Listeners : dis-moi ce que tu écoutes

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David nous a envoyé un communiqué de presse qui nous a interpellé⋅e⋅s.
Listeners est un projet photographique conceptualisé par David Décamps ayant pour objectif de permettre la découverte de musique à travers celles et ceux qui l’écoute, et se libérer des recommandations algorithmiques. L’artiste aborde et interroge des passants du quotidien sur la musique qu’ils écoutent. S’ensuit alors la prise du portrait photographique. Le montage final se compose du portrait de la personne, du nom de(s) l’artiste(s), du titre interprété et de sa durée.
Nous avons eu envie d’en savoir plus.

Framasoft : David, ton projet Listeners mêle image et musique, puisque tu demandes aux personnes que tu croises de te dire ce qu’elles écoutent avant de les photographier. Ça t’est venu comment ? 
Ce monsieur écoutait Buldozer de Trampa. Avec des écouteurs filaires.

David : Il faut remonter assez loin en vérité. Car c’est mon grand frère qui, durant une courte période, prenait des gens en photo écoutant de la musique. Je pense qu’inconsciemment cela m’est toujours resté en tête. J’ai également et parallèlement toujours était curieux de connaître ce que les personnes, que je croisais dans la rue ou les transports en commun, pouvaient bien écouter. Je me suis aussi demandé comment faire en sorte que d’autres personnes partageant ma curiosité puissent découvrir cette musique « cachée ». Donc je dirais que l’origine même du projet prend sa source à la fois dans cet héritage fraternel et cette curiosité personnelle.

Combien de temps va durer le projet ? Vas-tu documenter l’évolution de l’écoute musicale des gens ? 
Je ne me fixe pas de limite de temps. Il faut savoir que je le reprends près une trêve de plusieurs années. Cela m’a permis de prendre du recul, de mieux assimiler ce que je souhaitais faire et de mettre à jour tout ça visuellement. J’espère être en mesure de faire en sorte que ce projet dure le plus longtemps possible. En ce qui concerne la documentation de l’évolution de l’écoute musicale, je pense que les portraits se suffiront à eux-même. J’ai réfléchi a un visuel (pour chaque portrait de « Listener ») qui intègre le nom de l’artiste/groupe, le titre mais aussi la durée de la chanson. On peut également voir comment la personne écoutait la musique : casque/écouteurs, filaire/non-filaire, puces intégrés directement dans le cerveau dans quelques années (là ce sera un défi pour moi de déceler ceux qui écoutent de la musique  !). Bref, tout ça pour dire qu’il y a ici assez de matière pour commencer à étudier l’évolution musicale au cours des années à venir.

Est-ce que tout le monde accepte de révéler sa musique ? Est-ce qu’il y a de la gêne à avouer qu’on écoute des comptines ou du Wagner dans la rue ? (ce sont des exemples, hein, on ne juge pas).

Cette dame écoutait Score Suite, par Marcelos Zarvos. Avec des écouteurs filaires.
Je dirais que 90 % du temps les gens acceptent de me révéler leur écoute et l’assument pleinement. Je prends évidemment le temps de leur expliquer ce que je souhaite faire, ce qui, je pense, facilite l’acceptation. 
D’ailleurs, comment réagissent tes sujets, en général ? Est-ce que vous avez une discussion après la photo, ou vous passez simplement votre chemin ? 
Ils sont pour la plupart curieux à l’égard de ma propre curiosité. À l’époque où je partageais le projet Listeners sur Instagram, beaucoup le suivaient quelques heures après la prise du portrait. C’est malheureusement moins le cas maintenant que je le partage sur Mastodon. Mais je reste surpris de voir que les gens ont l’envie de découvrir de la musique autrement.
Est-ce que tu retires de ce travail une sorte de lien, une ethnographie des earpods ? Ton travail me fait penser à celui d’Elliott Erwitt sur les gens et leurs chiens. Est-ce que tu comptes commenter tes portraits ? Ou au contraire tu souhaites laisser le public se faire son idée ? Tu envisages de proposer des expos interactives autour de ce concept, dis-nous en plus. 
Je ne retire pas de lien spécifique à ce travail. Je ne souhaite pas non plus commenter les portraits car ce n’est pas le but premier. L’objectif de Listeners est de se focaliser sur la découverte musicale à travers l’humain, et non l’inverse.
Pour ce qui est des autres formes que pourraient prendre le projet, j’ai deux idées en tête :
  • Une exposition interactive dans laquelle les portraits musicaux, dont le titre de la chanson et son/ses interprète(s) est/sont flouté(s), sont accrochés au-dessus d’un dispositif permettant l’écoute de différentes chansons. Les spectateur.ices doivent alors deviner le titre correspondant à celui que la personne écoutait lors de la prise du portrait.
  • Une application mobile proposant à l’utilisateur.ice d’écouter un extrait du morceau lié au portrait musical, puis être redirigé.e vers la plateforme musicale de son choix pour écouter l’entièreté du morceau.
Tu es membre de PersonalData.IO, une association d’intérêt public pour la défense des droits de protection des données personnelles. Peux-tu nous en dire plus sur le lien entre ton projet Listeners et ton travail au sein de l’association ?
Comme je l’explique dans la bio de présentation de Listeners sur Mastodon, l’objectif est de permettre de sortir de l’enclos de recommandations algorithmiques proposer par les plateformes du numérique (qu’il s’agisse de Spotify, Deezer, YouTube…). C’est ici que le lien entre le travail de sensibilisation – entre autres – que nous faisons chez PersonalData.IO et le projet s’établit : tout comme les plateformes de réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Facebook…), il ne faut pas oublier que les plateformes musicales prospèrent grâce au marché de l’économie de la donnée et de l’attention. Pour qu’elles soient rentables financièrement (au-delà du service d’abonnement payant qu’elles proposent), leurs collectes de données personnelles est indispensable. Elles s’appuient alors sur le principe de recommandations algorithmiques (d’artistes, de chansons, de playlists) basés sur le profil de goûts de l’utilisateur.ice. Ce profil, qui est nourrit des données personnelles issues du traçage de l’historique d’écoute ou de recherches internet (cookies), permet aux plateformes d’être en mesure de répondre parfaitement aux attentes de l’utilisateur.ice qui, de ce fait, voit son attention captée (principe de l’économie de l’attention) et donc captive d’une bulle cognitive.
Cette « cellule de suggestions dorée » peut sembler évidemment confortable et rassurante, mais elle empêche surtout l’utilisateur.ice toute forme d’errance véritable au sein de l’immense prairie mélodieuse qui compose ces plateformes. 
C’est donc en ouvrant le champ de la découverte que Listeners permet de remettre la musique et l’humain au centre du processus de partage. D’où l’utilisation du jeu de mot « no algo, just rhythm  ».
Ce monsieur écoutait Smells Like Teen Spirit, de Nirvana. Avec des écouteurs filaires.

Est-ce qu’il t’arrives de photographier des gens à leur insu ? Comment tu gères la question du droit à l’image ? Si je te demande ça, c’est qu’on sent un certain flou sur cette question des droits. Tu indiques sur ton site que ton projet est protégé à l’INPI, tes conditions générales mentionnent le classique droit d’auteur « standard ». Et tu nous présentes le projet, à nous, qui nous définissons comme « libristes ». As-tu songé à mettre tes œuvres sous licence libre ? Est-ce que c’est une réflexion que tu mûris ?

Dans ma pratique en tant que photographe de rue (hors Listeners), je photographie les gens majoritairement à leur insu afin de ne pas perdre le naturel et la spontanéité de l’action. La question du droit à l’image n’entre pas ici véritablement en jeu car je prends ces photographies dans l’espace public. Ajouté à cela que le fait de ne pas demander l’accord aux personnes que je photographie est une condition quasiment sine qua non à mon activité. Car c’est de cette spontanéité et liberté que dépend ma pratique artistique ! Il faut aussi souligner que mon credo est de révéler la poésie du quotidien. Je travaille donc avec un œil bien différent de celui d’un photographe tel que Bruce Gilden, par exemple, dont j’apprécie le travail par ailleurs.
Pour ce qui est de la protection de Listeners auprès de l’INPI, j’ai fait cela car je ne voulais pas qu‘il soit récupéré à des fins commerciales. Mais je suis justement en train de réfléchir à la meilleure manière de mettre ce projet sous licence adaptée afin de remédier à ce problème de potentielle commercialisation.
J’ai découvert qu’en plus de ta casquette de photographe, tu es également illustrateur sous le pseudonyme de Deydai et tu te caches derrière le groupe de musique Brandy Milk Punch (on est encore tombé sur un hyperactif). Peux-tu nous en dire plus ?
J’ai commencé l’illustration a peu près en même temps que la photographie (en 2013). C’est un medium qui me permet d’avoir une grande liberté, encore plus grande que la photographie. J’aime bien me présenter en tant qu’illustrateur de propos « connu pour ne pas l’être ». Mes illustrations sont en général assez légères, bien que de plus en plus orientées vers la mise en lumière de problèmes sociétaux, notamment du numérique (on y revient toujours !). Pochette de l'album Kind Regards de Berandy Milk Punch
En ce qui concerne Brandy Milk Punch, j’ai commencé à trifouiller un logiciel avec lequel je me suis au début juste amusé. J’ai ensuite poussé l’idée jusqu’au bout en créant plusieurs morceaux, le nom d’un groupe, la pochette d’un album etc. Il est possible de suivre le groupe sur Mastodon également et d’écouter l’album sur Funkwhale.
Comment les gens peuvent-ils soutenir le projet Listeners  ?
En le partageant au maximum que ce soit sur Internet ou par le biais du bouche-à-oreille. Le « problème » de ce projet est qu’il nage à contre-courant du système dans lequel il évolue. Listeners veut remettre l’humain au centre du partage, et Listeners a besoin du partage…de l’humain ! Alors si vous lisez cet entretien, merci par avance d‘en parler (ainsi que de mes autres projets, d’ailleurs) à vos proches, collègues… Si cela peut les amener à quitter X et à se créer un compte Mastodon, ou à engendrer une discussion sur l’importance des données personnelles dans la société, alors tout le monde en sortira gagnant.
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