Attention à l’économie de l’attention

Classé dans : Communs culturels, G.A.F.A.M. | 2

Temps de lecture 3 min

Parce que les phénomènes d’addiction aux médias sociaux ne sont pas apparus spontanément mais ont savamment été mis en place par les GAFAM, et qu’il faudrait sans doute que ça se sache un peu plus…

Attention à l’économie de l’attention

Étudions un instant cette scène de la vie courante :

Un personnage assis sur les toilettes regarde son smartphone d'un air blasé : « Allons voir quelques minutes ce qui se passe sur les réseaux sociaux… »

(Beaucoup) plus tard. Le même personnage est à l'état de squelette.

Cette scène n’est pas l’opération du Saint Esprit, mais bien le résultat de…

L’économie de l’attention.

Gee hurle dans un mégaphone : « ATTENTION ! » Le squelette sur les toilettes sursaute en criant : « Gaarg ! ». Le smiley commente : « Ah bah ça a ravivé notre squelette… »

L’économie de l’attention, ça se matérialise notamment par « l’éditorialisation » du contenu.

Un type lambda dit : « Rah ça me gonfle les réseaux des GAFAM et leurs algorithmes ! » Gee : « Leurs éditorialisations. » L'autre : « De quoi ? » Gee : « N'importe quel site a des algorithmes. Trier des messages sans filtre et sans biais, ça reste un algorithme. Ce que t'aimes pas, c'est l'éditorialisation. »

L’éditorialisation, c’est ce site web qui sélectionne ce qu’il veut bien te montrer ou non, selon des critères sur lesquels tu n’as pas toujours ton mot à dire.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on préfère parler de « médias » sociaux plutôt que de « réseaux » sociaux : ce sont bien des médias avec des lignes éditoriales bien définies.

Un logo Facebook dit : « Mais c'est pour votre bien ! Pour vous rendre un service meilleur ! » Le type lambda dit : « C'est vrai ? » Facebook répond : « Ben non. C'est pour vous faire bouffer de la pub et revendre vos données persos. » Le type : « Ah. »

Bien sûr, pour exploiter vos données et vous refourguer de la pub, Facebook et consorts ont besoin de vous garder le plus longtemps possible sur leurs plateformes, de capter votre attention.

Et pour ça, j’aime autant vous dire que tous les moyens sont bons

et que c’est pas l’éthique qui les étouffe.

Un scientifique à côté d'une boîte où il y a un rat : « Vous voyez ce rat ? Il appuie sur un bouton pour avoir de la nourriture quand il a faim. Tout va bien, hein ? »

Suite, le scientifique dit : « Maintenant, si le bouton n'offre plus de la nourriture qu'aléatoirement… notre rat devient fou ! Il appuie frénétiquement sur le bouton et s'empiffre même s'il n'a plus faim* ! Niahahahahahaha… » Une flèche indique : « Représentation à peine caricaturale des psychologues qui bossent sur les circuits d'addiction pour le compte des GAFAM. »

C’est l’une des célèbres expériences de la boîte de Skinner – non, pas le proviseur des Simpson.

Lorsque Facebook vous cache des trucs, lorsque vous avez 10 publications navrantes au possible entre 2 publications qui vous intéressent, ce n’est pas un bug : c’est une fonctionnalité.

Le type sur ses toilettes scrolle en pensant : « Nul… nul… nul… OH ÇA C'EST MARRANT ! Nul… Nul… » Des flèches indiquent « frustration » sur les nuls, + « récompense » sur le « c'est marrant ». Le résultat est l'addiction, comme au casino.

Votre attention, c’est LA valeur qui se monétise sur les grandes plateformes.

Et comme votre nombre d’heures de vie reste, j’en suis bien navré, limité, eh bien on presse de plus en plus vos capacités d’attention.

Une femme regarde Netflix tout en scrollant sur son téléphone. Des petits diablotins autour lui disent : « Hé, si tu regardes la vidéo en accéléré, tu pourras en voir plus ! Tu devrais checker Instagram ! De toute façon, les scénaristes de Netflix écrivent leurs dialogues en prenant en compte le fait que tu regardes autre chose en même temps* ! Tiens, une pub ! »

Véridique, c’est le second screen content, d’où la qualité navrante de certains dialogues où on vous explique et réexplique le scénario, en long, en large et en travers…

Et ces mécanismes de stimulation des circuits d’addiction se retrouvent partout, jusque dans les innocents jeux mobile « free-to-play »… dont il faudrait s’interroger sur la pertinence de les filer à de (parfois très) jeunes enfants pour les occuper.

Gee, blasé, montre une scène en disant : « Ce qui est quand même un peu équivalent à faire ça… » Un papa porte sa fille devant une machine à sous : « Allez, tire le levier, ma puce ! Tu vas te refaire cette fois ! Tu veux une clope ? »

Eeeet en même temps…

bah j’ai pas envie de vous culpabiliser plus que ça.

Parce que pour lutter contre ça comme contre beaucoup d’autres saletés, remettre en cause les comportements individuels…

Ça ne suffit pas.

La Geekette, blasée : « Tu vas encore nous dire que le problème est systémique, et que c'est le capitalisme ? » Gee complète : « De surveillance ! Le capitalisme de surveillance, cette fois. Mais oui, sinon. Oui. »

Shoshana Zuboff, une professeure de la Harvard Business School spécialiste du sujet, explique que le capitalisme de surveillance traduit l’expérience humaine en données comportementales afin de produire des prédictions qui sont ensuite revendues sur le marché des comportements futurs.

Gee : « Je suis sûr que ça n'a aucun effet néfaste sur nos sociétés et nos orientations politiques… » Elon Musk : « Non. C'est comme la pub, ça ne marche pas. On investit des milliards dans le vent, pour la déconne. Pas du tout parce que ça nous permet de façonner le monde à notre image. »

Avant d’interdire les réseaux sociaux aux gamins via des contrôles d’âge inefficaces et dangereux pour la vie privée, on pourrait déjà se demander pourquoi ce genre de truc existe encore en France :

Gee attend sur le quai d'une gare. On entend : « Le trafic est interrompu sur le RER B. Pour plus d'informations, rendez-vous sur le média social d'un fasciste et son IA néonazie, négationniste et générant des images pédopornographiques sur demande*. »

X, anciennement Twitter, si vous n’aviez pas la réf. Comment ce truc continue d’être utilisé par toute la classe politique et des services publics comme la RATP, alors qu’il devrait être illégal depuis belle lurette, ça me dépasse…

Alors oui, Mastodon, c’est mieux.

C’est libre.

C’est décentralisé.

Mais ça ne vit pas dans un éther déconnecté de l’économie de l’attention, et ça reste imprégné de ses travers, comme nous le sommes toutes et tous (c’est le principe d’un système dominant).

Un personnage regarde des nuages pleins d'émojis caca qui arrivent au-dessus de sa tête : « Euuuh, c'est quoi ça ? » Un autre répond : « C'est un shitstorm* qui arrive. » Le premier : « Sur Mastodon ?! » L'autre : « Oui. Tu pourras facilement transférer la vague de haine sur un autre serveur. C'est cool, non ? »

Selon le Wiktionnaire, « déferlement de commentaires et réactions haineuses sur internet ».

Alors oui, un réseau libre et décentralisé, c’est un million de fois de mieux qu’un énième avatar des GAFAM, technofasciste ou pas…

ou pas encore…

Mais pour conclure : au-delà de cramer X, Facebook et cie – ce qu’il faut assurément faire –, est-ce qu’il ne faudrait pas s’interroger sur l’opportunité de cramer l’intégralité des médias sociaux ?

Le mec lambda demande, inquiet : « Mais on va faire quoi pour s'occuper ? » Gee hausse les épaules : « Je pense qu'on va s'ennuyer. J'aime bien l'idée. » Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinée le 13 février 2026 par Gee.

Crédit : Gee (Creative Commons By-Sa)

Sources

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Gribouilleur, scribouillard, docteur en informatique (généraliste conventionné secteur 42), anar, irréaliste & irresponsable, compagnon de route de Framasoft.

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2 Responses

  1. Chris

    Bravo ! Une belle planche pour remettre les pendules à l’heure et faire réfléchir sur nos usages … inutiles, compulsifs, maladifs ? des médias sociaux ? Merci ! j’en avais besoin.

  2. Math poujol

    Bonjour,

    A propos des nombreux Services publics ou Collectivités ou Autorités qui utilisent Twitter, Instagram, WhatsApp, Google Workspace, Outlook… c’est déjà interdit *de facto* par l’article 16 de la loi 2016-1321.

    « Les administrations […] veillent à préserver la maîtrise, la pérennité et l’indépendance de leurs systèmes d’information.
    Elles encouragent l’utilisation des logiciels libres et des formats ouverts […] »

    https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000033205068

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