel Libre cette année ? Oui, vous y verrez pas mal de membres de Framasoft — et la conférence de Pyg : Numérique et effondrement : est-il encore temps de faire du libre sans vision politique et écologique ? (non)

Voilà pourquoi nous avons traduit pour vous le rapide survol de deux domaines qui ont peut-être un intérêt mutuel à contribuer. Ce n’est pas une longue réflexion théorique mais quelques suggestions. Le prétexte à une réflexion que nous vous proposons d’entamer dans les commentaires, lesquels demeurent ouverts et modérés.

Traduction Framalang : Docendo, goofy, Cyrilus, Mika, Das, Lumi

page d’accueil du site permaculture commons avec un slogan sur fond de forêt illuminée de rayons de soleil : Œuvrer à l'édification d'un patrimoine commun de connaissances pour les peuples du monde entier qui veulent vivre une vie durable et autodéterminée.
Page d’accueil du site Permaculture Commons : «Travailler à un patrimoine commun de connaissances pour les peuples du monde entier qui veulent mener une vie durable et autodéterminée.»

 

Le terme « permaculture » est un mot-valise qui vient de l’association des deux mots « permanente » et « agriculture ». Il décrit une agriculture soutenable et respectueuse de l’environnement.
La notion a progressivement évolué pour englober maintenant des domaines comme les systèmes économiques, l’habitat et beaucoup d’autres formes de « culture permanente ».
L’objectif de la permaculture est de faire en sorte que les êtres humains soient à nouveau en phase avec les processus et les cycles de la nature, pour que nous puissions faire un usage efficace de la nature sans lui causer de dommages, mais en y contribuant.

Contexte

Le concept a été développé par Bill Mollison et David Holmgren dans les années 70 et comprend trois règles essentielles et douze principes de conception.
La Permaculture est un terme fluide et vague. Il inclut une grande variété de techniques, d’outils de conception et de modes de vie qui sont liés aux mêmes idéaux.
La plupart des idées viennent de l’observation de la nature. Les écosystèmes naturels, comme les forêts, n’ont pas besoin de fertilisants et ne produisent aucun déchet. Tous les éléments du système collaborent étroitement et remplissent des missions importantes. De telles observations peuvent souvent être appliquées au systèmes agricoles.

Citations

« Je suis sûr que je ne sais pas ce qu’est la permaculture. C’est ce que j’aime ; ce n’est pas dogmatique. […]

La permaculture a pour philosophie le travail avec la nature, plutôt que contre elle ; l’observation prolongée et attentive plutôt que le travail de la terre prolongé et irréfléchi ; et une façon de voir les plantes et les animaux dans toutes leurs fonctions, plutôt que traiter chaque élément naturel comme un système mono-produit. »

– Bill Molisson

Le droit d’auteur est une loi qui protège la propriété intellectuelle. Pour les auteurs c’était assez compliqué d’autoriser certains usages, tout en conservant d’autres droits. Les licences libres autorisent les auteurs à avoir plus de contrôle sur l’utilisation de leur contenu. Avec les licences bien connues Creative Commons les auteurs ont trois possibilités basiques :

  • Autoriser ou non les adaptations de leur travail pour qu’il soit partagé
  • Autoriser ou non les adaptations à la seule condition qu’elles soient sous la même licence
  • Autoriser ou non l’utilisation commerciale de leur travail

Avec l’aide de ce petit outil de sélection sur le site Creative Commons il ne faut que quelques secondes et trois clics pour choisir la licence valide la plus appropriée pour vous. Cette petite vidéo1 détaille la marche à suivre :

Donc les licences libres (ou permissives, domaine public, copyleft) sont facilement utilisables pour partager et utiliser les contenus. Wikipédia est l’un des succès typiques de l’utilisation des licences Creative Commons. La version anglophone dépasse les 5 millions d’articles et la version francophone propose plus de 2 millions d’articles sous licence CC-BY-SA
Cela semble logique puisque ces licences aident le grand public et les biens collectifs.

D’accord, mais comment le savoir libre et la permaculture sont-ils liés ?

La permaculture et le mouvement de la culture libre ont plus en commun qu’on ne pourrait le croire.
Par exemple :
* Les deux mouvements sont mondiaux, conduits par des convictions communes, très hétérogènes, décentralisés et travaillent fondamentalement pour le bien commun.
* Les deux mouvements se réfèrent à une série modeste de principes et règles (les 4 libertés), les 12 principes  et 3 points éthiques. Au-delà, les projets peuvent être très différents.
* Les solutions ou réalisations sont testées de façon indépendante, adaptées aux conditions de chacun et constamment améliorées. Dans les deux mouvements les personnes font preuve de curiosité et d’inventivité.
En particulier dans la sphère de la coopération (grâce à Internet), la culture libre a nettement plus d’expérience, et le mouvement de la permaculture pourrait en profiter.

L’idée

Imaginez davantage de documents sur la permaculture en licences libres et une promotion du libre échange des connaissances. Imaginez les connaissances communes pour les personnes du monde entier qui voudraient vivre une vie durable et autodéterminée : les communs de la permaculture.

Voici quelques idées dérivées des principes de la permaculture.

Fragments, photos, objets abandonnés, vieux livres… Internet et les bibliothèques débordent de contenus qui pourraient contribuer à des projets pratiques et vivants, mais qui tombent dans l’oubli.
Les licences libres peuvent aider à transformer les déchets en contribution. Si ces éléments oubliés peuvent être utilisés sans galère, ils seront utilisés. À vrai dire, les déchets ça n’existe pas.

« À plusieurs le travail est plus facile »
Écrire un livre : travail difficile. Coder un logiciel de planification pour la permaculture : pfff, c’est du lourd.
Commençons petit, travaillons ensemble. Les licences libres sont faites pour la coopération et rendent d’énormes projets possibles.
Le système d’exploitation GNU/Linux est un bon exemple. Commencé par une seule personne, amélioré par 100 000 autres et en fait utilisé par tous les internautes aujourd’hui. Une incroyable success story qui est rendue possible par les licences libres.
Au fait : le Permablitz permet à un groupe d’accomplir plus en un jour que vous ne pourriez réussir à faire seul en plusieurs semaines. Et cela a un équivalent direct dans le monde de la culture libre : dans un Book Sprint les auteurs se rassemblent et rédigent un livre entier en 3-5 jours, c’est assez excitant et des résultats sont de grande qualité.

Il est vrai que l’écriture est un travail solitaire, mais vous seriez surpris par toute l’amitié que peut offrir un groupe de personnages imaginaires une fois que vous vous êtes mis à les connaître.
– Anne Tyler

L’image de l’auteur solitaire est solidement ancrée dans notre culture. Mais les bénéfices de la collaboration de plusieurs personnes avec différentes approches, expertises et même fuseaux horaires sont énormes.
Pour atteindre de nombreuses personnes, vous avez besoin d’une variété de supports, langues et styles. La collaboration et les licences libres permettent une variété inattendue.

Quand le vent de changement souffle, certains construisent des murs de protection, d’autres fabriquent des éoliennes.
– Proverbe chinois

Le livre imprimé perd de son importance, les livres sont scannés, partagés et téléchargés illégalement. Les éditeurs et les auteurs ne gagnent pas assez d’argent. On le constate jour après jour.
Il semble hautement improbable que ces choses changeront dans un avenir proche. Des lois sur le droit d’auteur plus strictes et une protection de la copie élaborée pourraient ralentir ces tendances négatives, mais elles ne les arrêteront pas.
Les auteurs peuvent décider de lutter ou de reconnaître de nouvelles éventualités et les utiliser.




Projet Common Voice : pour que la voix soit libre

On nous demande souvent comment contribuer au Libre sans être un cador en informatique. Voici un projet utile, d’une grande importance et auquel il est très simple de contribuer : il suffit de savoir lire, parler et écouter. On vous explique tout.

On voit émerger à grande allure des objets avec lesquels l’interaction repose sur la reconnaissance vocale : smartphones, assistants connecté, dispositifs de réalité virtuelle…Selon les experts de ce marché, 50 % des recherches toutes plateformes confondues passeront par la voix d’ici 2 à 3 ans. Quant aux objets dits « intelligents », ils atteignent pour les pays favorisés un niveau de prix qui les rend accessibles à un nombre croissant de consommateurs. On peut trouver dès aujourd’hui dans la grande distribution des « enceintes connectées » à l’écoute de vos questions pour moins de 100 euros… Autant dire que ces produits sont en passe d’être des objets de consommation de masse.

Les services vocaux, au-delà des fonctions d’espionnage qui suscitent la méfiance, apporteront des avantages sensibles aux usages numériques du grand public. Ils abaisseront la barrière d’accès à des fonctionnalités utiles pour les personnes handicapées, en difficulté avec la lecture, dont les mains sont occupées ou pour celles qui ont besoin d’assistance immédiate. Dans bien des cas de figure il est ou sera plus efficace ou rapide d’utiliser la voix plutôt qu’une interface tactile ou souris/clavier2

quel est le problème, demande le personnage de BD

Le problème hélas a un air de déjà-vu : aujourd’hui les systèmes de reconnaissance vocale sont essentiellement propriétaires et reposent sur 4 ou 5 bases de données vocales propriétaires : Cortana (Microsoft), Siri (Apple), Google Now (Google), Vocapia Research (VoxSigma suite)… En d’autres termes, tout est prêt pour assurer à quelques géants du numérique, toujours les mêmes, une suprématie commerciale et technologique. Et l’histoire récente prouve qu’ils n’hésiteront pas longtemps avant de capter les données les plus précieuses, celles de notre vie dans la bulle privée de notre habitation.

Il se trouve qu’un projet qui repose sur des ressources libres (données et code informatique) a été lancé par l’un des acteurs majeurs du monde du Libre : la fondation Mozilla.

Pourquoi Mozilla s’en mêle ?

Parmi les principes qui guident Mozilla et qu’on retrouve dans son manifeste, la santé d’un Web ouvert et l’inclusivité sont des valeurs essentielles. Cette ressource numérique dont l’usage est appelé à se développer rapidement doit être à la disposition du plus grand nombre, à commencer par les entreprises innovantes (déjà sur la brèche par exemple Mycroft et Snips) qui n’ont pas les moyens financiers d’accéder aux bases propriétaires et qui seraient tout simplement marginalisées par les grandes entreprises. Au-delà, bien sûr, c’est pour que des produits reposant sur la reconnaissance vocale soient accessibles à tous, quelle que soit leur langue, leur genre, leur accent local etc.

De quoi s’agit-il ?

De constituer la plus riche base possible d’échantillons sonores qui seront mis à la disposition des développeurs sous une licence libre (licence CC0). Le projet global s’appelle Deep Speech et Mozilla fait travailler des ingénieurs à traiter les données collectées avec des algorithmes, et ainsi alimenter un dispositif d’apprentissage machine.

Comment ça peut marcher ?

Ici nous tentons une description simple donc forcément approximative…

Un réseau de neurones va « apprendre » si…

  1. On donne à la machine des fichiers audio en entrée
  2. On calcule la sortie, c’est-à-dire le texte
  3. On compare au texte d’origine et… ben non c’est pas tout à fait ça.
  4. On ajuste un petit peu des millions de paramètres internes pour essayer de se rapprocher de la sortie voulue
  5. On répète sur des milliers d’heures…

portrait d’Alexandre Lissy ingénieur chez Mozilla
Alexandre Lissy, ingénieur Mozilla qui travaille au bureau de Paris pour le projet Deep Speech. Les autres membres de l’équipe sont à Berlin, au Brésil et à San Francisco… (Photo de Samuel Nohra publiée dans Ouest France)

Pourquoi est-ce difficile à réaliser ?

  • L’entraînement des machines et la transcription nécessitent une grosse puissance de calcul.
  • Un nombre très important d’heures d’enregistrements valides est nécessaire pour que la reconnaissance vocale soit la plus efficace possible. C’est une somme d’environ 10 000 heures qui est considérée comme souhaitable pour obtenir un résultat.
  • Il existe peu de gros jeux de données publiquement accessibles en CC0 pour construire des modèles de reconnaissance 100% libres.

Les principes de Common Voice

Tout d’abord le projet est mondial et vise à fonctionner pour le plus grand nombre de langues possible. Le projet est assez récent et pour l’instant, 16 langues seulement sont actives dont bien sûr le Français. On remarque que le projet a de l’importance pour les langues qui peuvent se sentir menacées : le Catalan, le Breton et le Kabyle par exemple sont déjà lancés !

Mais euh… On n’en est que là nous autres les francophones ? Vous avez compris : il est temps de nous y mettre tous ! (copie d’écran de la page des langues)

 

C’est aussi un projet inclusif pour lequel les intonations diverses sont bienvenues, avec une insistance particulière des ingénieurs responsables du projet pour qu’il y ait une grande diversité de voix : locuteurs et locutrices, de tous âges, avec tous les accents régionaux (oui les accents du sud, du nord etc. sont tout à fait bienvenus, une trentaine d’accents sont retenus), car les machines devront traiter la voix pour le plus grand nombre et pas exclusivement pour une prononciation standard appliquée. il est important de prononcer distinctement, mais le projet n’a pas besoin de textes déclamés professionnellement par des acteurs.

C’est surtout un projet communautaire  et collaboratif. Il s’est construit dès le départ avec la communauté Mozilla  et ses contributeurs et contributrices. Il fait maintenant appel à la communauté plus large de… tous les francophones. Car comme vous allez le voir, tout le monde 3 peut y participer !

Simplicité de la contribution

Le mode d’emploi détaillé figure dans cet article de blog de Mozilla francophone. Mais pour l’essentiel, avec un micro-casque de qualité ordinaire vous pouvez :

1. PARLER

et enregistrer tour à tour une série de 5 brèves phrases

 

copie d’écran enregistrer des phrases lues sur l’écranPas d’inquiétude : on peut choisir « passer » avec un bouton dédié si on rencontre une difficulté de compréhension, prononciation ou autre. Et bien entendu si en se réécoutant on constate que ça peut être mieux, un simple clic permet de recommencer.

 

2. ÉCOUTER

pour valider ou non une série de 5 phrases

copie d’écran valider ou non les phrases entendues

Vous vous demandez peut-être d’où viennent tous ces textes parfois bizarres qu’on doit lire à haute voix ou écouter. Eh bien ce sont des textes dont la licence permet l’utilisation, qui viennent de transcriptions de débats de l’assemblée Nationale, de quelques livres du projet Gutenberg, de quelques pièces de théâtre, d’adresses françaises… Ah tiens, mais s’il faut enrichir la base, les romans de Pouhiou et celui de Frédéric Urbain publiés chez Framabook sont en CC0 ! Ça pourrait donner des phrases de test assez rigolotes.

Quand t’as eu des hémorroïdes, tu peux plus croire à la réincarnation.

Vingt-cinq ans, j’ai été bignole. Vous pensez si je retapisse un poulet.

Le coin des pas contents

Ah et puis ça ne va pas rater, les chevaliers blancs du Libre ne vont pas manquer d’agiter leur drapeau immaculé, donc on vous le dit d’avance : oui malheureusement la page de Common Voice contient du Google Analytics. ublock origin et la page commonvoiceEt oui encore, amis sourcilleux sur les licences libres, la CC0 va permettre la réutilisation commerciale des voix enregistrées bénévolement. C’est dommage ou pas de placer un travail collectif sous une licence très permissive ?

Cliquez sur l’image pour parcourir la page d’informations sur la CC0

 

À vous de jouer !

Chaque contribution est précieuse, surtout si elle est réitérée un grand nombre de fois 😉 Pour s’encourager, on peut suivre la progression des objectifs quotidiens, et certain⋅e⋅s ne manquent pas de se prendre au jeu…

un contributeur content de son score

Vous l’avez compris, ce projet réclame une participation massive pour avancer, alors si chacun y contribue ne serait-ce que modestement, nous pourrons dire que la voix est libre !

Liens utiles




David Revoy, la BD et les licences libres

Si vous avez raté le début…

(Si vous avez déjà suivi les épisodes précédents, allez directement au texte de David…)

Comme le savent nos lecteurs, nous défendons volontiers non seulement les logiciels mais aussi la culture libre sous ses multiples formes, y compris dans le domaine artistique :

turbulencesla position et l’expérimentation d’artistes comme Gwenn Seemel, Amanda Palmer, Neil Jomunsi entre autres multiples exemples (ne risquons pas l’accusation de copinage en mentionnant Pouhiou), nous intéressent et nous passionnent parce qu’elles témoignent d’un monde à la charnière. En effet, un modèle d’édition et de diffusion arrive en bout de course et à bout de souffle, mais il est défendu mordicus à la fois par ses bénéficiaires (c’est cohérent) et parfois par ses victimes, ce qui est plus surprenant. Quant aux modèles émergents, aux variantes nombreuses et inventives, ils cherchent la voie d’une viabilité rendue incertaine par les lois du marché qui s’imposent à eux.

Le mois dernier une annonce nous a fait plaisir, celle de la publication « papier » par Glénat du webcomic Pepper et Carrot de David Revoy, qui n’est pas un inconnu pour les lecteurs du Framablog auquel il a accordé cette interview il y a quelques mois. Voici la page où il détaille sa philosophie.

Un article de Calimaq expose de façon documentée l’intérêt de cette reprise d’une œuvre open source par un éditeur « classique » dans laquelle il voit de façon optimiste une façon de faire bouger les lignes qui bénéficie autant à l’auteur (qui renforce ses sources de mécénat) qu’à l’éditeur et aux lecteurs.

Tout va donc pour le mieux dans le petit monde de la BD ? — Pas vraiment, parce que l’accord passé par David Revoy avec Glénat (lequel s’engage à respecter cette licence Creative Commons) vient de provoquer une levée de boucliers chez un certain nombre d’auteurs de bande dessinée. Ils estiment notamment que cet accord dévalorise l’ensemble d’une profession qui peine déjà à survivre et s’insurgent contre l’idée de donner librement le fruit d’un travail artistique.

Vous pouvez par exemple lire ce billet de Xavier Guilbert pour la revue Du9 qui résume de façon assez équilibrée l’ensemble de la polémique. Si vous souhaitez lire un avis circonstancié carrément libriste, lisez l’excellent coup de gueule de Luc, qui fait notamment le lien avec Framabook, notre maison d’édition qui a fait « le pari du livre libre », mais établit néanmoins des contrats avec les auteurs qui sont rémunérés.

Également du côté des défenseurs du libre Neil Jomunsi sort la grosse artillerie et demande aux auteurs de se sortir les doigts du c**. C’est précisément à la suite de cet article que le principal intéressé s’exprime dans un long commentaire que nous reproduisons ici avec son accord.

2016-04-13_carrot-updating-or-repairing_by-david-revoy

(dans un premier temps David s’adresse à Neil Jomunsi)

2015_portrait-of-david-revoy_by-elisa_de_castro_guerra
Photo par Elisa De Castro Guerra

Hello, merci Neil pour cette initiative, j’espère y lire ici des propositions constructives de la part des autres auteurs et non pas seulement des retours des happy few qui vivent confortablement du système éditorial classique. En effet, je prends en considération que ces auteurs ne peuvent pas émettre une pensée libre d’intérêts éditoriaux ou syndicaux sur ce thème (surtout de manière publique). Ils ont aussi très peu d’intérêt à un changement de paradigme…
Pour ma part, je me suis très peu exprimé jusqu’alors. Mais je me sens à l’aise sur ce blog. J’aime le ton de l’article, la police d’écriture et la boîte de commentaire large. Je pense que ça risque de me faire pianoter. Et puis, je n’ai pas de blog français… Je réquisitionne donc cette boîte de commentaire un peu comme un blogpost de réponse.

 

Voici mon angle de vue que-personne-ne-m’a-demandé-mais-voilà-tout-de-même sur le modèle de Pepper&Carrot et pourquoi, je le répète, il me convient et que je maintiens ma tag-line sur ma page de garde :

devise

(Note : j’utiliserai par raccourcis les termes ‘auteurs’, ‘éditeurs’, ‘lecteurs’, mais je pense bien également aux ‘autrices’, ‘éditrices’, ‘lectrices’ derrière ces termes.)

Donc entendons-nous bien ici : je ne suis pas dans une lutte classique tel qu’on l’entend, voulant la destruction d’organisations, d’entreprises ou autre systèmes en place. Dans « changer l’industrie de la BD », j’entends « sanifier » les relations auteurs/éditeurs par plus de liberté et d’indépendance dans leurs relations. Par sanifier, je n’entends pas l’inversion du rapport de force où l’auteur triomphe de l’éditeur. Non. Dans ma démarche, il n’y a pas de rapport de force entre auteur et éditeur. L’éditeur est un acteur libre qui fait un produit dérivé de ma création. Dans le système classique, il y a un rapport dominant/dominé évident, contractualisé et opaque aux lecteurs. C’est tout là le problème. Avec Pepper&Carrot, je propose un système côte-à-côte. Chacun indépendant.

Ce système marche-t-il ? Sur ma page Philosophie, j’écris

… Et pourquoi Pepper&Carrot ne pourrait-il pas amorcer un changement et ainsi inspirer une industrie en crise ? Essayons !

Ce « essayons » démontre le caractère expérimental de ma démarche. Car oui, je suis en train de créer, oui, c’est nouveau et oui, ça agace quand quelqu’un essaie du nouveau.

Pepper&Carrot est un webcomic numérique en anglais principalement et international. Il est hébergé autant à Paris, qu’au U.S.A, en Asie et sur je-ne-sais-combien de sites miroirs et ça tourne. La France représente 4 % de ses visiteurs et cela me donne un peu de retrait sur le problème actuel. En effet : il serait vraiment malhonnête de penser que je suis dans la même situation qu’un jeune dessinateur amateur français, publiant en français sans audience et qui n’aurait qu’un seul éditeur monolithique comme source de revenus/diffusion, Glénat, pour survivre avec les 350 $ par mois de mécénat de Glénat… C’est pourtant, et à l’origine du buzz, l’angle de communication surprenant qu’a essayé d’orchestrer le syndicat BD SNAC sur sa page Facebook, et ce, bizarrement à quelques dizaines de jours d’une rencontre auteurs/éditeur importante. À part m’y faire traiter littéralement de con dans les commentaires et d’amener un lectorat d’auteurs entier à mépriser ma démarche, rien n’a germé, aucune pensée : stérile. Cependant cela a alimenté de la colère. Ce groupe a-t-il besoin de ça pour s’unifier ? Pepper&Carrot/Glénat est simplement devenu un prétexte du moment. Une opportunité pour eux de « casser de l’éditeur » collectivement et dénigrer un nouvel auteur qui n’a pas choisi de lutter à leur manière. Triste.

Donc ce buzz, dit il la vérité ? En partie, oui, c’est pour ça que ça marche. Il est possible à n’importe qui de faire des produits dérivés de Pepper&Carrot, de façon commerciale, en suivant un ensemble de règles de la Creative Commons Attribution permissive que j’ai établie. Glénat qui imprime à 10 000 exemplaires mon webcomic n’est qu’un produit dérivé à mes yeux (comme déjà dit). Pour faire un parallèle, je le considère comme si j’avais un film et qu’ils imprimaient la figurine du héros. Rien de plus. Nous avons eu une collaboration que je décris en anglais sur le blog de Pepper&Carrot. J’en suis satisfait, c’est super cool un premier album imprimé, mais cliquez sur le bouton « HD » sur le site de Pepper&Carrot, et vous y aurez plus de détails, plus de couleurs que dans l’album imprimé.

Ma BD principale, mon support de choix n’est pas l’album de Glénat. Ce n’est pas le média principal de Pepper&Carrot. D’autres projets suivront comme l’éditeur allemand Popcom qui vient de rejoindre le mécénat de Pepper&Carrot, le livre de la Krita Foundation ou une édition régionale en Breton de Pepper&Carrot. Ce n’est que le début, le projet n’a que deux ans et je ne compte pas tout ça comme un manque à gagner. Je n’y vois que les effets positifs de personnes qui utilisent la base de ressources que j’ai créée, avec respect, dans les règles qui me conviennent pour créer plus de valeur autour de la série. Et ça fonctionne.

Glénat fait des bénéfices ? Et alors ? Bon pour eux. Le font-il « sur mon dos » ? Non, je ne me sens pas lésé en quoi que ce soit. Pas plus que quand Pepper&Carrot fait la frontpage d’ImgUr, de deviantArt ou de Reddit. (je vous présente ici des nouvelles puissances éditoriales). Le papier, la chaîne graphique, l’impression, l’empaquetage, la distribution, etc. c’est le métier de l’éditeur, il véhicule mon œuvre sur le papier. Pas très différent de ce que ferait un autre site web, pour moi. De mon point de vue, je fais du divertissement numérique sur Internet et je ne vends pas de BD. Si l’éditeur aime la source qui lui permet de vendre du papier, il sait comment me gratifier. Idem pour l’audience. C’est simple et c’est décrit dans l’album papier de Glénat Pepper&Carrot (si certains avaient pris le temps de l’ouvrir). Ce qui m’interpelle vraiment, c’est : Glénat imprime 10 000 exemplaires et aucun petit éditeur ne pense à aller sur mon site télécharger plein de croquis Creative Commons et en faire un artbook d’accompagnement en librairie ? Publier des cartes postales ? Refaire une version « deluxe » du Tome 1 ? Le monde éditorial à moins d’initiative que ce que j’avais prévu.

Je veux un univers collaboratif dont le lecteur puisse s’imprégner et devenir à son tour acteur, entrepreneur. Ici encore la Creative Commons Attribution le permet

J’aimerais aussi faire prendre conscience dans ce débat sur un autre point qui n’est jamais abordé dans les articles : la « culture libre » que permet Pepper&Carrot. Les auteurs ont conquis une place dans les esprits de leurs audiences qui me dérange fondamentalement. Prenez par exemple une BD lambda, distribué sous copyright classique (même d’un webcomic « gratuit » mais propriétaire d’Internet). Tout le monde peut penser l’univers, rêver dedans, rejouer les scènes en pensée, etc. Cet univers existe en nous. Mais dès que cette pensée essaie de germer, de muter, de passer à l’action dans la vraie vie par une création, elle se retrouve anéantie ou réduite aux règles vaseuses du fair-use/fan-art/fan-fiction qui devient illégal en cas de création d’activité commerciale. Combien de cas problématiques sur Internet ces dernières années ! Sans le savoir, les auteurs d’univers propriétaire sont aussi propriétaires d’une part de votre culture, de votre pensée, de vos rêves, de ce qui regroupe les fans…

Avec Pepper&Carrot, je ne veux plus de ce paradigme du tout. Je veux un univers collaboratif dont le lecteur puisse s’imprégner et devenir à son tour acteur, entrepreneur. Ici encore la Creative Commons Attribution le permet, et ainsi j’ai des projets de jeux vidéos, de jeux de sociétés, de jeux de rôles de fan-art et de fan-fictions qui viennent à leur tour enrichir le wiki de l’univers d’Hereva à la base de Pepper&Carrot. Encore une fois, ceci est ma volonté de créer une relation côte-à-côte avec le lecteur, et j’en vois les bénéfices.

je replace l’auteur maître de son œuvre en face de l’éditeur dans un rapport d’égal à égal dans leur liberté et leurs droits.

Vous l’avez donc compris, je ne suis pas intéressé par l’établissement d’une relation d’un contrat classique, dominant-éditeur, dominé-auteur et sous-dominé-lecteur-acheteur. C’est liberticide et nuirait collectivement à notre éditeur-auteur-lecteur, à nos libertés d’agir, d’entreprendre et de penser. Je fonde un écosystème où les acteurs sont libres et côte-à-côte dans un rapport pacifié. La CC-By-Nc ? (la clause non-commerciale de la Creative Commons) désolé, je ne la veux pas pour ma BD, et ce n’est pas parce que ça s’appelle Creative Commons que c’est libre : c’est une licence propriétaire. La CC-By (attribution) est libre et m’intéresse. Avec cette liberté, cette indépendance, j’ai ici un modèle qui fonctionne à ma modeste échelle et tout ceci alimenté financièrement grâce à des héros dans mon audience qui soutiennent mon travail et ma philosophie.

L'image finale de l'épisode 8 récemment publié
L’image finale de l’épisode 8 récemment publié, l’anniversaire de Pepper

 

Mais ce n’est pas tout… Ce que je propose est une solution robuste contre la question du piratage de la BD, ce que je propose rend obsolète la création même des DRM pour la diffusion numérique, ce que je propose clarifie les rapports ambigus pour la création de fan-art/fan-fiction et dérivations, et enfin je replace l’auteur maître de son œuvre en face de l’éditeur dans un rapport d’égal à égal dans leur liberté et leurs droits.

Refaites le compte, et réévaluez ma proposition. Libre aussi à chacun de signer un contrat, de le négocier, de savoir quoi faire avec son œuvre. Mais pour moi, cette réflexion est faite. J’aime le libre pour ce qu’il offre pragmatiquement et je suis déjà dans son application à la réalité concernant ma BD depuis deux ans. Il vous reste un dégoût qu’une grosse entreprise genre « gros éditeur » puisse imprimer vos œuvres gratuitement ? Cela fait partie de la licence libre telle qu’elle est et de la liberté qu’elle offre. La licence n’est qu’un outil ne peut pas faire vraiment de différence entre la lectrice/traductrice japonaise, le petit commerçant polonais, l’artisan irlandais, le gros site web australien et le géant industriel de l’édition française… Sinon ce ne serait plus de la vraie liberté.

Il ne me reste plus qu’à continuer d’informer les lecteurs et leur demander de soutenir les artistes libres qu’ils aiment directement via Internet et non de penser que ces artistes touchent un quelconque gros pourcentage opaque sur les produits dérivés que ceux-ci iront acheter. Cette tâche d’information, si on s’y mettait tous collectivement et pratiquement entre artistes, aurait certainement plus d’effets sur nos niveaux et confort de vie que toutes négociations de pourcentages et discussions de frais d’avances autour de réunions et de cocktails.

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Darwin par David Revoy, extrait de son portfolio. Cliquer pour agrandir ce portrait à la manière d’Arcimboldo.

 

  • Toutes les illustrations de cet article sont de David Revoy, CC-BY



Wikipédia a 15 ans

Vous en avez sans doute entendu parler. Cet événement est l’occasion de revenir sur quelques usages de Wikipédia… en lui souhaitant un très joyeux anniversaire !

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Crédit : Simon Gee Giraudot (Creative Commons By-Sa)




Vieux Flic et Vieux Voyou : un polar tout neuf dans le Domaine Public !

Y a des jours où on a envie d’un bon vieux polar. Une enquête bien ficelée, une intrigue qui nous titille le ciboulot avec des personnages jubilatoires dont les déboires et les victoires nous chatouillent les zygomatiques.

La recette du roman policier est connue. De San-Antonio aux NCIS, elle fait littéralement partie de notre culture, de notre domaine public. Pourtant, aucun auteur (à notre connaissance) n’avait encore placé son polar flambant neuf dans le Domaine Public Vivant, livrant ses personnages et son univers aux fantaisies de vos imaginaires pour que vous puissiez jouer avec.

Voilà qui est chose faite grâce à Fred Urbain, auteur d’un nouvel opus paru chez Framabook : Vieux Flic et Vieux Voyou.

Quand Lucien, ancien flic et toujours amateur de bon pinard, tire son pote Maxime (ancien pickpocket) de la maison de retraite de la Pinède où ils coulent des jours paisibles… Ce n’est pas pour aller fricoter de la veuve dans un thé dansant !

Ces deux octogénaires vont mener tambour battant une enquête mêlant drogue, meurtres et kébabs avec toute l’insouciance, l’espièglerie et l’expérience que leur confèrent leurs quatre-vingts balais…

L’occasion donc d’une interview avec Fred, heureux papa de ces deux vieux… et d’un polar jubilatoire.

(entretien goupillé par Pouhiou, avec l’aide des relecteurs et relectrices du groupe Framabook)

 

Frédéric Urbain, sous le feu des projecteurs.
Frédéric Urbain, sous le feu des projecteurs.

Salut Fred… Je peux te présenter comme « Le monsieur qui m’a permis de changer le prénom d’un personnage »…

Eh eh, c’est vrai que je suis entré chez Framabook comme correcteur, à l’époque où il n’y avait pas beaucoup d’œuvres de fiction. À part les BD de Simon…
Je cherchais à aider dans le Libre, mais je ne suis pas informaticien. Relire des ouvrages, c’était dans mes cordes.
Et en effet, je me suis enthousiasmé pour tes romans, Pouhiou, au point de te proposer carrément des évolutions dans tes intrigues.

… mais comment te présenterais-tu à Béatrice Dupuis-Morizeau ?

Je suis un contemplatif. J’adore me mettre en retrait et observer le monde, noter les travers, les grandeurs, les beautés et les laideurs des personnes que je croise. Je me fais un album photo avec tous ces morceaux de vie, et ça ressort à l’improviste, ça s’assemble comme ça peut, ce sont les briques de mon petit jeu de construction intime.

Venons-en à ton polar. Les deux personnages principaux, Lucien et Maxime, ont dans les 80 piges… Pourquoi ne pas avoir fait dans le jeunisme ? Il arrive encore des choses aux gens à cet âge-là ? Ou c’est juste pour vendre plus d’ebooks gratuits à Mamie Dupuis-Morizeau qui va avoir une nouvelle liseuse pour Noël ?

Justement… Toute une partie de mon propos est là : on met les gens à la retraite comme s’ils avaient une date de péremption, comme s’ils n’avaient plus rien à vivre, plus rien à ressentir, plus rien à découvrir, plus rien à enseigner… On a tant à apprendre de nos anciens. Je ne suis pas le seul à jouer avec cette idée, regarde Gilles Legardinier, ou Jonas Jonasson. J’adore aussi Les vieux fourneaux. Et ta Madame Marquet, elle n’est pas de la première jeunesse !

Tous les codes du polar semblent délicieusement respectés dans cette enquête… comme si tu les avais étudiés. Tu peux nous expliquer la recette d’un bon roman policier ?

C’est que j’en ai lu beaucoup. Et je suis exigeant ! Ce n’est pas pour rien que je cite Agatha Christie et Alfred Hitchcock dans le bouquin. Je déteste les intrigues qui ne tiennent pas la route, les polars qui ne respectent pas les jalons du genre. Et en effet, j’ai étudié le scénario à la fac et j’en ai écrit pas mal quand je faisais du jeu de rôles.

Je me suis amusé avec les codes, par exemple l’obligatoire passage érotique, la poursuite, le super flic…

La recette d’un bon polar, c’est quand le lecteur croit avoir tout compris pour finalement se rendre compte que l’auteur a tout le temps gardé une longueur d’avance. Je me suis vraiment efforcé de tenir ça tout du long et de surprendre mon public, jusqu’à l’épilogue qui est une pirouette un peu facile, mais je l’assume.

[Yann] Comment conçois-tu ton récit ? Est-ce que tu as un plan détaillé ? Est-ce que tu « joues » les dialogues ? Bref, quels sont tes secrets pour élaborer ton histoire, construire ton intrigue ?

C’est bien mon problème… Je suis à la fois perfectionniste et laborieux. Je traînais cet ouvrage inachevé depuis dix ans. J’avais le début et la fin, l’ambiance générale, des personnages attachants, des idées rigolotes… Mais je galérais avec la chronologie, et je m’étais imposé des contraintes, comme notamment l’alternance des chapitres. J’ai eu la chance de discuter avec des auteurs, des gens de cinéma, de théâtre, qui m’ont tous dit la même chose : d’accord, il faut bosser, mais il s’agit aussi de savoir se laisser embarquer, se faire plaisir, permettre à l’histoire de monter toute seule.

Alors je m’y suis remis et je suis allé au bout, en acceptant d’y laisser des passages moins travaillés.

Je pense aussi que je me marrais tellement avec mes deux loustics, que je répugnais à terminer leur histoire.

Franchement, je peux l’offrir, le bouquin, j’ai déjà été largement payé !

Tu allies un humour (et une verve argotique) à la Audiard et San Antonio avec des éléments résolument modernes et geek-friendly… Comment as-tu géré ce grand écart ? Que font un flic et un voyou de la vieille école quand l’enquête mêle ordinateurs, tracking GPS, et autres codes de notre modernitude ?

Eh bien, ça m’est assez naturel. Je suis un geek avec une culture somme toute plutôt classique. Je suis fan des films de la période Audiard, des Gabin, Ventura, Bourvil, Blier, Darc, Belmondo. Pour moi, Lucien, c’est Julien Guiomar ! Alors ça se mélange sans trop de problème. Les gens de ma génération ont roulé en deux-chevaux, mais ils utilisent un PC depuis vingt-cinq ans.

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[Goofy] Tu reconnais volontiers ta dette et ton admiration pour des écrivains dont la langue est charnue et savoureuse comme René Fallet, tu pourrais mentionner tes trois bouquins préférés (je sais, c’est dur de choisir quand on aime) ?

Ça, c’est très difficile, comme exercice. Parce que mes préférences fluctuent en fonction de mes états d’âme et des périodes de ma vie.

Il y a un bouquin qui reste tout en haut de mon estime, toujours, c’est Kim, de Kipling. Justement à cause des dialogues, de l’impertinence du personnage principal dont la verve est fabuleuse.

Je vais citer aussi La vieille qui marchait dans la mer, de San-Antonio. C’est curieux, je n’ai pas pensé à ce livre en écrivant, et pourtant il a des similitudes avec le mien. Cette vieille saloperie qui, malgré tout, est croyante, juge inutile de prendre des gants quand elle s’adresse à Dieu. Alors elle prie comme un charretier. Ses soliloques sont extraordinaires.

Le troisième, c’est La folie Forcalquier, de Pierre Magnan. Là aussi, une langue magnifique. Je suis un admirateur éperdu de Monsieur Magnan, j’ai emmené toute ma famille en vacances dans ses montagnes. J’ai adapté un de ses romans pour l’écran, avec l’autorisation de son épouse. Mais vous ne le verrez probablement jamais, faute de sous pour le produire. Je n’ai pas tout lu, de lui, je m’en garde sous le pied pour quand j’aurai besoin de me faire du bien.

Revenons un poil sur la langue… Tu ne mégotes pas sur les argots, que ce soit dans la bouche de tes personnages ou dans les lignes du narrateur… D’où ça te vient cet amour pour ces langues ? Comment se sont-elles insérées dans ton écriture ?

J’ai surtout une passion pour les dialogues. Les mots qu’on s’échange, les histoires qu’on se raconte, c’est la vie ! Ça m’arrive tout le temps, de rencontrer des inconnu-es, et en trois minutes je sais tout de leur existence.
Alors, quand je fais parler un personnage, j’aime que ça roule.

[Mireille] Comment se fait-il qu’un (relativement) jeune comme toi jaspine aussi bien l’argomuche ? Moi-même, qui suis jeune seulement dans ma tête et dont la daronne est née dans l’faubourg St D’nis, je ne le jaspine pas aussi bien que toi… Chuis jalmince !

Au final, l’argot, je l’ai plus lu que parlé. J’ai grandi en province, moi ! Je connais bien quelques authentiques « titis » parisiens, mais j’ai surtout pratiqué l’argot des poètes, celui de San-Antonio, de Renaud, de Cavanna. C’est un langage très métaphorique, qui parle avec des images, parfois triviales, souvent astucieuses. C’est la créativité des petites gens qui se manifeste au détour d’une phrase. Et elle est loin d’être moribonde, la langue des rues de Paris. Je fais dire « daron » à un jeune dans la cité, c’est pas du chiqué, ce terme ancien est encore utilisé, je l’ai souvent entendu. Daron, on le lit dans Les Misérables !

Ce qui m’a surpris, c’est qu’au final, quand je testais le manuscrit, certains termes que je pensais passés dans le langage courant ont bloqué mes lecteurices. J’ai réfléchi à mettre un glossaire, ou des notes de bas de page, mais bon c’est un polar, pas un dictionnaire d’argomuche. J’ai fait le pari que le contexte suffirait à éclairer le sens des mots. Sinon, allez demander à Boudard, Le Breton, Perret.

Dis-moi, quand tu as commencé l’écriture de ce roman, tu envisageais déjà de l’élever dans le Domaine Public ?

Pas du tout ! Je pensais faire un polar bien classique, et aller le proposer sans grand espoir à un éditeur traditionnel, finir sans doute par le publier à compte d’auteur, avoir des centaines d’invendus dans ma cave, mangés par la moisissure … Je bricolais déjà avec des logiciels libres, mais je n’étais pas imprégné de culture libre.

Alors comment t’est venu ce choix de licence ? C’est juste pour faire comme moi et me piquer mes followers :p ?

Exactement ! C’est ton discours sur la confiance qui m’a influencé. Étant dans le groupe Framabook, je ne pensais plus le publier autrement que sous licence libre, mais je réfléchissais à une CC-BY standard. Et puis je me suis demandé quelle différence ça pouvait bien faire, une fois qu’on avait accepté la démarche, autant aller au bout du militantisme.

Ce qui m’a fait marrer, ce sont les copains qui me demandaient « tu l’as protégé, au moins, ton manuscrit ? Comment tu vas gagner des sous, si on peut le télécharger librement ? »

C’était l’occasion d’expliquer le partage, le domaine public vivant.

Les débats sur l’entrée du Petit prince dans le domaine public m’ont pas mal interpellé, aussi.

Cela fait quelques années maintenant que tu participes au projet d’édition collaborative Framabook… Qu’est-ce que ça t’a fait de te retrouver de l’autre coté des corrections ? [Goofy] Ils sont vraiment aussi ch*ants qu’on le dit, les relecteurs ?

Le plus pénible de la bande, je ne le craignais pas, c’est moi ! J’avais surtout peur que vous ne soyez trop indulgents avec un auteur « de la maison », que vous me fassiez trop confiance et que vous n’osiez pas me pousser à me dépasser comme on le fait avec d’autres postulants. Malgré la qualité de son texte original, qu’est-ce qu’on a enquiquiné Lilly, par exemple !

Je tiens absolument à ce que Framabook reste une vraie maison d’édition, exigeante, qui ne publie pas n’importe quoi sous prétexte que c’est du libre. Il y va de sa crédibilité. Moi qui, en comité de lecture, ai voté contre la publication de certains ouvrages, je ne voulais pas qu’on sorte mon bouquin parce que c’était le mien. Ça va peut-être vous faire rigoler, mais j’ai sérieusement envisagé de vous monter un bateau et de proposer le roman sous un pseudo, avec une fausse adresse mail. Et puis je me suis dit que de toute façon je me ferais vite gauler, vu que j’avais déjà parlé de mon projet à plusieurs d’entre vous.

Donc, bon, un soir j’ai pris mon courage et j’ai mis mon texte dans un mail.

Bon, c’est pas tout ça mais… la suite des aventures de Lucien et Maxime, elle te titille le ravioli ou bien tu vas partir sur d’autres projets ?

Je vais les laisser se reposer un peu, à leur âge ce ne serait pas raisonnable de recommencer à courir après les méchants tout de suite.

Mais j’ai bien un autre projet, encore un polar, dans lequel je vais encore jongler avec la langue.

Bon, pas d’affolement, je suis bien capable de le laisser mariner dix ans aussi, celui-là.

Et comme toujours lors de nos interviews, on te laisse le mot de la fin et/ou la question que tu aurais voulu qu’on te pose 😉

Difficile de sortir un roman rigolo en plein état d’urgence, mais si on attend que ça aille mieux on n’est pas sortis des roseaux !

Et puis, le vivre ensemble, c’est bien l’un de mes sujets, finalement.

J’ai retravaillé une description parce qu’une lectrice trouvait racistes les propos du narrateur.

En revanche, les préjugés sur les vieux que je balance à longueur de bouquin (au second degré, évidemment), les rhumatismes, les cors aux pieds, la prostate, les charentaises, ça n’a choqué personne.

L’intolérance est partout, et chacun essaie de se dépatouiller avec ses peurs, sa conscience, et le regard des autres.

SI on arrive à en rire, on a déjà fait un grand pas.

 

Liens utiles :

 




Action politique et biens communs en Catalogne

Le mois dernier, les médias ont abondamment montré et commenté la victoire électorale des militants de la mouvance « Indignés ». Ils ont en revanche plus parcimonieusement évoqué le programme, l’esprit et les convictions des responsables qui vont bientôt être aux commandes de Barcelone.
Le témoignage de l’universitaire Mayo Fuster Morell suggère que les valeurs et les pratiques du Libre ne sont pas étrangères à cette victoire, ce qui pourrait — rêvons un peu — servir d’exemple à d’autres pays européens confrontés à l’austérité. Ce relatif investissement du Libre dans le champ de la politique a de quoi nous réjouir : voilà longtemps que le Libre n’est pas seulement du code ou de l’art. Culture et objets libres gagnent aussi du terrain désormais. À Barcelone, on en est peut-être au libre citoyen.

Les communs à la conquête de Barcelone !

Une victoire de David sur Goliath

Par Mayo Fuster Morell
Article original : http://www.onlinecreation.info/archives/1135
Traduction Framalang : Piup, Obny, sebastienc, line, goofy, r0u

mayoFustellLe 24 mai, les candidats de la liste « Barcelone en commun » (Barcelona en Comú) ont remporté les élections municipales en réunissant sur leur nom un quart des suffrages exprimés. « Maintenant Madrid », une candidature aussi liée à l’éthique des communs, est devenue une force clé pour la gouvernance de la ville de Madrid. Ce ne sont que deux des nombreuses surprises survenues hier lors des élections municipales et régionales en Espagne. Ces villes pourraient donner le signal d’un changement politique plus vaste. Les résultats électoraux ont ouvert la voie à un scénario optimiste pour une chance de victoire aux élections nationales à la fin de cette année, ou même à un mandat plus ambitieux encore, une coalition européenne des pays du Sud contre l’austérité.

Irruption de candidatures citoyennes

Le Parti populaire et le Parti socialiste restent les principaux partis politiques, comme c’est le cas depuis la transition démocratique de la fin des années 70, mais le pouvoir politique habituel a encaissé une grosse claque. La part de ces deux formations a chuté de 65 % lors des précédentes élections il y a 4 ans à 52 % au niveau national. Le renouvellement ou plutôt le changement des forces politiques en présence a été provoqué […] par la création de nouveaux partis : tel est le cas pour les « Citoyens », qui se sont imposés avec force comme un nouveau protagoniste de poids dans la vie politique. Cette irruption des candidatures citoyennes a été aussi impressionnante que rapide. Elle a contribué à l’augmentation d’au moins 5 points de la participation au scrutin.

Seulement quatre ans après que les Indignés du mouvement du 15 mai se sont mobilisés pour « une vraie démocratie maintenant » en opposition aux hommes politiques « qui ne nous représentent pas » et à la « dictature des marchés », l’impact de leur mouvement est désormais si visible qu’il ne peut plus être démenti. Les listes de candidature sont pleines de personnes venant du réseau des mouvements sociaux. Pour en donner une idée, Ada Colau, militante connue pour ses actions contre l’expulsion des activistes et des squatters va être le prochain maire de Barcelone. C’est l’ironie de l’Histoire : une militante anti-expulsion « expulse » les politiciens traditionnels de la mairie. Si l’on regarde la trajectoire des leaders du mouvement, on peut également dire que le cycle a démarré avec le mouvement anti-mondialisation (l’origine de Colau ou de Pablo Iglesias, le leader de Podemos/Yes we can), mais qu’il a réussi à mobiliser une fois encore la génération qui s’est battue contre le régime de Franco pour ramener la démocratie en Espagne (c’est de là que vient Manuela Carmena de « Madrid maintenant », une juge en retraite et très probable future maire de Madrid).

En ce qui concerne leurs programmes, la première chose à souligner est la place centrale réservée aux plans d’urgence pour secourir les citoyens qui étouffent sous les politiques d’austérité, tels que la mise en œuvre de différentes variantes d’un revenu de base, et la révision de la privatisation des services publics. Un code d’éthique existe pour contrôler les personnels politique en ce qui concerne la transparence, la fin de leurs privilèges (par ex. une limitation des indemnités à 29 000 € par an) et leur engagement à soutenir les initiatives citoyennes.

Au-delà du poids politique, c’est fascinant d’un point de vue organisationnel. En moins d’un an et sans aucun lien avec les mondes politique, économique, judiciaire ni avec le pouvoir médiatique existant, des citoyens ordinaires joignant leurs forces ont été capables de conquérir des positions importantes dans le système politique. Une victoire de David contre Goliath. Pour cela, ils ont associé le financement participatif, les programmes collaboratifs, les assemblées de voisinage, et le vote en ligne. Ils ont aussi, comme le leader de Podemos, bâti leur succès sur la popularité obtenue par leur propre programme télé.

Que disait la chanson ? « Prenons d’abord Barcelone, puis nous prendrons Manhattan ? » En effet, certains travaillent là-dessus. Une délégation d’activistes de New-York a parcouru l’Espagne pendant la campagne afin d’apprendre de cette expérience et « d’exporter » un tel soulèvement du peuple dans leurs propres villes. Il y a de nombreuses leçons et idées à en tirer. Voici quelques sources d’inspiration que je vous suggère d’envisager, pour démarrer un processus similaire dans d’autres pays.

L’effet CC

Un des combats citoyens (surtout chez les jeunes) qui a précédé et ensuite nourri le mouvement du 15 mai a vu le jour en réaction contre une loi imposée par le gouvernement, réprimant le partage en ligne et la culture libre (Loi Sinde de décembre 2010). Dans une large mesure, ce mouvement de culture collaborative sur le Web a réagi comme le fit Lessig en 2008, qui est passé des « Creative Commons » à « Change Congress » (« Changeons le Congrès ») . Au départ concentré sur les politiques sectorielles en lien avec la propriété intellectuelle et la régulation d’Internet, il a évolué pour appréhender le fait que défendre ces libertés est nécessaire pour transformer le système politique dans son ensemble. Au cours de cette évolution, les modèles de la culture libre et du travail collaboratif sont devenus une voie à suivre pour organiser la protestation politique.

[…]

En somme, les secteurs ayant de l’expertise dans les méthodes de co-création et coopérant grâce aux ressources en ligne ont un grand potentiel politique.

 

Le modèle « d’innovation cachée » de Wikipédia

Même s’il existe de grandes innovations dans les structures, il faut que le discours soit « simple » voire « strict ». Mako Hill a étudié comment Wikipédia a pu réussir en 2001 alors que d’autres tentatives de création d’encyclopédie en ligne avaient échoué. Une de ses conclusions est que Wikipédia a adopté un concept très simple à comprendre, tout en étant très innovant dans son fonctionnement. Il s’est fermement accroché à la notion traditionnelle d’encyclopédie : une idée vieille de plusieurs siècles qui est simple à comprendre. De la même façon, on peut dire la même chose ici. Le discours qui a pu faire grossir les votes en faveur d’un profond changement politique en Espagne n’est ni avant-gardiste ni particulièrement innovant, mais il est populaire, compréhensible par chacun et relié aux besoins fondamentaux. Quelques points se rapprochent de la démocratie radicale proche de Laclau et Mouffe. C’est un « combat » de bon sens, pour obtenir une hégémonie. Pendant ce temps, des modèles plus avant-gardistes, comme les nouveaux partis ayant un discours « innovant » et une identité sur Internet tels le Parti pirate ou le Parti X, sont pertinents en terme de conception d’organisation mais ne parviennent pas à mobiliser les votes du grand public (aux dernières élections européennes, le parti X a recueilli 0,64 % des voix). En somme, il faut des méthodes innovantes associées à un discours pour le peuple, en lien avec un programme portant sur les besoins fondamentaux.

La base et le sommet

Ces principes d’organisation ne sont ni du sommet vers la base, ni de la base vers le sommet, ils sont « de la base et du sommet ». Pour être plus précis : « un sommet facilement identifiable travaillant pour une base disséminée ». Ces forces s’appuient sur des leaders forts, mais aussi sur le développement d’une base collaborative et libre d’agir. Un concept-clé est le « débordement ». Il se réfère à la capacité de perdre le contrôle du processus, et à la liberté d’agir laissée à ceux qui s’engagent dans le processus. L’augmentation de la créativité des actions et des soutiens hors du contrôle du « parti » semble être un des points pertinents dans le succès de ces méthodes (c’est le cas pour le mouvement de création graphique autour des candidatures). De plus, il n’existe pas de frontière précise entre qui est membre du « parti » et qui ne l’est pas, il n’y a pas de rituels pour dire qui est dedans et qui n’y est pas, c’est l’implication personnelle au travers de l’action qui permet d’être membre. Les leaders ont tout de même une présence forte, leurs visages sont devenus des symboles-clé du processus (c’est-à-dire que sur le bulletin de vote ne figure pas le logo du parti mais la photo du leader). Des symboles visuels sur un Internet visuel mais, même avec Internet, la télévision reste toujours un moyen-clé de communication. En particulier, l’association des leaders et de la télévision est un moyen-clé de communication vers les milieux populaires, ceux qui ne sont pas touchés par les mouvements sociaux de la classe moyenne relayés par Internet. La crédibilité des leaders se construit sur leur capacité à communiquer et sur un engagement social de longue date. Les candidatures féminines – peu importe leur âge – (les femmes sont en tête de liste dans des villes comme Barcelone, Madrid et Valence) ont une plus grande capacité à augmenter les votes car elles transmettent l’idée de changement et dirigent de façon plus démocratique. Comme le dit le prochain maire de Barcelone, Ada Colau (une Zapatiste d’origine) : « conduite par l’obéissance aux ordres du peuple ». La position du leader est construite « pour » la base et non « au-dessus » d’elle. En somme, un leader social et très reconnaissable, mais une participation disséminée et non contrôlée.

Une fois encore, ce ne sont que trois visions « impressionnistes » du processus d’émancipation du peuple en Espagne. Il reste encore beaucoup à venir. 2015 est l’année du changement, cela continuera donc. En attendant, il est temps de fêter cela. Je vous laisse avec la rumba « run run » chantée par le prochain maire de Barcelone :

defendreBienCommun
Ci-dessus, Ada Colau, dans un clip de campagne très joyeux. Le refrain de la rumba dit : « défendre le bien commun ». Pour voir et entendre la vidéo sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=wB6NDWKDyKg

 

Ce texte est diffusé avec la licence d’origine : CC BY-NC-SA 2.5 IT




#FixCopyright : deux visions d’une journée au Parlement Européen

Nous poursuivons notre série d’articles sur le rapport Reda avec le récit de la journée « Meet the New Authors » par deux créateurs de contenu différents. Cette journée, organisée par l’eurodéputée Julia Reda et son cabinet, avait pour but de montrer la création qui se fait par et pour internet, et de donner voix à ces artistes qui ne veulent pas que l’on emprisonne des pirates et entérine une guerre au partage « en leur nom ».

Étrangement, voici deux créateurs qui ne se connaissent pas, qui ont vécu une expérience différente de cette journée, et qui pourtant en repartent avec la même réserve…

Auteur et éditeur (au sein de la maison d’édition numérique Walrus ebooks qui offre de belles nuits blanches à bien des membres de l’asso), Neil Jomunsi expérimente régulièrement autour de l’écriture numérique et incite fortement les auteurs à publier sous licence Creative Commons. Le bilan qui suit est donc CC-BY-SA Neil Jomunsi et a été originellement publié sur son blog « Page 42. »

Neil et Pouhiou, des auteurs très à l'aise avec les selfies.
Neil et Pouhiou, des auteurs très à l’aise avec les selfies.

Meet the New Authors : petit bilan

Le lundi 20 avril dernier a eu lieu au Parlement européen de Bruxelles un évènement organisé par l’eurodéputée Julia Reda et son équipe. Intitulée « Meet the New Authors », la journée donnait la parole aux artistes, journalistes, philosophes qui mettent le Web au centre de leur processus de création et qui, pour la plupart, voient dans les propositions du rapport Reda une manière d’engager un dialogue nécessaire sur l’évolution du droit d’auteur au regard des défis qui s’offrent à nous — qu’il s’agisse de la baisse de revenu des artistes, du piratage, des nouveaux moyens de financement et de diffusion, des restrictions territoriales ou de l’essor d’une culture indépendante et diversifiée. J’avais la chance d’être invité à m’exprimer aux côtés de l’écrivain Cory Doctorow, de la réalisatrice Lexi Alexander, du youtubeur et écrivain Pouhiou, du cyberphilosophe Alexander Bard, de Brit Stakston et de Martin Shibbye du projet journalistique Blank Spot, du photographe Jonathan Worth et du réalisateur Nicolas Alcala — autant de créateurs et d’innovateurs aux parcours très instructifs. Autant dire que la journée a été pour moi très inspirante.

À notre arrivée, un déjeuner avait été préparé dans un salon du Parlement. Autour de la table, Julia Reda, son équipe et les invités, mais aussi quelques eurodéputés — certains acquis aux idées du rapport, d’autres plus sceptiques — invités à partager un moment de discussion informelle. Cory Doctorow engage une conversation animée avec la députée assise à côté de moi. Il parle vite, et même si je considère avoir un niveau d’anglais assez correct, certaines phrases m’échappent. Je participe à l’échange, qui devient vite une tentative de convaincre la députée du bien-fondé de certaines idées. Elle est ouverte à la discussion, écoute nos arguments, semble en prendre note. À ma droite, Brit Stakston et Martin Shibbye m’expliquent comment ils ont sorti un journal de ses ennuis financiers grâce au crowdfunding. Un peu plus tard, dans le panel dans lequel elle s’exprime, Brit Stakston expliquera, entre autres choses passionnantes, qu’il faut toujours si possible faire coïncider la fin d’un crowdfunding avec une fin de mois — le moment où les internautes reçoivent leur salaire, et où ils sont donc plus enclins à la générosité. Pas bête. Un peu plus loin, Pouhiou est en grande discussion avec l’excentrique cyberphilosophe, qui lors du tour de présentation a affirmé être plus riche que nous ne pourrions jamais en rêver. Je ne comprends pas le thème de leur discussion, mais je crois entendre que ça parle de sexe et que c’est très animé. D’une manière générale, quand il s’empare d’un sujet, ça s’énerve assez vite. Le cinquantenaire — crâne rasé, barbe de hipster et short d’écolier — aime catalyser l’attention.

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Avant le dessert, nous partons avec Cory Doctorow et Lexi Alexander pour une conférence de presse. La salle n’est pas bondée, mais les journalistes attentifs. Face à mon hésitation entre utiliser Julien Simon et mon nom d’auteur, Lexi Alexander me suggère de toujours me présenter en tant que Neil Jomunsi — question d’image et de marketing. Je sais qu’elle a raison, mais autant je n’ai aucun mal à utiliser mon nom de plume par écrit, j’ai encore un peu de mal à l’employer à l’oral. Va pour Neil, donc. Après une introduction de Julia Reda, nous expliquons en deux mots la raison de notre présence et notre vision du problème face aux journalistes. Cory Doctorow et Lexi Alexander sont beaucoup plus rompus que moi à l’exercice — d’ailleurs, je ne savais même pas qu’on m’inviterait à la conférence de presse et je n’avais rien préparé. Heureusement, il y a des traducteurs : je peux m’exprimer en français. J’improvise. Première vraie conférence de presse pour moi, ça se passe mieux que je le pensais, mais c’est impressionnant. La session est chronométrée, nous devons partir à 14h pour les panels.

Le grand amphithéâtre est plutôt bien rempli quand nous arrivons. Je m’installe sur la scène à côté de Pouhiou, déjà assis, de la modératrice Jennifer Baker, du cyber-philosophe Alexander Bard et de la réalisatrice Lexi Alexander. Nous expliquons pourquoi nous sommes favorables à telle réforme ou à tel point du rapport, expliquons les problèmes que nous rencontrons et les solutions que nous aimerions voir mises en place. Le ton monte vite, s’accélère, s’envenime même un peu. Je ne suis pas très à l’aise quand il s’agit de hausser la voix, je préfère des discussions posées, pas facile de trouver le rythme. La salle, remplie en partie de membres du Parti Pirate, est acquise à la cause et applaudit sitôt qu’une pique est adressée à l’industrie culturelle. Quand le président d’une société d’auteurs prend la parole lors des questions du public, les pannelistes le rembarrent. D’une manière générale, j’ai l’impression que le débat autour du droit d’auteur manque de nuances : soit on est pour une réforme, soit on est contre. Quand on est pour, c’est qu’on veut « supprimer le droit d’auteur » selon ceux qui s’opposent à toute réforme. Quand on ne veut rien changer, c’est qu’on est un « vieux con passéiste qui n’a rien compris à internet » selon les partisans de la réforme. Il n’y a pas d’entre-deux et je trouve ça assez dommage, ça me fait penser à ces discussions sur l’allaitement où chacun campe sur ses positions. À la fin du panel, j’ai l’impression que tout le monde a dit ce qu’il avait à dire, mais que le débat n’a pas vraiment avancé. C’est une des choses que je retiendrai de cette journée : il faut de la nuance, tout le temps et le plus possible. Discuter avec tout le monde. Nous avons à apprendre des deux côtés. D’ailleurs, à la fin de la session, je vais discuter avec le représentant de la société d’auteurs. Le dialogue est franc, plutôt cordial une fois qu’il constate que je n’ai rien d’un ayatollah. On s’accorde à dire qu’il faudrait davantage de discussions posées entre les différents « camps », peut-être loin du public et des caméras qui ne font qu’exacerber les tensions.

J’écoute le second panel, celui auquel participe Cory Doctorow, avec grande attention. Le ton est plus posé, moins revendicatif, moins énervé aussi, du coup je le trouve beaucoup plus intéressant. Cory Doctorow a l’habitude de participer à de tels évènements : on sent qu’il a de l’expérience. Chaque phrase qu’il prononce donne l’impression d’être tirée d’un puits de bon sens, une punchline toutes les minutes, la salle écoute, oreilles grandes ouvertes. Ce type est passionnant. Quand je lui demande plus tard quel est son secret, il m’explique qu’il suffit de participer à ce genre de conférence des dizaines de fois par an et que l’habitude fait le reste. C’est un auteur très accessible, un « pro », qui fait le boulot et reste d’égale humeur tout du long. Les anglo-saxons savent faire ressentir une certaine proximité là où beaucoup d’auteurs européens que j’ai rencontrés n’y arrivent pas. C’est un truc que j’aimerais bien apprendre — surmonter ma timidité surtout, qui peut vu de l’extérieur ressembler à une certaine froideur. Doctorow a sorti un livre l’année dernière « Information doesn’t want to be free », que j’avais dévoré en numérique à sa sortie. Il nous en explique quelques axes forts. Les crowfunders suédois poursuivent la discussion, suivis du photographe Jonathan Worth qui publie une partie de ses images sous licence Creative Commons et de Nicolas Alcala, auteur du projet transmedia et sous Commons « Le Cosmonaute ». Ce dernier semble assez désabusé, presque déçu, de son expérience. Mais il nous expliquera au dîner que même si cela avait été dur, il a encore beaucoup de projets à venir.

Nous terminons la journée par une présentation plus complète du livre de Cory Doctorow par l’auteur lui-même, qui se termine en séance de dédicace. L’équipe — qui a fait du super boulot tout au long de la journée — a prévu des dizaines d’exemplaires gratuits à distribuer, que l’écrivain dédicace à tours de bras au terme des questions-réponses. On prend quelques photos, puis nous terminons la soirée dans un bar-restaurant près du Parlement. Nous sommes une bonne cinquantaine et l’atmosphère bruyante n’est pas forcément propice à la réflexion : pas grave, nous en profitons pour causer et rire autour d’une bière — il faut dire que la pression retombe. Des mails sont échangés, des pseudos Twitter aussi, et tout le monde se quitte sur les coups de 23h-minuit. Bruxelles bruisse de politique en permanence, mais elle semble plutôt calme une fois la nuit tombée.

J’ai trouvé cette journée vraiment enrichissante, et elle m’a beaucoup inspiré pour les semaines et les mois à venir. Je remercie Julia Reda et son équipe de m’y avoir convié, et j’aurai l’occasion d’expliquer plus en détails les conséquences directes des réflexions dans lesquelles elle m’a plongé. En attendant, je ne peux que vous conseiller de lire (ou de relire, ce que je suis en train de faire) le livre de Cory Doctorow. Cet ouvrage est un phare dans la brume des questions nébuleuses qui se posent à nous autour d’une éventuelle réforme positive du droit d’auteur et j’invite chacun à en prendre  connaissance.

Neil Jomunsi

NotaBene : le bilan en vidéo

Benjamin Brillaud est le créateur de NotaBene, une chaîne YouTube sur la thématique de l’Histoire. Il est aussi à l’origine du collectif des Vidéastes d’Alexandrie (des vidéos à thématique culturelle sur YouTube). Il a surtout été très enthousiaste dès que l’idée a circulé sur les réseaux de faire une vidéo soutenant le rapport REDA, et c’est lui qui s’est chargé de monter/réaliser cette vidéo « Nos Créations sont Hors la Loi » (en travaillant au passage à rassembler les troupes et les énergies).

Tous les vidéastes ont été invités à assister à cette journée Meet The New Authors. Finalement, seuls Fujixguru (le papa de l’internet), lui et moi avons pu nous y rendre. Il tire de cette journée un reportage vidéo (attention c’est sur YouTube et non-libre ^^) très intéressant ainsi qu’une conclusion en demi-teinte…


Vidéo « Nota Bene - bilan de la journée au parlement européen » sur Youtube