Mon compte Facebook sait-il que je n’ai plus de toit ?

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Hrvoje Go - CC byOn n’y pense pas toujours mais en France près de la moitié des « foyers » n’est toujours pas connectée à Internet. Et que se passe-t-il si on n’a carrément pas de foyer  ?

Doit-on renoncer à la « vie numérique »  ? Pas forcément, mais on imagine sans peine les difficultés rencontrées.

C’est l’objet d’un récent reportage du Wall Street Journal. On peut se passer de télé, de radio, de journaux mais plus difficilement d’Internet, nous dit l’un des protagonistes. A fortiori quand on l’utilisait « comme tout un chacun » avant notre mise à la rue. A fortiori quand la crise est désormais susceptible d’atteindre plus encore les jeunes et les classe moyennes précarisées[1].

Dans la rue et sur Facebook  : sans-abri mais branché sur le Web

On the Street and On Facebook : The Homeless Stay Wired

Phred Dvorak – 30 mai 2009 – Wall Street Journal
(Traduction Framalang  : Cheval Boiteux, Tyah, Don Rico)

M. Pitts n’a pas d’adresse postale. Mais il a un ordinateur et anime un forum sur Internet.

Comme la plupart des habitants de San Francisco, Charles Pitts a une vie en ligne. M. Pitts, 37 ans, a un compte sur Facebook, MySpace et Twitter, il anime un forum Yahoo, lit les journaux en ligne et garde le contact avec ses amis par courriel. Le plus difficile pour lui, c’est d’organiser sa vie numérique depuis son lieu de résidence  : sous un pont d’autoroute.

« Pas besoin de télé, pas besoin de radio, même pas besoin de journaux papier », explique M. Pitts, poète amateur à la casquette violette et au blouson en polaire jaune, qui dit être SDF depuis deux ans. « Internet, par contre, c’est indispensable. »

L’exemple de M. Pitts démontre à quel point les ordinateurs et l’Internet ont imprégné la société. Il y a quelques années, certains craignaient qu’une « fracture numérique » sépare ceux qui ont accès aux nouvelles technologies et les autres. Les plus démunis n’ont certes pas les moyens de s’offrir un ordinateur et un accès à Internet. Pourtant, de nos jours aux États-Unis, même ceux qui n’ont pas de toit ressentent la nécessité d’avoir une adresse électronique.

La ville de New-York a installé quarante-deux ordinateurs dans cinq des neuf foyers qu’elle gère et projette d’équiper les quatre autres dans le courant de l’année. Environ la moitié des 190 autres foyers de la ville permettent d’accéder à un ordinateur. Selon le président de Central City Hospitality House, une association à but non lucratif de San Francisco, la moitié des visiteurs utilisant ces huit ordinateurs sont des sans-abri. Il y a une telle demande pour l’accès à ces postes que leur temps d’utilisation est limitée à 30 minutes.

D’après le personnel des foyers, le nombre de sans-abri équipés d’un ordinateur portable, qui reste faible, est en augmentation. SF Homeless (NdT  : Sans-Abri de San Francisco), forum créé il y a deux ans, compte 140 membres. On y trouve les dates et horaires des réunions pour les logements sociaux et des informations provenant de groupes similaires actifs au Nouveau-Mexique, en Arizona, et dans le Connecticut. Il est complété par un blog qui propose des sondages en ligne sur la vie dans les foyers.

Les prix de plus en plus bas des ordinateurs et l’accès gratuit à Internet alimentent ce phénomène, ainsi que la maîtrise de l’outil informatique de plus en plus généralisée au sein de la population. Pour répondre à une offre d’emploi ou faire une demande de logement, les démarches se déroulent de plus en plus souvent en ligne. Selon certains membres d’associations d’aide aux sans-abri, la crise économique va jeter à la rue de nombreuses personnes issues de la classe moyenne habituées à l’Internet.

Âgé de 29 ans, Paul Weston se destine à une carrière de programmeur. Son Powerbook Macintosh, nous confie-t-il, est pour lui un véritable « canot de sauvetage » depuis qu’il a dû s’installer dans un foyer après avoir perdu son poste de réceptionniste d’hôtel en décembre dernier. Installé dans un magasin Whole Foods qui propose un accès Internet gratuit, M. Weston cherche du travail et écrit un programme informatique qu’il espère réussir à vendre. Il a envoyé des courriels aux élus de la ville pour demander l’amélioration des conditions de vie dans les foyers.

Lisa Stringer, qui dirige une formation où l’on apprend aux SDF et aux habitants défavorisés à chercher un emploi et à se servir de l’outil informatique, explique que certains de ses étudiants, alors qu’ils ne savent ni lire ni écrire, économisent pour se payer un ordinateur. « Dans la société actuelle, posséder un ordinateur signifie qu’on est à la page et connecté », analyse-t-elle. Il lui arrive parfois de conseiller vivement à ses étudiants sans-abri d’attendre que leur situation se soit stabilisée avant d’acheter un portable.

Avoir une vie en ligne lorsqu’on vit dans la rue exige une grande détermination. L’électricité et l’accès à Internet sont des denrées rares. S’ajoutent à ces difficultés les menaces telles que la pluie et le vol.

Robert Livingston, 49 ans, trimballe son portable Asus partout depuis qu’il a perdu son logement en décembre dernier. Homme soigné qui dépense une partie de son allocation mensuelle de 59 dollars chez le coiffeur, M. Livingston raconte qu’il a démissionné d’un poste d’agent de sécurité l’année dernière, et qu’il n’a pas réussi à retrouver du travail à cause de la crise.

Lorsqu’il s’est rendu compte qu’il allait devenir SDF, M. Livingston a acheté un sac à dos robuste pour ranger son matériel, un cadenas pour son casier du foyer et un compte Flickr Premium à 25 dollars pour diffuser ses photos numériques.

Il y a peu, installé dans un café où les clients peuvent parfois profiter de la connexion sans fil, M. Livingston montrait fièrement sa page personnelle, qui propose des liens pour des leçons de chinois.

M. Livingston affirme que son ordinateur l’aide à rester en lien avec la société et à garder son humanité. « Être dans la rue, c’est effrayant », nous confie-t-il. « Sur Internet, je suis sur un pied d’égalité avec tout le monde. »

Pour Skip Schreiber, philosophe amateur de 64 ans qui vit aujourd’hui dans une camionnette, le plus gros défi pour rester connecté, c’est l’électricité. M. Schreiber était chauffagiste avant que le stress et une dépression liés au travail ne le mettent sur la touche il y a quinze ans.

Pour son 60ème anniversaire, il a puisé dans sa pension d’invalidité mensuelle pour s’offrir un ordinateur portable, branché sur la batterie de son véhicule, et a appris seul à s’en servir. « J’aimais le concept d’Internet », explique M.Schreiber, « cette source illimitée d’opinions et de réflexion ».

Récemment, M. Schreiber a changé de machine pour un Mac parce que celui-ci consomme moins. Quand il le peut, il coupe le ventilateur et l’antenne WiFi, et rafraîchit son portable en le posant sur un chiffon humide. Grâce à ces astuces, affirme-t-il, il réussit à faire durer sa batterie jusqu’à seize heures, à condition de proscrire les vidéos.

Dans sa camionnette où s’entassent caisses à outils, matériel électrique et couchage, M. Schreiber nous montre le contenu de son disque dur, qui comprend l’intégralité des codes civil et pénal de la Californie, ou encore des fichiers sur des penseurs tels que Thomas d’Aquin ou le psychologue Philip Zimbardo. M. Schreiber explique que les écrits sur le comportement et les aspirations des hommes l’aident à mieux appréhender son sort.

« Nul ne se conçoit comme un sans-abri », déclare-t-il. « Nous faisons nos choix au mieux, selon ce qui nous est donné. »

Michael Ross produit lui-même son électricité, grâce à un groupe électrogène installé à l’extérieur de sa tente jaune et bleue. Depuis un an, M. Ross assure la surveillance d’un parking où est entreposé du matériel de construction, grâce à un accord passé avec le propriétaire. M. Ross, qui n’a que sa pension de vétéran pour survivre, estime être SDF depuis une quinzaine d’années.

Sous la tente, ce cinquantenaire taciturne possède un laptop HP pourvu d’un écran de 17 pouces et d’un espace de stockage de 320 Go, ainsi que quatre disques durs externes supplémentaires d’une capacité totale de 1000 Go, l’équivalent de 200 DVDs. M Ross adore les films. Il en loue certains en ligne, sur Netflix et Blockbuster, et en télécharge d’autres grâce à une connection Ethernet à la bibliothèque publique de San Francisco.

L’autre soir, M. Ross s’est installé sur son sac de couchage pour regarder un épisode des X-Men, obligé d’écouter au casque pour couvrir le vacarme du groupe électrogène. Lorsqu’il se rend en ville, il emporte tout son matériel avec lui par sécurité. Son sac-à-dos est plein à craquer de cordons et de gadgets électroniques emballés dans du papier-bulle. Selon M. Ross, le poids ne lui pose pas problème.

M. Pitts, le poète qui vit sous un pont, retient de tête une liste d’endroits où il peut recharger sa batterie et se connecter à l’Internet, endroits parmi lesquels on trouve un coin peu fréquenté d’une des gares de la ville et des cafés équipés du WiFi, dont les patrons tolèrent que l’on s’y installe pour longtemps et avec beaucoup de sacs.

Expulsé de son appartement il y a deux ans, M. Pitts raconte  : « Je me suis dit que mon existence et ma vie ne s’arrêtaient pas parce que je n’avais plus de toit ».

Il s’est alors acheté un portable Toshiba. Lorsque celui-ci a rendu l’âme, il l’a remplacé par un Dell d’occasion. Le mois dernier, l’écran du Dell s’est cassé. À présent, pour consulter son courrier électronique et participer à son forum consacré aux problèmes des sans-abri, il se sert des ordinateurs des bibliothèques et des campus universitaires, ou encore d’un portable caché par un de ses copains derrière le comptoir d’un café.

Ayant appris il y a un mois que le Dalaï Lama devait venir en viste dans une soupe populaire des environs, M. Pitts est allé sur Wikipédia faire une recherche sur le chef spirituel bouddhiste et a copié le texte de l’article sur son iPod pour le lire au lit, sous le pont qui l’abrite. « Sous ma couverture, à l’abri d’une bâche plastique, j’apprends des tas de trucs sur le Dalaï Lama. »

M. Pitts compte bientôt réussir à économiser assez d’argent pour se racheter un ordinateur. Il espère pouvoir en trouver un à moins de 200 dollars.

Remarque  : Sur le site d’origine du Wall Street Journal, on trouve un diaporama avec une dizaine de photographies « en situation » des personnes citées dans l’article.

Notes

[1] Crédit photo  : Hrvoje Go (Creative Commons By)

14 Réponses

  1. ObjectifMars

    En lisant ça, je me suis dis, enfin un article démontre sans pouvoir chipoter que l’accès à Internet est un droit fondamental. Dans le même temps je me demande comment ces gens font pour acheter un portable.
    En tout cas ils sont tenaces et on voit que le besoin d’accès à la culture par le biais d’une connexion internet est extrêmement fort et important aujourd’hui.

  2. protocol

    j’admire le courage de ces "geeks" sdf qui malgrès le manque d’un vrai toit, se sont construit un toit virtuel, a l’heure ou les 3/4 des ados gatés savent meme pas faire <p>hello world</p>, certains sotn assez debrouillards pour faire leur propre site, ou leur propre logiciel, dans l’espoire de redemarrer avec, cet esprit de debrouillardise est très rare aujourd’hui, et c’est pourtant essentiel :)

  3. Zergy

    Amendement rejeté, internet n’est anéfé pas un droit fondamental.
    (C) (R) (TM) Christine A. (Qui se reconnaitra)

  4. libre fan

    «Comme la plupart des habitants de San Francisco, Charles Pitts a une vie en ligne. M. Pitts, 37 ans, a un compte sur Facebook, MySpace et Twitter, il anime un forum Yahoo,…»

    et personne n’a découvert le libre là-bas, on dirait, pas même les SDF. En fait on n’est pas marginal en étant clochard mais en refusant Facebook, MySpace, Twitter, Ipod et tout ça.

  5. bruno

    @ObjectifMars: "Dans le même temps je me demande comment ces gens font pour acheter un portable."

    Rien d’étonnant à cela : un loyer = un portable par mois!

  6. Cela démontre effectivement qu’internet est ancré dans nos vies bien plus profondément encore que les autres moyens de communications. Un sujet très intéressant que l’on devrait traiter en France pour voir si l’impact est le même.

    Internet est un moyen d’échange, un moyen de réduire la "fracture sociale", tout le monde doit y avoir accès !

  7. extraordinaire votre article, je me suis rencontrée ; je m’explique : j’ai eu envie de l’informatique depuis fin des années 70, enfin j’ai pu, par hasard y avoir accès ce que j’ai trouvé tardivement début années 80 ; très vite je fus mac ; puis vers 1998 on me saisit tout, je cachais mon ordi, je frolais l’état de sdf… mais je gardais un ordinateur… qui tomba en panne je ne pus le renouveller… enfin un jour un nouveau, fin de série, je l’ai encore ; aussitôt j’ouvrais un blog vers 2000, je me pris au jeu, je parlais de ma condition ; je finis par le fermer, je suis maintenant à la retraite, petite pension, mal logée, mais fixe… je suis partie en Asie pour les 6 mois d’hivers c’est moins cher que de rester en France… mon blog actuel me rattache à la vie, à la société, d’asie je me branche 2heures par jour, je braille contre la france si mon ordi tombe en panne les connexions sont si rares et si chères… elles sont si évidentes et partout en Asie

  8. Grunt

    Comment peut-on écrire cet article (plus qu’intéressant) sans mentionner ne serait-ce qu’une seule fois "aircrack"?

    Je n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant que les accès Wifi gratuits étaient soi-disant rares.

  9. @Bruno: aux USA, la sécurité sociale est à chier. Donc bonne chance pour avoir assez de tunes pour pouvoir t’en payer un… =)

    Sinon, c’est extrêmement intéressant de voir l’impact de ce média, ainsi que d’observer à quel point il s’ancre dans les moeurs. On réalise d’un coup que pour certain, c’est presque le seul moyen de communication avec la société contemporaine sans être réduit à un pied d’estalle inférieur au citoyen de la classe moyenne – Si sur internet tout le monde est égal, ce n’est pas le cas dans la réalité -. On a l’impression qu’internet devient pour certain le seul moyen de se raccrocher à la vie, un moyen pour s’en sortir. On se rend compte que pour d’autre, il leur donne la possibilité de s’exprimer comme jamais ils n’auraient pu le faire autrement.

    En tous cas, bravo à tous les SDF geekos!

  10. Intérim

    Quand "la crise est désormais susceptible d’atteindre les jeunes et les classe moyennes précarisées"… Euh… Ça fait déjà quelques années ! Mais les médias n’en parlait pas. La "crise", c’est du vocabulaire de banquier… où quand c’est tellement la merde, que le banquier n’est plus sûr de (re)prendre l’argent de ses clients ! Mais avant, il y en a beaucoup qui ont déjà bien "morfler" ! Mais les médias n’en parlait pas…

  11. Kévin Hinault

    J’en retiens une chose énorme qui est à mon sens l’un des points essentiel d’internet : il n’y pas de nivellation sur internet, il n’y a pas un internet pour les riches et un autre pour les pauvres, c’est un espace illimité où chacun peut trouver sa place (Encore une fois, on se rend compte de la différence entre le monde de rareté et le monde de l’abondance) et les geeks sdf l’ont compris en voulant exister sur internet parce qu’il n’en plus la possibilité dans le monde réel.

    L’autre point essentiel qui en découle c’est un droit fondamental évident -en outre de la liberté d’expression- le droit à l’égalité devant la connaissance.

  12. C’est tout à fait vrai, cette nécessité actuelle d’internet, à la limite plus importante que celle d’avoir un toit fixe. Sans en être obligé et vivre la terrible situation de ces SDF, je trouve qu’on vit de façon très heureuse en étant nomade, en changeant de toit tous les jours ou en dormant sous la tente, mais on ressent le besoin de garder un accès à internet. C’est ma situation depuis neuf mois… Le truc qu’il faut voir aussi, c’est que le prix de la technologie est devenu limite dérisoire par rapport au prix du logement dans nos pays, qui lui est franchement exagéré : je n’ai plus de logement en France, ça veut dire que j’économise 300€ par mois, un netbook coûte le même prix ! En fait on peut vivre en nomade à travers le monde pendant des années avec juste le salaire de quelques mois en France… Un vélo, quelques fringues, de quoi bien manger tous les jours et un netbook, quoi de plus ?

  13. Cet article est très intéressant, certes on y voit l’intérêt d’avoir un accès à internet pour garder le contact avec les autres et de là, peut être, à en déduire que cela devrait être un droit fondamental comme celui de parler.

    Mais la chose que cela m’a inspiré en premier c’est que nos sociétés ne mettent plus en avant que le virtuel. C’est à dire que je n’existe plus en tant qu’être humain mais que j’existe car je peux me connecter et exister dans un monde virtuel. Je trouve cela quelque part effrayant, cela sous-entend que tant que j’aurais mon accès à internet je ne chercherais pas à faire évoluer la société réelle pour qu’il n’y ait plus par exemple de SDF.
    Bref internet ne serait il devenu qu’un palliatif à notre vie réel surtout quand nous sommes dans la misère ?

    Descartes a dit "Je pense donc je suis" . Devrons nous dire maintenant "Je suis connecté à internet donc je suis" ? Le capitalisme/libéralisme/consumérisme a t’il réussi à transformer internet en un exutoire pour nous faire oublier de faire progresser notre monde pour que celui de nos enfants soit meilleur ?

    J’espère le contraire….

  14. maxs88

    je suis un peu divisé suite a cette article.D’un coté il y l’aspect financier,il ne faudrait pas que cela les empêche de revenir a une situation stable et de l’autre cela leur permet de ne pas se renfermer , d’apprendre , de trouver un emplois,…
    néanmoins après avoir lu ça je serais plus enclin a faire un don d’ordinateur ou de finance pour pouvoir aider les gens dans ce genre de situation!