Lecture numérique pour tous ? — Oui, mais en Norvège

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Il y a vingt ans, Daniel Ichbiah écrivait  :

La connaissance planétaire est à la portée de votre micro-ordinateur. Des bibliothèques bourrées à craquer de littérature, images et sons. Des plus beaux tableaux du musée du Louvre jusqu’à la plastique de Cindy Crawford en passant par des mélopées new age inédites, des extraits de Thelonious Monk ou l’intégrale des Fables d’Ésope. Un geyser d’informations indescriptible. Avec la possibilité de communiquer avec des milliers de passionnés du même sujet, d’échanger idées, documents, clips vidéo… Il ne s’agit pas d’un rêve éveillé. Cela ne se passe pas en 2020, ni même en 2010  ! Vous pouvez l’avoir chez vous en 1994. Il s’agit d’Internet, le réseau qui regroupe déjà trente millions de branchés du monde entier.

Aujourd’hui… le même enthousiaste d’alors publie un pamphlet pour dénoncer la confiscation de nos biens culturels par les nouvelles superpuissances.

Aujourd’hui… ou plutôt non, c’est déjà hier que pour une poignée de dollars Google s’est approprié la culture mondiale. C’est hier que nous avons vu le mouvement inéluctable par lequel les éditeurs finissent par passer des accords de numérisation des imprimés avec Google. Et c’est bien cette année qu’a éclaté le scandale de la numérisation concédée par la BNF (oui, la Bibliothèque Nationale de France  !) à des opérateurs privés qui mettent ainsi la main sur le domaine public.

Dans ce contexte, la décision de la Bibliothèque Nationale norvégienne semble d’une audace inouïe, alors qu’on devrait la considérer comme allant de soi  : donner l’accès numérique à leur culture à tous les citoyens devrait être un principe partagé. Même en France.

Lire une page à la plage… (Photo mikemol– CC BY 2.0)

La Norvège s’apprête à numériser tous les livres en norvégien, et autorisera les adresses IP norvégiennes à les lire tous, quel que soit le copyright

Article original du magazine Techdirt

Traduction Framalang  : audionuma, sinma, goofy, KoS, Penguin, peupleLà, Sky, lamessen

Voici une nouvelle plutôt étonnante qui nous vient de Norvège  :

La Bibliothèque Nationale de Norvège prévoit la numérisation de tous les livres d’ici le milieu des années 2020. Oui, tous. Tous les livres. Du moins les livres en norvégien. Des centaines de milliers de livres. Chacun des livres du fonds de la Bibliothèque Nationale.

Bon, dans n’importe quel pays normal — appelons «  normal  » un pays où le copyright a atteint des sommets de démence monopolistique —, si lesdits livres étaient encore sous copyright, et à supposer que leurs éditeurs en aient au préalable autorisé une version numérique, on ne pourrait probablement y avoir accès que dans un réduit spécialement conçu à cet usage au troisième sous-sol de la Bibliothèque Nationale, et les lire sur un (petit) écran, sous le regard de gardiens placés de chaque côté, chargés de vérifier qu’aucune copie illégale n’est effectuée.

Voici tout au contraire ce qui va se passer avec la collection numérisée de la Bibliothèque Nationale norvégienne  :

Si, selon l’adresse IP de votre machine, vous résidez en Norvège, vous aurez la possibilité d’accéder à tous les ouvrages du XXe siècle, y compris ceux qui sont encore sous copyright. Les œuvres hors copyright, quelle que soit la période, seront accessibles en téléchargement.

Comme le souligne avec humour Alexis C. Madrigal dans son article du magazine The Atlantic, il peut y avoir des conséquences plutôt intéressantes à ces approches de la numérisation si différentes entre la Norvège et les USA  :

Imaginez les archéologues numériques du futur tombant sur les vestiges d’une civilisation datant du début du XXIe siècle, dans un antique data center au fin fond de la toundra en plein réchauffement climatique. Ils fouillent tout cela, trouvent quelques débris de Buzzfeed et de The Atlantic, peut-être un fragment de l’Encyclopaedia Britannica, et puis soudain, brillant comme une pépite au milieu des résidus numériques  : une collection complète de littérature norvégienne.

Tout à coup, les Norvégiens deviennent pour les humains du XXVIIe siècle ce que les Grecs de l’Antiquité ont été pour notre Renaissance. Tous les couples des colonies spatiales se mettent à donner à leurs enfants des prénoms comme Per ou Henrik, Amalie ou Sigrid. La capitale de notre nouvelle planète d’accueil sera baptisée Oslo.

Voilà ce qui arrive aux pays qui imposent des lois abusives en matière de copyright. Non seulement elles empêchent les artistes d’aujourd’hui de créer leurs œuvres en s’appuyant sur celles de leurs prédécesseurs — une pratique qui était habituelle pendant des siècles avant que n’apparaissent récemment les monopoles intellectuels — mais ces lois vont jusqu’à mettre en péril la conservation et la transmission de cultures entières, tout cela en raison du refus des éditeurs d’adapter la règlementation du copyright à notre temps, c’est-à-dire d’autoriser la numérisation à grande échelle et la diffusion à la façon dont la Norvège l’envisage.

 – – –
En savoir plus  : La page de présentation de la politique de numérisation sur le site de la National Library of Norway

Goofy

je lis des livres et mange des nouilles.

7 Responses

  1. Il est intéressant de noter aussi qu’actuellement les étudiants ont accès à tout un tas de bouquins pour les cours, gratuitement, à condition d’avoir une adresse IP norvégienne 🙂 (en tout cas dans l’université où j’étudie actuellement)

  2. degouté

    je suis allé récemment à Paris et j’ai été écœuré du prix d’entrée des musées que je n’ai pu visiter, ma bourse étant desséchée par la stagnation de mes revenus, les charges directes et indirectes de plus en plus lourdes sans parler de l’augmentation continuelle des prix,…
    > le Louvre perçoit 40 millions d’€ d’entrée, le musée d’Orsay environ 3,5 millions d’€ dont au moins les 2/3 provenant de touristes étrangers, donc, environ 15 millions d’euros proviennent des nationaux qui paient depuis toujours tout cela avec leur impôts.
    > pour ces malheureux 15 millions d’€ des centaines de milliers de français ( de la France d’en-bas ) ne peuvent visiter ces musées et avoir accès à cette culture historique !!! Un simple Tapie a récupéré de l’Etat l’équivalent de 29 ans d’entrées gratuites pour les français dans ces deux musées !!! Ras-le-bol !!! L’entrée de TOUS les musées de France devrait être gratuite pour les possesseurs d’une carte d’identité française !!!

  3. lincruste

    @degouté
    Pourquoi gratuit seulement pour les français ? Faudrait pas oublier les italiens, les flamands, les grecs, les iraniens, les dogons, les coptes, les américains… Ils ont tous payé un lourd tribut pour constituer les collections.

  4. Bonjour,
    Merci pour cette traduction qui est, comme souvent, très intéressante.
    On la reprendrait bien volontiers, mais est elle sous licence CC by-sa ?

  5. L’article va un peu vite en besogne pour annoncer que tout le monde pourra lire « tout les livres, quel que soit le copyright »

    en y regardant de plus près, sur le site
    http://www.nb.no/English/The-Digita
    on découvre que « The Library shall otherwise enter into agreements with beneficial owners regarding the right to grant online access to researchers, students and the Library’s users in general »

    ça veut bien dire que le droit du copyright s’applique encore aux œuvres qui ne sont pas dans le domaine public et que les ayants droits désireux de ne pas voir leurs livres numérisés pour un accès à tous devront le faire savoir et sortir du cadre de ce projet néanmoins intéressant et ambitieux (en plus d’être révolutionnaire).

    En conclusion,
    1) ce sont les auteurs/éditeurs qui donnent leur autorisation (ou opt-out)
    2) dans certains cas (accord entre éditeur et la bibliothèque de Norvège), il est quand même prévu une rémunération de ces derniers dans le cas où ils accepteraient ce deal (opt-in)

    voici un exemple de contrat entre Kopinor et la NLN :
    http://www.nb.no/content/download/9

    En conclusion, c’est une initiative vraiment novatrice et non seulement il faudra voir si la plupart des auteurs/éditeurs de livres récents voudront accepter de rentrer dans ce type de contrat, mais surtout de voir si d’autres pays suivront.

    Bel exemple d’un premier embryon de licence globale limitée aux livres.

  6. @vincent nous ne savons pas sous quelle licence exacte est le texte dans Techdirt. nous traduisons depuis pas mal de temps de textes de Glyn Moody http://www.framablog.org/index.php/… sans jamais avoir rencontré de problèmes, donc nous prenons ce « risque » assez faible. À toi de voir si vous souhaitez faire de même.

  7. @goofy
    Merci pour la réponse. On va voir de notre coté.
    Pour info, on reprend de temps à autre des articles du framablog sur http://contrepoints.org (des vilains libéraux) … et j’espère qu’on continuera.
    Merci à vous de proposer ces articles et merci aux traducteurs pour leur boulot.