Écrire à l’ère de la distraction permanente

Classé dans : Libr'en Vrac | 18

Joi - CC byLe Framablog et ses traducteurs aiment bien de temps en temps sortir des sentiers battus du Libre pour modestement apporter quelques éléments de réflexion autour des changements comportementaux induits par les nouvelles technologies et le monde connecté.

Après Et si cela ne servait plus à rien de mémoriser et d’apprendre par coeur  ? et Internet et Google vont-ils finir par nous abrutir  ?, voici que nous vous proposons aujourd’hui un article de Cory Doctorow, que je tiens personnellement pour l’une des personnalités les plus intéressantes et influentes de la « culture libre », sur la difficulté non plus de lire mais d’écrire à l’aube de ce nouveau siècle.

En faire un peu tous les jours, savoir suspendre sa plume, ne pas effectuer de recherche, ne pas attendre les conditions parfaites, laisser tomber le traitement de texte, ne pas répondre aux sirènes des messageries instantanées (et autres réseaux sociaux), tels sont les conseils avisés de notre auteur[1] pour y remédier.

Que pensez-vous de ces quelques recommandations  ? En apporteriez-vous d’autres  ? Qu’est-ce qui nous permet d’échapper à la procrastination du travail rédactionnel qui s’éternise faute d’avoir su dire non aux sollicitations extérieures  ? Les commentaires n’attendent que vous réponses… sauf si bien sûr, dans l’intervalle, vous avez le malheur de cliquer ailleurs 😉

Écrire à l’ère où tout est là pour nous distraire

Writing in the age of distraction

Cory Doctorow – 7 janvier 2008 – Locus Mag
(Traduction Framalang  : Don Rico et Goofy)

Nous savons que nos lecteurs sont distraits, voire parfois submergés par les innombrables distractions qui se trouvent à portée de clic partout sur Internet, mais il va de soi que les rédacteurs sont tout autant confrontés à ce problème d’envergure, le monde foisonnant d’informations, de communication et de communautés tapis derrière notre écran, à portée des touches alt+tab de notre traitement de texte.

Le pire conseil sur l’écriture qu’on m’ait jamais donné était de me tenir à l’écart d’Internet, soi-disant que j’y perdrais du temps et que ça ne m’aiderait pas à écrire. C’était un conseil erroné du point de vue créatif, professionnel, artistique et personnel, mais je comprends bien ce qui avait incité cet écrivain à m’administrer une telle mise en garde. Régulièrement, quand je vois un site, un jeu ou un service nouveau, je ressens l’attraction irrésistible d’un trou noir de concentration  : une activité chronophage prête à me prendre dans ses filets de distraction. Jeune papa impliqué qui écrit au moins un livre par an, une demi-douzaines d’articles par mois, au moins dix billets de blog par jour, auxquels s’ajoutent divers mini-romans, nouvelles et conférences, je suis bien placé pour savoir qu’on manque vite de temps et connaître les dangers de la distraction.

Mais l’Internet m’apporte beaucoup. Il nourrit ma créativité et mon esthétique, il me profite d’un point de vue professionnel et personnel, et pour chaque moment qu’il me vole, le plaisir que j’y prends me le rend au centuple. Je n’y renoncerai pas plus qu’à la littérature ou quelque autre vice délectable.

Je crois avoir réussi à trouver un équilibre grâce à quelques techniques simples que je perfectionne depuis des années. Il m’arrive toujours de me sentir lessivé et ivre d’infos, mais c’est rare. La plupart du temps, c’est moi qui ai la maîtrise de ma charge de travail et de ma muse. Voici comment je procède  :

  • Des plages de travail courtes et régulières
    Lorsque je travaille à l’écriture d’une nouvelle ou d’un roman, je me fixe chaque jour un objectif modeste, en général une page ou deux, et je m’emploie à l’atteindre, ne faisant rien d’autre tant que je n’ai pas fini. Il n’est pas réaliste, ni souhaitable, de vouloir se couper du monde des heures durant, mais il est tout à fait possible de le faire pendant vingt minutes. En rédigeant une page par jour, je publie plus d’un livre par an, faites le calcul, et il est facile de trouver vingt minutes dans une journée, quelles que soient les circonstances. Vingt minutes, c’est un intervalle assez court pour être pris sur votre temps de sommeil ou votre pause déjeuner (même si cela ne doit pas devenir une habitude). Le secret, c’est de s’y astreindre tous les jours, week-end inclus, pour ne pas vous couper dans votre élan, et pour qu’entre deux séances de travail vos pensées puissent cheminer tranquillement jusqu’à la page du lendemain. Essayez de trouver un ou deux détails accrocheurs, ou un bon mot, à exploiter dans la page suivante, afin de savoir par où commencer lorsque vous vous installerez derrière votre clavier.
  • Ne vous arrêtez pas sur un travail fini
    Dès que vous atteignez votre objectif quotidien, arrêtez-vous. Même si vous êtes au beau milieu d’une phrase. Surtout si vous êtes au beau milieu d’une phrase, en fait. Ainsi, lorsque vous vous mettrez au travail le lendemain, vos cinq ou dix premiers mots seront déjà en place, ce qui vous donnera un petit coup de pouce pour vous lancer. Les tricoteuses laissent un bout de laine dépasser du dernier rang, afin de savoir où reprendre, une sorte de pense-bête. Les potiers, quant à eux, n’égalisent pas le pourtour de l’argile humide avant de la recouvrir de plastique pour la nuit, difficile de repartir sur une surface trop lisse.
  • N’effectuez aucune recherche
    Faire des recherches, ça n’est pas écrire, et vice-versa. Lorsque vous butez sur un point technique qu’une rapide recherche sur Google suffirait à éclaircir, abstenez-vous. Ne cédez pas à l’envie de chercher la longueur du pont de Brooklyn, le nombre d’habitants que compte de Rhode Island ou la distance qui sépare la Terre du Soleil. Ce serait alors la déconcentration assurée  : une valse de clics sans fin qui transformerait vos vingt minutes de rédaction en une demi-journée à flâner sur le Web. Adoptez la méthode des journalistes (NdT  : ces conseils s’adressent à des anglophones, pour le français il faudra bien sûr adapter)  : tapez par exemple « TK » là où doit apparaître votre donnée, comme par exemple « Le pont de Brooklyn, d’un bout à l’autre de ses TK mètres, vacillait tel un cerf-volant." La graphie « TK » n’apparaissant que dans très peu de mots anglais (le seul sur lequel je sois tombé est « Atkins »), une recherche rapide de « TK » dans votre document suffira pour savoir si vous devez vérifier des détails techniques. Si vous en oubliez un, votre préparateur ou correcteur le repérera et vous le signalera.
  • Ne soyez pas trop à cheval sur vos conditions de travail
    N’écoutez pas ceux qui conseillent de créer l’atmosphère idéale pour attirer votre muse dans la pièce. Les bougies, la musique, le silence, le fauteuil confortable, la cigarette, attendre d’avoir couché les enfants… laissez tomber tout ça. Certes, il est agréable de se sentir à l’aise pour travailler, mais si vous vous persuadez que vous ne pouvez écrire que dans un monde parfait, vous vous retrouvez devant une double difficulté  : trouver à la fois vingt minutes de libre et l’environnement idéal. Lorsque vous avez le temps, mettez-vous à votre clavier et écrivez. Vous pouvez bien tolérer le bruit/le silence/les enfants/l’inconfort/la faim pendant vingt minutes.
  • Éteignez votre traitement de texte
    Word, Google Docs et OpenOffice.org sont bardés d’une panoplie déconcertante de paramètres de mise en forme et de complétion automatique avec lesquelles vous pouvez passer votre temps à faire mumuse. Laissez tomber. Tout ça, c’est de la distraction, et ce qu’il faut absolument éviter, c’est que votre outil essaie de deviner ce que vous avez en tête, corrige votre orthographe, ou critique la construction de votre phrase, etc. Les programmeurs qui ont conçu votre traitement de texte passent leur journée à taper, tous les jours, et ils ont les moyens d’acheter ou de se procurer n’importe quel outil imaginable servant à entrer du texte dans un ordinateur. Et pourtant ils n’utilisent pas Word pour créer leur logiciel. Il se servent d’un éditeur de texte, comme vi, Emacs, TextPad, BBEdit, Gedit, et bien d’autres encore. Il s’agit là des outils les plus puissants, vénérables et fiables de l’histoire du logiciel (car ils sont au cœur de tous les autres logiciels), et ils ne comportent quasi aucune fonctionnalité susceptible de vous distraire  ; en revanche, ils possèdent des fonctions chercher/remplacer très puissantes. Le plus gros avantage, c’est qu’un modeste fichier .txt peut être lu par presque toutes les applications présentes sur votre ordinateur, ou collé directement dans un courriel, sans risque de transmettre un virus.
  • Les outils de communication instantanée  : à proscrire
    Ce qui nuit le plus à la concentration, c’est la présence sur votre ordinateur d’un écosystème d’applications intrusives  : messagerie instantanée, alertes e-mail, alertes RSS, appels Skype, etc. Toute application exigeant que vous attendiez une réponse, même inconsciemment, accapare votre attention. Tout ce qui surgit sur votre écran pour vous annoncer un fait nouveau l’accapare aussi. Plus vous habituerez vos proches et amis à préférer les courriels, les forums et les technologies similaires qui vous permettent de choisir la plage de temps à consacrer à vos conversations au lieu d’exiger votre attention immédiatement, plus vous réussirez à vous ménager vos vingt minutes. En cas de besoin, vous pouvez prévoir une conversation, par VoIP, texte ou vidéo, mais laisser votre messagerie instantanée allumée revient à vous mettre au travail avec sur votre bureau un panneau géant DÉCONCENTREZ-MOI, du genre qui brille au point d’être visible du monde entier.

Je ne prétends pas être l’inventeur de ces techniques, mais grâce à elles je peux profiter pleinement du XXIème siècle.

Notes

[1] Crédit photo  : Joi (Creative Commons By)

18 Réponses

  1. Je jure que je n’ai pas lu cet article !

  2. cancre numérique

    Quant à moi je n’ai pu le lire qu’à moitié à cause d’une alerte Twitter qui m’a renvoyé un lien sur une vidéo débile mais marrante de YouTube que je n’ai pu m’empêcher de faire partager à tous mes amis Facebook 😛

  3. Tellement vrai, surtout le 2ème point. Il est extrêmement dur de s’arrêter sur le point final d’un chapitre ou d’un paragraphe, et de rebondir facilement sur la suite le lendemain. Concernant le dernier point, Twitter est certainement l’un des pires outils de la génération : difficile de ne pas couper son élan créatif pour laisser divaguer son esprit en 140 caractères…

  4. La preuve de la déconcentration : je rédige un communiqué de presse et lis cet article au beau milieu du travail…

  5. Je me sens aussi complètement concerné par la déconcentration permanente et je devrais vraiment suivre quelques-uns de ces conseils. Car c’est vrai pour l’écriture, mais aussi pour toute activité nécessitant un ordinateur. On est tellement vite tenté d’aller voir le dernier mail qu’on vient de recevoir / flux rss mis à jour / twitter / facebook / …

    Bon, je commence par fermer mon lecteur de flux qui m’a permit de tomber sur cet article, puis Twitter qui m’a permis de le partager, ainsi que facebook. Reste plus que le logiciel de mail 😛

  6. Ah, il est vraiment bien, cet article.
    Personnellement je n’ai toujours pas réussi à savoir si la musique m’aidait ou non.
    Il faudrait que je me fasse un post-it… 😀

  7. Raphaël Doursenaud

    Article et traduction très intéressants.
    Pour «TK» j’ai plutôt pensé à ToKen…

  8. Merci pour le petit moment de détente. A défaut d’écrire, j’ai lu jusqu’au bout.

  9. Et cette nouvelle fonctionnalité géniale des navigateurs web de se ré-ouvrir sur la dernière page visitée…
    On lance le navigateur pour faire une petite recherche, et nous voilà nez à nez avec la page même dont on avait réussi à s’extirper pour se concentrer sur le travail…
    Un quart d’heure plus tard on referme le navigateur, enfin décidé à bosser, et on se rend compte qu’on a toujours pas fait la recherche en question… alors on relance le navigateur…

  10. keskejefoulaaulieudetravailler

    Mon boulot consiste essentiellement à écrire. Ce qu’il dit est tellement vrai…
    Je pourrais l’appliquer. Je ne le fait pas. Pourquoi? Parce que je hais travailler (je bénéficie pourtant d’un emplois "privilégié"). Mais alors pourquoi tout le monde fait il comme moi? Par gout du spectacle? NON. Parce que tout le monde déteste travailler. Il faut voir les choses comme elle sont : le travail est une malédiction, et nous faisons tout pour y échapper. N’est ce pas la feuille de route du bon hacker ? Comme nous faisons tout pour échapper à l’emmerdement.
    Une petite citation pour la route:

    "Le divertissement procure à l’homme moderne une évasion indispensable ; quand il est absorbé par la télévision, les vidéos, etc., il peut oublier le stress, l’anxiété, la frustration, l’insatisfaction. Quand ils ne travaillaient pas, les primitifs restaient tranquillement assis pendant des heures à ne rien faire, parce qu’ils étaient en paix avec eux-mêmes et avec leur monde. Mais la plupart des modernes ont besoin d’être constamment occupés ou divertis, faute de quoi ils « s’emmerdent », c’est-à-dire qu’ils deviennent agités, anxieux, irritables."
    Theodore Kaczynski in La société industrielle et son avenir.

    PS (et hors sujet):si quelqu’un a une bonne traduction française de hacker, cela m’intéresse.

  11. Merci d’avoir parlé des distractions oh combien mauvaises pour la productivité. Parfois, nous nous rendons compte du temps perdu qu’après plusieurs heures (ou jours !) à ne presque rien faire…

    J’ai parlé du même sujet il y a quelques jours, dans l’article "11 Astuces pour gagner du temps quand vous travaillez devant votre ordinateur" http://achraf.cherti.name/blog/11-a… . Vous constaterez que nous avons tous les mêmes "maux", que nous sommes tous les victimes d’Internet et des nouvelles technologies, qui nous ont apportés plein avantages et beaucoup d’autres inconvénients (qu’on essaye tant bien que mal d’éliminer).

    Comme l’a dit "keskejefoulaaulieudetravailler", la grosse majorité des personnes n’aiment pas travailler, mais franchement, parfois, même quand on aime ce qu’on fait (projet perso par ex. qui nous passionne) les distractions peuvent nous faire perdre énormément de temps inutilement. Regarder ses mails chaque 5 min (alors que cela ne presse pas !), parler sur Twitter, regarder Facebook, parler avec des personnes dans la messagerie instantanée, etc.

  12. @ Achraf : tu m’as coupé l’herbe sous le pied ! J’ai lu ton post (pour tout dire il est même plus complet que celui de Cory Doctorow !), et j’allais le signaler dans les commentaires. J’aime bien ton blog, qui est souvent intéressant et, fait assez rare pour être signalé, rédigé avec une syntaxe et une orthographe parfaite !
    Content de savoir que tu nous lis.

  13. Microblogging : je m’éparpille, pas vous ?

    Je “perds” un temps considérable à consulter les différents sites de microblogging auquel je participe. Je me rends compte du temps perdu mais ai du mal à faire mieux c’est-à-dire tout centralisé sur un seul service. Éviter de ……

  14. Excellent article. En effet pour écrire je me coupe d’irc, jabber et autres clignotants instantanées. J’ai désactivé le pop-up "vous avez un mail". Et pour m’éviter d’effectuer une recherche j’écris xxx afin que le correcteur orthographique que je lance à chaque fin de chapitre, me rappelle la donnée à chercher.
    Je rajouterai mon dernier truc : j’avance sur plusieurs projets en même temps, comme ça à chaque "pause" (plus lié à un arrêt ou une diminution de l’élan), je switch plutôt que perdre mon temps à faire une pause qui pourrait s’éterniser…

  15. tout ces micro-outils de communication nous distraient car ils sont gratuits. si nous avions a payer pour installer ces programmes (blogs, twitter, etc…) et donc y attacher une valeur, nous serions beaucoup plus selectifs et critiques, avec nos RSS flux, twitters et autres…
    Je remarque aussi que depuis que j’ ai Skype (service gratuit), je parle avec moins d´efficacite au "telephone", car mes paroles ont surement moins de valeur temporelle(?) et je n’utilise pas les adjectifs de maniere optimale comme avant… je me contente d’imager un peu plus la pensee, au lieu de la rendre efficace par des mots justes… les conversations sont beaucoup plus longues et mon vocabulaire se reduit… et comme je lis moins je ne renouvelle pas ce vocabulaire perdu.. la spirale infernale… la conversation s’allonge a mesure que le vocabulaire diminue! j’ai donc decide de reagir et de me forcer a relire mes classiques, mais c’est dur…

  16. I am afraid that the recipes dont work to write original things.Is posible I think write a book with a computer program.In fact computers programation could make music composition.But write a Ulyses by mechanical way is diferent.Only drinking tea a people can write a best seller book in two days.But what about quality?

  17. j ai commencer a lire mais je m attendé a plus de distraction pour me distraire

  18. Pour ma part, j’ajouterais que pour écrire je débranche le câble de connexion à l’internet. Ainsi je ne suis pas dérangé. De plus je me transporte dans une autre pièce et travaille sur la batterie de mon portable.
    Je trouve le conseil de travailler chaque jour pertinent. Cependant, je pratique aujourd’hui l’écriture à peu près un jour sur trois. Durant cette séance j’écris à peu près trois pages, ce qui revient au rythme prôné par l’auteur. J’utilise OO et ne suis gêné par le correcteur. Pas d’installation ou d’ambiance spéciale. Deux requis impératifs : silence relatif et lumière. Je recommande d’aller travailler en bibliothèque, l’ambiance studieuse des salles de travail aidant pour la concentration. Egalement, de faire un peu de marche ou de sport avant en laissant venir des idées. Enfin, j’utilise très régulièrement un dicataphone pour enregistrer les idées qui me viennent.
    Un dernier impératif pour moi. Avant de commencer, je relis ce que j’ai écrit la séance précédente, ce qui me permet de corriger et de me remettre in the mood.