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Enquête criminelle en Terre sainte avec Ernaut, un nouveau Framabook

Les aventures médiévales et policières d’Ernaut, après un inquiétant huis-clos maritime et une semaine sanglante, se poursuivent aujourd’hui avec un crime au royaume de Jérusalem.

Pour Ernaut, il va falloir trouver vite le coupable pour sauver d’un combat mortel son propre frère qui s’est porté champion pour un homme injustement accusé.
Heureusement une tempête de sable vient retarder l’échéance mais elle ralentit tout autant l’enquête que mène le colossal sergent.

De manse en casal, du forgeron aux prostituées, des lavandières aux pasteurs paysans, cultivateurs, nomades musulmans, éleveurs, croisés installés de la première heure et nouveaux arrivants, soudards, esclaves évadés, Catalans, Bourguignons et Syriens… c’est tout un monde que croise Ernaut, et bien rares sont ceux qui n’avaient pas une bonne raison de tuer la victime.

Un roman sous licence libre offert par Yann Kervran que nous avons interrogé pour vous.

 

Bonjour Yann ! Alors revoici Ernaut dans « La Terre des morts », brrr pourquoi ce titre ?

Chacun pourra s’en faire une idée. Pour l’essentiel, c’est le sentiment d’appartenir à ce que l’on nommait au Moyen Âge un feu et un lieu : nous existons par nos liens à une communauté humaine et à une zone géographique. Dans des communautés agraires, qu’elles soient de cultivateurs ou d’éleveurs, il est difficile d’exister en-dehors de ces structures qui bornent nos possibilités, d’autant que nous héritons à la fois d’éléments bâtis, aménagés et de cadres sociaux et culturels. C’est la thématique principale de ce tome, qui en illustre diverses articulations.

Il y a ensuite un autre sens, plus anecdotique, lié à l’enquête elle-même, que lecteurs et lectrices découvriront ; j’aime bien jouer sur les différents niveaux de compréhension possibles, en restant suffisamment ouvert pour permettre d’y projeter ce qu’on souhaite.

Le nouveau Framabook est arrivé… Tremblez ! (ou plutôt cliquez sur l’image pour y accéder)

Nous voilà encore dépaysés dans le temps comme dans l’espace ! Pourquoi nous emmener au XIIe siècle au royaume de Jérusalem ?

Ça fait plus de vingt ans que j’y voyage et j’aime parcourir de telles contrées en bonne compagnie. C’est la période de l’histoire que je connais le mieux, elle alimente donc forcément ma réflexion sur le présent. C’est l’un de mes mondes mentaux qui me permet de proposer des récits intéressants et j’espère distrayants, tout en offrant une grille de lecture sur le monde.

J’ai eu l’idée du cycle Hexagora pour rendre moins fantasmatiques les récits de Croisades et le Moyen-orient médiéval. Le lieu et la période historique cristallisent beaucoup de raccourcis et de relectures des faits. L’Histoire sert souvent d’illustration et d’alibi à des décisions et opinions modernes. Il serait naïf de croire que c’est une science dépourvue d’usage politique. Le rôle du poète, de l’écrivain, permet d’assumer un biais, mais le lecteur en est prévenu.
Je tente donc d’apporter ma petite pierre à cet édifice, à ma manière. Je propose à chaque fois les sources qui m’ont inspiré, ceux qui le souhaitent pourront ainsi aller plus loin.

Dans le récit, tu précises chemin faisant, c’est-à-dire sans ralentir le rythme, ce que les personnages mangent et boivent, la saveur particulière d’un breuvage, son amertume dans un gobelet en céramique, comment ils sont vêtus, l’effet du khamsin sur la nature et les êtres etc. On y croirait presque, tu as tout inventé hein ?

En effet, j’invente tout, c’est le travail d’un écrivain que d’inventer, mais en m’appuyant sur des sources scientifiques : ouvrages d’archéologie, textes d’époque (que je lis souvent dans une traduction faite un spécialiste de la langue d’alors, ce que je ne suis pas) ou éléments géographiques voire ethnographiques. C’est une grosse partie de mon travail préparatoire que de recenser les documents, d’y accéder, beaucoup de livres n’étant pas faciles à trouver, ou parfois carrément hors de prix. J’accumule au fil des ans une belle bibliothèque.
C’est de là que naissent aussi mes idées d’enquêtes: je rebondis sur une anecdote (comme c’est le cas pour ce tome), et j’essaie de m’imprégner des lieux, des cultures, des événements pour qu’à la lecture on soit immergé dans un environnement réaliste. Ma longue pratique de la reconstitution historique a aussi nourri bien des aspects sensoriels que je décris. J’aime à dire que je suis un auteur médiéviste qui est déjà monté à cheval en armure, avec lance et bouclier. J’ai aussi une longue familiarité avec des pratiques artisanales, alimentaires, de vie quotidienne, qui se rapprochent, je le pense, de ce qui se faisait à l’époque d’Ernaut.

Dans ce roman, on découvre peu à peu que la victime n’invite guère à la compassion : Ogier est un personnage bien peu sympathique… Pourquoi donc le sergent Ernaut se met-il en tête d’enquêter au lieu d’aller retrouver sa fiancée ?

C’est justement le thème central : le lien aux autres et aux lieux. Ernaut est un déraciné, un immigré en terre étrangère. Il a un besoin viscéral de s’inscrire dans une filiation, une communauté qui atteste de son appartenance au groupe. C’est pourquoi il demeure très proche de son frère, malgré leurs différences. Et par extension, il est dans l’obligation morale de nouer des liens avec les proches de Lambert. Cela ne se fait pas sans heurts dans « l’affaire Ogier », les hésitations et questionnements d’Ernaut le prouvent.

Photographie CC BY SA Philippe Dumay
L’auteur en tenue de chasseur médiéval

L’enquête menée par Ernaut est aussi une course contre la montre (hum les montres n’existaient pas au fait, c’est une expression hein), pourquoi est-ce si urgent de trouver le coupable ?

La justice était relativement rapide par rapport à nos pratiques contemporaines et il y a donc un impératif temporel, qui me sert de ressort dramatique. Comme dans le tome 2 Les Pâques de sang, mais sous une forme différente, Ernaut doit composer avec le temps et l’espace. C’est depuis le tome 1 pour moi l’occasion de parler du rapport à ces deux éléments qui diffère du nôtre. Il n’y a pas le rythme quotidien des heures (du moins pas dans notre acception contemporaine) ni de projection rapide de soi en un autre lieu. Le moindre déplacement est en soi une aventure, et on ne sait pas organiser ses tâches de façon aussi fine et détaillée qu’aujourd’hui. Il y a toujours un certain flottement dans l’estimation des distances, du temps et des modalités de leur organisation.

Un peu brutale cette coutume de s’en remettre au jugement « par bataille », il y a forcément mort d’homme et c’est celui qui meurt qui a tort ? Pas très malin pour des Francs et des Chrétiens de tuer leur prochain ! Et en plus on appelait ça « le jugement de Dieu » ?

À l’époque, un certain Usamah ibn Munqidh, diplomate pour le régime damascène à Jérusalem, trouvait en effet cette pratique révoltante, barbare et imbécile. Mais j’ai eu envie d’en montrer le déroulé précis, la logique interne, qui ne se comprend que par référence à cette communauté, avec ses croyances religieuses et sa dynamique interne.

J’ai toujours été frappé par l’imbécillité de la mise en scène dans les représentations contemporaines de ce que l’on nommait alors en général « Jugement par bataille ». On voit souvent juste un des combattants venir vociférer devant l’autre, lui jeter un gantelet de mailles au visage (ce qui n’existait pas). Pour ensuite se battre à la façon de pirates avinés en fracassant autant de meubles que d’accessoires divers autour d’eux, en ahanant comme des bûcherons. Au final, je trouve cela dénué de sens.

Je ne cherche pas à juger une pratique qui peut sembler brutale. J’ai souhaité remettre cette pratique en contexte, évaluer comment elle prenait place véritablement au sein d’un univers mental distinct du mien. C’est similaire à ce que j’ai fait par rapport aux pratiques religieuses dans le tome 2.

Cette idée de la justice médiévale reviendra dans le cycle, vu qu’Ernaut est appelé à résoudre d’autres meurtres…
Pour l’anecdote, je me suis amusé à présenter dans le récit même des contradicteurs à cette pratique, dans le monde latin, en cherchant un effet ironique quand on découvre l’alternative proposée. Je laisserai les lecteurs et lectrices le découvrir par eux-mêmes.
De façon générale, j’aimerais montrer que les notions de justice, de pouvoir pacificateur n’ont pas suivi un développement linéaire jusqu’à nos pratiques, qui seraient l’aboutissement de ces errements passés. Nos ancêtres n’étaient pas naïfs, même s’ils avaient des croyances qui nous semblent irrationnelles. Sur le long cours, je vais me servir d’Ernaut et de son parcours pour illustrer cette idée que comme aujourd’hui, il y a un aspect réflexif intense entre pratiques et analyse.

Mais dis donc, au cours de cette enquête, nous rencontrons avec Ernaut toutes sortes de populations, comme se fait-il qu’on trouve une telle diversité sur un aussi petit territoire ? On ne peut pas dire que ce soit l’entente cordiale d’ailleurs, on se rend compte qu’il peut y avoir de fortes tensions entre toutes les communautés qui vivent là….

Le territoire où se déroulent les enquêtes est au croisement de nombreuses cultures et populations, depuis des millénaires, l’actualité malheureusement nous le rappelle régulièrement avec des événements violents.
La situation n’était pas plus simple voilà 800 ans et, pour coexister, les populations ne s’appréciaient pas pour autant. Cela allait le plus souvent de l’ignorance froide à la franche hostilité. L’arrivée des colons latins s’inscrit dans un mouvement régulier d’arrivées exogènes, qui venaient s’agréger à l’existant, pour finir en un patchwork avec peu de mélanges. Cette tendance humaine ne provient pas forcément d’un rejet de l’autre, mais plutôt d’une préférence envers ce qui nous ressemble. C’est magnifiquement expliqué dans la parabole des polygones.
Au travers des récits Hexagora , et pas seulement dans les enquêtes d’Ernaut, j’ai eu envie de présenter la société dans sa complexité, et pas comme un univers manichéen, avec d’un côté les Croisés et de l’autre les Musulmans. C’est un choix politique assumé.

Le tome 2, disponible chez Framabook.

Tiens en parlant de choix politique, où en es-tu avec tes publications chez Framabook ? Les deux premiers tomes étaient des rééditions et surtout des « libérations », mais celui-ci est inédit et tu le mets directement en licence libre dès sa première publication ?

En effet. je l’ai écrit voilà des années, à la suite des deux premiers et il patientait dans mes tiroirs. Il va donc être le premier directement diffusé sous licence libre. C’est un long processus pour un auteur que de s’affranchir des habitudes de publication traditionnelle, où le droit d’auteur est privilégié par rapport au droit des publics. Je suis finalement content d’avoir eu du temps pour faire ce chemin complexe.

Alors tout le cycle romanesque à venir va désormais être sous licence libre ?

Oui, le cycle d’Ernaut, mais aussi l’intégralité du monde Hexagora (qui comporte en outre plusieurs dizaines de Qit’a, textes courts). Je publie aussi les sources, à savoir un texte le moins mis en forme possible, pour permettre à chacun de bâtir dessus aisément. Pour cela, j’écris en markdown et je mets à disposition mes fichiers sur un dépôt Git.

Et donc si je veux m’emparer de ton personnage d’Ernaut et le faire évoluer dans d’autres époques et d’autres milieux c’est possible ? Tiens par exemple, je verrais bien Ernaut en justicier interplanétaire, chargé par le Grand Continuum de la Galaxie d’enquêter sur la disparition du prince d’Orion, j’intitulerais ça : L’astéroïde des morts, qu’est-ce que t’en dis ? … – hein ? Comment ça c’est nul ?

Je ne sais pas, on ne peut jamais savoir d’une idée si ce qu’elle produira sera nul, si on adhère à l’idée d’un tel jugement de valeur. Tout le monde a des idées, tout le temps. C’est ce que l’on en fait qui est vraiment intéressant et qui demande du travail. Beaucoup de travail.
Et pour en revenir à ta proposition, pourquoi pas ? J’aime bien la SF et c’est un univers où le policier a toute sa place, même si ce n’est pas le plus développé des sous-genres. Je pense à une série comme The expanse ou un univers comme celui de La culture de Iain Banks où de tels traitements existent.

Est-ce que tu as trouvé de nouveaux lecteurs et nouvelles lectrices grâce à la publication chez Framabook, même si la diffusion en papier demeure un peu anecdotique ?

J’en ai rencontré, en tout cas. La culture libre n’est pas l’aspect le plus connu et le plus mis en avant dans notre société, que ce soit dans les établissements culturels ou même les rencontres libristes. En outre, la diffusion des ouvrages papier est compliquée, les réseaux actuels étant assez étanches à ce genre d’initiative. Cela pose un souci quand on sait que le modèle économique des revenus des écrivains repose sur les ventes de ce support.

Quoi qu’il en soit c’est aussi ce qui m’intéresse dans cette aventure, tenter de décorréler mes revenus d’un produit physique qui ne représente pas l’intégralité de mon travail. D’où l’appel au don, au soutien sous forme de mécénat. Pour un résultat négligeable pour l’instant, je dois l’avouer. Si cela ne s’améliore pas d’ici quelques mois, il va me falloir envisager une reconversion professionnelle. Si jamais vous connaissez des entreprise qui embauchent un spécialiste du 3e quart du XIIe siècle, ça pourrait m’intéresser. 😉

Cliquez sur la couverture pour aller télécharger et/ou acheter la version papier du tome 1 chez Framabook.

Tu as tout de même investi beaucoup de passion, de temps et d’énergie pour élaborer ce cycle romanesque encore en chantier, qu’est-ce qui te donne autant de motivation ?

Desproges aurait répondu « À chacun sa névrose ». Et un de mes amis, John Waller, qui a supervisé pendant longtemps les interprétations historiques au sein du Royal Armouries disait que si quelque chose méritait d’être fait, il méritait d’être bien fait. Aller au-delà de ces aphorismes me coûterait peut-être une fortune en analyse. 😉

Dans quelles sombres et sanglantes aventures vas-tu plonger ce pauvre Ernaut la prochaine fois ? Il va encore voyager, redresser les torts et risquer sa peau ou bien se ranger et fonder une petite famille ?

Je sais à peu près vers quoi je vais pour l’ensemble du cycle narratif, mais le détail n’est pas défini précisément au-delà de quelques volumes. Je suis actuellement en train d’écrire Le souffle du dragon, qui sortira d’ici cet automne. C’est un tome qui verra le personnage prendre de la maturité et où des réseaux relationnels se précisent. On y découvrira comment le personnage d’Ernaut va évoluer. Géographiquement, cela restera encore au cœur du royaume, à mi-chemin entre Jérusalem et la côte, vers Jaffa.
Pour les deux autres enquêtes, je prévois de le faire voyager plus loin. Le tome 5 vers le nord et le 6 vers le sud.
Il y a tant de magnifiques endroits et de lieux passionnants… c’est toujours frustrant de voir le temps que ça prend de mettre les choses en place. J’aimerais pouvoir aller plus vite !

Découvrez le volume 3 des aventures d’Ernaut en vous téléportant sur sa page Framabook !




CoopCycle, le projet coopératif qui roule social

Depuis un an, l’actualité a régulièrement mis en lumière les premiers effets déstructurants pour le travail salarié de l’ubérisation de la société : hier les taxis, aujourd’hui les livreurs à vélo…

Et demain sans doute d’autres pans de l’économie réelle vont être confrontés au tech-libéralisme, nouvel avatar du capitalisme prédateur (pardon du pléonasme).
Confrontés de plein fouet à cette problématique, les membres de l’association CoopCycle ont élaboré une réponse originale et peut-être prometteuse : une structure coopérative et un outil crucial en cours de développement, une plateforme numérique.
Les militants de cette opération sont engagés dans une lutte pour un autre rapport à leur propre travail : il s’agit de « rééquilibrer les forces » dans un contexte où jusqu’alors, une poignée d’entreprises imposaient leurs conditions léonines.
Ils inscrivent également leur combat dans une continuité entre les coopératives éthiques-équitables et les biens communs où ils veulent verser leur code.
Bien sûr les libristes seront surpris et probablement critiques sur la licence particulière choisie pour des raisons qui laissent perplexe. Mais c’est l’occasion aussi pour nos lecteurs de suggérer avec bienveillance et bien sûr de contribuer au code, pour qu’aboutisse et se développe cette courageuse et fort intéressante démarche.
Aider cette association à affiner les outils numériques qui rendent plus libres et modifient les rapports sociaux, c’est tout à fait dans la logique de Contributopia.
Comme l’écrivait récemment un certain Bram dans une suite de messages rageurs sur son compte Mastodon :
La techno ça sert à rien si ça change pas la vie des gens.

Voici les prénoms des CoopCycle qui nous ont répondu : Alexandre, Aurélien, Aloïs, Antoine, Basile, Jérôme, Kevin, Laury-Anne, Liova, Lison, Paul, Pauline, Vincent.

Logo de CoopCycle

D’habitude on demande à nos interviewés de se présenter mais je vois bien que vous avez depuis quelques mois une sacrée visibilité médiatique et c’est tant mieux…

Coopcycle – L’explosion médiatique est détaillée sur notre blog Médiapart en toute transparence. Effectivement, ça a explosé au mois d’août en parallèle des rassemblements de livreurs suite au changement de tarification de Deliveroo. Non seulement les journaux ont beaucoup parlé de ces « cyber-grèves » (des travailleurs numériques qui appellent à la déconnexion, ou qui vont empêcher l’utilisation d’un iPad dans un restaurant, c’est original), mais en plus tous étaient unanimes pour condamner le modèle des plateformes.

Tout le monde a entendu parler de votre initiative et s’y intéresse, pourquoi à votre avis ? 

Photo par Shopblocks (CC-BY 2.0)

– L’intérêt pour notre initiative vient à notre avis de l’attente qui existait face à un manque d’alternatives permettant de lutter contre une ubérisation de la société parfois perçue comme une fatalité. Le modèle qui se généralise, c’est l’individu auto-entrepreneur dans la « gig economy », l’économie des petits boulots. Face à des plateformes dotées de très gros moyens, tout le monde est un peu les bras ballants, les pouvoirs publics en tête, qui ont même tendance à encourager, « sécuriser » le modèle des plateformes : en penchant pour une jurisprudence qui empêche la requalification des contrats précaires en contrats salariés, en encourageant la délégation de service public, ou en réduisant les normes sur les activités classiques pour leur permettre de faire face à la concurrence à moindre coût des plateformes…

Photo par Môsieur J. (CC BY-SA 2.0)

En somme, les pouvoirs publics semblent accompagner l’ubérisation (comme le développe le Conseil d’État au sein de ce document), et accepter le dumping et la casse sociale que ces modèles impliquent, tandis que les livreurs, les restaurateurs et les clients se débrouillent avec une évolution qui semble être un fait accompli.
De plus en plus de monde prend conscience que c’est l’ensemble des régimes de protection sociale qui sont menacés, et personne ne savait comment faire pour répondre à ces problématiques.
Notre initiative cristallise donc beaucoup d’espoirs car c’est une proposition positive, mais qui soulève des problématiques structurelles et interroge la possibilité d’une économie des Communs. En tout cas, ce n’est pas une énième réaction de critique passive à une logique que l’on ne serait pas en position de ralentir ou contrecarrer aujourd’hui. Nous pensons qu’une alternative est possible, et nous allons plus loin en concrétisant nos idées. Dans le débat tel qu’il existe aujourd’hui, c’est déjà une perspective séduisante.

À cause de Nuit Debout ? C’est là que tout a commencé ? À cause des conflits sociaux autour de Deliveroo et autres starteupes qui font tourner les jambes des livreurs pour des rémunérations de misère ?

– Ce n’est pas « à cause de Nuit Debout », c’est plutôt « grâce à Nuit Debout » !
Selon nous, c’est plus la possibilité d’une alternative qui intéresse les gens. Le fait que le projet « vienne de » Nuit Debout, la plupart des gens ne le savent pas.
Mais effectivement ce projet n’existerait pas sans Nuit Debout. C’est un des rares événements politiques qui a eu lieu ces dernières années en France, et même si tout ça paraît déjà lointain, il a suscité une vague d’espoir.

Photo issue du site Alternative Libertaire

Ce qui nous a réunis sur la place de la République, c’est la lutte contre la loi El Khomri et la précarisation de nos conditions de travail. À partir de là, on se retrouve à participer aux manifestations, on rencontre le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris alors que l’idée n’était encore qu’une idée… C’est ce qui a permis l’émergence de groupes de personnes engagées, militantes ou non, qui cherchent des solutions, mènent des campagnes, montent des projets ensemble. Et un de ces projets, c’est CoopCycle.

 

 

Elle est destinée à qui cette plateforme en cours de réalisation ? Aux livreurs à vélo, aux restaurateurs, aux consommateurs qui se font livrer ?

– La plateforme est destinée avant tout aux livreurs et aux commerçants, c’est un outil d’émancipation. Les collectivités territoriales ont également une place dans ce genre dispositif car cela leur permet de reprendre le contrôle sur l’espace public ainsi que sur les modes de vivre ensemble.

Mais au final, la plateforme en version « communs » est là pour servir à tout le monde, et pour outiller tout le monde. Quant aux clients finaux, nous sommes persuadés que beaucoup de consommateurs seraient prêts à payer un peu plus cher pour que les livreurs aient de bonnes conditions de travail.

Regardez l’engouement pour les Biocoop, regardez aussi la réussite d’Enercoop, qui fournit de l’énergie durable. À leurs débuts, ces derniers étaient 50 % plus chers que l’opérateur historique et pourtant, ils ont réussi à séduire des clients conscients, qui veulent consommer autrement.

Pour la livraison de repas à domicile, qu’on soit client ou restaurateur, on peut très bien vouloir consommer et commercer de façon éthique et équitable, mais si les seuls outils disponibles sont ceux des capitalistes, on se retrouve à consommer et travailler au profit du capitalisme, qu’on le veuille ou non.
CoopCycle est donc une initiative de reprise en main de la logique des plateformes afin de permettre un rééquilibrage du rapport de force en faveur des livreurs et des restaurateurs dans le secteur de la livraison.

C’est quoi cette licence bizarre que vous avez exhumée des tréfonds du web ? pourquoi celle-là plutôt que d’autres parmi les nombreuses licences libres ?
— La licence qui encadre l’application que nous développons restreint l’utilisation à des groupes de livreurs qui se lancent en coopérative ou respectent des critères de réciprocité. Le fait que dans ce cadre son utilisation serait gratuite fait que la marge qu’ils peuvent proposer aux restaurateurs peut être largement moindre que celle des plateformes capitalistes. Si les livreurs ne veulent pas adhérer à la SCIC nationale sur laquelle nous travaillons ils pourront également y avoir accès.

Néanmoins, cette licence n’est pas parfaite ! Premièrement car nous ne savons pas concrètement comment elle est reconnue et s’inscrit à l’échelle de la France ou plus largement à l’échelle européenne. Plus largement, le respect et la défense des licences est difficile à réellement mettre en œuvre dans le cadre de l’économie numérique. Comment pourrions-nous réellement prouver qu’une entité lucrative privée, fermée par nature, utilise des bouts d’un code développé par le travail Commun ? La problématique est la même dans le cadre d’une utilisation propriétaire du code source. Car une fois la captation identifiée, comment pourrions-nous financer les frais judiciaires qu’un procès impliquerait et qui resteraient à notre charge ?

Enfin ce type de licence ne permet pas l’élaboration d’une cotisation qui permettrait de rémunérer le travail à l’origine de ce Commun. Dès lors, aucun retour de la valeur économique produite ne pourrait être assuré aux contributeurs d’un commun dans la mesure ou ce dernier n’a ni périmètre juridique clairement établi, ni force d’opposition face à un grand groupe. Le cadre légal doit être repensé et c’est toutes ces questions que nous souhaitons traiter au cours des conférences suivantes du cycle que nous avons lancé le 20 septembre.

Et au fait pourquoi open source et pas « libre » ?

Le code n’est pas libre car s’il l’était, n’importe qui pourrait se le réapproprier et l’utiliser pour faire du profit. Aujourd’hui dans le libre, c’est souvent la loi du plus fort qui l’emporte, avec toutes les conséquences que l’on connaît. Il faut donc une licence qui permet de protéger l’utilisation de ce code pour la réserver aux coopératives qui ne veulent pas exploiter les gens. Nous savons qu’il faut travailler sur cette histoire de licence et nous sommes en contact avec des avocats spécialisés sur le sujet. D’ailleurs, si vous en connaissez, on les accueille avec plaisir !

Dans ce monde, on est malheureusement toujours ramené au célèbre « there is no alternative » prononcé par Margaret Thatcher. Il faut être « pragmatique», à savoir accepter les règles du jeu capitaliste, pour que rien ne change.

Aujourd’hui, on voit des gens qui «travaillent » sur des alternatives à Uber, par exemple. Pour certains, le premier réflexe, c’est de vérifier que leur modèle peut avoir des retombées commerciales, qu’ils peuvent financer leur développement avant même d’avoir produit une seule ligne de code…
Ça n’est certainement pas notre approche. You don’t need to know how to do it, you just need to start comme dirait l’autre sur un article Medium.
À l’heure où les plateformes représentent une source non négligeable d’emplois (précaires), l’open source offre une vraie possibilité d’implémenter enfin la copropriété d’usage de l’outil de travail.
Mais il faut des règles pour garantir que l’essentiel de la valeur créée aille aux travailleurs, afin de poursuivre sur le chemin de l’émancipation. Sinon, ce seront forcément ceux qui auront les capitaux qui pourront enclencher les effets de réseau, tout ça en utilisant du « travail gratuit ».
Il est temps d’en finir avec le solutionnisme technologique, il faut ajouter une dimension sociale, sans quoi on retombe dans l’aliénation.

Votre projet n’est donc pas simplement de développer une plateforme informatique, aussi open source soit-elle, c’est aussi un tout autre modèle social, celui de la coopérative. C’est possible de nous expliquer ça simplement ?

Nous n’avons pas envie de créer une startup de l’économie sociale et solidaire. Ce qui nous intéresse, c’est justement le projet politique. Il existe aujourd’hui tout un archipel de sites et d’initiatives qui espèrent « changer le monde » et pourtant, rien de bouge vraiment au niveau macro-économique. Les structures qui permettent l’exploitation des travailleurs sont toujours bien en place. Nous aimerions « secouer le cocotier », et faire du lobbying citoyen pour essayer de modifier ces structures. Certes, nous n’avons pas encore une loi anti-ubérisation dans nos cartons, mais réunir des gens de différents milieux permet de faire réfléchir, de rassembler et à terme d’influencer le jeu politique.

Sur le choix de la coopérative, il s’est assez simplement imposé à nous. Nous sommes en passe d’avoir ce bel outil numérique mais sommes conscients que face aux géants de la foodtech et malgré la surmédiatisation ponctuelle, il ne suffira pas de dire « voici le moyen de vous réapproprier votre outil de travail, à vous de jouer ».

La question qui se pose à nous est celle de l’articulation entre une ressource que l’on gère comme un commun et un circuit économique composé de coopératives qui permettent une rémunération et des conditions de travail correctes pour ceux qui y travaillent. La forme coopérative nous semble la plus adaptée puisqu’elle permet des règles économiques et démocratiques plus équitables (statut salarié, intégration de l’ensemble des acquis sociaux y afférant, mutualisation des moyens comme des risques, une personne une voix, etc.).

Mais nous ne sommes pas dupes évidemment, le développement de ces modèles « sociaux et solidaires » est un mouvement positif, témoignant d’une certaine prise de conscience nécessaire mais non suffisante. La création de structures privées socialisées dans un marché libéral combat le capitalisme sur ses terres mais n’emporte pas de sortie réelle de ce système. Pire encore, on peut également considérer que ce développement parallèle organise le désengagement de l’état in fine, puisque la mutualisation se réorganise à plus petite échelle.

C’est pour cela que nous tenons à agir sur les 3 plans :

  • développer un outil open source et libre d’accès sous condition, pour créer l’outil de travail ;
  • construire une structure coopérative nationale et des structures locales pour organiser les moyens du travail ;
  • questionner les problématiques macro-économiques et structurelles qui se posent aux différentes étapes de notre construction à travers des cycles de conférences thématiques.

Si l’initiative de Coopcycle faisait tache d’huile ? Ici, solidarité avec les livreurs espagnols.

Bon alors où en est-il ce code open source de plateforme ?  Vous êtes combien là-derrière ? Vous auriez peut-être besoin d’un coup de main, de patches, de bêta-testeurs, de pintes de bières, enfin tous les trucs qu’on s’échange dans le petit monde du logiciel libre. C’est le moment de lancer un appel à contributions hein…

Notre code est sur GitHub : https://github.com/coopcycle

Pour l’instant il y a 3 personnes qui ont contribué. Notre but est de construire une communauté autour du code, pour assurer la pérennité du projet notamment. On a posé les premiers jalons avec des règles de contribution et une installation en local facile (crash testée !). Nous avons reçu plusieurs propositions spontanées d’aide, mais cherchons encore à voir comment intégrer chacun suivant son temps disponible et ses langages de prédilection. De même nous devons établir une roadmap claire pour le projet. Tout cela explique que nous n’ayons pas encore fait d’appel à contribution.
En tout cas tous les repos ont des issues ouvertes, et n’attendent que vous !
Le feedback sur la démo (UI/UX ou bugs) est plus que bienvenu. Vous pouvez contacter l’équipe dev à dev@coopcycle.org.

Toutefois il ne faut pas résumer notre approche au groupe de développeurs, nous sommes une bonne quinzaine à travailler sur ce projet ; journalisme, portage politique, propagande, représentation, construction du modèle économique, lien avec les livreurs et les restaurateurs. Tous ces travaux sont complémentaires et nous essayons justement de ne pas tomber dans le solutionnisme de l’outil en assumant toutes ces tâches collectivement.

On vous laisse le mot de la fin, comme de coutume sur le Framablog !

Merci pour tous vos outils, c’est un plaisir de pouvoir bâtir son projet avec des logiciels libres ! En attente de Framameet pour nos apéros devs 🙂




Wikipédia a 15 ans

Vous en avez sans doute entendu parler. Cet événement est l’occasion de revenir sur quelques usages de Wikipédia… en lui souhaitant un très joyeux anniversaire !

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Crédit : Simon Gee Giraudot (Creative Commons By-Sa)




La licence la plus fermée du monde (version 1) #PasSerieux

Un gus nous propose sa version de « la licence la plus fermée du monde » sur un site légitimant les robots tueurs (ben, oui, on y viendra aussi).

C’est satirique mais ça n’est pas loin de certaines situations malheureusement bien véridiques.

Schoschie - CC by-sa

The Most Closed-Source License Evar, version 1

Rudolf Winestock – décembre 2013 – Site Satirique
(Traduction : mlah, nicosomb, Mooshka, mokas01, Penguin)

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Lire cette licence entraîne l’accord automatique de ces termes ainsi que l’accord à toute modification ou révision que l’Entreprise pourrait effectuer dans le futur à sa propre discrétion sur ce site, un site aléatoire, ou dans un autre univers. Aucun juge ou médiateur ne pourra rendre un avis sur la validité légale de cette licence ; en fait, tous les juges et médiateurs sont liés aux termes de cette licence même s’ils ne l’ont jamais lue ou ne savent pas qu’elle existe.

Objecter, argumenter contre ou citer la moindre ligne de cette licence est interdit. Si le Couillon fait la moindre de ces choses, n’importe lequel ou tous les employés de l’Entreprise, leurs délégués, copains, potes de beuverie ou n’importe qui parmi leurs connaissances ou leurs pires ennemis auront le droit de prostituer l’épouse du Couillon, de faire l’amour avec passion à la plus belle des filles du Couillon, et forcer le Couillon à déclarer aux représentants de l’ordre choisis par l’Entreprise : « je suis un pédophile pratiquant qui trafique les mineurs en fugue » sans plus de développement. Le choix de la juridiction est laissé à la discrétion de l’Entreprise (mais ladite juridiction sera au minimum à 1000 km du lieu de résidence du Couillon).

Rire de tout ou partie de cette licence, même en privé ou de façon inconsciente, est interdit.

Crédit photo : Schoschie (Creative Commons By-Sa)




Un magazine Linux décide de libérer son contenu après 9 mois de publication

Linux Voice est un nouveau projet de magazine anglophone autour de GNU/Linux et du logiciel libre. Il ne verra le jour que si son financement par crowfunding sur Indiegogo est couronné de succès (il est d’ores et déjà en passe de l’être).

Lors du lancement de la campagne, il avait été annoncé que le contenu du magazine serait rendu « free » au bout d’un certain temps.

Le problème c’est que ce terme est très flou a priori. Ils ont levé tous les doutes en adoptant la libre licence CC By-SA et s’en expliquent dans l’article traduit ci-dessous.

Un exemple à suivre pour notre presse spécialisée francophone ? (si, oui, nous sommes preneurs pour faire connaître et diffuser les articles en tout cas :))

Linux Voice (cover)

Licence libre après neuf mois

Free licence after nine months

Ben Everard – 18 novembre 2013 – LinuxVoice.com
(Traduction : Isammoc, Lordphoenix, Marie-Lou, Penguin, Mooshka, Sky, Zergy + anonymes)

Nous avons annoncé il y a une semaine que nous essayions de lancer un nouveau magazine Linux qui rendrait tous ses contenus « free » (NdT : free peut vouloir dire à la fois « libre » ou « gratuit ») après une période maximum de neuf mois. La réponse jusqu’à présent a été phénoménale et les fonds sont arrivés bien plus vite que nous l’avions prévu.

Nous en avons discuté sur Hacker News, Reddit, Shashdot, The Register, The Guardian et des forums partout sur le web. Une question remontait régulièrement : Qu’entendez vous par « free » ? Tout le monde dans la communauté open source sait que ce simple mot peut être compris de différentes façons.

De toutes parts sur Internet, on nous a poussé à être fidèle à la liberté (NdT : au sens de « free as in freedom » comme le dirait Stallman). Clem, bien connu dans le projet Linux Mint, a même laissé entendre qu’il créera une app pour afficher le contenu libre, si tel était le cas.

Nous avons attendu avant de faire une déclaration précise car nous voulions débattre du sujet avec les différents contributeurs et les auteurs indépendants qui nous aideront à faire le magazine. La semaine dernière, nous avons compris qu’il était nécessaire de clarifier ce que nous allions faire. Il serait injuste, vis-à-vis de nos donateurs souscripteurs, de maintenir l’équivoque plus longtemps.

Il y a toujours la tentation d’ajouter des clauses aux licences. Celles qui, selon vous, n’affecteront pas vraiment la liberté mais vous protégeront un peu. Dans notre cas, ce fut la clause non commerciale. Que se passerait-il, imaginons, si un éditeur décidait de réimprimer nos articles et de gagner de l’argent avec notre travail ? Les autres magazines GNU/Linux pourraient publier nos articles sans avoir à débourser un centime.

Cependant, nous parlons des quatre libertés depuis assez longtemps pour savoir qu’elles signifient réellement quelque chose, et il est temps d’accorder nos actions avec nos paroles. Oui, les quatre libertés ont été écrites pour s’appliquer au code, mais leur esprit est facilement transférable, et une clause de non-commercialisation va clairement à l’encontre de ces libertés.

Aujourd’hui, nous pouvons annoncer que nous allons passer tout notre contenu sous licence Creative Commons Paternité – Partage à l’identique version 3.0 «unported» (CC By-SA) au plus tard 9 mois après sa publication. Pour ceux qui ne seraient pas familiers de cette licence, elle est dans l’esprit comparable à la GPL v2. C’est-à-dire que vous pouvez distribuer le contenu de la manière que vous souhaitez, et le modifier comme vous le souhaitez tant que vous mettez ces modifications sous la même licence (« unported » signifie simplement que c’est une licence internationale). Pour plus d’informations sur la licence, voyez le texte Creative Commons en anglais ou la version complète de la licence.

Vous avez peut-être remarqué que nous avons dit « après neuf mois maximum ». Nous prévoyons de rendre disponibles des articles plus tôt, spécialement ceux qui ont, d’après nous, une valeur pour la communauté. Donc, si vous voyez quelque chose qui devrait être disponible plus vite, faites-le nous savoir. Si vous êtes un enseignant désirant distribuer nos contenus à vos étudiants, ou un mainteneur de logiciels open source voulant inclure nos tutoriels dans vos pages d’aide, parlez-nous en, et nous essayerons de faire quelque chose.




Le CERN publie des photos sous licence Creative Commons By-Sa

Bonne nouvelle, le CERN nous annonce la mise en ligne d’un fond photographique sous « licence Creative Commons ».

Et pas n’importe laquelle des licences Creative Commons, la libre copyleft CC By-SA (pour plus de précisions sur la question des licences, vous pouvez lire La « politique » Framabook et les licences libres). On notera au passage qu’ils abandonnent leur propre licence maison.

C’est Wikipédia et tous ceux qui souhaitent pouvoir librement réutiliser des images du CERN qui vont être contents, c’est-à-dire nous tous 😉

CERN - CC by-sa

Le CERN publie des photos sous licence Creative Commons

CERN releases photos under a Creative Commons licence

Tim Smith – 17 octobre 2013 – CERN (Traduction : Penguin, Rémy, Monsieur Tino, Floréal, Ag3m)

Les licences définissent le cadre et les conditions d’utilisation d’une œuvre. Bien souvent, dans la vie courante, on est confronté à des licences limitant les usages que l’on peut faire de ces œuvres, empêchant la copie ou le partage de celles-ci. Mais tout une famille de licences libres vise et encourage l’utilisation et le partage, sous réserve de reconnaître l’origine de l’œuvre et d’avoir un comportement identique en retour (c’est à dire partager l’oeuvre modifiée sous la même licence).

Depuis ses débuts, le CERN utilise le web pour partager ouvertement des éléments multimédia. Pour indiquer clairement que nous voulions permettre aux gens d’utiliser nos photos et vidéos, nous avons créé une licence média libre novatrice. Elle incluait des clauses qui répondaient aux exigences d’une organisation intergouvernementale, et assurait la cohérence avec notre convention initiale en tant qu’organisation scientifique pacifique.

Avec la croissance du web, les éléments multimédia ont proliféré autour du globe, tout comme les licences. Le web-citoyen moyen, allergique au jargon juridique dont ces licences sont faites, a souvent été désorienté ou dans l’ignorance des détails de chaque condition particulière d’utilisation. Des licences libres standardisées, comme la licence Creative Commons, ont gagné en popularité grâce à l’effet boule-de-neige, à force d’être utilisées systématiquement et généralement comprises. Avec l’expansion de licences standardisées, la licence du CERN s’est retrouvée isolée contre notre volonté, et les médias populaires d’aujourd’hui n’incluent pas nos ressources multimédia, car ils ne considèrent pas que notre licence est compatible.

Ainsi, encouragés et soutenus par nos équipes de sensibilisation pour cette expérience, nous avons rendu disponible sous une licence Creative Commons une première collection de photos. Nous avons choisi la licence CC-BY-SA, pour nous assurer que le crédit des photos serait bien attribué au CERN (“BY”) et que les versions modifiées puissent être partagées librement (“Share Alike”). Grâce à ce changement modeste mais significatif, nous espérons que nos photos et vidéos seront désormais disponibles dans plus d’endroits, utilisés par une communauté plus large et ré-utilisés avec plus de confiance par davantage de personnes.

Ce changement a déjà permis que les photos de nos récents Directeurs Généraux soient pour la première fois utilisés systématiquement sur les pages Wikipédia, et que des schémas de la découverte de Higgs provenant de ATLAS et CMS soient inclus sur la page du boson de Higgs ! Nous avons l’intention d’étendre cette première petite collection avec de plus en plus de contenus provenant de nos vastes archives.

Les vents du changement ont commencé à souffler, et nous espérons faire que bientôt les licences standardisées soient la norme au CERN.

Crédit photo : CERN (Licence Creative Commons By-Sa)




Les pages man de MySQL ne sont plus libres (bye bye GPL)

Edit : en fait c’était un bug (mais un bug troublant quand même). Fausse alerte donc, le contenu du billet ci-dessous n’est plus pertinent.

Quand on saute d’une version 5.5.30 à la 5.5.31, il ne se passe généralement pas grand chose mis à part quelques bugs fixés.

Sauf qu’ici on a décidé en catimini de changer la licence des pages man de MySQL et ce n’est pas très fair-play de la part de son propriétaire Oracle.

Heureusement qu’on a le fork MariaDB, d’où est d’ailleurs issue cette traduction.

MySQL Logo

Les pages man de MySQL changent discrètement de licence pour ne plus être sous GPL

MySQL man pages silently relicensed away from GPL

Colin Charles – 18 juin 2013 – MariaDB Blog
(Traduction : Lgodard, ehsavoie, Asta, rou, BastienLQ)

On nous a récemment rapporté que la licence des pages man de MySQL a été modifiée. Le changement a été fait en douce lors du passage de MySQL 5.5.30 à MySQL 5.5.31. Cela affecte toutes les pages du répertoire man/ du code source.

On peut voir que ces changements sont intervenus durant cette courte période (5.5.30->5.5.31). Les anciennes pages du manuel étaient publiées sous la licence suivante :

Cette documentation est un logiciel libre : vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier uniquement sous les termes de la licence GNU GPLv2 telle que publiée par la Free Software Foundation.

Les nouvelles pages man (5.5.31 et ultérieures — toujours en vigueur pour 5.5.32) sont sous la licence suivante :

Ce logiciel et la documentation rattachée sont soumis à un accord de licence contenant des restrictions sur leur utilisation et leur divulgation et sont protégés par les lois sur la propriété intellectuelle. Sauf autorisation expresse dans cet accord de licence ou par la loi, vous ne pouvez pas utiliser, copier, reproduire, traduire, diffuser, modifier, changer de licence, transmettre, distribuer, exposer, publier ou montrer une quelconque partie, quelque soit sa forme ou les moyens utilisés. Il est interdit de faire de la rétroingénierie, désassembler ou décompiler ce logiciel, sauf si la loi le requiert pour l’interopérabilité…

Ce n’est clairement pas une marque d’affection pour MySQL de la part d’Oracle. La nouvelle licence est également devenue bien plus longue (en clair ce n’est pas sous licence GPL). Tandis que ce qui suit a été récupéré de l’outil resolveip, le copyright est le même pour toutes les pages man. Vous pouvez comparer la page man de la version 5.5.30 et celle de la version 5.5.31.

License man page MySQL




Si on arrêtait d’utiliser les licences libres  ? (au profit du domaine public)

L’un des auteurs que l’on traduit le plus sur le Framablog, Glyn Moody, choisit ici de mettre les pieds dans le libre plat.

Et si on n’utilisait plus les licences libres, qui ne sont pas sans poser problèmes, en plaçant directement le code dans le domaine public ?

Les avantages pourraient finalement dépasser les inconvénients !

Remarque : Sur le même thème on pourra également lire (ou acheter) notre framabook Un monde sans copyright… et sans monopole. Sans oublier notre auteur Pouhiou qui place directement ses romans dans le domaine public et s’en explique ici dans un fort intéressant dialogue avec Lionel Maurel aka Calimaq.

Copyright - OpenSource.com

Pourquoi il est temps d’arrêter d’utiliser les licences libres

Why it’s time to stop using open source licences by Glyn Moody

Glyn Moody – 13 février 2013 – The H Open
(Traduction : Tr4sK, aKa, Sphinx, Isdf, Penguin, ProgVal, lamessen, Shanx, Amargein, ronane, MFolschette, Isser)

Les logiciels libres reposent sur un paradoxe. Afin que les utilisateurs puissent être libres, les licences libres utilisent quelque chose remettant en cause la liberté : le copyright. Ce dernier est un monopole intellectuel se basant sur la restriction de la liberté des gens à partager, la liberté est donc restreinte et non pas étendue. Quand Richard Stallman, en 1985, a créé la GNU Emacs General Public License, cela représentait un bidouillage brillant, maintenant il est peut-être temps de passer à autre chose.

Nous y sommes déjà et des éléments le montrent. Il y a 18 mois, les gens ont commencé à remarquer le déclin des licences copyleft vers des licences plus permissives comme la licence Apache ou BSD. Plus récemment, la croissance de GitHub a attiré l’attention, montrant également que de plus en plus de gens n’utilisent plus de licences sur GitHub (ce qui peut s’avérer problématique d’une certaine manière).

Je ne pense pas que le déclin des licences copyleft soit la preuve d’un échec, bien au contraire ! Je l’écrivais dans mon édito précédent, le logiciel libre a au fond gagné, prenant le pouvoir dans la plupart des secteurs clés de l’informatique. De la même manière, le passage à des licences permissives n’a été rendu possible que grâce au succès du copyleft : les idées participant à la création collaborative et à la contribution à un projet que l’on utilise sont maintenant généralisées. Il n’y a donc plus besoin de licences copyleft « fortes » pour faire respecter ces valeurs, elles font désormais partie de l’ADN des codeurs. Ian Skerrett le déclarait ainsi en 2011 :

« On n’a plus besoin de s’assurer que les développeurs ou les entreprises soient honnêtes. Ils contribuent aux projets open source parce que cela les aide dans leur travail. S’il fallait s’assurer que les développeurs sont honnêtes, pourquoi y aurait-il autant de projets Apache réussis ? Prenons l’exemple du projet Eclipse qui utilise un copyleft faible. Je ne connais que très peu de contributions ayant été intégrées à Eclipse parce que le développeur avait été forcé de contribuer à cause des obligations de licence. Les gens contribuent aux projets qu’ils utilisent parce qu’ils ont saisi le bénéfice qu’ils pouvaient recevoir grâce à leur contribution. »

C’est aussi pourquoi nous ne devons pas nous n’inquiéter du cloud computing — parfois présentée comme la tueuses des licences libres — puisqu’il n’y a pas de distribution obligeant à publier les éventuelles modifications du code. Mais une fois de plus, nous n’avons pas besoin de cette obligation : si une entreprise d’informatique de cloud computing veut pleinement tirer les bénéfices du logiciel libre, elle y contribuera de toute façon. Si elle ne le fait pas, elle n’a rien compris.

Quelle licence devons-nous donc adopter si on n’utilise pas une licence copyleft ? Apache ? BSD ? Pourquoi pas aucune licence du tout , c’est à dire mettre le logiciel dans le domaine public ? Après tout, c’est la conclusion logique du mouvement vers des licences de plus en plus permissives — une qui permet tout.

Compte tenu des discussions passionnées qui ont tendance à se produire lorsqu’on émet l’idée qu’il y a un mouvement des licences copyleft traditionnelles vers des licences légèrement plus permissives, je soupçonne que l’idée d’évoluer vers une licence complètement permissive sera choquante pour certains. À l’évidence, cela semblerait impossible, car conduisant « certainement » à l’effondrement du logiciel libre lui-même si celle-ci était largement adopté.

Un article intéressant de Clark Asay, maître de conférences à la Penn State Univerity Dickinson School of Law (et aussi frère de Matt Asay, personnalité connue de tous dans le logiciel libre) étudie cette idée en profondeur et présente quelques arguments convaincants sur le fait que placer les logiciels libres dans le domaine public fonctionne et s’avère bénéfique.

Asay (Clark et non Matt) remarque qu’il y a un coût à utiliser des licences libres en termes de conformité. Les entreprises dépensent énormément d’argent en se préoccupant de faire les choses bien, mais les programmeurs, eux aussi, perdent du temps à s’occuper de détails légaux alors qu’ils pourraient être en train d’écrire davantage de lignes de code. En particulier, l’incompatibilité entre les nombreuses licences et leurs variantes est une barrière importante à de plus larges réutilisations et collaborations. Ces problèmes signifient que les logiciels libres ne sont pas utilisés aussi largement et efficacement qu’ils le pourraient, commercialement ou non. Ces difficultés peuvent expliquer en partie le glissement vers des licences plus « permissives », guidé par le désir d’éviter justement ces problèmes.

Asay se met alors à examiner les deux objections majeures à rendre le code disponible librement, sans aucune licence. La première tient au fait que les entreprises risquent de récupérer du code puis de l’enfermer, ce qui selon lui a peu de chance de se passer puisque, en faisant ainsi, elles écarteraient beaucoup des bénéfices que seuls les logiciels libres offrent :

« Si une société devait prendre la responsabilité d’un projet et le rendre fermé, elle n’obtiendrait certainement pas le travail bénévole que les contributeurs du monde entier ont envie d’offrir aux projets disposant de licences ouvertes. Sans ce travail bénévole, les sociétés perdraient un des avantages les plus significatifs des modèles ouverts d’innovation, et ce travail bénévole resterait probablement fidèle à la version ouverte du projet. C’est pourquoi les sociétés encouragent d’ores et déjà à ouvrir le plus de projets possibles et à y contribuer. Car en faisant ainsi, cela va attirer une force de travail bénévole et déclenchera une innovation correspondant mieux à à leurs besoins et stratégies.

Est-ce que la réciprocité (c’est-à-dire l’obligation de contribuer au projet en contre-partie) permet d’éviter la désertion des contributeurs individuels ? Il semble peu probable que, dans la plupart de cas, les contributeurs individuels aient le temps, l’intérêt et les ressources pour s’emparer d’un projet non-réciproque et d’en créer un équivalent fermé. La littérature suggère que les buts espérés par les individus qui contribuent à des projets aux licences ouvertes, ont peu à voir avoir avec un avantage financier direct. Leurs intérêts pour la contribution résident plutôt dans la créativité, l’amélioration de sa réputation, et les bénéfices financiers indirects. Bien qu’il soit toujours possible pour des contributeurs de s’emparer d’un projet ouvert et de le rendre fermé pour l’intégrer dans leurs propres produits (et ainsi contrevenir à ce modèle ouvert d’innovation), les mêmes raisons qui suggèrent que les sociétés ne le feront pas s’appliquent également aux contributeurs individuels. Les contributeurs individuels sont encore moins à même d’abandonner les buts qu’ils espèrent atteindre dans la contribution à des projets ouverts, en plus de n’avoir que des ressources limitées pour réussir à fermer et maintenir un projet. »

L’autre objection majeure qu’il met en avant est que si le logiciel est placé dans le domaine public, il n’existe aucune exigence pour que tous les programmeurs reçoivent la reconnaissance qu’ils méritent pour leur contribution à un projet. Cette reconnaissance peut être importante en raison de l’estime des pairs dont ils jouissent en retour et peut même aboutir à des compensations économiques sous la forme d’offres d’emploi et d’augmentations de salaire.

Attribution et réputation

Je suis d’accord pour dire qu’attribuer le mérite d’un projet est important, et cela de manière cruciale. En fait, je pense que cela représente la clé du problème concernant les produits numériques partagés sur Internet, étant donné que les bénéfices économiques dépendent de cela. Toutefois, forcer cette attribution grâce à des licences ne représente peut-être pas le meilleur moyen. Asay l’explique ainsi :

« Dans une large mesure, l’approche de la gestion de la propriété intellectuelle choisie par les modèles d’innovation ouverts (c’est-à-dire les licences classiques des projets open source) échoue à remplir ses missions. Par exemple, le respect des licences attribution-only (mention de l’auteur original du projet) provoque l’enfouissement d’une telle reconnaissance dans les documents légaux ; cela fait que la reconnaissance d’une telle paternité devient minime. Cette réalité montre que ceux qui contribuent en utilisant des licences attribution-only, bien qu’étant motivés par une certaine forme de reconnaissance, obtiendront un tout autre type de reconnaissance que celui engendré par la propriété intellectuelle. Dans le monde du logiciel libre et open source, des outils comme GitHub, utilisé largement comme outil social de développement, peuvent fournir plus efficacement la reconnaissance que cherchent les programmeurs. Le fait que de plus en plus de contributions à des logiciels effectuées via GitHub se font sans avertissement de non-respect de la propriété intellectuelle ou des clauses de licences montre que le « prix » d’un tel avertissement à cause d’une documentation légale obscure n’en est pas un, du moins pour ceux qui contribuent. »

En effet, les personnes et les entreprises ont déjà commencé à utiliser les profils GitHub comme un moyen d’afficher et de mesurer la capacité à coder. Je soupçonne que cela deviendra bientôt la norme, avec des moyens plus formels d’établir sa réputation dans le monde du développment, apparaissant aux côtés de ceux informellement dictés par les normes sociales au sein de la communauté du logiciel libre.

Après avoir abordé les deux principales objections de se passer de licences open source traditionnelles, Asay examine ensuite ce que le domaine public signifierait en pratique :

« Une approche du style domaine public devrait remplacer efficacement les droits d’auteurs automatiques, supprimer tous les droits liés aux brevets (les deux respectant les droits des brevets déjà obtenus ainsi que de façon prospective), et renoncer à tous les recours possibles venant avec eux. Les droits liés au secret commercial, le cas échéant, devraient êtres supprimés dès que le titulaire des droits a publié le logiciel ou le contenu au public. On peut dire que renoncer à tout droit de marques est non seulement inutile mais déconseillé, car les autres pourraient utiliser les marques pour embrouiller les consommateurs quant à la source du logiciel ou du contenu. En effet, c’est exactement pourquoi la licence CC (Creative Commons), qui inclut une licence dédiée au domaine public dans son répertoire légal, exclut expressément les droits de marque dans son outil. »

Ce dernier point sur les marques est important, bien qu’il puisse sembler étrange de prétendre que tous les monopoles intellectuels et marques doivent être conservés, parce qu’ils servent un but très différent de celui du droit d’auteur ou des brevets. Les marques sont conçues pour protéger les consommateurs contre la fraude, plutôt que de chercher à exclure les concurrents, même si c’est la façon dont elles sont souvent utilisées aujourd’hui.

Mais pour les projets open source, les marques sont purement une question de réputation — c’est à dire qu’elles deviennent des garanties de qualité lorsqu’elles sont appliquées à un programme. N’importe qui peut prendre le code et l’utiliser et l’adapter de différentes façons. Mais il ne pourra pas utiliser la marque du projet, car cela impliquerait qu’il s’agit d’une version officielle « approuvée ». Ce qui serait évidemment problématique pour une variété de raisons, à commencer par celle de la sécurité.

Asay aborde également une objection importante dans sa thèse selon laquelle placer un logiciel dans le domaine public serait la meilleure façon de le distribuer : si c’était le cas, pourquoi tout le monde s’en tiendrait à la licence GPL ou Apache ? Comme il le souligne :

« Dans le monde du logiciel libre et open source, par exemple, il n’existe aucun outil reconnu ou largement utilisé dévoué au domaine public. A la place, l’Open Source Initiative et la Free Software Foundation — les deux principales organisations de défense des logiciels libres dans le monde — refusent ou approuvent les licences ouvertes utilisées dans la communauté. S’il est vrai que divers projets pourraient tout simplement ignorer ces licences recommandées et d’adopter une approche par domaine public — certaines ayant essayé de faire exactement cela — cette approche suppose que les organisateurs de ces projets comprennent comment le faire. »

Le fait est qu’il est actuellement assez difficile de placer un logiciel dans le domaine public, premièrement parce qu’il y a un biais culturel contre une telle attitude, même au sein de la la communauté du logiciel libre, et deuxièmement parce que légalement c’est un processus délicat. En effet, Asay suggère que nous avons besoin d’une nouvelle législation — ce qu’il appelle Public Domain Act (NdT, en français : « Loi du Domaine Public ») — pour rendre ce processus plus facile. Il faudra évidemment prendre en compte les différents systèmes de copyright ayant cours dans le monde — par exemple, ceux qui mettent plus l’accent sur les « droits moraux ».

Il y a quelques années, j’ai demandé à Richard Stallman ses points de vue sur la manière dont le copyright devrait être réformé, particulièrement concernant l’aspect logiciel. Voici ce qu’il a répondu :

« Pour la plupart des types de travaux, je pense que le droit d’auteur serait acceptable si nous l’avions (1) fait plus court (je suggère 10 ans), (2) permis la redistribution de copies dans un but non commercial et sans modification, (3) défini comme fair use les réutilisations sous forme de remix. Cependant, je pense que les logiciels et autres œuvres d’usage pratique doivent être libres. »

Notez qu’il pense, lui aussi, que le logiciel devrait être exempt de tout copyright — en d’autres mots, dans le domaine public — mais il a ajouté quelques mises en garde :

« Je serais heureux de voir l’abolition du copyright dans le logiciel si c’était fait de façon à s’assurer que le logiciel est libre. Après tout, l’objectif du copyleft est d’atteindre ce but pour les dérivés de certains programmes. Si tous les logiciels étaient libres, le copyleft ne serait plus nécessaire.

Cependant, l’abolition du copyright peut aussi être faite de manière erronée et pourrait n’avoir aucun effet sur les logiciels propriétaires typiques (qui sont restreints par des CLUF, Contrats de Licence Utilisateur Final, et le secret du code source plus que par le copyright), et ne ferait que porter atteinte à l’utilisation du copyleft. J’y serais naturellement opposé. »

Placer les logiciels libres dans le domaine public serait équivalent à abolir le droit d’auteur pour ces programmes tout en laissant le code propriétaire intact. Est-ce vraiment un problème ? Personnellement, je ne le pense pas, pour les raisons que j’ai mentionnées : toute entreprise prenant du code dans le domaine public et se l’appropriant perd tous les avantages de son ouverture. Il est vrai qu’il reste des programmes hérités des maisons de logiciels à l’ancienne qui ont toujours été propriétaires, mais leurs existence n’affecte pas vraiment le monde plus large du logiciel libre, qui est maintenant arrivé à l’indépendance et à l’autosuffisance. Ce que Microsoft et ses semblables font en ce moment est quelque peu hors de propos.

Bien sûr, le passage au domaine public ne signifiera pas la disparition des licences libres actuelles — elles seront toujours là pour ceux qui souhaitent les utiliser. Comme toujours, le choix et la liberté personnelle sont capitaux. Mais j’espère que les gens y réfléchiront à deux fois avant d’introduire de nouvelles licences, ou même avant d’en mettre à jour d’anciennes. En particulier, j’espère qu’il n’y aura jamais de GNU GPL version 4. Au contraire, nous devons parachever la révolution que Richard Stallman a commencée il y a près de trois décennies en rendant le logiciel libre véritablement libre, en le plaçant dans le domaine public et en brisant les chaînes qui le lient encore à ce monopole vieux de trois cents ans nommé copyright.