Les Accords du Lion d’Or, un tiers-lieu à dimension culturelle en cours de dégafamisation

Temps de lecture 15 min

Parce qu’il nous semble toujours aussi important de promouvoir les démarches de transition vers les outils numériques éthiques opérées par les organisations, voici un nouvel opus pour notre série de témoignages de Dégooglisation. Un grand merci à Étienne d’avoir pris le temps de nous raconter comment le tiers-lieu Les Accords du Lion d’Or dans lequel il est investi, a changé de vie numérique..

Bonjour, peux-tu te présenter brièvement pour le Framablog ?

Bonjour, je suis Étienne régisseur et technicien du spectacle en transition, passionné d’informatique depuis fort longtemps, je quitte le milieu du spectacle pour me consacrer désormais à ma première passion. J’ai rencontré l’association Les Accords du Lion d’Or en 2016, un tiers-lieu à vocation culturelle fraîchement installé dans mon village natal, juste à côté de la ville dans laquelle je suis revenu m’installer après ma formation et quelques années de travail à Bruxelles.
C’est un projet aux multiples facettes, spectacles vivant, lieu de mémoire du village, projet de forêt nourricière, recherche sur le numérique, en lien avec les habitant⋅e⋅s… J’avais été invité à coanimer une rencontre avec des écoliers au sujet des photos et vieilles cartes postales du village, comment faire un travail de mémoire. C’est un projet qui ressemblait beaucoup à ce que j’avais moi-même vécu à l’école de Simandre en 2003 : numériser et classer dans une base de données sommaire, une partie de ces photos. C’est ainsi que j’ai rencontré l’association.
Située dans un lieu emblématique au cœur du village et de part la volonté d’être à la rencontre des habitants, de nombreuses histoires et matières, cartes postales, images, menus, récits et autres sont arrivées au Lion d’Or ; le besoin d’enregistrer et préserver les souvenirs s’est accentué.

Entête du site Les accords du Lion d'or
Entête du site Les Accords du Lion d’Or

Nous avons alors choisi de démarrer une base de données avec comme objet les images. Fort de mes convictions elle serait sur GNU/Linux, ce choix était entre mes mains et la confiance de l’équipe était là.
À ce jour, nous sommes un collectif multiforme, un conseil collégial d’administration, 1 salariée à 80 % chargée de missions, 1 salariée à 70 % animatrice nature, 1 salarié à 25 % agent en charge du développement des usages numériques en 2023 : c’est moi, une artiste plasticienne et trois artistes du spectacle pleinement impliqués dans la vie de l’association.
Au fil des projets il s’est avéré que plusieurs personnes au sein de l’équipe étaient sensibles aux questions de souveraineté numérique. Rapidement, nous nous sommes rendu compte des compétences que j’avais accumulées au fil des années et de l’intérêt pour l’association d’en faire un sujet commun.

 

Quel a été le déclencheur de votre dégafamisation ?

En fait on a pas vraiment eu un déclic, ça s’est fait au fur et à mesure en fonction des besoins des salariés de l’association. Pas à pas nous avons fait des choix de plus en plus importants toujours dans une démarche de recherche et d’expérimentation qui sont des valeurs importantes au Lion d’Or. Par exemple, le site de l’association est éco-conçu : sobriété et inclusion. Ce premier acte avait été posé avant même mon arrivée.
Ma rencontre avec l’association a probablement été un des déclencheurs tout de même, car j’arrivais avec une démarche engagée personnellement depuis longtemps : explorer l’auto-hébergement. J’ai apporté mon expérience du numérique dans plusieurs projets, lors de la création d’un escape-game en assistant l’équipe, dont le duo artistique « Scénocosme », la création de la base de données d’images, la création de documents pour les expositions en coopération avec les habitants… Et de fil en aiguille on a tissé ce lien de confiance avec un numérique différent.

Bannière du couple d’artistes Scénocosme

Comme nous sommes une petite équipe de salariés (en lien avec un conseil d’administration qui a confiance lui aussi !), la question de la dégafamisation nous concernait directement. Être peu nombreux a été clairement un atout pour la rapidité, la simplicité dans toutes les étapes de cette transition, on en reparlera souvent.
Tout le monde était éveillé d’une manière ou d’une autre sur le sujet, certains ayant déjà fait des choix pour leur vie numérique personnelle (il faut dire que dans les livres qui sont posés ici et là dans le tiers-lieu il y a Yggdrasil, Pablo Servigne, Cyril Dion, Socialter ;-)). Quand j’ai proposé de passer une première étape décisive, passer de GDrive à Nextcloud sur un petit NAS, le choix a été rapidement fait. Les quelques craintes soulevées ont été discutées directement and voilà ! Elles concernaient principalement le maintien des données, ne pas perdre le travail en cours. Nous n’avons rien perdu et ça a même été l’occasion de donner une nouvelle arborescence au dossier de travail qui avait déjà 3 ans de données.
Nous avons par la suite organisé une rencontre avec les membres du CA pour leur présenter les outils et les fonctionnements qui ont été reçus avec des avis mitigés mais confiants sur le moment car l’intérêt pour eux n’était pas direct.

 

Comment avez-vous organisé votre dégafamisation ?

Pour nous, ça s’est vraiment fait au fur et à mesure, à petit pas. L’association est toujours en recherche, en expérimentation sur tous les sujets qui la concerne, donc à chaque fois que nous nous posions la question nous pouvions faire un choix dans cette direction.
J’avais connaissance du réseau des C.H.A.T.O.N.S. et nous avons contacté Hadoly pour avoir un avis, c’est grâce à eux que nous utilisons Yunohost qui est un élément technique important de cette expérience.

Le logo d’HADOLY, un CHATON lyonnais qui vient de fêter ses 10 ans.

On peut résumer les grandes étapes qu’on détaillera plus bas :

  • 2018 – réalisation du site internet en éco-conception
  • 2019 – démarrage de la base de données d’images : GNU/Linux et DigiKam
  • 2019 – N.A.S. pour les sauvegardes et première bascule pour le partage de fichiers et les agendas
  • 2022 – installation d’un serveur dédié pour rapatrier plus de services.
  • 2023 – changement de système d’exploitation pour 2 salariées de MacOS vers GNU/Linux
  •  2024 – changement d’outil de comptabilité

 

Est-ce que vous avez rencontré des résistances que vous n’aviez pas anticipées, qui vous ont pris par surprise ? Au contraire, y a-t-il eu des changements dont vous aviez peur et qui se sont passés comme sur des roulettes ?

Ça a franchement roulé. Je crois que pour tous dans l’équipe la transition a été fluide même si elle a demandé des temps d’adaptation et lorsqu’il y avait à faire un ajustement, on a pu réagir tout de suite. Par exemple la migration des agendas, nous étions tous dans la même pièce et je guidais chacun·e dans la marche à suivre.
Une nouvelle fois, être en petit nombre a été un atout. Un autre point non négligeable est d’avoir quelqu’un « dédié » à la question, régulièrement présent pour répondre aux questions ou difficultés techniques. C’est presque de la formation continue. Les choses se sont faites au fur et à mesure et ça a permis à chacun et chacune de s’approprier chaque outil petit à petit. Un gros passage a quand même été le changement de système d’exploitation pour la chargée de mission, Véro, lors de notre première install’party, après 30 années avec MacOS, passer à Kubuntu a demandé beaucoup d’énergie et d’adaptabilité. Elle a fait preuve de beaucoup de souplesse et détermination pour changer d’un seul coup tout un environnement de travail (contact, e-mail, suite bureautique, classification…).

Kubuntu

On pourrait parler des problématiques techniques mais ça a quand même bien fonctionné de ce côté là, c’est aussi grâce à l’arrivée de la fibre optique dans le village qui nous a permis de franchir l’étape de l’auto-hébergement.

 

Parlons maintenant outils ! Quels outils ou services avez-vous remplacé, et par quoi, sur quels critères ?

Voici un tableau récapitulatif que je vais vous détailler ci-dessous :

Phase Service Outil d’avant Remplacé par
NAS 2019 Agenda partagé Google Agenda Nextcloud calendar
Partage de fichiers Google Drive Nextcloud files
Serveur auto-hébergé 2022 E-mails Gmail Yunohost
Sondages Doodle Nextcloud poll
Formulaires Google forms Nextcloud forms
2024 Suivi des adhésions Excel Paheko
Comptabilité Numbers Paheko

 

Les critères étaient simples :

  • nous ne voulions pas donner d’argent à une entreprise comme Alphabet (maison mère de Google) ;
  • nous avions besoin que ce soit ouvert, interopérable et que ça puisse durer dans le temps ;
  • nous voulions de la collaboration.

C’est quand le compte Google à commencer à afficher « votre espace de stockage est faible » que les choses ont réellement commencé à bouger. On avait deux choix, payer pour agrandir le cloud ou trouver une autre solution. On venait tout juste d’acheter un NAS pour pouvoir sauvegarder notre base de donnée d’images, du stockage on en avait ! Ça a donc répondu à notre premier besoin, la ressource on l’avait, pas besoin de payer.
J’avais commencé à tester pour moi des systèmes avec Owncloud, avant même le fork qui a donné naissance à Nextcloud, et je trouvais ça « fou » ces outils, vraiment puissants. Nextcloud était apparu en 2016 avec des valeurs clairement posées, une communauté hyper active. J’ai donc proposé de l’installer sur notre NAS. Tout le monde est toujours partant pour les expériences ici. Ça répondait clairement à notre deuxième critère qu’on retrouve dans tous les logiciels libres, on pouvait y importer nos données existantes et on savait qu’on pourrait les récupérer à tout moment, pour les mettre ailleurs si notre expérience à domicile ne marchait pas.
Le choix de Nextcloud a été fait pour la simplicité de mise en œuvre. Une fois installé, nombres d’applications sont disponibles en un clic. On avait besoin du partage de fichier, l’agenda était là en même temps.
La suite découle un peu de ça, on avait Nextcloud, il était facile de rapatrier nos sondages et formulaires.
Rapatrier nos e-mails n’a pas été un choix facile, mais la volonté de le faire était vraiment très présente. Techniquement, j’avais mis le nez dans le système des e-mails mais c’est vraiment complexe et fragile. Quand Hadoly nous a parlé de Yunohost j’ai fait quelques mois de test et puis j’ai proposé à l’association une nouvelle expérience : depuis nous avons nos e-mails sur notre serveur.
Suite au passage en conseil collégial en 2023 et de changements qui en ont découlé, j’ai fait le constat suivant : Denis enregistrait les adhérents dans Paheko, Marie-Line faisait les dépôts en banque puis notait son travail dans un tableur, Gilles pointait les relevés de banque au fluo, Bénédicte triait les factures dans un classeur, Véro suivait un peu tout ça à la fois avec ses propres tableurs, Pierre faisait le suivi de trésorerie sur un autre tableur ; tout ceci coûtait beaucoup d’énergie à chacun et chacune et la mise en commun était laborieuse. J’avais mis à l’essai Paheko dans une association plus petite et je me suis vite rendu compte que ce pourrait être l’outil idéal pour que chacun puisse continuer à faire ce qu’il fait, en réduisant la lourde charge de la mise en commun. C’est donc le critère de la collaboration qui nous a permis cette dernière bascule.

Logo de Paheko, logiciel libre de gestion d’association.

 

Est-ce qu’il reste des outils auxquels vous n’avez pas encore pu trouver une alternative libre et pourquoi ?

Oui il en reste deux qui sont liés : les e-mails de notre lettre d’information (newsletter) et un moyen de communiquer sur nos évènements (Facebook).
La raison principale du non changement est le temps nécessaire à la transition et à l’apprentissage d’un nouvel outil. Nous avons regardé pour une alternative sur notre serveur (listmonk) mais il y a un gros travail à faire pour migrer depuis MailChimp et appréhender ce nouveau programme. Nous venons de toucher la limite des 2000 inscriptions d’un compte gratuit chez ce fournisseur, donc nous nous pencherons sur la question en 2025, une fois que nous aurons mené à bien la transition comptable vers Paheko.
Nous avons fait le choix fort de quitter Facebook, après avoir constaté que nous ne faisions que fournir de la matière première à cette entreprise afin qu’elle puisse placer ses annonces, les fils d’actu ne ressemblent plus à rien de nos jours, l’information n’arrive même plus jusqu’au destinataire. Nous avons regardé du côté de Mastodon mais ce n’est pas vraiment d’un réseau social virtuel dont nous avons besoin mais d’un espace ou pouvoir partager nos évènements et convier les publics. On pose tout de même nos évènements autour du numérique sur l’Agenda Du Libre.
Questionner notre communication nous pose grandement la question de l’attention disponible de manière générale.
Il y a aussi des considérations techniques plus ou moins abstraites. Dans l’univers des e-mails la chasse est vraiment faite aux indépendants par les entreprises qui monopolisent le domaine, les e-mails peuvent ne pas arriver à destination sans raison valable, une exclusion arbitraire peut tomber à tout moment et empêcher tous les e-mails d’arriver à destination. Je crois que les e-mails ne sont plus utilisés à bon escient de nos jours, cela en fait un système sur-sollicités, sous pression. Malheureusement c’est encore un canal précieux pour la communication.
Jusqu’à il n’y a pas si longtemps on ne trouvait aucun C.H.A.T.O.N.S. dans la catégorie des campagnes d’e-mailing et ceux qui le proposent maintenant, n’assurent pas livraison des e-mails, seulement leur création.

Quels étaient vos moyens humains et financiers pour effectuer cette transition vers un numérique éthique ?

Alors concernant le matériel nous avions obtenu une subvention de la région Bourgogne-Franche-Comté pour l’achat du NAS et du PC qui accueillerait la base de données d’images.
Nous avons aussi été soutenus par la CAF, une de nos partenaires pour le faible investissement qu’a représenté l’achat du serveur d’occasion de la phase 2.

Pour le travail humain la première phase de mise en route s’est faite bénévolement, la place pour l’expérimentation est grande ici au Lion d’Or, cela correspond aussi à la période COVID ou j’avais pas mal de temps disponible. Pour la deuxième phase nous avons obtenu un financement du FNADT (Fonds National d’Aménagement et de Développement du Territoire) pour mon poste à 1/4 de temps (35h/mois) pour le « développement des usages du numérique » qui comprenait un temps dédié à la mise en place de ces nouveaux outils entre-autres.

 

Étienne lors d’un accompagnement individualisé. (source : site Les Accords du Lion d’Or)

 

Est-ce que votre dégafamisation a un impact direct sur votre public ou utilisez-vous des services libres uniquement en interne ? Si le public est en contact avec des solutions libres, comment y réagit-il ? Est-il informé du fait que ça soit libre ?

Comme je le disais plus haut, c’est vraiment ce qui a fait notre force pour cette transition, le fait que je sois présent sur plusieurs projets ici a permis un accompagnement régulier des salariés et des autres utilisateurices.
Je mène aussi un atelier mensuel que nous avons appelé Causeries, ou nous traversons de nombreux sujets autour du numérique et où j’ai régulièrement l’occasion de présenter nos outils et détailler leur fonctionnement.

La causerie informalion (Source : site Les Accords du lion d’Or)

Quels conseils donneriez-vous à des structures comparables à la vôtre qui voudraient se dégafamiser aussi ?

Cette dégafamisation a principalement un impact interne à l’association. Nous avons un peu communiqué sur le sujet mais notre public est peu confronté à ce changement, quelques dossiers partagés, quelques sondages, surtout à l’adresse des adhérents. Les retours sont neutres.
C’est quelque-chose que l’on pourrait voir changer, nous n’avons eu absolument aucuns soucis jusqu’à présent et nous débattons de la possibilité d’ouvrir des accès à d’autres structures proches ou aux adhérents. Faire comprendre la nature expérimentale du projet et ramener sur le devant le fait que les services proposés sont à échelle modeste et donc faillibles, est une question à ne pas prendre à la légère mais correspond intégralement aux valeurs de l’association, « parfaitement imparfait » disons-nous souvent ici. Ramener cette faillibilité c’est remettre en question nos usages, la dépendance que nous avons à nos outils et trouver des solutions de repli, retrouver une échelle de temps plus souple sont des valeurs que nous portons pour l’avenir.

Un mot de la fin, pour donner envie de migrer vers les outils libres ?

En ce tournant vers le monde du libre et en acceptant les remises en questions liées, on gagne en liberté, de moyens, de mouvements et en humanité.
Et n’hésitez pas à venir faire un tour au Lion d’Or pour en discuter !

Suivre Framasoft:

Réseau d'éducation populaire au Libre. Nous souhaitons faire le trait d'union entre le monde du Libre (logiciel, culturel, matériel, etc.) et le grand public par le biais d'une galaxie de projets à découvrir sur framasoft.org

  1. Mealin

    Je suis admiratif devant leur démarche qui, sans être héroïque, relève de bousculer des décennies d’habitudes. Cela n’est jamais simple !

    Quand je vois le choix (unique ?) d’un NAS et de l’autohébergement, je me pose quand même toujours la question pour les particuliers et petites structures de la sauvegarde des données. C’est couteux, pas toujours simple techniquement ni pratique, mais je crois sincèrement que la règle du 3 (copies)-2(types de support)-1(copie hors site) est un strict minimum à l’heure actuelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *