Merci le piratage, on n’est pas au chômage

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Le jeune blogueur roumain qui témoigne ci-dessous de façon courageuse et provocatrice écrit également sur son blog  : «  Le Lumia 920 est en ce moment mon smartphone favori et Microsoft est l’entreprise high-tech la plus excitante… du moins cette semaine  ». Ce qui convenons-en n’est guère conforme ni au cliché du pirate anti-monopole propriétaire, ni à celui du casseur de code qui monnaye au prix fort des données captées par effraction.

En jetant un coup d’œil rétrospectif sur ses années de formation et à la manière dont il a appris les logiciels et l’informatique, il constate que par nécessité le plus souvent — et non dans le seul but d’économiser le prix d’une licence — il a utilisé des logiciels piratés.

Que ceux qui n’en ont jamais fait autant lui jettent la première pierre.

Ce qui est original en revanche, c’est l’effet formateur du piratage selon lui  : en ayant un accès, certes illégal, à de puissants logiciels coûteux, les adolescents de pays longtemps négligés par les campagnes marketing de Microsoft ont pu apprendre, comprendre et maîtriser leurs usages. Au point qu’une génération entière peut accéder avec des compétences sérieuses à une activité professionnelle dans le domaine de l’informatique.

La trajectoire de Vlad Dudau est pleine d’enseignements pour la communauté libriste  : n’ayant manifestement jamais été en contact avec les logiciels libres (manqueraient-ils de visibilité en Roumanie comme ailleurs  ? — oui bien sûr  !), c’est très logiquement qu’après avoir été formé par les logiciels propriétaires, il les célèbre maintenant et les chronique aujourd’hui dans son travail de journaliste du Net. Imaginez maintenant comment la mise à disposition de logiciels libres dès les années de formation scolaire pourrait inversement former toute une génération. Pas besoin de transgresser la loi ni de pirater pour cela. Nous savons que de nombreux enseignants agissent déjà en employant les outils et les valeurs du Libre. Mais la force du logiciel libre reste à déployer bien plus largement, sans doute. Après la circulaire recommandant l’usage du logiciel libre dans l’administration, aurons-nous bientôt son équivalent pour préconiser le logiciel libre dans l’éducation  ?

jeunes pirates à l'assaut du savoir numérique

Comment le piratage a changé ma vie

How piracy changed my life

Vlad Dudau – 1er décembre 2012 – Blog Neowin.net

(Traduction framalang  : peupleLa, Yoha, Kiwileaks, Robin Dupret, LeCoyote, GPif, goofy, Cyb)

De nombreuses discussions récentes ont porté sur le piratage et les moyens de le combattre, y compris par certaines mesures assez radicales. Mais je pense que la plupart des gens négligent certains des aspects positifs du piratage. Comprenez-moi bien  : je n’encourage pas le piratage et je ne dis pas que c’est bien  ; je dis juste que ça n’est ni tout noir ni tout blanc. Le piratage n’est qu’un symptôme de quelque chose de plus global, que ce soit les mauvais modèles économiques, les marchés restrictifs ou les problèmes financiers. Et je pense que mon histoire personnelle le prouve.

Je suis né en Roumanie, un pays qui venait de traverser une révolution et redevenait une démocratie. En tant que société, nous étions en train de nous souvenir de ce qu’était la démocratie et du fonctionnement du libre échange. Nous découvrions les avancées technologiques majeures réalisées à l’Ouest ces 30 dernières années alors que notre propre pays et notre peuple étaient restés coupés de l’information et technologiquement dépassés.

Mon premier PC était un impressionnant Pentium MMX cadencé à 166 MHz, avec un disque dur de 2Go et 64Mo de RAM si je me souviens bien. À cette époque les gens avaient des 386 et 486 sous DOS  ; donc le fond bleuté de Windows 95, c’était quand même quelque chose. Mais voilà le problème  : la copie de Windows 95 que j’utilisais était piratée. Elle venait d’un ami de la famille qui l’avait sur quelques disquettes. Ce n’est pas parce que ma famille était chiche ou qu’elle voulait commettre un crime, c’était simplement parce qu’il n’y avait pas d’autre solution. Windows n’était vendu nulle part dans le pays — en tout cas pas légalement.

Quelques années plus tard, lors de la sortie de Windows 98, la même chose se reproduisit. Cet ami de la famille est venu avec un tas de disquettes et a installé l’OS sur notre PC.

Quand XP est sorti, Microsoft avait enfin commencé à s’intéresser à notre pays, sans parler du fait que que le libre-échange était enfin en pleine expansion  ; il y avait donc plein de moyens légaux d’ acheter ce nouvel OS. Le problème, c’est que l’OS était souvent au moins aussi cher que l’ordinateur lui-même, donc l’acheter doublait littéralement les coûts. Oh, et au cas où vous vous poseriez la question cela représentait l’équivalent d’environ 3 mois de salaire. Pour vous donner une meilleure idée, imaginez que Windows coûte dans les 2 000 dollars.

J’ai eu la chance d’avoir une copie originale de XP livrée avec le nouveau PC que ma famille venait d’acheter. Cependant, un an après, quand la carte mère a brûlé et que nous avons dû acheter du nouveau matériel, nous nous sommes de nouveau tournés vers l’ami de la famille.

Durant les 5 à 6 années suivantes, j’ai utilisé ce PC avec cette version piratée de Windows pour télécharger une quantité infinie de jeux et de logiciels — toujours illégalement. Des plus basiques Half-Life et Warcraft jusqu’à l’intégrale de la Creative Suite d’Adobe. Encore une fois ce n’était pas à cause du prix, encore que dépenser quelques milliers de dollars pour Adobe CS aurait été complètement insensé et aurait précipité n’importe quelle famille dans la pauvreté, mais surtout parce que la plupart de ces logiciels n’étaient même pas disponibles sur le marché.

C’est grâce au piratage que j’ai eu accès à une quantité d’informations qu’il aurait été impossible de trouver autrement. C’est grâce au piratage que j’ai appris à utiliser Photoshop, à faire du montage vidéo, à installer un système d’exploitation.

Et je ne suis pas le seul. Parmi mes amis, tous ceux qui ont fini par travailler dans l’informatique ont commencé en utilisant des logiciels piratés. Comment un jeune de 15 ans pourrait-il sinon apprendre à se servir d’un logiciel qui coûte des milliers de dollars, quand le revenu mensuel moyen tourne autour de $200  ? Comment dans ce pays un gamin normal aurait-il pu apprendre avec des trucs dont le prix est prohibitif même aux États-Unis ou au Royaume-Uni  ?

Donc voilà  : c’est grâce au piratage que beaucoup d’entre nous ont un emploi aujourd’hui. Sans toutes ces heures passées à comprendre les logiciels, mes amis et moi ne serions jamais devenus graphistes, ou développeurs de jeux vidéos, ou journalistes en informatique. J’ose dire que nous aurions été des membres de la société beaucoup moins productifs.

Je sais que je viens de dire des choses plutôt compromettantes, mais le truc, c’est qu’aucun de nous ne pirate plus aujourd’hui. Pourquoi  ? Parce que nous avons toujours su que ce n’était pas bien de pirater, bien que nous n’ayons jamais vraiment eu le choix. Maintenant que nous avons tous du boulot, que le contenu est enfin disponible, et que les entreprises ont changé leur modèle économique pour offrir un accès bon marché aux étudiants et aux écoles (une licence Windows à $39 , qui en veut  ?), nous faisons tous le choix de payer pour les logiciels, la musique et les films. Ah oui  ! Cet ami de la famille qui piratait systématiquement les OS pour nous  ? Il est maintenant manager chez IBM.

La plupart des gens piratent par besoin, pas par appât du gain. Et les logiciels piratés peuvent être d’une importance vitale pour le développement d’une génération dans les régions défavorisées. Bien sûr, des logiciels accessibles et bon marché seraient largement préférables, mais il y en a si peu qui circulent.

Quant à ceux qui piratent par cupidité, eh bien ce ne sont que des trous du cul  ; mais heureusement pour nous il n’y en a pas tant que ça. Je suis vraiment curieux de savoir ce que vous en pensez, et j’espère que nous pourrons lancer une conversation vraiment constructive.

Crédit photo  : oakleyoriginals licence Creative Commons Attribution 2.0

je lis des livres et mange des nouilles.

9 Responses

  1. Ce qui est à la fois comique et tragique dans cette histoire, c’est que la plupart des arguments avancés s’appliquent tout autant (et même plus!) au logiciel libre :

    « Comment un jeune de 15 ans pourrait-il sinon apprendre à se servir d’un logiciel qui coûte des milliers de dollars, quand le revenu mensuel moyen tourne autour de $200 ? »

    « Comment dans ce pays un gamin normal aurait-il pu apprendre avec des trucs dont le prix est prohibitif même aux États-Unis ou au Royaume-Uni ? « 

    « Le problème, c’est que l’OS était souvent au moins aussi cher que l’ordinateur lui-même, donc l’acheter doublait littéralement les coûts. « 

    « les logiciels piratés peuvent être d’une importance vitale pour le développement d’une génération dans les régions défavorisées. »

    Bref, on rend légitime la transgression des lois alors que d’autres solutions, meilleures, plus pérennes et qui ont bien d’autres avantages que d’être à prix abordable (qui est, finalement, le reproche que fait l’auteur aux logiciels propriétaires) sont disponibles.

    Je ne peux pas m’empêcher d’être attristée quand je lis ce genre d’opinion, surtout lorsque le billet se termine par un amer « Bien sûr, des logiciels accessibles et bon marché seraient largement préférables, mais il y en a si peu qui circulent. « 

    Il faut faire quoi pour faire comprendre que le problème n’est pas le prix, mais la licence?

  2. Les propos de ce monsieur sont assez intéressant, mais ils montrent que Microsoft a réussi son coup.
    http://www.clubic.com/actualite-709

    Pour résumer, Microsoft dit : « S’ils doivent pirater des logiciels, nous préférons que ce soit les nôtres plutôt que ceux de quelqu’un d’autre. Avec le temps, vous essayez ensuite de les amener à acheter le logiciel »

  3. @Recher : Tout à fait! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Microsoft (et d’autres sociétés) ont volontairement organisé la « piratabilité » de leurs logiciels.

  4. la bonne vieille technique des patates du chateau de Versailles voila bein
    longtemps de cela .

  5. razorbacklesanglierdomestique

    @Kalenx : « Bref, on rend légitime la transgression des lois alors que d’autres solutions, meilleures, plus pérennes et qui ont bien d’autres avantages que d’être à prix abordable (qui est, finalement, le reproche que fait l’auteur aux logiciels propriétaires) sont disponibles. »

    Oui mais à l’époque de Windows 95, le logiciel libre n’était pas aussi présent qu’il l’est aujourd’hui. Il n’y avait pas toutes ces belles interfaces utilisateurs. Seuls les hackers ou geek savaient utiliser les systèmes Unix.

    « Bien sûr, des logiciels accessibles et bon marché seraient largement préférables, mais il y en a si peu qui circulent. »
    Des logiciels peu chers et gratuits, il y en a des tas. La fonction recherche, ça existe.

    « Quant à ceux qui piratent par cupidité, eh bien ce ne sont que des trous du cul »
    Ces mots ne font pas partie de mon vocabulaire, ouf je ne me sens pas concerné.
    Et oui je pirate Windows 7 Ultimate, Adobe Master Collection CS6, Autodesk Maya 2013

  6. @razorbacklesanglierdomestique

    À l’époque de Windows 95, il y avait déjà plein de choses intéressantes, mais elles étaient effectivement peu diffusées (au contraire de W95 qui a eu une répercussion mondiale). Mais bon, faut pas exagérer non plus, lorsqu’il dit :

    « Parce que nous avons toujours su que ce n’était pas bien de pirater, bien que nous n’ayons jamais vraiment eu le choix. »

    Jamais? Laissez-moi rire.

  7. @Kalenx,

    Eh bien, quand on a fait le choix de la facilité, on a en effet plus trop le choix.

    Enfin bon, il parle ensuite de se former sur des logiciels pour en faire son métier. Dans les domaines du graphisme, de l’architecture et tout ça, la grosse majorité des étudiants **français** travaillent sur de versions piratées. Tout simplement parce que ce sont ces logiciels que le marché demande. Et parce qu’ils coûtent la peau des fesses.

    Dans ces conditions leurs choix se résume à : se former sur des logiciels libres (et encore, si leurs enseignants acceptent) et pointer au chômage (parce que leur CV ne mentionnent pas les bons logiciels) OU se former sur des logiciels proprio piratés et avoir un peu plus d’opportunités d’embauches.

    C’est con, mais c’est comme ça…

  8. toujours et encore la meme rengaine du tout libre, du tout gratuit
    comment différencier ceux qui creent et ce qui ne feront que profiter du travail des autres ? mais comment les gens mangent ? une question que les partisans du libre éludent à chaque fois

  9. @macabann

    « mais comment les gens mangent ? une question que les partisans du libre éludent à chaque fois »

    Non, une question à laquelle on répond à chaque fois, mais que les partisans des logiciels privateurs refusent d’entendre. C’est dommage.