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J’ai écrit ce texte il y a un an, peu après la ré-élection de Trump. Il est resté en attente de publication car je voulais lui ajouter des illustrations, mais je ne suis pas graphiste. Finalement, la situation géopolitique est maintenant encore pire qu’il y a un an, tant sur le territoire américain notamment avec l’ICE que dans les relations avec les autres pays, du Venezuela au Groenland. L’hypothèse d’un Trump qui couperait l’accès des européens aux entreprises américaines du numérique existe. Il est donc temps de publier cet article de rappel, même sans illustrations.
Je donne depuis 2012 des conférences sur la vie privée en ligne. J’y explique les mécanismes qui permettent aux fournisseurs de services numériques de collecter pléthore de données sur toutes les personnes qui les accèdent, même sans qu’elles y créent de comptes. Évidemment, je détaille aussi les enjeux, en répondant à la principale remarque : « je ne vois pas le problème, je n’ai rien à cacher ». J’explique, exemples à l’appui, que les données qu’ils collectent sur nous ont des conséquences importantes sur nos vies même pour des citoyens modèles toujours dans la légalité. Qu’elles leur permettent de maximiser notre tarif d’assurance, de nous accorder ou non un crédit immobilier, de nous refuser à un entretien d’embauche. Qu’elles leur permettent aussi d’influencer les opinions, et ainsi faire basculer le résultat d’élections ou de référendums (sans le rôle clé de Cambridge Analytica, le Brexit n’aurait probablement pas eu lieu et Donald Trump n’aurait probablement pas été élu en 2016).
Mais je souligne aussi toujours quelque chose d’essentiel, que l’on a trop vite tendance à oublier : rien ne disparaît dans le monde numérique. Ce que nous publions en ligne aujourd’hui restera enregistré pour toujours, et ce même si nous le supprimons. Or, les dirigeants et les lois eux, changent. Les informations accumulées sur la population sont disponibles, historique compris. Si l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir était encore hypothétique pour une grande majorité des pays il y a seulement 15 ans de cela, nous voyons aujourd’hui, années après années, sombrer l’État de droit dans laquelle une partie du monde a eu la chance de naître. La montée des partis haineux s’observe dans tous les pays, et ils arrivent maintenant régulièrement au pouvoir, et ce jusqu’au pays le plus puissant du monde : les États-Unis d’Amérique.
Si les conséquences de l’arrivée d’un régime oppresseur à la tête d’un pays sont déjà catastrophiques pour sa population, la ré-élection de Donald Trump change complètement d’échelle : elles deviennent mondiales. Il n’y a qu’une poignée de pays dans le monde dont la vie numérique ne dépend pas majoritairement des États-Unis. Imaginez-vous à quoi ressemblerait votre journée de demain si soudainement Google, Microsoft, Amazon, Apple, Meta, CloudFlare et toutes les autres entreprises américaines coupaient leurs services dans votre pays. Pensez à toutes les actions que vous ne pourriez plus faire. Plus de téléphone, d’ordinateur, de tablette ni de montre connectée. Dans l’ordre, à la sortie du lit : pas de réveil, pas de météo, pas d’agenda, pas de journal pendant le petit déjeuner, puis pas d’horaires ni de ticket de bus, ni d’accès au compte bancaire ni de moyen de paiement (Visa et Mastercard sont américains). Même si certaines applications ne sont pas fournies directement par Google, Apple, Microsoft ou Amazon, la très grande majorité d’entre elles utilisent leur infrastructure pour fonctionner et seraient donc immédiatement hors service. Vous n’avez même pas quitté votre logement que vous avez déjà utilisé ces multinationales des dizaines de fois. Se voir couper ces accès vous semble irréaliste ? C’est pourtant exactement ce qui est arrivé à Nicolas Guillou, juge français à la Cour Pénale Internationale, qui enquête sur les évènements en Palestine. Lire son témoignage. (Si cela vous inspire, vous pouvez rejoindre une réflexion collective sur le sujet).
Et bien, toutes ces actions qui pourraient ne plus être accessibles car elles dépendent de ces acteurs, sont aujourd’hui enregistrées et analysées. Les États-Unis, qui contrôlent et stockent la majorité des usages numériques mondiaux et connaissent donc en détail la vie d’une grande partie des humains de notre planète, sont maintenant gouvernés par un régime en roue libre qui a muselé les contre-pouvoirs, opprime les minorités, expulse la presse, parle d’annexer des territoires alliés comme le Groenland, soutient les autres régimes extrémistes en Allemagne et ailleurs, coupe les financements de la science et des aides au développement, sans parler de l’Ukraine et de la Palestine.
Il est d’une urgence absolue que nous soyons numériquement indépendants des services propriétaires fournis par des entreprises américaines.
Il s’agit bien sûr de développer et soutenir des logiciels libres, seuls garants d’un numérique respectueux car auditables par des tiers. Notre rôle de citoyens est évidemment de porter ce sujet à nos politiques, mais aussi à notre travail et, le plus facile, dans notre vie personnelle.
Il y a de nombreuses alternatives qui existent à tout un tas d’applications, services, logiciels que vous pouvez utiliser, mais pour ce premier article, je conclurai sur ces quelques recommandations, très facile à mettre en place pour démarrer :
Pour limiter la collecte de données :
- Accédez au web avec un navigateur de confiance (je recommande Mozilla Firefox, sur ordinateur comme sur mobile) correctement configuré (installez les extensions uBlock Origin et LocalCDN)
- Pour limiter les accès aux informations de votre téléphone, évitez d’installer des applications et allez plutôt sur les sites web. Vous n’arrivez pas à vous passez de Google Maps, YouTube, Facebook ou Instagram pour le moment ? Ouvrez un nouvel onglet privé dans Firefox pour y accéder, cela limitera un peu la casse, et vous serez moins tenté de le rouvrir constamment
Pour la confidentialité de vos échanges :
- Utilisez une messagerie libre chiffrée telle que Signal qui est l’état de l’art dans le domaine, plutôt que Facebook Messenger ou Whatsapp, ou le SMS ou l’e-mail avec lesquels de nombreuses personnes peuvent accéder à vos communications
Si vous êtes prêts à y consacrer un peu de temps, une belle étape est de passer à un système d’exploitation libre et de confiance. Les alternatives ne manquent pas. Si vous voulez des solutions françaises, Linux Mint fonctionne très bien pour les ordinateurs, et /e/ OS pour les téléphones. Vous avez peur de vous lancer seul(e) ? Trouvez quelqu’un pour vous aider près de chez vous !
Un autre point important où vous pouvez vous faire accompagner : quitter GMail. Là aussi, il suffit de vous laisser guider !
Et bien sûr, les services de Framasoft, sur Degooglisons-internet.org !
Il y a énormément à dire sur le sujet, cet article peut donc vous sembler trop court, et cette liste d’alternatives très incomplète. De plus, d’autres alternatives encore plus résilientes peuvent exister. J’ai pris ici le parti d’aller droit au but et de recommander des solutions accessibles à toutes et tous dès maintenant sans compromis aucun, car je juge la situation urgente particulièrement à la vue de ce qui se passe outre atlantique. Mais n’ayez crainte, j’ai hâte de revenir avec des articles permettant d’aller plus loin !
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