SCRUM et les mêlées quotidiennes

Dans cet article, Matt, développeur à Los Angeles, s’attaque aux daily standups, ces réunions de la méthodologie SCRUM, très à la mode actuellement. Sous ce terme se cache une réunion quotidienne d’au plus 15 minutes, se déroulant normalement debout, qui a pour but la synchronisation de l’équipe. La traduction choisie ici est « mêlée quotidienne », mais on trouve aussi les appellations « Daily », « standups » ou réunions quotidiennes.

Source : The pointlessness of daily standups

Traduction framalang : Maïa, Côme, Evvin, Fabrice, Goofy et Marius

De l’inutilité des mêlées quotidiennes

Une mêlée quotidienne
Image de petecocoon (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Vos mêlées quotidiennes tuent votre productivité.

Peut-être est-ce de la naïveté ou peut-être est-ce seulement le fait d’avoir fait partie d’équipes où, c’est un point important à noter, personne (pas même moi) ne savait comment mener une mêlée quotidienne efficacement, mais je n’en ai jamais compris l’utilité. Ceci est doublement vrai si on prend en considération l’utilisation en parallèle d’outils tels que Jira ou Trello, couplés aux messages incessants que permet Slack.

Quelle est finalement l’utilité d’une mêlée quotidienne ? Si j’envisage de critiquer quelque chose, je préfère être certain de savoir de quoi je parle. J’ai une vague intuition de ce que doit être leur rôle, mais pour être complet, jetons (rapidement) un œil sur la description d’une mêlée quotidienne dans la documentation d’Atlassian :

[…] une mêlée quotidienne est une réunion qui implique l’équipe de base : les propriétaires du produit, les développeurs et le facilitateur SCRUM. Le style de cette réunion est propre à chaque équipe, mais chez Atlassian, nous utilisons trois questions simples pour la structurer :

  • Sur quoi ai-je travaillé hier ?
  • Sur quoi vais-je travailler aujourd’hui ?
  • A quels obstacles suis-je confronté ?

… et un peu plus loin…

Ces questions mettent en lumière les progrès et aident à identifier ce qui bloque l’équipe. De même, cela renforce l’équipe car tout le monde partage les progrès qui contribuent à l’équipe. Le renforcement quotidien du partage des réussites et des plans individuels maintient l’enthousiasme collectif quant à la contribution globale de l’équipe à l’entreprise.

Ok, donc fondamentalement, le seul intérêt des mêlées quotidiennes est de « maintenir tout le monde enthousiaste » ?

… *** gros soupirs *** …

J’ai toujours eu l’impression que l’industrie aime traiter les équipes de développement comme une bande d’ados stupides. Permettez-moi de m’étendre là-dessus…

Nous devrions être enthousiastes et nous sentir chanceux de disposer de tables de ping-pong, d’en-cas gratuits, de jours de congés pour les anniversaires (avec durée indéterminée, pour écraser l’altruisme), et maintenant, d’être capable de voir les progrès de chacun ? Comprenez-moi bien, je ne suis pas cynique à ce point-là, mais cet argument en particulier pour les mêlées quotidiennes me frappe telle la carotte au bout du bâton du micro-management.

Peut-être que cela enthousiasme certains, et peut-être même que des gens en tirent des bénéfices. Je dirais plutôt qu’ils n’utilisent pas leur panoplie d’outils à leur maximum, mais passons, je leur laisse cela. Cependant, je préfère m’intéresser au ratio coût/bénéfice des mêlées quotidiennes et alors votre équipe pourra prendre une décision sur ces calculs.

Mettons de côté pour un instant le « facteur d’enthousiasme » qui n’est pas quantifiable. Nous devons être capables de régler les points suivants :

  • Qu’a fait un membre de l’équipe hier
  • Que fait un membre de l’équipe aujourd’hui
  • N’importe quel élément bloquant qu’un membre de l’équipe rencontre

… d’accord, j’allais écrire un paragraphe ou deux sur ces points, mais je vais m’en remettre à Cervantes pour ce coup-ci :

Sois bref dans ton discours, car ce qui est prolixe ne peut être agréable

(Intelligence et sagesse de Don Quichotte)

 

Voici donc les contre-arguments :

  • Jira, Trello, Asana, les post-it sur le mur, ou discussions sur Slack
  • Jira, Trello, Asana, les post-it sur le mur, ou discussions sur Slack
  • Ils devraient alerter le reste de l’équipe immédiatement

Les deux premières réfutations ne nécessitent pas de clarification j’espère. Pour le dernier point, soyons honnêtes, si vous êtes bloqué⋅e sur quelque chose et que vous attendez la prochaine mêlée pour prévenir le reste de l’équipe que vous êtes bloqué⋅e, d’autres soucis de communication doivent être pris en compte. Les points bloquants doivent être traités immédiatement.

« Attendez une minute ! », pourrait-on me dire, « cela va déranger l’équipe si les gens sont interrompus à cause d’un point bloquant ! ». Déranger l’équipe ? Vous voulez dire comme un point quotidien des tâches de chacun de la veille et du jour, sans compter les quasi-omniprésentes digressions ? Ce genre d’interruption ?

Je n’en vois pas le bénéfice global. J’argumenterais que la perte d’attention est plus probable que l’intérêt de savoir sur quoi travaille quelqu’un d’autre. Réellement. Réfléchissez-y. Combien de fois retirez-vous des informations utiles de vos mêlées (que vous n’auriez pas pu obtenir de vos outils de suivi de projet), par opposition à la perte de contexte de votre propre travail et — pour finir — par rapport à l’attention consacrée à des digressions qui devraient se dérouler en dehors des réunions ?
Vous voulez une équipe plus efficace ? Vous voulez des plages de concentration plus longues pour avancer sur les tâches de votre sprint ?
Soyez asynchrones, et supprimez les mêlées quotidiennes. De toute manière, elles ne servent à rien.

 

À propos de l’auteur

Matt est un développeur frontend qui vit (et skate) à Los Angeles. Il développe en React et en TypeScript, mais s’intéresse beaucoup aux langages bas-niveau (Rust, C++, C, …).

Il est joignable via Mastodon ou Twitter

 




Et si on tenait compte des utilisateur·ices dans les projets libres ?

Eh oui, chez Framasoft, on n’a pas peur d’utiliser des titres (légèrement) provocateurs — certain·e⋅s diraient même pièges à clic — quand on a envie de vous parler de sujets que l’on juge vraiment importants.

Et aujourd’hui c’est… l’UX Design dans les projets libres !

« UX-kwa ? Un logiciel libre, c’est créer du code qui fonctionne sans bugs, lui mettre une licence libre et c’est bon, non ? »
Alors, oui, mais pas que. Du coup on va faire le point avec vous sur ce qu’est l’UX Design et pourquoi c’est important (surtout pour le libre).

Et pour ça, on va vous raconter une première expérimentation réalisée lors du Framacamp !

Framacamp : la colonie de vacances de Framasoft ?

Il y a deux évènements annuels très très importants pour Framasoft :

  • l’Assemblée Générale de l’association (AG), où on va faire les bilans moraux et financiers, ainsi que définir les actions et les campagnes à venir,
  • et le Framacamp !

Le Framacamp, c’est l’occasion pour les salarié·es et les membres de l’asso de se réunir de manière conviviale pour se rencontrer, tisser des liens, boire des coups, délirer et surtout débattre, faire avancer les projets et expérimenter.

Au cours du Framacamp, Maïtané a proposé un atelier « Méthodes UX » pour présenter 4 méthodes utilisées par les UX designers et les faire tester aux développeur·ses sur place.

Alors déjà, c’est quoi l’UX Design ? UX Design, ça veut dire User Experience Design en anglais, ce qui revient à Design de l’Expérience Utilisateur·ice en français. C’est une discipline qui a pour objectif de prendre en compte les besoins, les attentes et les usages des utilisateur·ices visé·es pour proposer un service ou outil qui leur convient le plus possible et leur proposer une expérience positive. C’est donc très loin de « juste » réaliser des maquettes graphiques !

Pourquoi parler d’UX avec des devs ? Parce que tout le monde est convaincu chez Framasoft que le logiciel libre c’est bien, mais s’il est utilisé par un maximum de personnes c’est quand même mieux. Et il n’y a pas moyen de demander aux utilisateur·ices d’utiliser des logiciels qui ne sont pas correctement conçus, ou qui ne prennent pas en compte leurs besoins.

C’est un peu ça. L’UX, c’est créer des logiciels :

  • utiles (car ils apportent de la valeur aux utilisateur·ices) ;
  • utilisables (car ils peuvent être utilisés sans provoquer (trop) de frustration) ;
  • et utilisés (car du coup les utilisateur·ices ont envie de… les utiliser !).

 

Du coup, pour comprendre ce qui se passe dans la tête des utilisateur·ices, les UX designers ont tout un panel de méthodes et de techniques. Au cours de cet atelier « Méthodes UX », nous en avons testé quatre :

  • Le test des 5 secondes
  • L’AttrakDiff
  • Les courbes d’évaluation UX
  • Les tests utilisateur·ices.

Il existe évidemment un très grand nombre de méthodes, selon les étapes du projet, les objectifs visés, le nombre de participant·es (présent·es ou à distance), etc. Si vous souhaitez en découvrir d’autres, nous vous conseillons l’excellent ouvrage Méthodes de Design UX : 30 méthodes fondamentales pour concevoir et évaluer les systèmes interactifs, de Carine Lallemand et Guillaume Gronier.

 

Les méthodes de cet atelier ont notamment été choisies en s’inspirant de l’atelier qu’ils ont donné ensemble à ParisWeb 2015.
Il s’agit de méthodes plutôt simples à comprendre et complémentaires pour prendre le pouls de son projet du point de vue de l’expérience utilisateur.

Note anti-troll : les participant·es étaient quasi exclusivement des membres de Framasoft, donc pas vraiment représentatif·ves du public réel des outils testés, nous en sommes bien conscient·es. En temps normal, on aurait dû composer un panel réaliste de participant·es mais on n’avait pas d’autres cobayes sous la main !

Le test des 5 secondes

Pour tester quoi ?

La première impression qu’ont les utilisateur·ices en voyant une interface.

Comment on fait ?

On montre un écran d’une interface (logiciel, application mobile, site web, …) pendant 5 secondes, puis on pose quatre questions, qui permettent de connaître les a prioris des utilisateur·ices lorsqu’ils découvrent l’interface, et ce qu’ils en retiennent. Pratique si vous voulez savoir si votre interface est compréhensible au premier abord.

Cas pratique

Maïtané nous a fait essayer cette méthode sur une maquette d’interface de création de pads collaboratifs.

Maquette de l’interface de création de pads collaboratifs du Mouvement Colibris — Chez Framasoft, on propose le même service via https://framapad.org

 

Nous avons donc eu 5 secondes de visualisation de la page avant de pouvoir répondre aux questions.

Et là… révélation ! Sur la troisième question (définir les objectifs du système), on s’est aperçu qu’une des fonctionnalités n’était pas claire pour tout le monde.

Et donc, en à peu près 3 minutes de test, sur un groupe d’à peine 10 personnes, nous avions déjà relevé un problème d’ergonomie suscitant de l’incompréhension chez plusieurs d’entre nous, malgré l’interface très simplifiée. Pas mal pour un début !

Et si vous avez plusieurs prototypes, cette méthode peut permettre de soumettre chacun à un groupe différent pour comparer les résultats :

Les trois visuels ont été réalisés par Kristof Dreano, graphiste des Colibris, et sont disponibles sous licence Creative Commons BY SA.

L’AttrakDiff

Pour tester quoi ?

Pour analyser quantitativement l’expérience utilisateur, suivant ses qualités pragmatiques (j’ai l’impression que le produit me permet de réaliser ma tâche facilement) et hédoniques (j’ai envie de l’utiliser, ça me fait plaisir de l’utiliser)

Comment on fait ?

L’AttrakDiff est un questionnaire standardisé, il y a donc « juste » à récupérer la grille de questions, la grille d’analyse  et hop ça fait des Chocapics !

 

 

 

Un exemple de rendu final :

Source : UXmind.eu

Cas pratique

Pour l’atelier lors du Framacamp, on a pris le cas de Framadate avec une grille de questions plus réduite que celle normalement utilisée. Après un rapide dépouillement des résultats, on découvre sans trop de surprise que Framadate est un outil très « orienté tâche », c’est à dire fonctionnel et pragmatique mais qu’il lui manque un aspect attractif et procurant une expérience plus positive. Une tendance courante du libre ?

Les courbes d’évaluation de l’expérience utilisateur·ice

Pour tester quoi ?

Les courbes vont représenter, au cours du temps, les ressentis des utilisateur·ices sur différents points (que se soit l’expérience utilisateur·ice générale, son attractivité, sa facilité d’usage, …), ce qui permet d’avoir une vision sur la durée des différentes améliorations et détériorations !

Comment on fait ?

On demande à l’utilisateur·ice de tracer une courbe, en mettant en abscisse sa relation envers le produit (de « très positive » à « très négative ») et en ordonnée le temps. Dans l’idéal, elle place à certains endroits les événements marquants de son expérience, pour que l’on sache à quoi est dû un changement de direction de la courbe.

Cas pratique

Vous pouvez le faire chez vous, là, tout de suite ! Un papier, un crayon, et vous pouvez noter l’évolution dans le temps de votre rapport à Twitter par exemple ! Ce qui est assez marrant à voir, c’est la dégringolade de l’adhésion à Twitter lorsque Mastodon est apparu, mais vu le public testé ce n’était pas très étonnant. 😉

Le meilleur pour la fin : les tests utilisateur·ices !

Pour tester quoi ?

Ben, ce que tu veux, en fait !

Comment on fait ?

On demande à l’utilisateur·ice de réaliser une « mission » qui est cohérente avec sa potentielle utilisation du logiciel. L’idéal c’est de le-la laisser assez libre, pour observer de quelle façon iel va remplir sa mission (on peut être surpris !). Ensuite, on lui demande de bien vocaliser ce qu’iel fait, pour qu’on puisse suivre son schéma de pensée.
Du côté des développeurs·euses, il est très important de ne pas intervenir au cours du test. Même si ça vous démange « mais le bouton est juste là ! »  et qu’on a très très envie de le montrer à l’utilisateur·ice. Le mieux à faire c’est de prendre des notes sur papier et de débriefer à la fin du test, une fois la mission remplie (ou son échec constaté).

Cas pratique

C’est le moment de laisser les développeurs en parler 😉

Et les développeurs, ils en ont pensé quoi ?

Interviewés : Luc, Thomas, Florian, Benjamin, Marien.

Salut à tous ! Pour commencer, vous pourriez vous présenter rapidement ainsi que vos projets ?

Florian : Salut ! Ici Florian aka mrflos, développeur web du mouvement Colibris, une association d’éducation populaire qui inspire, relie et soutient des personnes qui se mobilisent pour la construction d’une société plus écologique et plus humaine. Afin d’outiller nos membres avec des logiciels et services libres en adéquation avec nos valeurs, nous avons rejoint le collectif des CHATONS et nous proposons la plateforme https://colibris-outilslibres.org à toutes et tous.

Je suis par ailleurs co-auteur et principal mainteneur de https://yeswiki.net , un wiki ouvert et simple, avec des possibilités de base de données avec des restitutions variées (trombinoscope, cartes, agenda…)

Thomas : Salut ! Je suis Thomas alias tcit, développeur web au sein de Framasoft, une association promouvant les logiciels libres et plus largement l’univers libre. Nous avons dernièrement lancé une campagne Contributopia qui vise notamment à concevoir autrement des outils numériques. En dehors d’être responsable d’une bonne partie des outils Framasoft, dont certains ont été créés ou largement améliorés, j’ai aussi été mainteneur des logiciels wallabag (un service de lecture différée) et Nextcloud (une alternative à Dropbox et Google Drive).

Benjamin : Hello ! Ici Benjamin (ou encore bnjbvr), ingénieur logiciel chez Mozilla sur la machine virtuelle JavaScript / WebAssembly qui tourne dans le célèbre Firefox. Sur mon temps libre, je suis un peu membre de Framasoft où j’essaie d’organiser des ateliers de contribution au logiciel libre ouverts à tou.te.s, au sens large, en essayant d’attirer des personnes qui n’y connaissent pas grand chose. Je développe également Kresus, une application web de gestion de finances personnelles libre et auto-hébergeable, pour pouvoir comprendre comment notre argent est dépensé, comme une alternative aux apps Bankin ou Linxo.

Marien : Salut, pour ma part je suis Marien (alias, hum… Marien), ingénieur dans une boite qui s’appelle Sogilis et où je fais beaucoup de choses, mais notamment du développement d’applications web sur mesure. Je suis aussi membre de Framasoft : j’y maintiens Framaboard et je passe un peu de temps à consigner tout ce qu’il se passe au sein de l’asso dans notre wiki. Je réfléchis aussi à comment décloisonner les développeurs du Libre des sujets techniques (cet atelier tombait donc à pic !). Enfin, je développe Lessy, un logiciel de gestion de temps et j’ai été le développeur principal de FreshRSS, un agrégateur d’actualités, qui est depuis passé dans les mains d’une communauté active.

Luc : もしもし! (oui, Luc se met au Japonais, il a sûrement écrit un truc très chouette mais on n’a rien pané — NDLR)

Moi c’est Luc, alias (frama)sky, adminSys de Framasoft, et développeur aussi. J’ai notamment écrit Lstu, Lutim, Lufi et Dolomon, qui sont utilisés chez Framasoft sous les noms Framalink, Framapic, Framadrop et Framaclic.

 

L’UX, ça te parlait avant l’atelier ? C’était quoi pour toi ?

Florian : Comme je ne suis pas un très bon développeur, je compense en essayant de piocher dans les gros sites, des idées d’interfaces efficaces. Je me suis vite rendu compte que cela allait au delà de l’interface, et que c’était la convivialité de l’outil et l’expérience dans sa globalité qui faisait qu’on l’adoptait.

Pour moi, l’expérience utilisateur est primordiale, car si le but est d’amener nos utilisateurs à contribuer, il faut leur faciliter la tâche, et la moindre expérience négative peut facilement démotiver. D’ailleurs assez souvent les utilisateurs ne reprochent pas le manque de fonctionnalités d’un logiciel libre par rapport à son concurrent non libre, mais le fait qu’il soit plus difficile à utiliser (ou moins ergonomique).

Thomas : De même, la prise en compte de l’aspect convivial lors de mes développements se résumait à piocher des bonnes idées ici et là, suivre quelques pistes d’amélioration pour que certains aspects soient plus accessibles et des actions plus faciles à réaliser. J’avais largement conscience des manques que j’avais sur ces points.

Benjamin : J’ai eu l’occasion de discuter avec des designers, notamment parce que l’équipe de Kresus désirait avoir un nouveau logo. Alors que je pensais qu’il allait s’agir simplement de choix esthétiques, nous nous sommes retrouvés à parler d’aspects de bien plus haut niveau, comme les émotions que l’on voulait transmettre, ou les principes que devait respecter l’application. Même si ça relève du design, ces aspects se transposent également très bien à l’UX, et cette discussion a été le point de départ d’une réflexion plus globale pour re-prioriser certaines fonctionnalités et certains manques de Kresus. Par ailleurs, certains retours de personnes expérimentées en UX design nous avaient bien résumés l’intérêt de l’UX : un élément d’interface ou une action peu claire ou compliquée, c’est une incompréhension ; et une incompréhension, c’est une question au mieux (donc du support à effectuer), un blocage au pire (donc un.e utilisateur.ice perdu.e). Ce discours m’a marqué et incité à me plonger encore plus dans le sujet.

Marien : J’ai la chance de travailler dans une boîte qui employait déjà une UX/UI designer lorsque je suis arrivé. Aujourd’hui j’ai deux autres supers collègues ergonomes et/ou UX designers avec qui je peux travailler et échanger (je recommande d’ailleurs leurs « ergogames » lors desquels j’ai appris et pu mettre des mots sur plein de concepts), j’étais donc déjà plutôt bien rodé avant cet atelier et persuadé des bienfaits de l’UX. Pour moi, toute l’importance de cette discipline est de remettre l’utilisateur·ice au centre des préoccupations du logiciel : on cherche avant tout à comprendre ses problèmes et ses besoins. Ça peut paraître idiot dit comme ça, mais bien souvent j’ai affaire à des utilisateurs qui expriment leurs problèmes à travers des solutions qu’ils ont eux-mêmes imaginés. Le problème c’est qu’ils ont toujours une connaissance limitée de ce qui peut se faire (et moi aussi !) La complexité consiste à faire abstraction de ces solutions pour essayer d’en imaginer une qui sera potentiellement mieux adaptée aux besoins exprimés bien souvent indirectement. C’est là tout le talent de l’UX designer. 🙂

Une autre chose que j’apprécie – et c’est assez contradictoire avec mon statut de développeur – c’est que ça nous fait redescendre de notre piédestal. Dans les projets de logiciels libres, le développeur est toujours celui qui imagine, décide et code ; ça ne fait pas de mal de se remettre en question parfois ! Et puis nous avons déjà suffisamment de responsabilités comme ça (« Code is Law » comme dirait l’autre), pas la peine de nous en rajouter.

Luc : Oui… et non. Oui, parce que je savais que ça existe, non parce que je n’avais pas le temps de me pencher dessus.

 

Est-ce que tu avais déjà appliqué ou envisagé d’appliquer des méthodes UX sur tes projets ? Est-ce que par exemple tu avais déjà fait des tests utilisateur·ices auparavant ?

Florian : Au sein des contributeurs YesWiki, certains avaient déjà fait des tests utilisateurs, mais moi-même, je n’avais pas eu l’occasion de tester. J’avais entendu parler d’une méthode rigolote, qui consiste à tester un site en étant complètement saoul pour voir si la navigation était facile ! Une version plus « sobriété heureuse » consisterait à juste plisser les yeux et voir si vous arrivez à naviguer sur votre site, ou sinon http://www.drunkuserexperience.com/?url=https%3A%2F%2Fframasoft.org .

Thomas : Il y a quelques mois je ne désirais rien de plus que des mockups tout faits que j’aurais juste à intégrer. Aujourd’hui j’ai compris qu’il est préférable d’avoir un processus d’accompagnement, de travail itératif en collaboration et en discutant avec quelqu’un ayant les compétences.

Les seuls tests utilisateurs que j’aie effectués dans le cadre de mon travail se résumaient à envoyer un aperçu quasiment achevé à des membres de l’association n’ayant pas ou peu de compétences techniques, mais je n’étais pas derrière eux pour obtenir d’autres retours que ceux qu’ils peuvent me faire eux-mêmes. En dehors de cela, zéro, nada.

Benjamin : Non, jamais, je partais donc d’une expérience totalement vierge.

Marien : Oui, mais c’est assez récent au final ! J’avais fait appel il y a un an à Marie-Cécile Paccard pour m’aider sur Lessy. L’expérience a été tout aussi déstabilisante qu’enrichissante : alors que je pensais qu’on parlerait de l’UX de l’application, on a parlé de beaucoup de choses en amont, notamment à quels problèmes je cherchais répondre et à qui je m’adressais. Au final, elle a appliqué les méthodes UX à l’idée du projet elle-même ! Pour ce qui est des tests utilisateurs, j’ai participé à une session mais en tant qu’utilisateur, je connaissais donc déjà le format mais pas l’angoisse de se faire « juger » son travail ! J’avais toutefois eu le sentiment que c’était un format lourd à mettre en place et j’ai été agréablement surpris de la manière dont ça s’est passé au Framacamp.

Luc : À chaque phase de tests des nouveaux services Framasoft, on avait des retours de la part des membres de l’asso, mais ça s’arrêtait là.

 

Qu’est-ce que tu as pensé des méthodes vues ? Une méthode favorite ?

Florian : Le panel des méthodes vues était très large et c’est difficile de donner une favorite, car elles sont complémentaires ! Comme elles sont toutes assez courtes, je recommanderais plutôt de les faire toutes pour avoir une idée globale. S’il fallait choisir, la méthode du test en 5 secondes est vraiment rapide à faire, l’expliquer et la faire ne prend pas plus de 5 minutes, douche comprise ! Après, les tests utilisateurs sont ceux qui amènent sans doute le plus de pistes concrètes d’évolution pour son projet car on voit de façon flagrante là où l’utilisateur a des difficultés.

Benjamin : Si l’on se concentre uniquement sur l’aspect UX, la méthode des 5 secondes me semble plus amusante qu’utile, parce qu’elle ne reflète pas le fait que les gens cherchent toujours un peu avant d’abandonner. Elle permet cependant de dégager un avis esthétique et une émotion de manière très pertinente, ce qui provoquera l’envie d’utiliser par la suite. Clairement, le test d’utilisation, effectué sur Kresus, a été le plus utile et le plus fructueux pour moi : malgré la frustration qui parfois s’installait, puisque j’avais envie de dire « mais non, c’est pas comme ça qu’il faut faire », ou encore de dire « tu as remarqué qu’il manquait telle fonctionnalité, tu es au moins la 100ème personne à me le dire », j’ai trouvé très intéressant le fait de tout garder pour moi, et de juste écouter les utilisateur.ice.s pour comprendre quels étaient leurs points bloquants et leurs interrogations.

Marien : Très clairement j’ai préféré les tests utilisateurs. Je rejoins pas mal Benjamin là-dessus, j’ai le sentiment que c’est ce qui a été le plus utile. Mais c’est aussi l’aspect humain que je trouve intéressant : cette posture tout d’abord d’écoute et d’observation silencieuse (ça empêche de tenter de se justifier !), puis l’échange qui suit après. Ça permet aussi aux différents protagonistes de se rencontrer et de mieux se comprendre. Toutefois, pour un logiciel Libre ça peut être compliqué à mettre en place par sa nature décentralisée. L’AttrakDiff est peut-être alors plus adapté tout en se rapprochant de ce que peut apporter les tests utilisateurs d’un point de vue retours UX. J’imagine assez bien utiliser la méthode des 5 secondes « à l’arrache » lors de différents évènements. Concernant les courbes d’évaluation, je ne connaissais pas du tout et j’ai trouvé le concept super intéressant même si j’imagine un peu moins quoi faire des résultats.

Thomas : Je rejoins les deux commentaires précédents pour dire que j’ai probablement considéré le test utilisateur comme le plus productif du point de vue d’un développeur. Cela permet de découvrir des utilisations complètement à l’opposé de ce que l’on peut imaginer, et ainsi sortir de sa bulle de filtre concernant la vision que l’on a de son projet. J’aime aussi également bien le test des 5 secondes, mais je l’ai trouvé particulièrement efficace surtout lorsqu’on imagine un utilisateur arriver sur un site web sans à priori dessus, pas forcément quelqu’un de très motivé voir obligé d’utiliser une application.

Luc : Tout comme les autres, le test utilisateur est sans doute le plus intéressant pour les développeurs. On a ainsi un retour rapide mais surtout concret sur les points de friction.

 

C’est quoi le ressenti pendant et après les tests utilisateur·ices, quand on observe un·e utilisateur·ice manipuler et faire des retours sur son projet adoré ?

Florian : Mon cas est particulier, car on testait des visuels fait par Kristof, le graphiste des Colibris, pour le test des 5 secondes, donc j’ai moins pris pour moi les retours. Par contre j’ai été testeur pour Luc et son projet dolomon.org, et c’était bien drôle, je l’ai vu rougir quand je n’ai pas cliqué sur le lien « comment ça marche » et directement m’empêtrer dans les fonctionnalités compliquées, mais je crois que je me suis comporté comme un utilisateur lambda ! 😉

Benjamin (en continu depuis la question précédente) : C’est extrêmement utile comme exercice, parce que chaque élément remarqué devient utilement concret et peut se transformer en un « ticket » ou un élément partiel de ticket, tout du moins. C’était aussi marrant de voir, lors du débriefing, chacun exposer les *problèmes* auxquels iels étaient confrontés, et d’y aller de sa *solution* pour les résoudre, sans connaître l’ensemble des contraintes du projet. 🙂

En tant que mainteneur d’un projet, cela m’a permis de rester humble auprès du travail restant à accomplir, et ne m’a pas atteint émotionnellement ou attristé, parce que je considère que tout est toujours améliorable, et la finalité commune (de cellui qui teste ou cellui qui observe) est d’améliorer le logiciel dans son ensemble, pour le rendre plus utilisable, donc plus utilisé. 🙂

En dehors de la sphère propre au logiciel Kresus, je me sens plus légitime et j’ai aussi beaucoup plus confiance en ma capacité à mener et assister à des tests utilisateurs, ce qui me sera utile lors de nos célèbres Contrib’Ateliers .

Marien : Le plus compliqué était sans doute de rester silencieux ! D’ailleurs j’ai posé une ou deux questions au début pour essayer de comprendre le ressenti de l’utilisatrice (mais j’ai vite arrêté parce que je sentais que ça pouvait influer sur son utilisation). Il y a une forme de frustration qui se développe au fur et à mesure que la personne observée cherche mais ne trouve pas (pour les deux tests effectués j’ai eu envie de dire « Tu n’as pas besoin de rechercher l’icône de flux RSS sur le site, l’outil le détecte pour toi ! ») Une chose amusante en revanche, c’était de se sentir par moment tout aussi perdu que la personne qui testait (« Bah tiens, pourquoi ça réagit comme ça ? », « Oh un bug… ah non c’est vrai, c’est le comportement « attendu » »). Au final on n’est pas seulement observateur de l’utilisateur·ice, mais aussi de sa propre application ! En sortie de cette expérience, j’ai été rassuré sur la facilité de mise en place, ça m’a vraiment réconcilié avec cette méthode UX. Hâte de réitérer l’expérience !

Luc : C’est dur pour moi de me taire… et de voir que les utilisateurs ne prennent pas le temps de lire les explications qu’on s’est fait c… suer à écrire !

 

Suite à l’atelier, est-ce que tu penses que tu vas essayer de mettre en place de l’UX ? Si on te trouve un·e UX Designer, tu l’accueilles les bras ouverts ?

Florian : Oui, bien sûr, c’est un retour précieux, et une science à part entière ! Vu le peu de moyens humains derrière un projet libre, on se retrouve souvent à être en même temps le graphiste, l’UX designer, le développeur et le chargé de comm. de ce projet libre, et souvent quand on touche à trop de choses simultanément, on ne fait pas tout bien. J’ai très envie d’approfondir le sujet, si possible accompagné, mais j’attends aussi de voir comment en tant que développeur, implémenter les améliorations d’UX, car les choses les plus simples ne sont pas toujours les plus faciles à coder ! Donc vive la complémentarité mais en ayant la curiosité de s’intéresser à ce que l’UX Designer apporte et réciproquement, histoire de s’enrichir entre designer et développeur et d’être réaliste sur ce que l’on peut faire ensemble !

Benjamin : Absolument ! Au titre de mon projet Kresus, je vais sûrement réitérer l’expérience, et nous serions ravis d’accueillir un.e UX designer pour nous aider à assurer un suivi de l’amélioration de l’UX dans le projet. Nous allons d’ailleurs revoir nos méthodes de contribution pour simplifier la découverte et la participation à ce projet. Par ailleurs, je vais très probablement réutiliser les méthodes vues ici lors des Contrib’Ateliers, pour pouvoir tester et faire tester d’autres projets qui ont bien besoin d’aide, en espérant que cela mène à des actions concrètes et un suivi de la part des auteur.ice.s.

Marien : Je ne vois pas trop comment répondre négativement à cette question après les réponses que j’ai données jusqu’ici. ^^

Oui, évidemment que j’en accueillerais un ou une ! Mais j’aimerais aussi réfléchir à comment faciliter une telle collaboration. Aujourd’hui les outils que nous avons à notre disposition ne sont pas adaptés (je ne vise absolument pas GitHub ou plus généralement les forges logicielles, ce serait mal me connaître). Et si, justement, on appliquait les méthodes UX pour réfléchir à un tel outil ? 😀

Thomas : De même, c’est évident qu’il faut que nous impliquions davantage des gens comme des UX designers prêts à participer dans nos projets libres. Et pour accueillir des gens qui ne sont pas développeurs, ce n’est pas uniquement une question de réfléchir à un processus pour l’entrée de nouveaux contributeurs, c’est peut-être penser dès le début à faire en sorte que les décideurs et responsables de projets ne soient pas uniquement des développeurs, que ces derniers ne soient pas toujours au centre du projet. C’est loin d’être facile dans le milieu du logiciel libre, mais je veux y croire. 🙂

Luc : Non, je souhaite continuer à faire des logiciels inaccessibles. Tout le monde sait bien que les logiciels tournent bien mieux sans utilisateurs pour déclencher des bugs ou poser des questions. 😛

 

Et la tradition Framasoft : un dernier mot pour la fin ?

Florian : Merci Framasoft de décloisonner le libre et d’ouvrir vers de nouveaux horizons avec des outils qui ont du sens et des valeurs et qui pourraient grâce à des apports dans des domaines comme l’UX, de plus en plus répondre aux besoins des usagers ! J’en profite aussi pour inviter des animateurs de réseaux, les techniciens, les citoyens engagés, et toutes les personnes de bonne volonté de venir participer au projet Contributopia, qui pourrait être un beau levier de changement sociétal et de convergence !

Benjamin : Merci Framasoft pour ce Framacamp, et merci beaucoup Maïtané pour nous avoir présenté et ouvert les yeux sur l’UX, dans la joie et la bonne humeur, sans m’avoir fait ressentir ce tristement classique blocage entre les développeur.euse.s et les designers. J’invite tout le monde à s’intéresser également à ces méthodes, ne serait-ce que pour en comprendre les enjeux, qui dépassent largement la simple facilité d’utilisation et l’aspect esthétique des choses. :3

Marien : Au final, comme dans tout projet, l’important c’est de se parler et de s’écouter. Ce Framacamp a été une formidable occasion de faire cela dans une ambiance détendue. Je suis vraiment ravi de pouvoir apporter ma patte au projet Contributopia qui se propose justement d’encourager et défendre tout ça. Je suis persuadé que nous sommes sur la bonne route (mais qu’est-ce qu’elle est longue !). Et merci aussi à Maïtané de nous avoir proposé cet atelier qui m’a permis (enfin) de mettre en pratique des choses qui traînaient dans ma tête depuis des mois.

Thomas : Merci aux membres de Framasoft et à tous les contributeurs pour leur bonne volonté toujours impressionnante. Merci à ceux qui animent des ateliers qui permettent de faire des énormes pas en avant à chaque fois. J’ai hâte de voir ce qu’on va tous faire ensemble !

Luc : Merci à tous ceux qui vont mettre en place des ateliers UX lors des prochains contrib’ateliers. 😁

À leur tour, les auteur·ices de cet article remercient chaleureusement Florian, Thomas, Benjamin, Marien et Luc pour le temps qu’ils ont bien voulu nous accorder pour répondre à nos questions. Merci également à Carine Lallemand pour nous avoir autorisé·es à utiliser les images d’illustration de l’AttrakDiff et des courbes d’évaluation UX.

Que vous soyez UX Designer (professionnel ou amateur) ou simple utilisateur·rice qui veut contribuer au logiciel libre et au libre, n’hésitez pas à venir à notre rencontre, soit sur Framacolibri ou lors d’un des Contrib’ateliers.  ;-).

 

 

Pour aller plus loin

  • Lallemand, Carine. Paris Web 2015. Atelier Évaluer l’UX : des méthodes simples mais efficaces !

Paris Web 2015 Atelier « Evaluer l’UX : des méthodes simples mais efficaces ! » from Carine Lallemand

 




De 0 à 52 numéros du Courrier du hacker, un an de lettre d’information du Logiciel libre

Le temps et l’attention sont des denrées précieuses, tandis que s’accroît toujours davantage le volume des informations disponibles. Aussi les outils de veille et curation sont-ils des alliés précieux pour qui souhaite disposer d’une sélection de qualité.

À ce titre le travail efficace de Carl Chenet pour nous proposer depuis un an Le Journal du hacker méritait bien d’être salué, et c’est avec plaisir que nous lui laissons la plume pour faire le bilan et la promotion de sa réalisation. Abonnez-vous !

 

Le Courrier du hacker est une lettre d’information résumant chaque semaine l’actualité francophone du Logiciel Libre, publiée le vendredi, que l’abonné reçoit directement dans ses e-mails. Après 52 numéros, le Courrier du hacker a donc récemment fêté sa première année.

1. Se hisser sur les épaules des géants

Le Courrier du hacker repose sur l’exceptionnel travail de la communauté FOSS francophone, médias, articles publiés par les blogs d’entreprise, les associations (comme le blog de Framasoft) et les blogueurs individuels, articles qui sont chaque semaine relayés par le Journal du hacker, l’agrégateur de liens du Logiciel Libre francophone (dont je suis l’un des fondateurs) et dont la base de données est librement accessible.

À partir de cette base de données et d’une suite de scripts maison, les articles ayant reçu le plus de votes de la semaine sont extraits. J’effectue ensuite moi-même une sélection pour ne retenir que les plus pertinents et offrir le contenu le plus intéressant tout en gardant à l’idée de représenter l’actualité de la semaine passée. La réalisation de la lettre d’information me prend entre deux et trois heures par semaine.

Après sélection des meilleurs articles de la semaine, cette lettre d’information a pu, après un an de publication ininterrompue, atteindre les 52 numéros et s’imposer comme un nouvel acteur FOSS au format original que plus de 1600 abonné⋅e⋅s utilisent pour effectuer leur veille technologique ou afin de rester en alerte sur les libertés individuelles et la vie privée.

2. Le meilleur du FOSS francophone en un e-mail

Le Courrier du hacker propose chaque semaine 16 liens dans un e-mail. Pourquoi 16 ? J’ai fait le choix de ne pas surcharger l’e-mail, afin que les principaux liens de la semaine restent bien visibles. L’idée est de proposer un contenu de grande qualité dans un format réduit.

En effet rester au courant demande aujourd’hui beaucoup de temps et de consulter chaque jour de nombreux médias. Cela s’avère souvent fastidieux et il est hélas facile de rater quelque chose qu’on trouve dine d’intérêt. Il est également important de prendre le temps d’analyser les événements, temps qui se raréfie quand on voit les notifications qui nous surchargent aujourd’hui. En se basant sur les articles écrits par la communauté FOSS, en effectuant un tri et en publiant les numéros à date fixe, le Courrier du hacker prend le temps de l’information dans une optique de qualité. Les e-mails des abonnés ne sont bien sûr utilisés que pour envoyer la lettre d’information.

3. Un contenu accessible à tous

Bien que le format premier soit celui de l’e-mail publié chaque semaine, je me suis rendu compte que ce format ne convenait pas à tous. J’ai également reçu des demandes afin d’ouvrir plus largement le contenu. Et il aurait été dommage de restreindre l’accès à un contenu de qualité pour une question de préférence de média.

J’ai donc rendu disponibles les archives directement depuis le site web. J’ai également commencé à relayer le contenu via les réseaux sociaux, en créant un compte Mastodon sur Framapiaf (merci Framasoft !) et un compte Twitter pour le Courrier du hacker.

Au niveau technique, le site officiel est un site statique servi par Nginx qui offre essentiellement le formulaire d’abonnement à la lettre d’information, les archives des numéros publiés et le flux rss dédié. À partir de ce flux rss, les outils Feed2toot et Feed2tweet (dont je suis l’auteur) permettent de diffuser le contenu du flux vers respectivement Mastodon et Twitter.

4. Le futur du Courrier du hacker

Le but est de continuer aussi longtemps que possible à publier et à faire connaître le Courrier du hacker afin de promouvoir les articles de grande qualité écrits en français chaque semaine dans les communautés FOSS. Des besoins apparaîtront sûrement dans le futur et je reste à l’affût des demandes qui me sont remontées. N’hésitez pas à me contacter en répondant simplement à l’e-mail de la lettre d’information.

5. Liens du Courrier du hacker

dessin humo du geektionerd generator : l’un s eplaibnt que son projet ne soit pas mentionné dans ce canard, l’autre lui répond que si on a 20 ans et qu’on n’est pas dans le journal du hacker c’est qu’on a raté sa vie
image https://framalab.org/gknd-creator/




Contribuer à un logiciel libre dans une formation en école d’ingénieur

Des étudiants de l’Université de Technologie de Compiègne effectuent, dans le cadre de leur cursus, des Travaux de Laboratoire consistant à avancer sur des tickets du projet Framadate (qui n’en manque pas), avec le soutien de leur enseignant Stéphane Crozat (dont on vous reparlera) et du CHATONS local Picasoft. Leurs travaux sont documentés dans un wiki et leur avancement dans des pads.

De la belle contribution utile !

Pour commencer, une petite présentation s’impose : je m’appelle Justine et je suis en première année de formation ingénieur en informatique à l’UTC (Université de Technologie de Compiègne). Lors de ce semestre, c’est-à-dire lors des quatre derniers mois, et dans le cadre de ma formation (ce travail, après évaluation, pourra m’apporter 5 crédits ECTS), j’ai eu l’occasion de contribuer au logiciel libre Framadate. Cet article se veut être un bilan de mon expérience.

 

Contribuer à un logiciel libre, était-ce différent d’un projet « classique » ?

À l’UTC, les étudiants sont évalués selon des barèmes différents d’une matière à l’autre. En informatique, l’évaluation comprend souvent un projet (qui ne correspond pas souvent à plus de 20% de la note finale). Ce projet a des objectifs largement pertinents, comme vérifier sur un cas pratique que les étudiants ont assimilé la théorie qui leur a été enseignée. Cependant, j’ai souvent éprouvé une certaine frustration vis-à-vis  de ces projets. En effet, une fois rendu, évalué et donc noté, le projet tombe dans l’oubli : pas d’utilisation réelle, pas d’amélioration, une sorte de produit déjà mort à sa sortie. Ainsi, l’idée de travailler sur un logiciel  libre, avec des utilisateurs bien réels derrière, m’a semblé extrêmement pertinente et bien différente des projets que j’avais déjà pu mener.

Est ce que ces différences ont entraîné des difficultés ?

Les premières difficultés rencontrées ont été celles posées par l’installation et la prise en main de l’environnement de travail, proposé par les suiveurs. Alors que la plupart du temps, pour mener à bien les projets classiques, les installations des environnements sont déjà faites sur les machines de l’UTC, cela n’était pas le cas cette fois. Composé de nombreux outils (principalement Docker et Git au sein de Linux), l’installation de notre environnement a été relativement lourde et laborieuse. Une fois installé, l’environnement est au premier abord difficile à prendre en main : de nombreuses lignes sont à exécuter dans l’interpréteur de commandes avant de pouvoir tester le code.

Mais les difficultés les plus compliquées à surmonter ont été celles posées par le projet en lui-même. D’abord parce que les langages utilisés (SQL, PHP orienté objet, Javascript, HTML via le moteur de templates Smarty…) ne m’étaient pas ou peu connus. Ensuite, et surtout, parce qu’il m’a paru très compliqué de m’insérer dans un projet déjà bien développé (dans un projet « classique » à l’UTC, on part de rien, on développe tout), projet dont l’architecture n’est pas (ou très peu) documentée. Sa compréhension a donc nécessité beaucoup de temps et d’efforts, j’y reviendrai.

Comment s’est organisée ta contribution ?

Cette contribution a été organisée selon une méthode de type agile : le travail est découpé en itérations de six heures chacune, une itération par semaine. Le semestre a ainsi été rythmé par des réunions de suivi hebdomadaires avec les suiveurs, Stéphane Crozat et Andrés Maldonado, chargés d’accompagner et d’évaluer le travail. Sur chaque itération, nous déterminions donc ensemble l’objectif à atteindre pour la semaine suivante, et je déterminais seule l’articulation de mon travail (combien d’heures je devais passer à réaliser telle tâche). La contribution s’est articulée en deux volets : un volet de développement (qui consistait en la résolution de trois issues ouvertes sur le projet) et un volet de documentation (via le wiki de l’association Picasoft).

Concrètement, qu’as-tu apporté à Framadate ?

Comme évoqué plus haut, l’architecture du projet n’était que très peu documentée. Ainsi, afin de travailler efficacement sur le projet, j’ai préféré commencer par passer plusieurs heures (concrètement une vingtaine) à explorer le projet et documenter au maximum ce que j’en comprenais (les classes implémentées, leur articulation au sein du projet…). Un travail étudiant comme celui-ci est aussi l’occasion d’apprendre à formaliser et documenter, mon travail est disponible ici.

Ce n’est que dans un second temps que j’ai réellement commencé mon travail de résolution d’issues, et donc de développement et de documentation du travail réalisé. J’ai préféré travailler ces deux volets en parallèle, afin de restituer le travail réalisé lorsque tout était encore frais dans mon esprit. J’ai ainsi pu travailler sur trois issues :

Issue #38 : collecter les adresses e-mail des sondés
L’idée est de permettre à l’administrateur de choisir de collecter (ou non) les adresses e-mail des sondés. Si l’administrateur choisit la collecte, alors la saisie d’une adresse de courriel valide (respectant le format e-mail) est obligatoire pour voter. La collecte s’accompagne d’une fonctionnalité permettant à l’administrateur de récupérer efficacement l’ensemble des adresses des personnes sondées.

A la création d’un sondage, l’administrateur choisit s’il collecte ou non les adresses emails des sondés.

 

Un avertissement informe que, dans le cas où les votes sont modifiables par tous, n’importe qui ayant accès au sondage peut récupérer les adresses emails des sondés.

 

Pour voter, lorsque la collecte des adresses emails est active, une adresse email valide doit être renseignée. L’administrateur peut récupérer la liste des adresses emails des sondés grâce aux boutons enveloppe situés au dessus de chaque colonne. Si la collecte est active et que quiconque peut modifier tous les votes, un avertissement informe que n’importe qui peut accéder aux adresses emails des sondés.

 

En cliquant sur un bouton enveloppe, l’administrateur récupère les adresses emails des sondés triées selon leur choix (‘oui’, ‘si besoin’ ou ‘non’).

 

Issue #324 (et #61) : Amélioration de l’option de collecte des adresses e-mail des personnes sondées. L’idée était d’améliorer le travail réalisé précédemment en passant la collecte des adresses de courriel sous quatre options différentes :

  • option 1 : la collecte est désactivée ;
  • option 2 : la collecte est activée ;
  • option 3 : la collecte est activée et la saisie est obligatoire ;

option 4 : la collecte est activée, la saisie est obligatoire et le vote doit être confirmé par un clic sur le lien envoyé dans un mail à l’adresse renseignée (cette dernière option n’a pas été implémentée car le service d’envoi d’e-mail est inutilisable au sein de l’installation).

A la création d’un sondage, l’administrateur choisit une des quatre options pour son sondage. De même que précédemment, un avertissement informe si les adresses emails des sondés ne sont pas protégées.

 

Issue #208 : permettre la finalisation d’un sondage par l’administrateur
L’idée était d’ajouter une fonctionnalité pour l’administrateur de clôture de sondage et de lui permettre :

  • de sélectionner le choix retenu ;
  • de justifier son choix.

Dans les informations du sondage, l’administrateur et l’utilisateur sait si le sondage est encore ouvert ou s’il est fermé (ici, il est encore ouvert). L’administrateur peut fermer le sondage en cliquant sur le bouton.

 

Une fois le sondage fermé, l’administrateur peut sélectionner le choix qu’il retient grâce au bouton au dessus de chaque colonne. La valeur de ce choix est visible dans les informations du sondage, côté administrateur et côté utilisateur.

Une fois un choix sélectionné, l’administrateur peut justifier son choix. La valeur de cette explication est visible dans les informations du sondage, côté administrateur et côté utilisateur.

Chacune de ces résolutions d’issues a fait l’objet d’une merge-request. C’est un processus itératif très intéressant à découvrir au sein duquel on peut interagir avec les développeurs logiciel et web de Framasoft qui vont vérifier le travail proposé et en demander des corrections.

Tout au long de mon travail, j’ai pu ainsi interagir avec différents interlocuteurs : les suiveurs bien sûr, Stéphane Crozat et Andrés Maldonado, mais aussi Thomas Citharel, développeur logiciel web chez Framasoft, et Kyâne Pichou, diplômé de l’UTC. Je tiens à remercier tous ces interlocuteurs pour leur soutien et leurs conseils, je pense qu’il est indispensable d’être bien accompagnés dans ce processus de contribution afin qu’il soit efficace et utile à tous.

Finalement, quels sont les apports au sein de ta formation ?

Contribuer à Framadate m’a d’abord permis de gagner en compétences d’utilisation des outils utilisés (Docker, Git, Linux) et en développement web : interface, base de données,…. Mais cette contribution m’a surtout fait gagner énormément d’indépendance et d’autonomie vis-à-vis d’un projet déjà existant et bien développé, ce qui est très formateur et pertinent en amont de mon futur stage (six mois en entreprise à partir de septembre).

Que faudrait-il retenir de cet article ?

Contribuer à un logiciel libre au sein de la formation en école d’ingénieur constitue une expérience très pertinente pour compléter le profil théorique et « scolaire » d’un étudiant. Cette expérience permet de faire face à de nouvelles difficultés, et ainsi développer de toutes nouvelles aptitudes.

 

En savoir plus :

ECTS : European Credits Transfer System, calculés en fonction de la charge de travail de l’étudiant , ils permettent l’obtention des diplômes français (et européens).

Picasoft est le CHATON créé par les étudiants de l’UTC.




Framadsense, la publicité qui a du sens

C’est avec le plus grand sérieux que nous lançons aujourd’hui notre alternative à la régie publicitaire Google AdSense : Framadsense !

Aujourd’hui on trolle la pub !

On ne va pas noyer le poisson : aujourd’hui est le jour rêvé pour lancer notre outil de bannières publicitaires. C’est dimanche, nos salarié·e·s se reposent, nos bénévoles ont une vie personnelle, vous allez donc pouvoir enflammer les z’internets en toute autonomie.

Vous croyez que c’est une blague…? Vous ne vous doutez pas à quel point nous sommes sérieuxses, dès qu’il s’agit de déconner.

Nous avons déjà parlé ici du fléau qu’est la publicité « digitale » (comme disent les « dir’comm' » et les « dir’mark' »). C’est le profilage publicitaire qui est aux origines des Léviathans qui centralisent le web. Il suffit de voir le talk « Nous créons une dystopie simplement pour obliger les gens à cliquer sur des publicités » pour comprendre combien c’est grave, et combien il faut Dégoogliser Internet. Nous relayons aussi des alternatives plus vertueuses, comme celle de la rédaction de NexINpact.

La pub en ligne est partout, c’est une catastrophe numérique et écologique… On comprend pourquoi certaines personnes s’échangent de formidables astuces pour résister à l’agression publicitaire. L’ironie, c’est que la plupart des alternatives et connaissances qui nous permettent de faire respecter nos intimités numériques sont peu connues… et qu’elles manquent de pub !

Notre sérieux va vous surprendre

C’est parti d’une idée de JosephK. Oui, JosephK, un salarié de Framasoft qui déjà, pour la blague, avait codé le Bingo du Troll (à utiliser sans modération dès qu’un troll vous emmouscaille). Celui qui, récemment, a bidouillé un joli lifting pour le Framablog (vous avez remarqué comme il est plus aéré, plus lisible ?). JosephK, un des plus farouches opposants à la pub parmi nous, qui vient nous proposer :

Et si on montrait les mécanismes de la pub en ligne tout en faisant de la réclame pour les alternatives éthiques ?

Il y a des informations que nos navigateurs web diffusent en permanence : de quel site on vient (c’est le rôle du « référent »), ainsi que les versions de notre système d’exploitation et notre navigateur web (ce que transmet le « user agent »). Rien qu’avec ces infos-là, donc sans pister quiconque, on peut générer des bannières qui expliquent aux personnes utilisant des outils fermés comment mieux se libérer… « Tu viens de Facebook ? Essaie Framasphère ! » ou « Tu utilises Chrome ? Firefox est plus rapide et plus éthique ! »

Framadsense, parce que ça nous fait rire

Si on crée ce micro-outil pour nous, autant le mettre à disposition de tou·te·s, non ? Ainsi est né Framadsense, disponible à l’adresse https://sense.framasoft.org. Si vous voulez l’utiliser pour votre site web, il vous suffit :

  • D’aller sur Framadsense
  • De paramétrer le type de bannière que vous voulez (cocher des cases, quoi !)
  • De copier/coller le code généré à l’endroit de votre site où vous voulez insérer de la (fausse-)pub !

Sense3, le logiciel développé par JosephK, est un logiciel libre (forcément !) qui respecte notre vie privée, et dont les bannières affichent uniquement des projets libres et non lucratifs… voire des œuvres d’art, juste pour le plaisir de remplacer la pollution visuelle par de la culture ! Vous pouvez d’ailleurs proposer de nouvelles bannières en collaborant au code sur son dépôt (nous, on a juste fait les exemples les plus courants… venez pas nous gronder si votre projet libre favori n’y est pas encore !).

Voilà : même quand il s’agit de déconner, on en profite pour hacker les codes de la pub. Plus qu’un poisson, Framadsense est un vrai logiciel qui permet au moins qu’on se pose la question :

comment attirer l’attention de nos proches sur le fait que nos attentions sont sur-sollicitées ?

Vous avez le reste du (long) week-end pour y répondre (ou pour manger du chocolat).

 

L’équipe de Framasoft.




Le chemin vers une informatique éthique

Le logiciel « open source » a gagné, tant mieux, c’est un préalable pour une informatique éthique, explique Daniel Pascot, qui a tout au long d’une carrière bien remplie associé enseignement et pratique de l’informatique, y compris en créant une entreprise.

Du côté de nos cousins d’Outre-Atlantique, on lui doit notamment d’avoir présidé aux destinées de l’association libriste FACIL (c’est un peu l’April du Québec) et milité activement pour la promotion de solutions libres jusqu’aux instances gouvernementales.

On peut se réjouir de l’ubiquité du logiciel libre mais les fameuses quatre libertés du logiciel libre (merci Mr Stallman) ne semblent en réalité concerner que les créateurs de logiciels. Les utilisateurs, peu réceptifs au potentiel ouvert par les licences libres, sont intéressés essentiellement par l’usage libre des logiciels et les services proposés par des entreprises intermédiaires. Hic jacet lupus… Quand ces services échappent à la portée des licences libres, comment garantir qu’ils sont éthiques ? La réflexion qu’entame Daniel Pascot à la lumière d’exemples concrets porte de façon très intéressante sur les conditions d’un contrat équilibré entre utilisateurs et fournisseurs de services. Les propositions de charte qu’il élabore ressemblent d’ailleurs plutôt à une liste des droits des utilisateurs et utilisatrices 😉

Chez Framasoft, nous trouvons que ce sont là des réflexions et propositions fort bien venues pour le mouvement de CHATONS qui justement vous proposent des services divers en s’engageant par une charte.

Comme toujours sur le Framablog, les commentaires sont ouverts…


Le logiciel « open source » a gagné, oui mais…

Photo Yann Doublet

Les « libristes »1 se rendent progressivement compte que bien des combats qu’ils ont livrés étaient une cause perdue d’avance car ils sous-estimaient les conséquences de la complexité des logiciels. Quels que soient les bienfaits des logiciels libres, les utiliser exige une compétence et un entretien continu qui ne sont pas envisageables pour la grande majorité des individus ou organisations2.

Richard Stallman a fait prendre conscience de la nécessité de contrôler les programmes pour garantir notre liberté. La dimension éthique était importante : il parlait du bon et du mauvais logiciel. L’importance de ce contrôle a été mise en évidence par Lawrence Lessig avec son « Code is law »3. La nature immatérielle et non rivale du logiciel faisait que les libristes le considéraient naturellement comme un bien commun. Il leur semblait évident qu’il devait être partagé. Comme on vivait alors dans un monde où les ordinateurs étaient autonomes, la licence GPL avec ses libertés offrait un socle satisfaisant sur lequel les libristes s’appuyaient.

J’ai depuis plus de 20 ans enseigné et milité pour le logiciel libre que j’utilise quotidiennement. Comme tout bon libriste convaincu, j’ai présenté les quatre libertés de la GPL, et je reconnais que je n’ai pas convaincu grand monde avec ce discours. Qu’il faille garder contrôle sur le logiciel, parfait ! Les gens comprennent, mais la solution GPL ne les concerne pas parce que ce n’est absolument pas dans leur intention d’installer, étudier, modifier ou distribuer du logiciel. Relisez les licences et vous conviendrez qu’elles sont rédigées du point de vue des producteurs de logiciels plus que des utilisateurs qui n’envisagent pas d’en produire eux-mêmes.

Mais un objet technique et complexe, c’est naturellement l’affaire des professionnels et de l’industrie. Pour eux, la morale ou l’éthique n’est pas une préoccupation première, ce sont des techniciens et des marchands qui font marcher l’économie dans leur intérêt. Par contre, la liberté du partage du code pour des raisons d’efficacité (qualité et coût) les concerne. Ils se sont alors débarrassés de la dimension éthique en créant le modèle open source4. Et ça a marché rondement au point que ce modèle a gagné la bataille du logiciel. Les cinq plus grandes entreprises au monde selon leurs capitalisations boursières, les GAFAM, reposent sur ce modèle. Microsoft n’est plus le démon privatif à abattre, mais est devenu un acteur du libre. Enlevez le code libre et plus de Web, plus de courrier électronique, plus de réseaux sociaux comme Facebook, plus de service Google ou Amazon, ou de téléphone Apple ou Android. Conclusion : le logiciel libre a gagné face au logiciel propriétaire, c’est une question de temps pour que la question ne se pose plus.

Oui, mais voilà, c’est du logiciel libre débarrassé de toute évidence de sa dimension éthique, ce qui fait que du point de vue de l’utilisateur qui dépend d’un prestataire, le logiciel libre n’apporte rien. En effet, les prestataires de services, comme les réseaux sociaux ou les plates-formes de diffusion, ne distribuent pas de logiciel, ils en utilisent et donc échappent tout à fait légalement aux contraintes éthiques associées aux licences libres. Ce qui importe aux utilisateurs ce ne sont pas les logiciels en tant qu’objets, mais le service qu’ils rendent qui, lui, n’est pas couvert par les licences de logiciel libre. Circonstance aggravante, la gratuité apparente de bien des services de logiciel anesthésie leurs utilisateurs face aux conséquences de leur perte de liberté et de l’appropriation de leurs données et comportements (méta données) souvent à leur insu5.

Pourtant, aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous passer de logiciel, tout comme nous ne pouvons pas nous passer de manger. Le logiciel libre c’est un peu comme le « bio » : de plus en plus de personnes veulent manger bio, tout simplement parce que c’est bon pour soi (ne pas s’empoisonner), bon pour la planète (la préserver de certaines pollutions) ou aussi parce que cela permet d’évoluer vers une économie plus humaine à laquelle on aspire (économie de proximité). Le « bio » est récent, mais en pleine expansion, il y a de plus en plus de producteurs, de marchands, et nos gouvernements s’en préoccupent par des lois, des règlements, des certifications ou la fiscalité. Ainsi le « bio » ce n’est pas seulement un produit, mais un écosystème complexe qui repose sur des valeurs : si le bio s’était limité à des « écolos » pour auto-consommation, on n’en parlerait pas. Eh bien le logiciel c’est comme le bio, ce n’est pas seulement un produit mais aussi un écosystème complexe qui concerne chacun de nous et la société avec tous ses acteurs.

Dans l’écosystème logiciel, les éditeurs et les prestataires de service qui produisent et opèrent le logiciel, ont compris que le logiciel libre (au sens open source) est bon pour eux et s’en servent, car ils le contrôlent. Par contre il n’en va pas de même pour ceux qui ne contrôlent pas directement le logiciel. La licence du logiciel ne suffit pas à leur donner contrôle. Mais alors que faire pour s’assurer que le service rendu par le logiciel via un prestataire soit bon pour nous, les divers utilisateurs dans cet écosystème numérique complexe ?

Je vais ici commenter la dimension éthique de deux projets de nature informatique qui s’appuient sur du logiciel libre sur lesquels je travaille actuellement en tentant d’intégrer ma réflexion de militant, d’universitaire et de praticien. PIAFS concerne les individus et donc le respect de nos vies privées pour des données sensibles, celles de notre santé dans un contexte de partage limité, la famille. REA vise à garantir à une organisation le contrôle de son informatisation dans le cadre d’une relation contractuelle de nature coopérative.

Deux cas qui ont alimenté ma réflexion

PIAFS : Partage des Informations Avec la Famille en Santé

PIAFS est projet qui répond à un besoin non satisfait : un serveur privé pour partager des données de santé au sein d’une unité familiale à des fins d’entr’aide (http://piafs.org/). Cette idée, dans un premier temps, a débouché sur un projet de recherche universitaire pour en valider et préciser la nature. Pour cela il nous fallait un prototype.

Au-delà de la satisfaction d’un besoin réel, je cherchais en tant que libriste comment promouvoir le logiciel libre. Je constatais que mes proches n’étaient pas prêts à renoncer à leurs réseaux sociaux même si je leur en montrais les conséquences. Il fallait éviter une première grande difficulté : changer leurs habitudes. J’avais là une opportunité : mes proches, comme beaucoup de monde, n’avaient pas encore osé organiser leurs données de santé dans leur réseau social.

Si ce projet avait dès le départ une dimension éthique, il n’était pas question de confier ces données sensibles à un réseau social. J’étais dès le départ confronté à une dimension pratique au-delà de la disponibilité du logiciel. De plus, pour les utilisateurs de PIAFS, l’auto-hébergement n’est pas une solution envisageable. Il fallait recourir à un fournisseur car un tel service doit être assuré d’une manière responsable et pérenne. Même si l’on s’appuyait sur des coopératives de santé pour explorer le concept, il est rapidement apparu qu’il fallait recourir à un service professionnel classique dont il faut alors assumer les coûts6. Il fallait transposer les garanties apportées par le logiciel libre au fournisseur de service : l’idée de charte que l’on voyait émerger depuis quelques années semblait la bonne approche pour garantir une informatique éthique, et en même temps leur faire comprendre qu’ils devaient eux-mêmes assurer les coûts du service.

REA : Pour donner au client le contrôle de son informatisation

J’ai enseigné la conception des systèmes d’information dans l’université pendant près de 40 ans (à Aix-en-Provence puis à Québec), et eu l’occasion de travailler dans des dizaines de projets. J’ai eu connaissance de nombreux dérapages de coût ou de calendrier et j’ai étudié la plupart des méthodologies qui tentent d’y remédier. J’ai aussi appris qu’une des stratégies commerciales de l’industrie informatique (ils ne sont pas les seuls !) est la création de situations de rente pas toujours à l’avantage du client. Dans tout cela je n’ai pas rencontré grande préoccupation éthique.

J’ai eu, dès le début de ma carrière de professeur en systèmes d’information (1971), la chance d’assister, sinon participer, à la formalisation de la vision de Jean-Louis Le Moigne7 : un système d’information consiste à capturer, organiser et conserver puis distribuer et parfois traiter les informations créées par l’organisation. Cette vision s’opposait aux méthodologies naissantes de l’analyse structurée issues de la programmation structurée. Elle établissait que l’activité de programmation devait être précédée par une compréhension du fonctionnement de l’organisation à partir de ses processus. L’approche qui consiste à choisir une « solution informatique » sans vraiment repenser le problème est encore largement dominante. J’ai ainsi été conduit à développer, enseigner et pratiquer une approche dite à partir des données qui s’appuie sur la réalisation précoce de prototypes fonctionnels afin de limiter les dérapages coûteux (je l’appelle maintenant REA pour Référentiel d’Entreprise Actif, le code de REA est bien sûr libre).

Mon but est, dans ma perspective libriste, de redonner le contrôle au client dans la relation client-fournisseur de services d’intégration. Si ce contrôle leur échappe trop souvent du fait de leur incompétence technique, il n’en reste pas moins que ce sont eux qui subissent les conséquences des systèmes informatiques « mal foutus ». Là encore le logiciel libre ne suffit pas à garantir le respect du client et le besoin d’une charte pour une informatique éthique s’impose8 .

Photo EOI (CC-BY-SA 2.0)

Vers une charte de l’informatique libre, c’est-à-dire bonne pour l’écosystème numérique

Dans les deux cas, si l’on a les ressources et la compétence pour se débrouiller seul, les licences libres comme la GPL ou une licence Creative Commons pour la méthodologie garantissent une informatique éthique (respect de l’utilisateur, contribution à un bien commun). S’il faut recourir à un hébergeur ou un intégrateur, les garanties dépendent de l’entente contractuelle entre le client-utilisateur et le fournisseur.

Il y a une différence fondamentale entre le logiciel et le service. Le logiciel est non rival, il ne s’épuise pas à l’usage, car il peut être reproduit sans perte pour l’original, alors que le service rendu est à consommation unique. Le logiciel relève de l’abondance alors que le service relève de la rareté qui est le fondement de l’économie qui nous domine, c’est la rareté qui fait le prix. Le logiciel peut être mis en commun et partagé alors que le service ne le peut pas. L’économie d’échelle n’enlève pas le caractère rival du service. Et c’est là que la réalité nous rattrape : la mise en commun du logiciel est bonne pour nous tous, mais cela n’a pas de sens pour le service car aucun fournisseur ne rendra ce service gratuitement hormis le pur bénévolat.

Des propositions balisant un comportement éthique existent, en voici quelques exemples:

  • dans Le Manifeste pour le développement Agile de logiciels, des informaticiens ont proposé une démarche dite agile qui repose sur 4 valeurs et 12 principes. Sans être explicitement une charte éthique, la démarche est clairement définie dans l’optique du respect du client. Ce manifeste est utile dans le cas REA ;
  • la charte du collectif du mouvement CHATONS concerne les individus, elle est pensée dans un contexte d’économie sociale et solidaire, elle est inspirante pour le cas PIAFS ;
  • la charte de Framasoft définit un internet éthique, elle est inspirante pour le cas PIAFS mais aussi pour la définition d’un cadre global;
  • dernièrement sous forme de lettre ouverte, un collectif issu du Techfestival de Copenhague propose une pratique éthique, utile pour les deux cas et qui permet de réfléchir au cadre global.

Les libristes, mais dieu merci ils ne sont pas les seuls, ont une bonne idée des valeurs qui président à une informatique éthique, bonne pour eux, à laquelle ils aspirent lorsqu’ils utilisent les services d’un fournisseur. Les exigences éthiques ne sont cependant pas les mêmes dans les deux cas car l’un concerne un service qui n’inclut pas de développement informatique spécifique et l’autre implique une activité de développement significative (dans le tableau ci-dessous seuls des critères concernant l’éthique sont proposés):

Critères pour le client Dans le cas de PIAFS Dans le cas d’un projet REA
Respect de leur propriété Les données qu’ils produisent leur appartiennent, ce n’est pas négociable Tout document produit (analyse, …) est propriété du client
Respect de leur identité Essentiel Le client doit contrôler la feuille de route, ce sont ses besoins que l’on doit satisfaire par ceux du fournisseur
Respect de leur indépendance vis à vis du fournisseur Important, préside au choix des logiciels et des formats Critique : mais difficile à satisfaire.
Proximité du service : favoriser l’économie locale et protection contre les monopoles Important Important
Pérennité du service Important, mais peut être tempéré par la facilité du changement Essentiel : le changement est difficile et coûteux, mais la « prise en otage » est pire
Payer le juste prix Important Important
Partage équitable des risques Risque faible Essentiel car le risque est élevé
Mise en réseau Essentiel : la connexion « sociale » est impérative mais dans le respect des autres valeurs Plus aucune organisation vit en autarcie
Contribution (concerne le fournisseur) Non discutable, obligatoire Important mais aménageable

Entente sur le logiciel

Le client, individu ou organisation, doit avoir l’assurance que les logiciels utilisés par le fournisseur de services font bien et seulement ce qu’ils doivent faire. Comme il n’a pas la connaissance requise pour cette expertise, il doit faire confiance au fournisseur. Or, parce que celui-ci n’offre pas toute la garantie requise (volonté et capacité de sa part), il faut, dans cette situation, recourir à un tiers de confiance. Cette expertise externe par un tiers de confiance est très problématique. Il faut d’une part que le fournisseur donne accès aux logiciels et d’autre part trouver un expert externe qui accepte d’étudier les logiciels, autrement dit résoudre la quadrature du cercle !

Le logiciel libre permet de la résoudre. Il est accessible puisqu’il est public, il est produit par une communauté qui a les qualités requises pour jouer ce rôle de tiers de confiance. Ainsi, pour une informatique éthique :

  • tout logiciel utilisé par le fournisseur doit être public, couvert par une licence libre, ce qui le conduit à ne pas redévelopper un code existant ou le moins possible,
  • s’il est amené à produire du nouveau code,
    • le fournisseur doit le rendre libre. C’est à l’avantage de la société mais aussi du client dans un contexte de partage et de protection contre les situations de rente qui le tiennent en otage,
    • ou du moins le rendre accessible au client,
  • garantir que seul le code montré est utilisé,
  • utiliser des formats de données et documents libres.

L’éthique est complexe, il est difficile sinon impossible d’anticiper tous les cas. L’exigence de logiciel libre peut être adaptée à des situations particulières, par exemple si le prestataire est engagé pour un logiciel que le client ne désire pas partager il en prend alors la responsabilité, ou si la nécessité de poursuivre l’utilisation de logiciels non libres est non contournable temporairement.

Entente sur le bien ou service

Le critère du coût est propre au service. Dans une approche éthique le juste coût n’est pas la résultante du jeu de l’offre et de la demande, ni d’un jeu de négociation basé sur des secrets, et encore moins le résultat d’une rente de situation. Il s’agit pour le fournisseur de couvrir ses coûts et de rentabiliser son investissement (matériel, formation…). Une approche éthique impose  de la transparence, le client  :

  • doit savoir ce qu’il paye,
  • doit avoir la garantie que le contrat couvre tous les frais pour l’ensemble du service (pas de surprise à venir),
  • doit être capable d’estimer la valeur de ce qu’il paye,
  • doit connaître les coûts de retrait du service et en estimer les conséquences.

Le partage équitable du risque concerne essentiellement les projets d’informatisation avec un intégrateur. Il est rare que l’on puisse estimer correctement l’ampleur d’un projet avant de l’avoir au moins partiellement réalisé. Une part du risque provient de l’organisation et de son environnement, une autre part du risque provient des capacités du fournisseur et de ses outils. Ceci a un impact sur le découpage du projet, chaque étape permet d’estimer les suivantes :

  • tout travail réalisé par le fournisseur contributif au projet :
    • doit être payé,
    • appartient au client,
    • doit pouvoir être utilisé indépendamment du fournisseur.
  • le travail dont le volume est dépendant du client est facturé au temps,
  • le travail sous le contrôle du fournisseur doit si possible être facturé sur une base forfaitaire,
  • le client est maître de la feuille de route,
  • tout travail entamé par le fournisseur doit être compris et accepté par le client,
  • la relation entre le client et le fournisseur est de nature collaborative, le client participe au projet qui évolue au cours de la réalisation à la différence d’une relation contractuelle dans laquelle le client commande puis le fournisseur livre ce qui est commandé.

Conclusion : l’informatique éthique est possible

Pour tous les utilisateurs de l’informatique, c’est à dire pratiquement tout le monde et toutes les organisations de notre société numérique, il est aussi difficile de nier l’intérêt d’une informatique éthique que de rejeter le « bio », mais encore faut-il en être conscient. Le débat au sein des producteurs de logiciels reste difficile à comprendre. Ce qui est bon pour un libriste c’est un logiciel qui avant tout le respecte, alors que pour les autres informaticiens, c’est à dire la grande majorité, c’est un logiciel qui ne bogue pas. Fait aggravant : la vérité des coûts nous est cachée. Cependant au-delà de cette différence philosophique, l’intérêt du logiciel partagé est tel qu’un immense patrimoine de logiciel libre ou open source est disponible. Ce patrimoine est le socle sur lequel une informatique éthique est possible. Les deux cas présentés nous montent que les conditions existent dès maintenant.

Une informatique éthique est possible, mais elle ne sera que si nous l’exigeons. Les géants du Net sont de véritables états souverains devant lesquels même nos états baissent pavillon. La route est longue, chaotique et pleine de surprises, comme elle l’a été depuis la naissance de l’ordinateur, mais un fait est acquis, elle doit reposer sur le logiciel libre.

Le chemin se fait en marchant, comme l’écrivait le poète Antonio Machado, et c’est à nous libristes de nous donner la main et de la tendre aux autres. Ce ne sera pas facile car il faudra mettre la main à la poche et la bataille est politique. Il nous faut exiger, inspirés par le mouvement « bio », un label informatique éthique et pourquoi pas un forum mondial de l’écosystème numérique. La piste est tracée (à l’instar de la Quadrature du Net), à nous de l’emprunter.


Notes

  1. J’ai utilisé ce mot de libriste pour rendre compte de la dimension militante et à certains égards repliée sur elle-même, qu’on leur reproche souvent à raison.
  2. Voir sur ce point le blog NullPointerException, « Que faut-il pour XXX? Du logiciel libre! Non, une gouvernance éthique », 21/02/2017.
  3. Dans un article paru en 2000, Lawrence Lessig -auquel on doit les licences Creative Commons- a clairement mis en lumière que l’usage d’internet (et donc des logiciels) nous contraint, tout comme nous sommes contraint par les lois. Il nous y a alerté sur les conséquences relatives à notre vie privée. Voir la traduction française sur Framablog « Le code fait loi – De la liberté dans le cyberespace » (publié le 22/05/2010),
  4. Dans l’optique open source, un bon logiciel est un logiciel qui n’a pas de bogue. Dans l’optique logiciel libre, un bon logiciel est un logiciel éthique qui respecte son utilisateur et contribue au patrimoine commun. Dans les deux cas il est question d’accès au code source mais pour des raisons différentes, ce qui au plan des licences peut sembler des nuances : « Né en 1998 d’une scission de la communauté du logiciel libre (communauté d’utilisateurs et de développeurs) afin de conduire une politique jugée plus adaptée aux réalités économiques et techniques, le mouvement open source défend la liberté d’accéder aux sources des programmes qu’ils utilisent, afin d’aboutir à une économie du logiciel dépendant de la seule vente de prestations et non plus de celle de licences d’utilisation ». Voir la page Wikipédia, « Open Source Initiative ».
  5. Voir par exemple Tristan Nitot, « Surveillance:// Les libertés au défi du numérique : comprendre et agir », C&F éditions, 2016. L’interview de T. Nitot sur le Framablog. Le site « Social Cooling » (« Les données conduisent au refroidissement social »).
  6. La question de recourir à une organisation de l’économie sociale et solidaire s’est posée et ce n’est pas exclu.Cela n’a pas été retenu pour des raisons pratiques et aussi parce que la démarche visait à promouvoir une informatique éthique de la part des fournisseurs traditionnels locaux.
  7. Avant d’être connu comme un constructiviste Jean-Louis Le Moigne, alors professeur à l’IAE d’Aix-en-Provence, créait un enseignement de systèmes d’information organisationnels et lançait avec Huber Tardieu la recherche qui a conduit à la méthode Merise à laquelle j’ai participé car j’étais alors assistant dans sa petite équipe universitaire et il a été mon directeur de doctorat.
  8. Cela se dégage par exemple de la thèse de Balla Diop que j’ai dirigée. Il a comparé des implantations de ERP libres et propriétaires : du point de vue du client hormis les coûts il y a peu de différence. Voir Balla Diop, L’effet de la stratégie logicielle (ERP open source vs ERP commercial) sur le développement du capital humain des PME, Thèse de doctorat dirigée par D. Pascot, Université Laval, 2015.



Créateurs du numérique, parlons un peu éthique

Une lettre ouverte de la communauté des technologies de l’information invite à réfléchir un peu à la notion de responsabilité de chacun, compte tenu de l’enjeu du numérique pour nous tous.

Une invitation à réfléchir et débattre donc, au-delà de la pétition (encore une !) aux accents idéalistes. Nous avons peut-être tous besoin de nous demander ce que nous faisons concrètement pour nous mettre en phase avec nos idéaux. C’est en ce sens que la traduction que nous vous proposons nous semble digne d’intérêt.

Pendant 48 heures, les 150 participants issus du monde du numérique (des développeurs et développeuses, des designers, mais aussi des philosophes, des enseignant⋅e⋅s et des artistes)  du Techfestival de Copenhague ont échangé, débattu et se sont accordés entre autres pour lancer cet appel dont vous trouverez la version originale sur la page https://copenhagenletter.org/

Les auteurs précisent :

Cette lettre reflète (notre) engagement, et lance un débat sur les valeurs et les principes qui guident la technologie.

Vous avez bien lu : voilà une petite bande qui estime que ce n’est pas la technologie ou le profit qui doivent guider leur activité mais des valeurs et des principes.

Oserons-nous avancer que cette perspective, qui peut exister dans le milieu libriste, est bien rare dans une communauté de travailleurs du numérique (si cette expression vous heurte dites-nous pourquoi…) ou la notion de responsabilité est trop souvent mise sous le tapis.

S’il vous faut des exemples : la responsabilité de ceux qui conçoivent des algorithmes, on en parle ? Les objets connectés qui commencent à investir notre vie quotidienne, quels principes en gouvernent la conception ? L’administration des bases de données sensibles, quels garde-fous ?

Si après avoir parcouru cet appel vous souhaitez signer et donc vous engager, vous trouverez le lien au bas de la page.

Traduction Framalang : mo, goofy, PasDePanique, Penguin, xi, audionuma et des anonymes

 

La lettre de Copenhague, 2017

 

À tous ceux qui façonnent la technologie aujourd’hui

Nous vivons dans un monde où la technologie dévore la société, l’éthique et notre existence elle-même.

Il est temps d’assumer la responsabilité du monde que nous créons. Il est temps que les êtres humains passent avant le business. Il est temps de remplacer la rhétorique creuse du « construire un monde meilleur » par un engagement à agir concrètement. Il est temps de nous organiser et de nous considérer comme responsables les uns envers les autres.

La technologie ne nous est pas supérieure. Elle devrait être gouvernée par nous tous, par nos institutions démocratiques. Elle devrait respecter les règles de nos sociétés. Elle devrait répondre à nos besoins, individuels et collectifs, tout autant qu’à nos envies.

Le progrès ne se limite pas à l’innovation. Nous sommes des bâtisseurs-nés. À nous de créer une nouvelle Renaissance. Nous ouvrirons et animerons un débat public honnête sur le pouvoir de la technologie. Nous sommes prêt⋅e⋅s à servir nos sociétés. Nous mettrons en œuvre les moyens à notre disposition pour faire progresser nos sociétés et leurs institutions.

Bâtissons sur la confiance. Jetons les bases d’une véritable transparence. Nous avons besoin de citoyens numériques, pas de simples consommateurs. Nous dépendons tous de la transparence pour comprendre comment la technologie nous façonne, quelles données nous partageons et qui peut y avoir accès. Se considérer les uns les autres comme des produits de base dont on peut tirer le maximum de valeur économique est désastreux, non seulement pour notre société qui est un ensemble complexe et interconnecté, mais aussi pour chacun d’entre nous.

Concevons des outils ouverts à l’analyse. Nous devons encourager une réflexion continue, publique et critique sur notre définition de la réussite, qui précise comment nous construisons et concevons pour les autres. Nous devons chercher à concevoir avec ceux pour qui nous concevons. Nous ne tolérerons pas une conception qui viserait la dépendance, la tromperie ou le contrôle. Nous devons créer des outils que nous aimerions voir utilisés par nos proches. Nous devons remettre en question nos objectifs et écouter notre cœur.

Passons d’une conception centrée sur l’homme à une conception centrée sur l’humanité.
Notre communauté exerce une grande influence. Nous devons protéger et cultiver son potentiel de faire le bien. Nous devons le faire en prêtant attention aux inégalités, avec humilité et amour. En fin de compte, notre récompense sera de savoir que nous avons fait tout ce qui est en notre pouvoir pour rendre notre jardin un peu plus vert que nous ne l’avons trouvé.

Nous qui avons signé cette lettre, nous nous tiendrons, nous-mêmes et chacun d’entre nous, pour responsables de la mise en pratique de ces idées. Tel est notre engagement.

En signant, vous acceptez que votre nom soit listé. Un mail de confirmation vous sera envoyé. Votre adresse mail ne sera partagée avec personne.

Vous êtes invité⋅e à signer* ou répondre à la Lettre de Copenhague, et à partager son contenu.

Contact (en anglais) : hej@copenhagenletter.org

 

*Note : mardi 19/09 à 13h50 plus de 1300 signatures et plus de 2100 à 19h30, ce qui est plutôt bien compte tenu de la cible particulière de ce texte.




M Carré : le développement durable sur votre bureau

Nous les geeks, nous savons bien qu’avec une bonne distribution Gnu/Linux et un coup de pinceau anti-poussière de temps en temps, un ordinateur peut vivre très longtemps.

Les fondateurs de la société M Carré remettent en forme les PC familiaux et vont s’attaquer à ceux des entreprises. Sans se poser en intégristes du Libre, ils rééduquent doucement avec la seule arme qui marche : des résultats.

Remercions-les pour tous ces dimanches qu’on ne passera plus à réinstaller le PC du beau-frère. ^^

Le développement durable, on en parle, mais c’est tellement mieux quand on s’y met !

Salut les gars ! Nous vous avions interviewés au moment où vous lanciez votre start-up.  On aimerait bien savoir où vous en êtes. Alors, dites, vous gagnez des sous ? 😛

Oui, l’entreprise fonctionne bien et continue de grandir, grâce au millier de personnes de tous les horizons qui nous ont fait confiance. Nous avons décidé de nous focaliser pour cette deuxième année plus sur les professionnels, parce que malheureusement les impacts de l’obsolescence dans ces secteurs sont trop souvent liés au remplacement du matériel. Notre porte reste évidemment toujours ouverte à tout le monde.

Plus globalement, c’est quoi votre bilan, après un an et demi ?

Tout d’abord, Mcarré nous apporte une superbe expérience. Vous savez, quand on se lance dans une entreprise, c’est comme tout projet, ce n’est pas évident tous les jours, car nous devons nous réapprendre tout le temps. Et aimer ce que l’on fait, en l’occurrence la passion de l’informatique pour nous, est primordial. C’est ce qui fait aussi notre qualité de service.
Et puis nous apprenons tout le temps ! L’informatique évolue plus vite que ce que l’on a pu anticiper et cela suppose pour nos esprits jeunes, de se remettre en question et de revoir à la fois notre catalogue et notre cahier des charges.
Le deuxième constat, c’est que beaucoup de gens en ont marre de jeter, et c’est une très bonne nouvelle pour l’écologie. Nous avons beaucoup de personnes qui viennent nous voir après s’être senti arnaquées dans d’autres structures. Alors, au delà de l’écologie, c’est aussi la relation client qu’il faut réenchanter, pour que la confiance se recrée à nouveau.

Remise du label LVED sur Lyon (Lyon Ville Équitable et Durable) – photo Mcarré

 

En tout cas vous êtes toujours à fond, vous faites des vidéos de promo rigolotes, vous montez des partenariats… Parlez-nous de tout ça.

Vous avez parfaitement résumé notre état d’esprit. Notre objectif n’a pas changé depuis le début : construire un monde durable et accessible. C’est ambitieux et indispensable, alors nous faisons tout en sorte pour y parvenir. Nous avons augmenté notre gamme de services et de produits, ce qui nous permet d’être opérationnels de l’ordinateur jusqu’au réseau, d’une machine durable à la remise à neuf d’un Mac qui a 15 ans. C’est cette expertise qui nous permet de devenir l’interlocuteur unique de nombre d’entreprises, avec ce souci du détail pour remettre l’informatique à sa place : un outil.

Et toujours libristes, ou vous avez été obligés de faire des concessions ? (on a vu une Google Map sur votre site Wix, attention les geeks, ça pique, NoScript va couiner)

Libristes, oui, dans une relation non exclusive ! Nous n’avons jamais caché que nous travaillons sur tous les systèmes d’exploitation. Et pour nous, c’est extrêmement important, car cela nous permet de toucher tout le monde. Changer les habitudes, c’est bien et possible mais c’est moins notre action quotidienne, qui se fait plus dans la sensibilisation. Notre travail c’est avant tout de rendre la machine de son propriétaire durable, accessible et qu’il puisse l’utiliser mieux quand il part de chez nous que quand il arrive. C’est aussi un point fort.

Nan, mais, je veux dire, vous réparez encore des Windows ?

Oui, et, je vais vous faire frémir, nous faisons pire. Nous remettons à neuf des Mac.

La promesse de Mcarré

 

Vous avez le temps de contribuer à des projets libres ?

Oui, nous contribuons à Odoo. Nous avons choisi ce logiciel et réalisé quelques développements. Nous espérons pouvoir un jour participer activement et régulièrement à cette communauté. Nous sommes encore en phase d’apprentissage. Et nous voulons aller plus loin, nous utilisons beaucoup de logiciels libres pour nous et nos clients ; et participer à hauteur d’un pourcentage sur notre bénéfice est quelque chose que nous voulons faire.

Vous avez plein de témoignages de clients contents, combien sont authentiques ? 😛

Je vais décevoir la concurrence, mais tous. Et nous ne les avons même pas achetés !

Vous embauchez, c’est cool. Il faut être un gros geek, pour devenir « mentor » chez M2 ?

Pas forcément un geek, mais un passionné. Nous avons besoin de profils qui partagent également nos valeurs et qui nettoient la cuisine. Tous ceux qui passent par chez nous sont soumis à notre training et doivent savoir réaliser ce que nous appelons le Fastech (remise à neuf de votre ordinateur), même à la compta. Je vous rassure, dans ce cas, nous repassons derrière. 🙂

Alors, c’est sûr qu’à midi ça parle souvent geek. Mais nous sommes très attentifs à ce que tout le monde ait d’autres passions. Comme les trois fondateurs. C’est indispensable pour l’équilibre.

L’étape d’après ?

Nous allons être honnêtes, nous ne voulons pas nous arrêter là. Nous voulons que les ordinateurs durent 10 ans en durée d’utilisation. Et nous voulons continuer à avoir un impact positif à travers la France et pourquoi pas à l’étranger. Nous avons déjà reçu des demandes pour quelques pays.

Et le dernier mot ? (vous avez déjà fait le coup des céréales.)

Arrêtez de renverser du quinoa sur vos claviers d’ordinateurs, ils ne s’en porteront que mieux !