Écrire à 20 mains en Commun

Temps de lecture 8 min

Le 8 septembre dernier, Framasoft sortait le livre Alternatives et luttes. Cartographier pour coopérer. Issu du projet Des livres en Communs, cet ouvrage a été écrit par un collectif d’auteurs. Dans les lignes qui suivent, nous leur laissons la parole pour témoigner de la collaboration qui a présidé l’écriture des différents chapitres.


Des livres en Communs, est un des nombreux projets de Framasoft. Il accompagne l’écriture de livres en suivant un autre modèle que celui de l’édition classique : des livres sous licence libre, répondant à un appel à projet et dont l’écriture est financée par Framasoft. Quand nous avons lu l’appel 2024 « Artistes, Durabilistes, Solidaristes, Libristes », au sein de Transiscope, ça a fait tilt ! Pour notre collectif, cela faisait sens de raconter 10 ans de coopération entre collectifs et individu·es autour d’un portail cartographique, pour que notre expérience soit compostable par d’autres collectifs militants.

Dans ce billet, nous nous penchons sur l’envers du décor : comment a-t’on écrit un livre à dix claviers ?

Couverture du livre

Au départ, une organisation millimétrée

Tout a commencé par un plan détaillé, qui nous a permis de définir collectivement ce que nous voulions raconter, à grosse maille. Nous avons aussi défini une organisation de la rédaction : une coordination et des binômes ou trinômes de rédacteur·ices par chapitre. La coordination de la rédaction s’est bien vite reposée sur un trio :

  • Florent, coordinateur de Transiscope depuis quatre années et qui avait à la fois une connaissance fine du projet et de ses membres,
  • Florine, enseignante-chercheuse arrivée récemment au sein de Transiscope, qui a apporté hauteur de vue et structuration du propos,
  • Julie, à l’époque facilitatrice d’un groupe de travail dans Transiscope, qui connaissait bien les enjeux politiques autour du numérique et devait coordonner concrètement la rédaction du livre.

Sur la Gare centrale de Transiscope (une plateforme collaborative reposant sur YesWiki), nous avons créé une page qui permettait de suivre le projet et son avancée. Nous avons également beaucoup utilisé notre Framaspace pour travailler de façon collaborative sur les textes.

Tout était bien calé : nous savions à quel public se destinerait ce livre, chacun·e savait ce qu’iels avait à faire ! Julie a donc organisé le travail de chaque groupe de rédacteur·ices, les premiers textes ont été écrits… et ont suscité de la part de notre éditeur Christophe beaucoup de corrections et questions.

Ces premiers textes étaient très différents les uns des autres car parmi les rédacteur·ices, il y avait des habitudes d’écriture hétérogènes. Nous avions dans le groupe de rédacteur·ices des chercheureuses, des militant·es habitué·es à la rédaction d’argumentaire ou de projet, mais aussi des personnes peu à l’aise avec les aspects rédactionnels. Aussi, les premiers textes, qui ont eu une fonction de texte martyre, ont permis de tester comment passer du projet à des textes concrets.

Le besoin et le plaisir d’écrire ensemble

Assez vite, l’organisation initialement prévue a montré ses limites : les rédacteur·ices ont pu se sentir seul·es face à leur clavier et il pouvait nous manquer des éléments factuels pour raconter l’histoire de Transiscope. Heureusement, Transiscope organise deux fois par an deux jours de rencontres, les Transiscothons, à la fois pour les membres de Transiscope et pour les acteur·ices locales. En mars 2025, nous nous sommes retrouvé·es au Transiscothon du Mans et ça a clairement dégrippé le processus d’écriture.

Pendant une journée du Transiscothon, les rédacteur·ices présent·es se sont isolé·es pour écrire. Chacun·e a fait en fonction de ses besoins et a écrit seul·e ou avec d’autres, relu, réécrit en binôme, interviewé une personne pour intégrer ses propos dans le récit… Comme une ruche foisonnante, nous avons avancé ensemble et c’était très satisfaisant.

Le Transiscothon a aussi été un espace où discuter du fond. Il existe par exemple un consensus au sein du collectif comme quoi, « Transiscope, c’est un Commun ». Mais lorsqu’on a demandé à différents membres ce qu’iels mettaient derrière ce terme, les définitions divergeaient. Ainsi, le terme « commun », si important dans Transiscope et collectivement flou, nous a paru intéressant à discuter dans le livre.

Toutes ces discussions et ces bouts de rédaction faits au Mans ont fait bouger le sommaire, puisque un nouvel enchaînement logique commençait à se dessiner. C’était un peu déstabilisant de changer ainsi la structuration définie au départ, mais c’est assez logique que cela bouge avec l’avancée de l’écriture.

À la fin de cette résidence d’écriture improvisée, nous avons décidé de poursuivre ces modalités et de faire des temps synchrones réguliers à distance et une résidence de deux jours à Nantes en juin 2025 dont le but était de finir le texte brut.

La résidence nantaise a été accueillie chez l’un·e d’entre nous. Sur le mur de son salon, nous avons listé avec des post-it tout ce qui était à faire, chapitre par chapitre, et nous nous sommes réparti·es les tâches en fonction des compétences, connaissances et envies de chacun·e. Nous en avons aussi profité pour trancher certains points de désaccord entre nous ou avec notre éditeur. Par exemple, Christophe tiquait régulièrement sur le terme « citoyen » car nous n’avions pas la même définition : nous l’utilisons comme synonyme d’« engagé·e » alors que lui insistait plutôt sur les droits et devoirs liés à la citoyenneté. Nous avons compris le point de vue de Christophe mais avons assumé notre définition, qui correspond par ailleurs à un usage réel et concret.

Cette résidence a été l’occasion aussi de partager des moments conviviaux et sympathiques et de mesurer le chemin parcouru par Transiscope. Et c’était vraiment chouette.

Tenir sur la longueur

Alors que nous nous disions que le plus gros était fait (l’écriture) à l’issue de la résidence de juin 2025, il restait en fait énormément de travail pour que cet agrégat de textes devienne un livre.

Tout d’abord, il nous a fallu, sous le regard de Christophe, retravailler les différents textes : les réorganiser, couper, expliciter, éviter les redites… Et surtout relire, relire et relire encore.

Il nous a fallu aussi finaliser la bibliographie, trouver une préfacière, un postfacier, rédiger une introduction… Tous ces petits trucs qui prennent du temps.

Nos implications individuelles ont bougé en fonction des vies des un·es et des autres : retraite, reconversion, nouvel emploi, éloignement du militantisme… C’est assez représentatif de la dynamique de Transiscope, où malgré la vie qui bouge, on essaye de trouver ensemble comment collectivement continuer à avancer. Par exemple Julie, qui avait repris ses études, avait moins de disponibilité et elle a exprimé le souhait de continuer à participer à la création du livre, mais en s’enlevant la charge mentale d’être l’interlocutrice de Framasoft.

Florent a alors pris le relais et nous avons continué à travailler tous·les trois. Cette période a été difficile pour certain·es d’entre nous : le projet semblait encore loin d’être fini alors que nous avions plein d’autres choses à faire, nous étions fatigué·es… Heureusement que nous étions trois à nous soutenir, nous répartir la charge et à nous relayer. Nous avons réussi à garder suffisamment d’énergie collective pour donner un gros coup de collier pour que le projet se termine.

Et savoir s’arrêter

Quand nous avons eu le premier fichier complet (ou presque) à relire, nous y avons vu plein de défauts. Alors que Christophe nous avait demandé de ne plus intervenir sur le fond, nous n’avons pas pu nous en empêcher pour l’améliorer… Mais nous nous sommes fait taper sur les doigts, à juste titre : à un moment, il faut décider d’une version finale, même imparfaite.

Nous n’avons certainement pas tout raconté. Il a fallu faire des choix et nous avons sûrement des angles morts. Pour autant, le contenu du livre nous parait juste, nous espérons qu’il sera également utile.

Nous avons manqué d’énergie pour avoir un ton complètement unifié sur l’ensemble du livre. Même si nous avons réussi à lisser par la réécriture certains textes, on sent à la lecture plusieurs voix différentes… Et en même temps, ça correspond bien à Transiscope et aux modalités d’écriture !

Enfin, nous nous sommes beaucoup questionné·es sur les points de vue et nous sommes permis·es dans le livre quelques encarts au « je » quand ils ne nous semblaient pas représenter un point de vue collectif. Il aurait été intéressant de faire discuter plus des points de vue divergents, mais là encore, il aurait fallu plus de temps.

Rétrospectivement, nous sommes fier·es du parcours effectué et du livre qui vient de sortir. Cela n’arrive pas si souvent de prendre du temps pour se raconter ! Merci à Framasoft et à Christophe pour Des Livres en Communs, à tous·tes les personnes ayant participé à la création de ce livre et surtout à nos lecteur·ices !

— Le collectif Transiscope

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Christophe Masutti -- Association Framasoft

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