Non, nous nâallons vous parler de fibres (quoique). Câest du transit dâInternet que nous allons parler. Ou plutĂŽt, nous allons laisser StĂ©phane Bortzmeyer en parler.
Son article nous a sĂ©duits, aussi bien par la thĂ©matique abordĂ©e (on ne se refait pas, quand les GAFAM menacent lâavenir dâInternet, on aime bien que ce soit dit đ) que par son aspect didactique, truffĂ© dâhyperliens permettant Ă tout un chacun de le comprendre. Nous le reproduisons ici, avec son aimable permission et celle de la licence (libre, bien sĂ»r) de lâarticle, la GFDL et avec quelques photos en plus (dont un chaton, je viens de dire quâon ne se refaisait pas đ).
Stéphane Bortzmeyer est bien connu du milieu technique pour ses articles sur les RFC (Request For Comments) et autres articles techniques plutÎt que pour des textes à destination de la famille Dupuis-Morizeau mais ses fiches de lecture pourraient bien les intéresser.

Le transit Internet est-il vraiment mort ?
à la réunion APRICOT / APNIC du 20 février au 2 mars, à HÎ-Chi-Minh-Ville, Geoff Huston a fait un exposé remarqué, au titre provocateur, « The death of transit ». A-t-il raison de prédire la fin du transit Internet ? Et pourquoi est-ce une question importante ?
Deux petits mots de terminologie, dâabord, sâinscrivant dans lâhistoire. LâInternet avait Ă©tĂ© conçu comme un rĂ©seau connectant des acteurs relativement Ă©gaux (par exemple, des universitĂ©s), via une Ă©pine dorsale partagĂ©e (comme NSFnet). Avec le temps, plusieurs de ces Ă©pines dorsales sont apparues, lâaccĂšs depuis la maison, lâassociation ou la petite entreprise est devenu plus frĂ©quent, et un modĂšle de sĂ©paration entre les FAI et les transitaires est apparu. Dans ce modĂšle, le client se connecte Ă un FAI. Mais comment est-ce que les FAI se connectent entre eux, pour que Alice puisse Ă©changer avec Bob, bien quâils soient clients de FAI diffĂ©rents ? Il y a deux solutions, le peering et le transit. Le premier est lâĂ©change de trafic (en gĂ©nĂ©ral gratuitement et informellement) entre des pairs (donc plus ou moins de taille comparable), le second est lâachat de connectivitĂ© IP, depuis un FAI vers un transitaire. Ces transitaires forment donc (ou formaient) lâĂ©pine dorsale de lâInternet. Le modĂšle de lâInternet a Ă©tĂ© un immense succĂšs, au grand dam des opĂ©rateurs tĂ©lĂ©phoniques traditionnels et des experts officiels qui avaient toujours proclamĂ© que cela ne marcherait jamais.
Mais une autre Ă©volution sâest produite. Les utilisateurs ne se connectent pas Ă lâInternet pour le plaisir de faire des ping et des traceroute, ils veulent communiquer, donc Ă©changer (des textes, des images, des vidĂ©osâŠ). Ă lâorigine, lâidĂ©e Ă©tait que lâĂ©change se ferait directement entre les utilisateurs, ou sinon entre des serveurs proches des utilisateurs (ceux de leur rĂ©seau local). Le trafic serait donc Ă peu prĂšs symĂ©trique, dans un Ă©change pair-Ă -pair. Mais les choses ne se passent pas toujours comme ça. Aujourdâhui, il est de plus en plus frĂ©quent que les communications entre utilisateurs soient mĂ©diĂ©es (oui, ce verbe est dans le Wiktionnaire) par des grands opĂ©rateurs qui ne sont pas des opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©communication, pas des transitaires, mais des « plates-formes » comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). La communication entre utilisateurs nâest plus pair-Ă -pair mais passe par un intermĂ©diaire. (On peut parler dâun Minitel 2.0.)

Bon, mais quel rapport avec lâavenir de lâInternet ? Mes lectWeb, ce nâest pas lâInternet, et que le fait que deux utilisateurs de Gmail passent par Gmail pour communiquer alors quâils sont Ă 100 mĂštres lâun de lâautre nâest pas une propriĂ©tĂ© de lâInternet. (Les ministres et la plupart des journalistes nâont pas encore compris cela, mais ça viendra). LâInternet continue Ă fonctionner comme avant et on peut toujours faire du BitTorrent, et se connecter en SSH avec un Raspberry Pi situĂ© Ă lâautre bout de la planĂšte (notez quâil sâagit de lâInternet en gĂ©nĂ©ral : dans la quasi-totalitĂ© des aĂ©roports et des hĂŽtels, de nombreux protocoles sont interdits. Et ces malhonnĂȘtes osent prĂ©tendre quâils fournissent un « accĂšs Internet »).
eur rice s sont trĂšs cultivĂ© e s et savent bien que leCâest lĂ quâon en arrive Ă lâexposĂ© de Huston. Il note dâabord que les sites Web qui ne sont pas dĂ©jĂ chez un GAFA sont souvent hĂ©bergĂ©s sur un CDN [un rĂ©seau de diffusion de contenu, Note du Framablog]. Ensuite, il fait remarquer que les GAFA, comme les CDN, bĂątissent de plus en plus leur propre interconnexion. Ă ses dĂ©buts, Google Ă©tait une entreprise comme une autre, qui achetait sa connectivitĂ© Internet Ă un fournisseur. Aujourdâhui, Google pose ses propres fibres optiques (ou achĂšte des lambdas) et peere avec les FAI : encore un peu et Google nâaura plus besoin de transit du tout. Si tous les GAFA et tous les CDN en font autant (et la plupart sont dĂ©jĂ bien engagĂ©s dans cette voie), que deviendra le transit ? Qui pourra encore gagner sa vie en en vendant ? Et si le transit disparaĂźt, lâarchitecture de lâInternet aura bien Ă©tĂ© modifiĂ©e, par lâaction de la minitĂ©lisation du Web. (Je rĂ©sume beaucoup, je vous invite Ă lire lâexposĂ© de Huston vous-mĂȘme.)
Notez que Huston nâest pas le premier Ă pointer du doigt cette Ă©volution. Plusieurs articles moins flamboyants lâavaient dĂ©jĂ fait, comme les dĂ©jĂ anciens « The flattening internet topology : natural evolution, unsightly barnacles or contrived collapse ? » ou « Internet Inter-Domain Traffic ». Mais Huston rĂ©ussit toujours mieux Ă capter lâattention et Ă rĂ©sumer de maniĂšre percutante un problĂšme complexe.
Alors, si Huston a raison, quelles seront les consĂ©quences de la disparition du transit ? Huston note quâune telle disparition pourrait rendre inutile le systĂšme dâadressage mondial (dĂ©jĂ trĂšs mal en point avec lâĂ©puisement des adresses IPv4 et la prĂ©valence du NAT), voire le systĂšme de nommage mondial que fournit le DNS. Le pair-Ă -pair, dĂ©jĂ diabolisĂ© sur ordre de lâindustrie du divertissement, pourrait devenir trĂšs difficile, voire impossible. Aujourdâhui, mĂȘme si 95 % des utilisateurs ne se servaient que des GAFA, rien nâempĂȘche les autres de faire ce quâils veulent en pair-Ă -pair. Demain, est-ce que ce sera toujours le cas ?
Mais est-ce que Huston a raison de prĂ©dire la mort du transit ? Dâabord, je prĂ©cise que je suis de ceux qui ne croient pas Ă la fatalitĂ© : ce sont les humains qui façonnent lâhistoire et les choses peuvent changer. DĂ©crire la rĂ©alitĂ©, câest bien, mais il faut toujours se rappeler que câest nous qui la faisons, cette rĂ©alitĂ©, et que nous pouvons changer. Essayons de voir si les choses ont dĂ©jĂ changĂ©. Huston aime bien provoquer, pour rĂ©veiller son auditoire. Mais il faut bien distinguer lâapparence et la rĂ©alitĂ©.
Les observateurs lĂ©gers croient que tout lâInternet est Ă leur image. Comme eux-mĂȘmes ne se servent que de Gmail et de Facebook, ils expliquent gravement en passant Ă la tĂ©lĂ© que lâInternet, câest Google et Facebook. Mais câest loin dâĂȘtre la totalitĂ© des usages. Des tas dâautres usages sont prĂ©sents, par exemple dans lâĂ©change de donnĂ©es entre entreprises (y compris via dâinnombrables types de VPN qui transportent leurs donnĂ©es⊠sur Internet), les SCADA, BitTorrent, la recherche scientifique et ses pĂ©taoctets de donnĂ©es, les rĂ©seaux spĂ©cialisĂ©s comme LoRa, les chaĂźnes de blocs, et ces usages ne passent pas par les GAFA.
Peut-on quantifier ces usages, pour dire par exemple, quâils sont « minoritaires » ou bien « un dĂ©tail » ? Ce nâest pas facile car il faudrait se mettre dâaccord sur une mĂ©trique. Si on prend le nombre dâoctets, câest Ă©videmment la vidĂ©o qui domine et, Ă cause du poids de YouTube, on peut arriver Ă la conclusion que seuls les GAFA comptent. Mais dâautres critĂšres sont possibles, quoique plus difficiles Ă Ă©valuer (le poids financier, par exemple : un message dâune entreprise Ă une autre pour un contrat de centaines de milliers dâeuros pĂšse moins dâoctets quâune vidĂ©o de chat, mais reprĂ©sente bien plus dâargent ; ou bien le critĂšre de lâutilitĂ© sociale). Bref, les opĂ©rateurs de transit sont loin dâĂȘtre inutiles. LâInternet nâest pas encore rĂ©duit Ă un Minitel (ou Ă une tĂ©lĂ©vision, lâexemple que prend Huston qui, en bon australien, ne connaĂźt pas ce fleuron de la technologie française.)

Merci Ă Antoine Fressancourt, JĂ©rĂŽme Nicolle, Pierre Beyssac, RaphaĂ«l Maunier, Olivier Perret, ClĂ©ment Cavadore et Radu-Adrian Feurdean pour leurs remarques intĂ©ressantes. Aucune de ces conversations avec eux nâest passĂ©e par un GAFA.
Cet article est distribué sous les termes de la licence GFDL
Crédits :
- Internet map 1024, Matt Britt, CC-BY 2.5
- Minitel, Nicolas Nova, CC-BY 2.0
- Grey fur kitten, Vadim B, CC0
Fabien
Bonjour,
Artcile trĂšs intĂ©ressant, mais ma question est totalement hors sujet, dsl: Comment avez vous fait pour mettre un smiley dans lâurl de cet article svp ?
Lysarion
Yâa pas mal de smileys qui font maintenant parti du standard UTF-8, qui est lâencodage par dĂ©faut pour les adresses web pour la plupart des navigateurs. đ
http://outils-javascript.aliasdmc.fr/encodage-caracteres-emoji/encode-caractere-1F642-html-css-js-autre.html
Fabien
Merci pour ce retour.
Vincent
Vous parlez en intro des GAFAM, mais dans lâarticle, il parle des GAFA.
Jâentend de plus en plus le terme GAFA au lieu de GAFAM, et jâaimerai bien savoir pourquoi Microsoft est en train de disparaĂźtre de plus en plus souvent de lâacronymeâŠ
JosephK
En fait, câest plutĂŽt lâinverse qui se produit. Initialement les anglophones parlaient de GAFA, le M sâest ajoutĂ© ensuite.
AprĂšs si on a tendance Ă oublier Microsoft, câest probablement parce que son nâinfluence nâest du quâĂ sa position dominante historique et quâelle se fait grignoter avec le temps un peu comme IBM Ă une autre Ă©poque.