Mastodon, un an après le défi

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Aujourd’hui 19 février nous célébrons un anniversaire symbolique : voici exactement un an qu’un certain Eugen Roschko a répondu publiquement à Mark Zuckerberg et mentionné le réseau social Mastodon qu’il avait créé quelques mois auparavant.

Cette lettre ouverte mérite d’être relue : Eugen y réfute les prétentions de Facebook à donner du pouvoir à la communauté, explique à quel point Facebook est par essence incapable de le faire et surtout propose une voie qui restitue aux utilisateurs leur maîtrise : la fédération, telle que mise en œuvre avec Mastodon.

Ce qui nous a séduits dans ce message, ce n’est pas seulement l’audace tranquille du jeune homme, le côté David contre Goliath, c’est aussi qu’il y mettait sur la table avec son interpellation du magnat Zuckerberg un logiciel fonctionnel. Eugen Roschko avait créé quelque chose qui démontrait qu’une autre voie est possible, y compris pour les réseaux sociaux.

Peu importe ensuite si le succès a été au rendez-vous. Certes, le cap du million d’utilisateurs inscrits a été franchi en décembre dernier, mais on est évidemment assez loin des milliards d’usagers captifs de Facebook et Twitter. L’important c’est plutôt que la multiplication des instances a été phénoménale, depuis celles qui appliquent une modération et des conditions d’utilisations strictes dans l’objectif de constituer des safe spaces, jusqu’aux instances victimes de leur succès et dont il a fallu limiter les inscriptions, en passant par notre modeste et convivial Framapiaf

Si vous découvrez tout cela et hésitez encore, rendez-vous sur cette excellente page informative qui vous aidera à choisir quelle instance pourrait vous convenir le mieux (mais rien ne vous interdira de changer d’instance ensuite à votre gré).

À relire aujourd’hui le message d’Eugen on mesure mieux qu’il s’inscrit dans un courant plus large et désormais toujours croissant de prise de conscience et de remise en question des Léviathans du Web. Une prise de conscience qui passe par la mise à disposition du public d’alternatives crédibles et respectueuses, une remise en cause qui passe par le refus de l’inféodation des utilisateurs, de l’arbitraire centralisateur et de l’espionnage étatique dans notre vie privée en ligne.

 

 

Le pouvoir de bâtir des communautés, une réponse à Mark Zuckerberg

par Eugen Roschko

parution originale le 19 février 2017 sur le site de Hackernooon.

Traduction Framalang : goofy, mo, audionuma, Bromind,moutmout

un des avatars d’Eugen Roschko alias Gargron

Le manifeste de Mark Zuckerberg est peut-être animé de bonnes intentions, mais comporte une chose fondamentalement fausse :

« Dans des moments comme ceux-ci, la chose la plus importante que nous puissions faire chez Facebook est de développer l’infrastructure du réseau social pour donner aux gens la possibilité de bâtir une communauté mondiale qui fonctionne pour nous tous. »

 

Facebook n’est pas et ne pourra jamais être une plateforme où les gens ont le pouvoir de construire quoi que ce soit. Facebook ne peut même pas  prétendre être un organisme à but non lucratif comme le sont Wikipédia ou Mozilla ; l’objectif principal de l’entreprise ne fait aucun doute : tirer profit de vous le plus possible en analysant vos données et en vous montrant des annonces publicitaires contre l’argent de l’annonceur. Un avenir où Facebook est l’infrastructure sociale mondiale, c’est un avenir sans aucun refuge contre la publicité et l’analyse des données.

Facebook ne peut tout simplement pas donner à quiconque le pouvoir de faire quoi que ce soit, parce que ce pouvoir résidera toujours, en fin de compte, dans Facebook lui-même, qui contrôle à la fois le logiciel, les serveurs et les politiques de modération.

Non, l’avenir des médias sociaux doit passer par la fédération. Le pouvoir ultime consiste à donner aux gens la capacité de créer leurs propres espaces, leurs propres communautés, de modifier le logiciel comme ils le jugent bon, mais sans sacrifier la capacité des personnes de différentes communautés à interagir les unes avec les autres. Bien sûr, tous les utilisateurs finaux n’ont pas forcément envie de gérer leur propre petit réseau social, de même que tous les citoyens ne sont pas tous intéressés par la gouvernance de leur propre petit pays. Mais je pense qu’il y a une bonne raison pour laquelle de nombreux pays se composent d’États séparés mais compatibles, et pour laquelle de nombreux pays distincts mais compatibles forment des alliances comme l’Union européenne ou l’OTAN. Un mélange entre souveraineté et union. Fédération.

Internet a connu beaucoup de hauts et de  bas du côté des réseaux sociaux. MySpace. Friendfeed. Google++. App. net. Et absolument à chaque fois différentes expériences utilisateurs, de nouveaux comptes, la nécessité de convaincre vos amis de changer, ou d’avoir plusieurs comptes pour parler à tous. Pensez-vous que ce cycle s’arrêtera avec Facebook ? Les dynamiques communautaires garantissent dans une certaine mesure un cycle ascendant et descendant, mais nous pourrions arrêter de rebondir d’un site à l’autre et nous en tenir à un protocole standardisé. Le courriel n’est peut-être pas sexy, car il a été créé à une époque où les choses étaient plus simples, mais on ne peut pas s’empêcher de trouver génial qu’il fonctionne toujours, quel que soit le fournisseur qu’on choisit.

Voulez-vous vraiment que le site web, qui affiche les photos de vos amis avec la légende « vous allez leur manquer » quand vous essayez de supprimer votre compte, soit aux commandes d’une communauté mondiale ?

Je crois qu’avec Mastodon, j’ai créé un logiciel qui est vraiment une alternative crédible à Twitter. C’est un serveur de microblogging fédéré dans le prolongement de GNU Social, mais qui contrairement à GNU Social est capable de plaire aux gens qui n’ont jamais marqué un intérêt particulier pour le logiciel en lui-même. Autrement dit, il est utilisable par des personnes non techniques. Je ne sais pas si le travail que je fais est assez bon pour servir l’avenir de l’humanité, mais je pense que c’est au moins un pas sérieux dans la bonne direction.

Eugen Rochko,
Développeur de Mastodon, administrateur de mastodon.social, l’instance d’exemple

 

 

 

Edit 19/02/2018 : Suite à la demande de mastonautes, nous avons modifié la locution désignant les instances safe spaces dans notre introduction. En effet, en les décrivant comme « fermées comme des huîtres » notre intention était de faire un mot d’humour, et certainement pas de dénigrer l’utilité de ces instances en particulier et des safes spaces en général. Clairement, cette tournure de phrase a totalement trahi nos intentions (un bug), donc merci aux mastonautes qui nous l’ont signalé (bug report) et à celleux qui ont suggéré une façon de le dire plus proche de ce que nous pensons (bug fix). La diversité est une force du Libre et des réseaux fédérés, tout comme le dialogue, le droit à l’expérimentation et à l’erreur ;).

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23 Responses

  1. Mathias B.

    Juste quelques mots sur votre addendum du fait de l’intervention [des mastonautes]. C’est pathétique que vous vous réfugiez derrière le concept d’humour, vous êtes très au courant des enjeux liés autour de ces pratiques et feindre le contraire est risible. Vu [qui a rédigé l’intro] il n’est plus question d’erreur mais de misère intellectuelle, il est temps d’agir.

    • JosephK

      « pathétique », « blaireau » je suis pas sûr que ce soit la bonne méthode pour faire passer sereinement un message…

      Perso, je ne vois rien de choquant dans le fait d’utiliser l’analogie classique de l’huître pour parler de repli sur elles-même de certaines communautés dans le but d’éviter les agressions et rester dans un environnement confortable.
      C’est peut-être maladroit mais ça n’a rien de malveillant.

      • nico

        Ce qui est sur, c’est qu’il s’agit d’une image péjorative.
        Je ne serais pas aussi agressif, mais je trouve aussi vraiment dommage l’excuse qu’il ne s’agit que d’une blague, comme si cela ne constituait pas une certaine critique.
        Perso, j’ai regardé de loin ce genre de discussion à l’époque, mais ce que j’en retiens, c’est une baisse de respect pour certains qui se comportaient à la manière de gros beaufs (attention, ce n’est pas une insulte, c’est une blague 😉 ), tandis que même si les « huitres » n’ont pas eu une attitude parfaite, elles m’ont apparu plus matures (pas « mature », mais « plus mature », c’est dire le niveau).
        Cela me dérange un peu de voir cette atmosphère pénible transparaitre sur framablog.

      • libre fan

        En plus, huit.re est un vieux jeu de mot pour un service de raccourcissement de liens.

    • Pouhiou

      Mathias : j’ai édité ton commentaire car les mastonautes que tu citais ont expressément demandé à ne pas être relié·e·s à cet article, et que les injures directes ne sont pas admises sur nos services (cf. nos CGU).
      Néanmoins, tu lances ici une discussion que je ne veux pas silencier.

  2. bobx

    Mastodon, le réseau social de l’extrême gauche ! J’y suis resté 5 mn, c’est encore pire que sur linuxfr 😉

    • Bromind

      Attention à ne pas confondre les deux concepts qu’embrassent « réseau social ». Il y a d’un côté la partie technologique, dont il est question ici, et d’un autre côté le groupe de personnes qui sont dessus, dont il n’est pas question dans l’article.
      En soit, rien n’empêche de monter une instance d’un autre bord politique (je pense même que ça servirait les interêts de groupes extremistes/fascistes qui se font censurer sur les réseaux centralisés).

    • xs

      Je fais partit des gens qui ne lisent ni ne postent quoi que ce soit en rapport avec « la politique » et je n’ai pas l’impression d’être le seul 🙂

    • toto

      Pas d’acord bobx ! Pour être sur l’instance framapiaf depuis un bon moment, je vois pas passer beaucoup de chose d’extrême gauche, d’ailleurs je ne vois pas beaucoup de politique.

      Par contre c’est très libriste, beaucoup de discussion lié aux logiciels libres et à linux, la proportion de libriste est très importante par rapport à Twitter, du coup il y a peu de discussion sur des sujets comme le sport, la musique, le cinéma etc…

    • libre fan

      Linuxfr n’est pas du tout un repère de gauchiste, on y trouve pas mal de commentaires sortis de sites nauséabonds et qui semblent avoir de l’influence parce que c’est dit d’une certaine manière, ça sème le doute pour des gens impressionnés par la réputation de Linuxfr.

      Et comme le suggère Bromind, Mastodont peut être utilisé par tout un chacun, et les malfrats s’en sont emparés si ça leur est utile. Mastodont c’est du Net libre, chaque instance fait ce qu’elle veut (enfin, après, elle se débrouille avec la loi de son pays).

  3. Alyve

    Ce qui est remarquable, c’est de mettre sur la table quelque chose de concret qui prouve qu’autre chose est possible. Il fallait de belles gonades pour, d’une certaine façon, tenir tête à Zuckerberg.

    J’utilise Mastodon depuis l’ouverture de l’instance Framapiaf, j’avoue ne jamais avoir été autant active sur un réseau social quel qu’il soit. Il est orienté utilisateur·rice·s et ça fait un bien fou de voir que le logiciel libre n’est pas que de la performance du « regardez, je sais faire ça » en oubliant l’ergonomie de l’utilisateur final.

  4. libre fan

    J’en profite pour vous demander, à vous, utilisateurs de Mastodon:

    Quelle différence pour vous avec un forum traditionnel, genre Debian-facile (je ne parle pas du contenu, mais de la partie technologie/ergonomie/accès etc.)

    Quelle différence pour vous entre Framapiaf et le Colibri de Framasoft?

    Merci d’avance, ça éclairerait ma lanterne.

    • Ke'kun

      Je pense que Framapiaf / Framacolibri n’est pas le bon axe pour montrer la différence que je souhaite mettre en avant… Mais je vais faire avec.

      Mastodon est fédéré, donc je peux choisir une instance ayant des modérateurs qui ne sont pas les mêmes que ceux qu’on trouve sur le forum.
      Exemple : si j’ai l’impression que mes messages sont effacés de Framacolibri intentionnellement, et que je souhaite signaler quelque chose publiquement, vais-je choisir Framapiaf ou une instance qui n’a rien à voir avec Framasoft ?

      Ceci est un exemple, je n’ai jamais eu de problème avec l’affichage de mes messages par Framasoft.

      • libre fan

        Merci Ke’Kun, c’est un aspect positif qui diffère d’un forum.

        Cependant, on pourrait dire aussi que tu pourrais changer de forum si tel forum te censure, comme tu peux aller sur un autre Mastodon.

  5. Debianeux

    « Facebook ne fait même pas semblant d’être un organisme à but non lucratif comme Wikipédia ou Mozilla »

    Salut les gars, je veux pas faire mon chieur mais je sais pas si je comprends bien ce passage ? Sur le coup je l’ai pris comme si Mozilla et Wikipédia faisaient semblant d’être des OBNL, ce qui me paraît curieux. Ou vous avez seulement cité deux exemples d’OBNL tout simplement ?

    D’avance, désolé si j’ai mal compris 😉

    • pieta

      même question …. comme si Wikipedia et Mozilla étaient encore plus vicieux : ils feraient semblant d’être du côté des utilisateurs; mais en vérité, ils seraient comme FaceBook … mais encore ?

      • JosephK

        En anglais la phrase est plus courte « Facebook doesn’t even have the pretense of a non-profit like Wikipedia or Mozilla » donc peut-être moins ambiguë.

      • Goofy

        Je pense qu’il faut comprendre la phrase ainsi, sans insinuation particulière de la part de l’auteur (je rappelle que c’est une traduction et non la voix de Framasoft) :

        Facebook ne peut pas prétendre être un organisme à but non lucratif comme *le sont* Wikipédia ou Mozilla

        je vais de ce pas modifier dans ce sens.

        • libre fan

          En effet c’est plus clair quand c’est bien traduit. Cela veut dire que Facebook n’a même pas l’excuse d’être un organisme à but non lucratif.

          La traduction n’était pas ambigüe, c’était un contre-sens.

          En parlant de traduction, pas grand monde parle d’une alternative à Google Translate. Sur Debian-facile, une alternative a été signalée que vous connaissez sans doute: https://www.deepl.com/translator

          Ça a l’air mieux en effet, à tous points de vue, mais vous verrez que la page « vie privée » vous explique que Google Analytics est présent et vous espionne allègrement. Au moins, c’est dit clairement. Pour les gens qui ont besoin d’un service de traduction, connaissez-vous autre chose?

          • Trad

            DeepL traduit moins de langues et ne permet pas de traduire une URL.
            uMatrix bloque sans problème Google Analytics et Google Fonts.
            J’ai beaucoup entendu parler de DeepL depuis sa sortie.

            Une alternative libre (en ligne ou installée sur son poste de travail) :
            Apertium

  6. Netref

    Pour qu’un réseau social soit majoritairement « gauchiste » ou « droitiste », il faut qu’il soit mal distribué ou que sa thématique aille dans ce sens. S’il est important ou spécialisé dans un thème non politisé, ces tendances politiques ont tendances à naturellement s’effacer ou s’égaliser.

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