Nous y sommes, par Fred Vargas

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Joiseyshowaa - CC by-saJe suis un heureux lecteur de Fred Vargas (m’est avis d’ailleurs qu’il doit se cacher quelques Jean-Baptiste Adamsberg dans la communauté du logiciel libre).

Elle a soutenu la liste Europe Écologie aux élections européennes de juin dernier, en signant sur le site de campagne un article que vous n’avez peut-être pas lu et que je souhaitais vous faire partager (à la manière de ces autres publications «  hors sujet  » du Framablog).

Origine de l’auteur oblige, on est plus ici dans la littérature que dans le politique. Mais sentez-vous vous aussi l’imminence et la nécessité de cette «  Troisième Révolution  »  ? Et si oui, le mouvement du logiciel libre a-t-il quelque chose à y apporter  ?

Dans la mesure où le site de campagne tout entier est placé sous licence Creative Commons By-Sa, on peut en déduire que l’article l’est également[1].

Nous y sommes

URL d’origine du document

Fred Vargas – 7 novembre 2008 – EuropeEcologie.fr

Nous y voilà, nous y sommes.

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal.

Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance. Nous avons chanté, dansé. Quand je dis «  nous  », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes.

Mais nous y sommes.

A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.

«  On est obligés de la faire, la Troisième Révolution  ?  » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié  : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).

Sauvez-moi, ou crevez avec moi. Evidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance.

Peine perdue. Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais. Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est –attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille- récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés).

S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.

Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution. A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Notes

[1] Crédit photo  : Joiseyshowaa (Creative Commons By-Sa)

7 Responses

  1. Fabien Chabreuil

    Bonjour à tous,

    Oui, il est à peu près certain que nous y sommes. Oui, la Terre peut survivre sans nous, mais pas nous sans elle. Aussi s’applique la formule de James Lovelock : "La Terre d’abord !"

    Dans la théorie de Lovelock — la théorie Gaïa —, la Terre est un système complexe auto-régulé. C’est notre tentative d’en prendre le contrôle qui a déstabilisé le système. Ce qui peut gêner dans cet article de Fred Vargas, c’est le paragraphe qui commence par la phrase "Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais". On est là, exactement comme avant, dans l’illusion du contrôle et de l’action. Bref, rien n’a changé dans les mentalités : on fait juste le contraire.

    La conviction de Lovelock est que nous ne savons pas comment réparer le système, mais que lui "sait" comment se réparer — il y a déjà eu de très nombreuses phases de réchauffement ou de refroidissement, ce qui différencie celle-ci est simplement son origine humaine —, et que le mieux est sans doute de le laisser faire : réduire notre impact, plutôt que d’en créer un nouveau par des actions supposées correctrices, afin que toutes les forces d’auto-réparation du système puisse s’exercer pleinement.

    Coïncidence amusante, j’ai publié aujourd’hui sur mon blog la première partie d’une analyse du dernier ouvrage de Lovelock : http://www.integralpersonality.com/
    Deuxième partie samedi.

    Très cordialement, Fabien

  2. Richard87

    C’est plus de la littérature qu’un texte politique mais j’aime bien. Le logiciel libre participera de cette révolution. En fait il est déjà en train de participer.

  3. Jeff

    Très beau résumé de la catastrophique situation dans laquelle nous somme. Peut être manque t’il un peu d’espoir ? Et de l’espoir il y en a dans les générations naissantes. Nous avons tout cassé sur une période de quatre générations mais déjà la cinquième sera plus intelligente ou, en tous cas, plus informée. A 10 ans je ne connaissais pas le terme "écologie" et le mot "nature" n’était pas synonyme de "protection". Les enfants d’aujourd’hui ont déjà conscience du problème et c’est à nous parents de rendre évidente la sauvegarde de notre environnement. Ce ne sont pas les gouvernements actuels qui mettront en place les nouvelles règles vitales mais ceux de nos enfants. Nous avons le devoir en revanche d’éduquer la génération future.

  4. draffin

    Intéressant mais contradictoire. D’un côté elle parle d’une révolution écologique, et de l’autre elle soutien une liste électorale menée par le très libéral Cohn-Bendit qui n’a plus rien de révolutionnaire depuis quelques décennies ! Les candidats d’Europe Écologie adhérent pleinement à une Europe capitaliste telle qu’elle est aujourd’hui sans vouloir avouer que c’est ce même capitalisme qui détruit la planète.

    Sans parler du fait que je ne vois pas bien le rapport avec les logiciels libres.

    Bref, un article qui n’a pas vraiment sa place ici…

  5. aKa

    @draffin : Si vous vous montrez critique quand au bien fondé de la place de cet article sur le Framablog, c’est que vous en avez une idée assez précise pour délimiter un dedans et un dehors. Ce qui est en soit un excellente nouvelle 😉

    Pour le reste cet article possède le tag "Débat" et se trouve dans la catégorie fourre-tout "Hors-sujet… ou presque", preuve que nous aussi on a une vague idée des frontières thématiques de ce blog lorsque l’on choisit de temps en temps de les… transgresser !

    Quant aux contradictions économiques de Cohn-Bendit, il reflète, me semble-t-il, un débat permanent et récurrent chez les écologistes entre les partisans de la réforme ou de révolution (verte), Vargas penchant plutôt pour le second choix apparemment.

  6. axx

    C’est marrant, sur un site comme slashdot, on aurait des tonnes de réaction sèches, faisant probablement référence à des explications scientifiques, et un débat assez ardu sur les aspects positifs et négatifs du nucléaire ou sur l’importance supposée ou réelle de la fonte de la banquise.

    Ici on arrive rapidement à la question politique.

    Non pas que je veuille que framablog soit comme slashdot, je suis très content que les deux soient différents.
    Je trouve ça juste intéressant de voir le fait que finalement, on est souvent d’accord sur pas mal de chose en tant que francophones (Français?) et amateurs de logiciel libre. Finalement, notre culture transparaît plus qu’on y pense.

    Je me demande si l’aspect « philosophique » du libre n’est pas un des trucs qui nous attire le plus, vu notre culture. 🙂

    Bref, venant de lire Pars vite et reviens tard, j’ai été pris de curiosité devant le titre de ce sujet. Le texte est pas mal, même si un peu facile. Il a le mérite de mettre le doigt sur quelque chose qui ne souffre pas d’être répété.

  7. Stef

    Beau texte sur l’urgence écologique, d’un auteur que j’apprécie.

    Mais je ne suis pas Fred Vargas, quand elle appelle à voter Europe Ecologie. Il reste à prouver que cette formation, malgré son nom, est la mieux placée pour mettre l’écologie au centre des préoccupations…

    En effet, comment sauver vraiment l’environnement quand on est libéral et qu’on fait des appels du pied au MODEM ?
    Il n’y a qu’à voir aussi la critique récente de Cohn-Bendit à l’encontre de Nicolas Hulot, du genre : "Nicolas devient trop radical, c’est dangereux pour la démocratie". Ridicule.

    Pour ma part, je m’intéresse depuis un moment à la Décroissance, et la plupart de ses penseurs n’ont pas rejoint Europe Ecologie. Doit y avoir une raison, non ?

    Stef