Je me souviens de mon voyage d’avant Facebook

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Ce billet clôt un sorte de « dossier Facebook » après les témoignage de la maman, du musicien et du blogueur.

Les deux premiers ont décidé de quitter le célèbre réseau social. Ce n’est pas tout à fait le cas ici, juste le constat d’une situation d’avant qui avait son charme, sa nostalgie, voire son authenticité…

Jean-Louis Zimmermann - CC by

Une vie moins « affichée »

A life less posted

Rian – 2 novembre 2012 – Elezea
(Traduction : doc_lucy, ehsavoie, geecko, levouko, Amargein, Munto, ordiclic, Marc)

En août 2003 — quelques mois avant notre mariage — ma femme et moi avons voyagé à travers l’Europe, sac sur le dos. Vous vous souvenez sûrement de cet été en particulier puisque c’était une des plus grandes vagues de chaleur qu’a connu l’Europe depuis une centaine d’années ou presque, il y avait donc une couverture médiatique assez importante. Les boutiques de Paris étaient en rupture de stock de ventilateurs. En sueur, des touristes à moitié dénudés inondaient les rues, ce qui, j’en suis sûr, a certainement rendu les habitants encore plus grincheux que d’habitude car ils devaient céder le contrôle de leur ville à de nombreux étrangers.

Quel voyage — 8 villes en 30 jours. Nous utilisions un service de bus à escales à volonté (« hop-on hop off ») et logions en auberges de jeunesse, comme on le fait lorsqu’on n’a pas d’argent. C’était épuisant, merveilleux, enrichissant, frustrant, superbe. J’adorerais vous montrer quelques photos, mais cela risque d’être difficile puisque mon album se trouve dans ma bibliothèque, chez moi.

Prendre des photos était différent à cette époque. Avant le voyage j’avais acheté dix pellicules Fujifilm ISO 400 de 24+3 vues pour mon Nikon SLR. Je devais prendre en considération l’importance de chaque photo, car non seulement la pellicule était chère, mais nous allions également avoir à faire développer ces fichus machins. Une fois le voyage terminé nous avons passé plusieurs jours à parcourir les photos, à revivre les moments, sélectionnant avec attention celles qui mériteraient d’être dans notre album.

Je feuillette souvent l’album. Il inclut quelques-unes des meilleures photos que j’ai jamais prises, durant l’une des périodes les plus tumultueuses de ma vie. Mes souvenirs de ces instants s’estompent lentement avec ces photos, mais jamais je n’oublierai l‘émotion de ce mois en particulier.

Le mois dernier, plusieurs de mes amis étaient en voyage en Europe. Je le sais parce que je suivais leurs moindres déplacements sur Instagram et Facebook. Parfois, leurs photos me rappelaient des lieux où nous étions allés pendant notre voyage. Parfois j’en étais jaloux. Parfois je me disais simplement, waouh, c’est joli.

Je me demande ce qu’il adviendrait si ma femme et moi faisions notre expédition maintenant, presque une décennie plus tard. J’imagine que je passerais le plus clair de mon temps à prendre des photos avec mon téléphone, ou à chercher du wifi gratuit avec mon téléphone. Parce si vous ne postez pas de photos de ce que vous faites, c’est que cela ne s’est pas vraiment passé, pas vrai ?

En un sens, je suis content que nous ayions fait notre grand voyage en Europe avant que les réseaux sociaux n’existent. Nous consultions nos emails éventuellement une fois dans chaque ville — à condition que nous arrivions à trouver un cyber-café. La plupart du temps nous étions laissés à nous-mêmes. Juste un couple parmi un océan de touristes. C’était la même chose concernant la bouteille de vin que nous avons prise dans ce restaurant italien. À l’exception que c’était notre bouteille de vin, et que nous la partagions juste entre nous. Avec personne d’autre. C’était tout un mois rempli de moments secrets en public, et nous étions juste… là. Nous n’avons pas pointé sur Foursquare, n’en n’avons pas parlé sur Facebook, n’avons posté aucune photo nulle part. Je regarde en arrière à présent et j’apprécie l’incroyable liberté que nous avions de vivre, avant que nous ne soyions tous connectés et que nous ne développions cette idée qui veut que la valeur d’un moment est directement proportionnelle au nombre de « J’aime » qu’il reçoit.

Je me suis levé hier matin pour lire quelques statuts Facebook de gens qui n’aiment pas Halloween, et qui ne laisseraient jamais leurs enfants participer à ces maudites quêtes de confiseries. Je me suis senti immédiatement coupable car j’avais laissé ma fille s’amuser la nuit précédente en la laissant s’habiller de son costume mi-sirène, mi-fée qu’elle avait elle-même choisi.

Et j’ai alors réalisé que je ressentais toujours la même chose sur Facebook. Culpabilité, colère, envie… Il s’agit des émotions qui produisent le plus d’activité sur les réseaux sociaux, mais peut-être encore plus sur Facebook que partout ailleurs. Ce sont les émotions qui nous font partager/aimer/commenter les choses. Et alors j’ai repensé à notre voyage en Europe et à combien je regrette ce temps-là, où nous n’étions pas encore obligés de porter le fardeau des pensées, des sentiments et des opinions de chacune des personnes à qui nous sommes liés en ligne. C’est ce que Franck Chimero a appelé une fois « cracher les gaz d’échappement des vies digitales des autres ».

Je ne dis pas que j’en ai fini avec Facebook — et de toute façon, publier sur son blog sa rupture avec Facebook est devenu tellement cliché que je ne voudrais pas que ce texte y ressemble. Je dis juste que je n’aime pas les émotions que me procure mon flux d’actualités Facebook ; je vais donc aller « voir d’autres personnes » pour un temps, et je verrai bien comment les choses évoluent. Et je vais essayer de retrouver les sensations de ce voyage en Europe, fait il y a une décennie, dans les vies des gens autour de moi.

Crédit photo : Jean-Louis Zimmermann (Creative Commons By)

6 Réponses

  1. Olivier (Stocker-partager.fr)

    Article touchant… Il est intéressant effectivement de relever le type d’émotion qu’engendre Facebook. Je crois qu’il y a eu une étude de faite, sur ce sujet. Ca disait que les gens étaient plus malheureux à cause des réseaux sociaux : ça accentuait leur jalousie et leurs complexes….

    Personnellement, je n’utilise pas Facebook. Je rêve d’un web de demain avec plus de créativité, plus de WordPress et moins de Facebook. On peut être social à travers une multitude d’autres solutions très simples. Il faut juste aller les chercher. Ou les créer.

  2. N’importe quoi!
    Certaines personnes pensent peut-être « que la valeur d’un moment est directement proportionnelle au nombre de « J’aime » qu’il reçoit » mais ce n’est pas mon cas!
    Certaines personnes pensent peut-être que « si vous ne postez pas de photos de ce que vous faites, c’est que cela ne s’est pas vraiment passé » mais ce n’est pas mon cas!
    Et non, il n’y avait aucune « incroyable liberté » en 2003 « avant que nous ne soyions tous connectés ».
    La liberté c’est le choix, et en 2003, on n’avait simplement pas le choix.
    Et depuis toujours, tous le monde, à divers degrés est « obligés de porter le fardeau des pensées, des sentiments et des opinions de chacune des personnes à qui nous somme liés » que ce soit par internet, par téléphone ou par courrier ou autre encore.
    Regrettons-nous les émotions que nous vivons en regardant la télé, en écoutant la radio, en recevant un coup de fil d’un ami ou en lisant une lettre… Parfois oui. Nous sommes humains après tout.

    Par contre, hier comme aujourd’hui, beaucoup de gens souffrent du « c’était mieux avant ».
    Socrate ne disait-il pas : « Notre jeunesse […] est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui […] ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais. »

    J’espère que l’auteur se rendra compte un jour qu’on ne peut pas comparer hier et aujourd’hui, ce sont déjà 2 époques différentes…

  3. Quand je parlais d’authenticité en réponse à l’autre billet (sur le blogueur), ^^.

    Même si vous êtes encore sur FaceBook, il vous reste possible de faire un voyage sans mettre de photos sur FaceBook (ou sur tout autre site), et carrément même sans prendre de photos. C’est aussi une décision envisageable, comme ne pas prendre de photos (ni le moindre enregistrement) lors d’un concert, d’un spectacle, d’une pièce de théâtre, d’un jeu de musiciens dans un bar.

    En fait, est-on obligé d’enregistrer le vécu passé (avant de se poser la question si on est obligé de le publier) ? que ce soit sous forme de photos, de peintures, d’audio, de vidéo, de sculpture, etc. Pourquoi prenez-vous des photos ? Je ne dis pas qu’il ne faille pas en prendre, mais de se demander pourquoi. Pour les souvenirs ? Pour l’image ? Pour prouver quelque chose ? Dans un but pédagogique/didactique ? Par passion de ce que vous photographiez (ou filmez) ? Par passion pour la photographie (ou le son) ? Pour raconter votre passé (au cas où vous l’oublieriez) ? …

    On peut, du moins varier, diversifier nos pratiques. Prendre des photos de certains voyages. Ne pas photographier d’autres voyages. Préparer certains voyages (dans le détail), en improviser d’autres (s’informer le moins possible sur la destination, s’y préparer le moins possible).

    Rien ne nous oblige à être connecté du matin au soir, voire du soir au matin, à tenir son iPhone – je n’en ai pas – dans la rue, dans le bus, dans le train, ou à porter un casque sur la tête en marchant.

  4. En d’autre temps, certains avaient également leur blog de voyage qu’on allait consulter plus ou moins fréquemment. Maintenant que beaucoup se connectent chaque jour sur leur compte Facebook, les mise à jour du voyage leur sont poussées et il faut reconnaitre que cela facilite grandement l’interactivité. Néanmoins, la mise en page est contrainte et très peu satisfaisante. Il faut savoir faire des choix

  5. sissone

    Est-ce qu’on ne pourrait pas simplement se poser la question des conventions sociales? Celles-ci se réinventent, s’imposent, sont suivies et sont décriées. Il est d’usage de souhaiter l’anniversaire de quelqu’un, il est d’usage de le poker sur sa page. Et quand bien même j’oublie – à l’insu de mon plein gré – de le faire, qu’est-ce que ça peut faire? Je suis libre de suivre ou non la « pression » sociale. Qu’elle soit numérique ou non.

  6. Je trouve ca absolument genial de partir ainsi dans un pays et d’en parcourir une petite partie a velo. En plus au Canada ! Les paysages doivent etre splendides. Quelle belle aventure que vous avez vecue la !