Souhaitons-nous une société d’illettrés numériques ou une société libre ?

Classé dans : Libres Cultures | 27

Glitter Feet - CC byOn peut s’extasier béatement devant les prétendues capacités technologiques de la nouvelle génération, née une souris dans la main, et baptisée un peu vite les « digital natives ».

Mais s’il ne s’agit que de savoir manier de nouveaux objets, sans conscience, sans recul, et sans compétence ni curiosité pour en soulever les capots, alors nous nous mettons peut-être en danger[1].

Or, parmi ces nouveaux objets, il y a les logiciels, dont tout le monde aura noté la place croissante qu’ils occupent dans nos sociétés contemporaines. Nous écarterons d’autant plus facilement ce danger que nous serons toujours plus nombreux à accorder de la valeur à la liberté des logiciels.

C’est la thèse que défend ici Hugo Roy en évoquant, par analogie avec la démocratie, une approche systémique de la situation.

PS : Pour l’anecdote, il s’agit d’une traduction que nous avons entamée sans savoir qu’Hugo Roy était… français ! Du coup c’est la première fois qu’on se retrouve avec une traduction relue par l’auteur même de l’article d’origine !

Logiciel Libre, Société Libre : À propos de la Démocratie et du Hacking

Free Software, Free Society: Of Democracy and Hacking

Hugo Roy – 8 novembre 2009 – Blog de la FSFE
(Traduction Framalang : Gilles Coulais et Hugo Roy)

Lorsqu’on explique pourquoi le logiciel libre est important, une question revient souvent :
« Ai-je réellement besoin de la liberté du logiciel ? »

L’utilité de la liberté du logiciel n’est pas évidente pour tous. Tout le monde n’est pas capable de comprendre le code source d’un programme, et ils sont encore moins nombreux à pouvoir le modifier. Seuls les hackers et les développeurs peuvent en effet jouir pleinement des quatre libertés d’un logiciel libre. Il est alors difficile de convaincre quelqu’un d’abandonner le logiciel propriétaire pour le simple bénéfice de la liberté, tant qu’il ne comprend pas l’utilité de cette liberté.

Il est essentiel de penser ce problème non pas comme un simple engagement envers la liberté, mais plus comme un problème de systèmes.

Tout d’abord, ne pas jouir d’une liberté n’implique pas pour autant qu’on ne bénéficie pas des effets de cette liberté. L’analogie la plus évidente ici sont les systèmes politiques. La Constitution est à la souveraineté ce que la licence des logiciels libres est au droit d’auteur. La Constitution qui définit notre système politique donne à chaque citoyen des libertés et des droits, tel que le droit de se porter candidat à une élection.

Tout le monde peut se présenter à une élection, ce qui ne signifie pas pour autant que tout le monde le fera. Tout le monde n’a pas la compétence ou l’envie de devenir politicien. Cela étant, diriez-vous que la démocratie n’a aucune importance juste parce que vous ne souhaitez pas personnellement entrer en politique ? Je crois que la plupart des gens ne diraient pas cela.

C’est la même chose avec le logiciel libre. Chacun peut utiliser, partager, étudier ou améliorer le programme. Mais le fait que vous ne le ferez pas ne doit pas vous amener à penser que ce n’est pas important pour vous. C’est important pour le système lui-même. Et plus le système devient important, plus cette liberté prend de la valeur.

À moins, bien sûr, que vous ne partiez du principe que le logiciel n’est pas important, et par conséquent son degré de liberté également. Mais alors, je suggère que vous éteigniez votre ordinateur et que vous arrêtiez de me lire. Prenez un avion et passez le reste de votre vie sur une île déserte.

Regardons maintenant de plus près l’utilité de la liberté logicielle. Alors que de plus en plus de logiciels sont utilisés dans notre société pour faire toujours davantage, nous devrions être de plus en plus nombreux à être capables de comprendre le logiciel. Sauf à vouloir donner à certains un contrôle total sur vous-même. Et alors les autres façonneront le système à votre place, en vue d’obtenir toujours plus de pouvoir au sein de ce système.

C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de démocratiser le hacking. Et cette démocratisation viendra naturellement si le logiciel libre est largement utilisé. Donnez aux gens la possibilité d’étudier et d’explorer quelque chose, et ils finiront par le faire, au moins par curiosité, de la même manière que l’Imprimerie a donné aux gens la volonté d’être capable de lire puis d’écrire. Il s’agit évidemment d’un long processus. Mais ce processus peut s’avérer beaucoup plus long si nous utilisons du logiciel propriétaire, un logiciel que vous ne pouvez ni lire, ni modifier, ni partager.

Souhaitons-nous une société d’illettrés numériques ou une société libre ?

Notes

[1] Crédit photo : Glitter Feet (Creative Commons By)

27 Réponses

  1. > « C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de démocratiser le hacking. »

    En lisant cette ligne, je n’ai pu m’empêcher de penser au projet Jetpack de Mozilla… et à ses limites (ça reste du javascript): démocratiser toujours plus obligera-t-il à inventer un nouveau langage plus intuitif et accessible, mais est-ce seulement possible ?

    Sinon bien trouvé la métaphore de la constitution, je sens qu’elle va me servir :)

  2. Démocratiser le hacking, c’est aussi encourager les développeurs à rendre leurs logiciels hackables, que je traduirais par bidouillable, c’est à dire penser dès la conception à créer des point d’accès que les utilisateurs pourront utiliser pour modifier l’application. Cela vaut pour les logiciels clients comme pour les applications sur le serveur, modifiables via des web hooks par exemple.
    La bidouillabilité est pour moi un des principaux enjeux des mois à venir. Pour l’instant les logiciels libres sont en train de gagner en terme de crédibilité. Des projets comme Firefox et Ubuntu montrent que le mouvement du Libre peut créer des logiciels aussi puissants et utilisables que le modèle privateur. Maintenant l’enjeu est que cette liberté ne se limite pas à l’usage, mais s’étende à la modification. Donner réellement aux gens la possibilité d’exercer leur liberté de modifier les logiciels (c’est à dire sans devoir être un expert en C++) et promouvoir cette liberté, expliquer qu’elle existe et en quoi elle rend plus libre.
    Jetpack est indéniablement un pas important dans cette direction, mais ça ne suffira pas. Reste à inventer les étapes suivantes.

  3. je ne pense que démocratiser le hacking soit indispensable à faire prendre conscience de l’importance des libertés numériques sinon on se résout à ce que seuls les hackers aient accès à la liberté, ce qui est un peu technocratique.
    La conclusion contredit le début du propos.
    L’importance des logiciels libres et autres libertés numériques (neutralité du net, alternatives aux licences "tous droits réservés" comme les creative commons, etc.) devrait être évidente. Tant que ce n’est pas le cas, il faut l’enseigner et évangéliser.
    Quand est-ce que l’école s’occupera de ça au lieu d’enseigner le Basic ou le maniement de Word à l’école ?
    Vivement un enseignement de l’importance des libertés numériques au même titre que du fonctionnement démocratique de la France et de l’Europe.
    C’est en expliquant le fonctionnement, sans forcément être politicien ou hacker, que l’on défendra ces libertés

  4. Souhaitons-nous une société d’illettrés numériques ou une

    J’ai écris il y a deux semaines un bref billet, Of Democracy and Hacking sur le blog que je tiens à la Free Software Foundation Europe. À l’origine c’était un brouillon, une petite idée. Je me suis dit, je vais la poster et puis lorsq……

  5. deadalnix

    Je crois que le plupart des gens ne dirait pas cela.

    Il me semble que le sujet de « dirait » est « des gens » et donc que ce verbe est mal accordé.

    Sinon, il na faut pas voir les hackers comme seulement des technophiles. C’est un état d’esprit. on peut hacker tout autre chose que du logiciel.

    Par exemple http://fr.readwriteweb.com/2009/11/… . L’un des intervenants dit une chose que j’ai trouvé intéressante : qu’HADOPI est le plus gros hack de l’année. Parce que cela à permis d’apprendre à plein de gens comment fonctionne notre système politique, à totalement décrédibiliser le gouvernement auprès de la jeune génération, ou de tous les utilisateurs de nouvelles technologies moins jeunes :D

    Le hack, c’est simplement regarder comment cela marche, et voir ce qu’on pourrait faire de nouveau avec. C’est un état d’esprit qui peut s’appliquer à plein de domaines.

  6. Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit et je ne pense pas me contredire :)

    Le fait est que quand tu utilises un logiciel libre, tu ne bénéficies pas toi-même de la liberté à moins de savoir hacker. La liberté, tu en bénéficies indirectement.

    En effet si tu regardes les 4 libertés qui définissent un logiciel libre, elles ne concernent pas directement l’utilisateur "lambda" (à part le fait qu’il peut le partager).

    Néanmoins le logiciel libre mène de lui-même à une démocratisation du hacking. Parce qu’utiliser un logiciel libre contribue à instaurer un système dans lequel on ne fait pas de différence entre l’utilisateur et le hacker. Potentiellement, ce sont les mêmes.

    En vérité, la distinction utilisateur/programmeur n’existe que dans le monde du logiciel propriétaire. Dans le monde du logiciel libre, l’utilisateur comme le programmeur ont les mêmes droits vis-à-vis du logiciel. La seule distinction est le droit de l’auteur, et celui-ci est relativement généreux vis-à-vis du public (en tout cas plus que le régime classique du droit d’auteur).

    Et je pense que ce système contribue naturellement à démocratiser la possibilité de hacker et fatalement avec le logiciel libre, on aura une démocratisation du hacking. Et c’est une bonne chose :)

    Par ailleurs il y a un effet boule de neige. Plus il y en a qui veulent bidouiller, comprendre, etc. plus l’incompréhension face au verrou du logiciel propriétaire va entraîner un ressentiment, comme une volonté d’arrêter la connaissance, d’arrêter le partage.

  7. C’est bien dit, merci Hugo.

    Les démocratie traineront toujours des "je me fous de la politique et je ne vais jamais voter" sans que ces derniers mesurent réellement la chance qu’ils ont de pouvoir dire cela niaisement.

    Mais là encore tout passe par l’éducation. Soit on éduque à comprendre, à être vigilant et responsable. Soit on éduque à être de futurs consommateurs passifs. Et ils sont encore assez nombreux ceux qui ont intérêt à ce que ce soit plutôt la deuxième option qui domine.

  8. morpheus688

    Je cherchais en vain depuis des mois (années) à expliquer aux néophytes avec une bonne comparaison en quoi la liberté est importante, même si on ne "bidouille" pas soit même…
    Et bien! La comparaison avec la politique et la démocratie est du pain béni pour moi pour ce coup là!

    Très bonne article en passant, qui est très clair et "facilement accessible" pour un public non averti il me semble (ce qui fait malheureusement fréquemment défaut en étant baigné dans "l’esprit du libre")

  9. Moi aussi j’adore cette comparaison avec la Constitution et le régime politique…
    Quant à la conclusion… je pense malheureusement qu’un certain nombre de lobbies veulent effectivement une société d’illettrés numériques et font tout pour l’obtenir.

  10. GallyNet

    "[..] de la même manière que l’Imprimerie a donné aux gens la volonté d’être capable de lire puis d’écrire."
    Je trouve l’exemple assez médiocre : dans le cas de l’imprimerie, peu de personne ont eu vraiment l’envie d’apprendre à faire marcher des rotative pour imprimer un journal (ce qui est l’équivalent de produire du code source).

  11. Je me joins aux autres pour cette belle analogie entre système politique et informatique. Je crois qu’on en revient toujours à un problème d’éducation et de sensibilisation vis à vis de nos têtes blondes et que cette génération de "Digital Native" n’a pas grand chose de plus qu’un soupçon d’auto-détermination et de réflexion sur le sujet.

    Ce qui fait peur c’est quand on voit que cette génération se dit que tout est gratuit parce que téléchargeable / utilisable facilement. Ils ne comprennent pas que si les grandes industries tolèrent le piratage, c’est parce que cela accentue leur emprise sur le marché et que finalement leur esprit est façonné à leur image. Sur le long terme, le "piratage toléré" devient toujours payant pour la licence propriétaire.
    Pour reprendre le commentaire de @Korova, oui, les grandes entreprises ont tout intérêt à modeler une société d’illettrés, et c’est aussi vrai dans d’autres domaines (bizarrement, je prendrais l’exemple de l’Hadopi et de l’industrialisation de la culture pour illustrer tout ça).

  12. "démocratiser le hacking", vaste programme, comme disait l’autre…
    Il me semble qu’entre l’idéal décrit dans ce papier et la réalité du terrain, il y a … des années-lumière !
    Quand je regarde autour de moi, j’observe qu’en dehors d’un cercle restreint d’initiés, la grande majorité des utilisateurs d’ordinateurs se contente d’utiliser les programmes fournis avec le système d’exploitation : Internet Explorer, Outlook Express, Windows Media Player, et l’idée même d’utiliser autre chose leur parait généralement totalement incongrue.
    C’est presque pire avec les utilisateurs de Mac, car, c’est bien connu, il n’y a rien de mieux qu’un logiciel Apple ;-)
    Plus encore, j’observe que bien des utilisateurs sont pieds et mains liés avec le "pack" fourni par leur fournisseur d’accès – pack "sécurité" compris – et pour eux, Internet et l’e-mail sont des produits Orange, et leur référence en matière d’"expert en informatique", c’est le monsieur de chez France-Télécom qui est venu installer leur Live-Box.
    Le piège, c’est que comme "l’informatique c’est compliqué", il semble beaucoup plus confortable de se faire installer un pack tout pré-configuré, pret à fonctionner, et surtout on n’y touche plus !
    Je suis par ailleurs d’accord avec les remarques sur les "digital natives". A part le fait qu’ils utilisent Facebook et MSN, ils sont aussi "noob" que leurs ainés, et ceux d’entre eux qui se prétendent plus malins pourrissent leur PC avec des freewares bourrés de pubs et de spywares et des logiciels proprio crackés.
    Alors, de là à ouvrir un code source : wow !
    Je me considère comme un utilisateur "éclairé" de l’outil informatique, mais les seules lignes de code que j’ai jamais écrites (et comprises), c’est un programme de factorielles sur une HP33 en 1979, et je n’ai aucune motivation pour m’y mettre !
    Commençons déjà par répandre la bonne parole, petit pas par petit pas, en allant doucement, sans brusquer, en expliquant qu’en installant Firefox, Thunderbird ou Songbird, on ne va pas faire sauter la garantie de leur PC tout neuf…

  13. @GallyNet
    La comparaison mérite d’être retravaillée.
    Néanmoins je ne suis pas d’accord avec toi. Entre l’avant imprimerie et l’après imprimerie il y a quand même un changement considérable dans le nombre de personnes qui cherchent à avoir la capacité d’imprimer !

    L’explosion se fait au XIXè siècle, donc c’était un processus très long.

    D’autre part le point que je voulais montrer était que l’imprimerie a permis de développer l’apprentissage de la lecture. De même que le logiciel libre développe l’apprentissage de la lecture du code source :)

    @frilouz
    Je ne décris aucun idéal et je ne suis pas éloigné de la réalité. La réalité elle est là, tu la décris. Cette réalité fait que les gens ne comprennent pas l’importance du logiciel libre. J’essaye de l’expliquer.

    D’autre part comme je le dis, la démocratisation du hacking sera bien entendu quelque chose de long:
    "Mais ce processus peut s’avérer beaucoup plus long si nous utilisons du logiciel propriétaire, un logiciel que vous ne pouvez ni lire, ni modifier, ni partager."

    Enfin, petit clin d’œil à notre dessinateur de patates (http://vidberg.blog.lemonde.fr/2009… )
    Les idéaux démocratiques du XVIIIè siècle semblaient à des années lumières de la réalité de l’Ancien Régime. Sauf qu’il a fallu un basculement, la révolution de 1789, pour que les principes de liberté soient enfin reconnus et sacralisés.

    Reste que la démocratisation elle-même sera plus lente (je ne suis pas sûr qu’on y soit encore bien arrivé d’ailleurs).

    Peut-être que la même chose se passer pour le logiciel libre. Si on arrive à faire passer l’idée d’abord, le reste suivra.

  14. Bien bel article, il présente de baux arguments de fond sur l’utilité du Logiciel Libre.

    Je crois, moi aussi, que la métaphore avec la démocratie va beaucoup me servir !
    (Nombreux sont les gens qui me disent que leur liberté, en Informatique, n’est pas importante car de toute façon, ils ne s’en serviront pas, vu qu’ils ne savent pas coder.)

    Merci aux traducteurs/relecteurs (et donc à l’auteur lui-même ) !

  15. Pour reprendre la comparaison avec l’imprimerie, elle a progressivement été démocratisée jusqu’à arriver au coeur même de nos chaumières grâce au traitement de texte et à l’imprimante personnelle. Avec un peu de chance, il en sera peut-être de même avec le hacking logiciel grâce à des outils grand public (comme dit plus haut, Mozilla nous montre la voie avec JetPack).

    L’éducation reste centrale dans cette démarche et le logiciel libre, nécessaire.

    En tous cas, la comparaison avec la constitution est très heureuse et manquait à l’attirail du bon évangélisateur du LL!

  16. @deadalnix : Et si le sujet était "la plupart " (et non "le plupart ") ?

    Mais pour continuer dans le chipotage des vermicelles, je crois que les "lettrés" font la différence entre "Souhaitons-nous" et "Souhaitons nous" !

    Bon d’accord, pas de quoi renverser son café ;-)

  17. Erratum : Il semble[rait] que deadalnix a[it] raison :
    http://66.46.185.79/bdl/gabarit_bdl

  18. Merci plf :)
    la coquille sur ‘le plupart’ m’avait échappé par ailleurs.

  19. christian

    Bonjour,

    Ce blog m’a plu et je tenais à vous faire part d’une évolution qui me semble intéressante, elle concerne l’accessibilité des publications pour les personnes souffrantes de handicap. Il est désormais possible de rendre accessible des rapports interactifs avec la solution PubliSpeak. De plus d’être accessible, avec cette application les documents sont vocalisés grâce à une lecture à la volée. Sur ce lien vous pouvez trouver un exemple :

    http://publispeak.ipedis.com/?pdfId

  20. @frilouz "Je suis par ailleurs d’accord avec les remarques sur les "digital natives". A part le fait qu’ils utilisent Facebook et MSN, ils sont aussi "noob" que leurs ainés, et ceux d’entre eux qui se prétendent plus malins pourrissent leur PC avec des freewares bourrés de pubs et de spywares et des logiciels proprio crackés."
    c’est tellement vrai ! ;)

    Je regarde comment ça évolue, et la maxime que j’en ai tiré est : si tu ne t’occupe pas un peu de l’informatique, c’est l’informatique qui s’occupera de toi (et ça… ça n’est pas souhaitable).

  21. Extraordinaire post. Décidément c’est pour moi la semaine des révélations, où des bloggeurs éclairés mettent en mots des intuitions qui me restaient à clarifier (l’étape précédente était http://standblog.org/blog/post/2009…)
    Sinon, j’ai trouvé assez amusant ceci : avant hier, je suis allé faire un exposé sur une étude d’"urbanisation" que je mène, en insistant sur les apports de la démarche : cela permet de définir des zones de "flexibilité" ou d’"adaptation" entre les différents composants du système. Ce qui est marrant, c’est que c’est exactement le même argumentaire ici au sujet de la bidouillabilité, mais employant des termes politiquement corrects…

  22. Salut,
    "Tout le monde peut se présenter à une élection, ce qui ne signifie pas pour autant que tout le monde le fera. Tout le monde n’a pas la compétence ou l’envie de devenir politicien."
    Et son corrollaire:
    Tout le monde peut participer à une élection, ce qui ne signifie pas pour autant que tout le monde le fera. Tout le monde n’a pas l’envie d’exercer sa citoyenneté*.

    Pour tenter une analogie parallèle, si l’on pose la constitution comme le code source de la démocratie, il faut effectivement compétence et envie pour ne serait-ce que commencer à la (le) le lire, ce qu’à peu près seuls les politiciens font (enfin, j’espère…) (en tout cas moi pas), alors même que ce "code" est libre d’accès (du hacking** légal, en quelque sorte!).
    L’avantage de la démocratie étant pour tous les autres de déléguer cette compétence et de n’avoir plus à se débrouiller qu’avec l’envie d’exercer (ou pas) sa citoyenneté de temps en temps, force est de constater que les "digital natives" en age de le faire n"en abusent pas, statistiquement parlant.

    Alors pour finir:
    Ne devrait-on pas chaudement suggérer à nos "digital natives" de participer plus avant au hacking (légal) de la démocratie ?

    * Qui comme chacun le sait est un peu le contraire de l’esclavage (lui-même contenant souvent l’illétrisme, on y revient…).
    ** Au sens noble du terme, soit lire, modifier, voire, soyons fous réecrire; pas au sens franco-hadopien du terme, rentrer du mp3 et de l’avi à donf’, all day long!

  23. VinceDeg

    Ça m’énerve de plus en plus la grandiloquence avec laquelle le terme "liberté" est galvaudé par les adeptes des logiciels libres, car la liberté des logiciels libres au sens FSF est d’une nature différente de la Liberté, la vraie. OK, ça va, je comprends bien les arguments de Hugo Roy et ils sont sencés, mais quand même. Du coup, je mets un peu les pieds dans le plat et je vais me faire taper dessus par tous les lecteurs de ce blog – que j’adore ceci dit – mais j’y vais quand même : pourquoi, au final, la "liberté" des logiciels, je m’en tape un peu. Ou plutôt : concernant les technologies de l’information et de la communication, il y a des combats beaucoup plus importants pour la Liberté que celui du logiciel libre.

    En tant qu’utilisateur, qu’est ce qui dans le logiciel "propriétaire" me rendrait moins libre ? Je me suis rendu compte récemment que c’est moins la liberté d’un logiciel au sens FSF qui limite ma liberté , que la question des formats et protocoles ouverts et celle du respect de la vie privée. On a tendance à ramener la défense de ces deux facteurs de liberté sous l’égide du combat pour le logiciel libre, je vais essayer de montrer qu’ils existent indépendamment et qu’ils sont tout aussi, voir plus, importants.

    Désolé les amis, c’est une liberté pour un développeur de garder son code source pour lui et de rendre payant son logiciel, et c’est une liberté pour les utilisateurs de pouvoir utiliser ces logiciels si ils jugent qu’ils sont bons et qu’il sont prêts à payer leur prix. Par contre, ma liberté est limitée si je suis obligé d’utiliser un logiciel donné pour accéder à certaines informations – les miennes ou des informations publiques. Là, pas de spéculations intellectuelles à faire : ma liberté est diminuée par une contrainte tout ce qu’il y a de plus concrète. C’est pourquoi le combat pour les formats et protocoles ouverts est au fond plus important que celui pour le logiciel libre. Si Internet est devenu un formidable espace de liberté, ce n’est pas parce que les logiciels serveur et client sont libres au sens FSF – certains le sont, d’autres ne le sont pas – mais parce qu’il s’appuie sur toute une pile protocolaire ouverte, qui permet le libre accès à l’information. Au lieu d’avoir des t-shirts figurant des manchots et des renards enflamés, les défenseurs des libertés informatiques feraient mieux de porter des vêtements faisant l’éloge de TCP/IP, de SMTP, du protocole HTTP et du format HTML. Prenons par exemple SMTP : si il n’existait pas, les différentes compagnies présentes sur internet ne pourraient pas échanger de courriels entre elles, chacune aurait un système de messagerie interne incompatible avec celui des concurrents, et donc pour envoyer un message à un utilisateur ayant un compte dans une de celles-ci je serais CONTRAINT de m’inscrire à son service. Et bien c’est ce qui s’est passé non pas pour le courriel mais pour la messagerie instantanée, où un protocole libre comme XMPP n’est pas généralisé et MSN Messenger monopolise le marché. Si on revient au mail, la plupart d’entre nous utilisons quotidiennement des webmails qui ne sont pas libres, et ce n’est pas cela qui limite le plus notre liberté. Un autre exemple pris sur internet : celui des réseaux sociaux. On pourrait évidemment développer un logiciel libre concurrent de celui de Facebook, mais ne serait-il pas beaucoup plus important de développer des protocoles et des formats permettant d’échanger des informations sociales définies, de façon sécurisée, entre des pages hebergées dans des domaines différents, qui peuvent varier dans leur présentation, etc ? Je ne développerait pas l’exemple des formats de fichers de bureautique, largement connu ici, qui a également une importance cruciale.

    Parlons maintenant de la privacité. Encore une fois, on la place sous l’étendard de la liberté logicielle, en oubliant qu’il s’agit de deux choses différentes. Oui, je connais bien l’argument classique qui les relie, qui dit que si on a accès au code source d’un logiciel, on peut savoir si la manipulation qu’il fait de vos données est dangereuse pour votre vie privée. Mais la défense de la privacité des données peut ne pas être liée au logiciel. Par exemple, les spams sont une invasion de l’espace privé et il n’est pas normal que des listes d’adresses e-mail puissent se vendre sans l’accord des personnes présentes sur ces listes. Un logiciel libre peut éventuellement permettre à des compagnies de s’imiscer dans votre vie privée : le logiciel client de Skype va devenir libre, mais pensez-vous vraiment que la compagnie Skype va devenir moins intrusive quand à votre vie privée ? Google finance le logiciel libre, mais n’enragez vous pas de savoir qu’il garde les termes de vos recherche plusieurs années en mémoire ? Dans quelle mesure les SMS et les appels que vous effectuez à partir de votre portable sont privés, avec quelle facilité les pouvoirs publics – hors justice – peuvent-ils y accéder ? Etes-vous sûr que tous les services en ligne que vous utilisez stockent vos mots de passe de façon cryptée (par exemple avec un hash md5) ou est-il possible qu’ils connaissent en clair le mot de passe que vous utilisez aussi pour vos courrier, votre compte en banque, votre réseau social, etc ? Là, il ne s’agit pas de promouvoir des licences relatives au droit d’auteur, il s’agit d’imposer des lois et de les faire appliquer, c’est donc un combat politique, ce qui est beaucoup plus difficile et chiant à mener (remarque : la loi "informatiques et libertés" qui existe en France est absolument remarquable à ce sujet, dommage que la CNIL n’ait pas de moyens pour la faire appliquer…). Mais, pour en revenir aux logiciels libres, on peut tout à fait imaginer un monde de logiciels propriétaires respectant votre privacité tout simplement pour respecter la loi – sachant par exemple qu’en cas de doute, un juge d’instruction peut avec un mandat aller voir dans les bases de données d’une compagnie ce qu’ils ont sur leurs utilisateurs et comment ils utilisent ces données. Quand au lien entre le droit à la privacité et la liberté, il se résume dans la phrase de Soljenitsyne : « notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences. ». A méditer…

  24. « Alors que de plus en plus de logiciels sont utilisés dans notre société pour faire toujours davantage, nous devrions être de plus en plus nombreux à être capables de comprendre le logiciel. Sauf à vouloir donner à certains un contrôle total sur vous-même. Et alors les autres façonneront le système à votre place, en vue d’obtenir toujours plus de pouvoir au sein de ce système. »

    C’est une des raisons pour lesquelles je pense que les entreprises, en général, mettent en péril leur liberté d’entreprendre en donnant les clefs de leur informatique à une poignée d’éditeurs, voire un seul. Du point de vue de la stratégie d’entreprise, faire en sorte que le cœur du travail quotidien de ses employés soit entièrement contrôlé par un cartel ou un monopole d’entreprises externes, c’est de la folie ! Et c’est pourtant ce à quoi on assiste de plus en plus.

    Bien sûr ça ne se voit pas trop parce que l’informatique augmente la productivité de l’entreprise. Mais financièrement, il y a des conséquences comme l’obligation d’acheter les nouvelles versions régulièrement ou la disparition pure et simple des anciens travaux dont les formats ne sont plus supportés, ce qui a un coût.

    Bref je suis enttièrement d’accord : ne laissons pas l’informatique et Internet tomber entre les mains d’une poignée d’éditeurs. Et le seul moyen, c’est le logiciel libre, car c’est le seul qui ne cherche pas à s’approprier vos outils informatiques ou vos données numériques, c’est-à-dire votre propre travail.

  25. Certes. Mais allez plus loin. Le rôle du système éducatif est fondamental pour former autre chose que des "illettrés numériques" … et là, il y a encore beaucoup à faire !

    Ci-joint l’URL du dernier communiqué de l’EPI et du groupe ITIC de l’ASTI :
    http://www.epi.asso.fr/revue/docu/d

  26. Tiens, c’est marrant, vu sur http://www.lemonde.fr/technologies/

    L’autre fracture numérique : celle des 16-25 ans

    Des chercheurs de la Fondation travail et technologies de Namur, en Belgique, se sont penchés sur une "fracture numérique" méconnue : celle qui touche les jeunes de 16 à 25 ans. Si leur étude montre que peu de jeunes sont totalement "offline", elle révèle aussi qu’en moyenne les jeunes Belges ne sont pas aussi à l’aise avec les nouvelles technologies qu’on pourrait l’imaginer. Entretien avec Gérard Valenduc, codirecteur du centre d’étude de la FTU et coauteur de l’étude.

    Les conclusions de votre étude mettent à mal certaines idées reçues sur la génération des "digital natives", dont on imagine généralement qu’elle maîtrise très bien les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

    […]

    La clé pour réduire cette fracture serait donc une meilleure éducation à ces technologies ?

  27. @ Mr VinceDeg :
    "je vais me faire taper dessus par tous les lecteurs de ce blog"

    Pas par moi en tout cas !!
    Ton commentaire est aussi intéressant que l’article.