Travailler chez Google ? — Non merci…

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Ah c’est sûr, tout le monde n’a pas la chance de pouvoir refuser une telle opportunité… Quand on est développeur de haut niveau, c’est plus que flatteur de recevoir une invitation à discuter d’un poste de responsabilité chez le mastodonte du Net. Pour les milliers de développeurs qui sont bien payés à coder pour des produits qui ont des millions (voire des milliards  ?) d’utilisateurs, il est assez exaltant de travailler pour Google.

Pourtant, quand Niklas reçoit un message l’invitant à rejoindre une équipe d’ingénieurs chez Google, il a le front de décliner, dans une lettre ouverte où il explique ses raisons.

C’est cet échange de courrier que nous avons traduit pour vous. Notez que cette fois-ci c’est Google qui est sur la sellette (parce qu’il le vaut bien) mais ce pourrait être tout autant un des autres géants du Net centralisateurs et prédateurs de nos données…

source  : Why I won’t work for Google sur le blog de Niklas Femerstrand

Traduction Framalang  : tetrakos, goofy, Paul, Framasky + 2 anonymes

Voici pourquoi je ne travaillerai pas pour Google

par Niklas Femerstrand NiklasFemerstrand.png

Bonjour Niklas,
Je m’appelle Patrick et je travaille chez Google.
J’ai regardé vos profils Github et LinkedIn, ainsi que votre site personnel (où j’ai découvert le projet panic_bcast), et j’aimerais m’entretenir avec vous à propos d’un certain nombre de postes d’ingénieurs ici chez Google.
Vos contributions et projets open source, votre expérience des systèmes et réseaux et votre expérience de développeur semblent en phase avec ce que font chez nous certains des ingénieurs, mais je souhaite avant tout prendre contact avec vous afin d’en savoir un peu plus sur votre travail.
Si votre emploi du temps le permet, seriez-vous disponible pour un échange la semaine prochaine  ?
Les postes dont j’aurais aimé m’entretenir avec vous sont à pourvoir au sein d’une équipe chargée d’un projet sensible qui combine le développement de logiciels et l’expertise en ingénierie des réseaux et systèmes, pour créer et faire fonctionner à grande échelle une infrastructure à tolérance de pannes et des systèmes logiciels massivement distribués.
Merci de m’avoir consacré du temps, je vous souhaite un bon week-end  !
Cordialement,
Patrick

Bonjour Patrick,
Merci de m’avoir contacté et pour les compliments sur le projet panic_bcast, c’est toujours flatteur d’être reconnu par plus grand que soi.
Avant de répondre comme il convient à votre question, je voudrais vous donner quelques indications sur mon parcours et mes relations avec Google.
Enfant, j’ai grandi avec l’idée que Google serait toujours l’employeur le plus intéressant que puissent imaginer ceux qui travaillent dans les technologies de l’information. Que Google se conformerait comme par jeu à sa devise «  ne rien faire de mal  ». J’ai grandi guidé par de fortes convictions et des principes, mais j’étais avant tout curieux par nature. Comme j’étais un enfant intéressé par la sécurité de l’information et les ordinateurs en général, j’ai rapidement commencé à analyser du code en le cassant et des systèmes en m’y introduisant, animé par l’idée que l’information voulait être libre.

Mon père s’en est vite rendu compte et nous avons eu une longue discussion sur ce qui est important dans la vie. Il m’a dit de ne pas être imprudent sinon le monde de demain consisterait en une tyrannie d’une part et des gens dépourvus de pouvoir de l’autre. Il m’a dit que, dans le futur, la répartition des pouvoirs dans le monde dépendrait beaucoup de ceux que je considère aujourd’hui comme des cypherpunks ou des hackers.
J’ai l’impression que l’avenir que mon père me décrivait quand j’étais enfant est aujourd’hui notre présent. Google dit «  ne rien faire de mal  » d’une part, mais de l’autre Google lit aussi le contenu des messages électroniques de ses utilisateurs et piste leur comportement sur Internet — deux choses que je décrirais clairement comme «  le mal  ». Google lit les courriels que ma mère écrit et piste ce que mes amis achètent. À des fins publicitaires, prétend Google… mais nous n’en avons découvert les véritables conséquences que plus tard, quand Edward Snowden a lancé l’alerte.
Il s’est avéré que Google avait aidé les services de renseignement américains et européens à pratiquer l’écoute électronique illégale de leurs propres citoyens. «  Nous avons essayé de nous défendre, nous avons essayé de ne pas faire de mal  », répond Google, mais on n’a jamais vu Google fermer un de ses services pour protester comme l’a fait Lavabit[1].
On n’a jamais vu Google se battre pour le bien de ses utilisateurs, c’est-à-dire la majeure partie de la population du globe.
Nous avons vu Google justifier son espionnage des données en disant que c’était super en termes de stratégie publicitaire.
Nous avons appris que Google fait en réalité des choses très mauvaises pour la majorité de la population mondiale. Nous avons appris que Google a tendance à utiliser une épée à double tranchant. Nous avons appris que le principe «  open source autant que possible  » de Google ne s’applique que tant qu’il ne perturbe pas le chiffre d’affaires existant.
Nous avons été témoins du fait que Google a envoyé des lettres de mise en demeure[2] aux développeurs et mainteneurs du projet populaire CyanogenMod pour Android pour avoir violé certains brevets en modifiant certains éléments open source d’un projet sous licence open source.
Nous avons appris que l’amitié cordiale de Google n’est qu’une façade publicitaire. Nous avons appris que Google n’est pas ce que nous pensions, qu’il ne se bat pas pour le bien de l’humanité mais pour le bien de son portefeuille.
C’est en cela que je me distingue de Google. Mes principes ne sont pas compatibles avec ceux que Google suit et a suivis tout au long de son histoire.
En vertu de mes principes, j’effacerais plutôt que collecterais toutes les données que Google, lui, rassemble sur ses utilisateurs, à savoir moi, ma famille, mes amis, mes collègues et toute personne dont Google sait qu’elle se connecte et a recours à des services populaires sur l’Internet public. Il me serait difficile de trouver le sommeil si je travaillais pour une entreprise qui cible les gens que j’aime et les menace directement.

Je me vois mal développer un jour les outils tyranniques indispensables à Google pour continuer sa course. Je suis de l’autre bord. J’ai conçu le projet que vous saluez, panic_bcast, pour que les services de sécurité aient davantage de difficultés à récolter des informations sur des militants politiques au moyen d’attaques du type «  démarrage à froid  ». Ce qui motive ma participation à d’autres projets de ce genre est ma conviction de la nécessité d’une circulation libre et sans contraintes de l’information sur l’Internet public.
Je fais partie de ces personnes assez chanceuses pour pouvoir se permettre de choisir les projets sur lesquels elles ont envie de travailler et je choisis de ne m’impliquer que dans des projets dont j’ai la conviction qu’ils apportent une contribution positive à la population dans le monde. Google n’occupe pas une place très élevée dans ma liste à cet égard et je suis au regret d’avoir à décliner votre proposition d’emploi.

«  Les gens bien élevés ne lisent pas le courrier des autres  »
— Henry L. Stimson

Je vous souhaite bonne chance dans votre recherche du candidat idéal.

Cordialement,
Niklas

Notes

[1] Lavabit est une entreprise américaine qui a préféré arrêter ses activités plutôt que de se soumettre à un mandat de recherche du gouvernement des États-Unis. Lavabit fournissait un service de messagerie électronique sécurisé par un chiffrement de haut niveau, c’est une adresse @lavabit qu’utilisait Edward Snowden. Davantage de détails sur la page Wikipédia de Lavabit.

[2] Une procédure judiciaire d’injonction expliquée sur cette page.

Goofy

je lis des livres et mange des nouilles.

19 Responses

  1. Marie-Odile

    Bonjour,
    Merci de nous faire savoir que de telles personnes existent encore.
    Lettre à faire lire à nos chères têtes blondes.
    Amicalement

  2. Ahhh… Ça fait du bien de constater que certaines personnes ont encore un sens moral sur cette terre…

  3. typo : Je fais partie DE ces personnes assez chanceuses

    Merci pour la traduction et le relais de cet article

  4. merci @bobo38 c’est corrigé 🙂

  5. pere.despeuples

    Juste une question un peu hors sujet et noob: Dans la carte des camps romains du non-libre, quelle est la raison pour laquelle Github apparaît?

  6. reponse

    Père des peuples : c’est un « gros » service centralisé. Je crois qu’il y a par ailleurs eu des polémiques en rapport avec github.

  7. @pere.despeuples : le principal reproche fait à GitHub est qu’il n’est pas libre, contrairement à gitorious ou gitlab, le code source du site n’est pas disponible.

  8. pere.despeuples

    ok, merci à vous. paradoxal étant donné sa raison d’être.

  9. neuronyk

    j’adore : bonne chance dans votre recherche d’un candidat ideal ! priceless !!

  10. motofix

    Pour ceux que ça intéresse, il y a un bouton « Flattr » en bas de l’article original.

  11. Bravo !

  12. Ne pas confondre Git et GitHub, s’il vous plait.

  13. Peut-être qu’essayer de changer le mastodonte de l’intérieur peut aussi être une approche ?

  14. Bravo, peu de personnes auraient refusé. Je ne connaissais pas l’histoire de lavabit, c’est assez exemplaire.

    Vivement que duckduck arrive « pour de bon » sur le marché !

  15. Superbe réponse !
    C’est le genre de courrier qui est bien triste à lire mais en même temps, c’est magnifique de voir que justement notre coté humain remballe, à coup d’argument plus véridique les un que les autres, le mal représenté par Google et compagnie.
    Merci du partage ! On va le repartager gracieusement ! 😀

  16. les invitations a des « entretiens d’embauche » sont aussi une technique pour faire parler les gens afin d’en savoir plus sur des sujets donnés: concurrence, clients, technique, contacts etc
    en tout cas bravo

  17. Lettre très intéressante mais je serais curieux de savoir quelles sont les activités professionnelles des bien-pensants qui commentent, et à quel point leurs structures n’ont rien à se reprocher.
    Ne soyons pas si donneurs de leçons. Soyons un peu plus nuancés et demandons-nous ce que nous ferions si nous étions aux commandes de Google. Réponse : on n’en saura jamais rien.

  18. Bonjour à tous, j’ai lu ce poste, et j’y trouve une très belle dénonciation du complot illuminati !
    Je pense que je n’ai pas grand chose à apprendre à Niklas, il a sans doute un niveau en informatique bien au dessus du mien. En revanche, je me permet de faire remarquer aux autres personnes, que, certes, même si Google vous « espionne » :
    premièrement : Savoir que google sait qu’on aime tel ou tel contenu, on s’en fout un peu non? c’est même avantageux de savoir qu’il garde les données, plutôt que de le faire en cachette…
    Deuxièmement : Si le moteur de recherche de Google est aussi efficace, c’est en grande partie grâce à la collecte de données, qui lui permet de vous fournir des recherches précises.
    On peut aussi relativiser sur le « complot diabolique du presque OpenSource » : La plupart du contenu de Google (apps, frameworks etc) est mis gratuitement au service des utilisateurs lambdas, tout en proposant généralement des options « pros » payantes, en laissant l’accès au code source. L’opensource n’est pas forcément une bonne chose, contrairement à ce qu’on peut penser… Tout ce qui touche à la sécurité prends des risques de « hack » en étant opensource, et à, vos données mentionnées plus haut sont en jeu, non ?
    Au final, il est vrai que Google n’est pas « tout rose », il ne faut pas non plus le diaboliser, Essayez de n’utiliser aucun produit de Google et de les payer moins cher sur le total : bonne chance.
    Peace.

    • Sidao

      Salut,

      en guise d’éléments de réponse, plusieurs choses :

      « Savoir que google sait qu’on aime tel ou tel contenu, on s’en fout un peu non? c’est même avantageux de savoir qu’il garde les données, plutôt que de le faire en cachette… »

      Savoir que Google conserve des gigantesques quantités de données, ce n’est pas un mystère effectivement. Maintenant, ce qu’il l’est c’est la manière totalement opaque avec laquelle ses données sont traitées, mises en relation et exploitées qui est inquiétant. En effet, personne ne connaît les fameux algorithmes qui permettent d’établir les profils tant convoités par les publicitaires. De plus, personne ne connaît vraiment l’étendue exacte des données qui sont récoltées, donc on ne saura jamais si Google récolte simplement « ce qu’on aime » ou bien plus encore.

      « Si le moteur de recherche de Google est aussi efficace, c’est en grande partie grâce à la collecte de données, qui lui permet de vous fournir des recherches précises. »

      Cela est en partie faux car la récolte des données personnelles des utilisateurs permet de faire du ciblage publicitaire. La fameuse qualité des résultats de Google vient de son algorithme PageRank. Je dis en partie faux car vu que l’opacité est toujours de mise dans ce cas de figure on ne sait toujours pas si nos données personnelles rentrent en compte.
      Mais maintenant imaginons que Google utilises nos données personnelles pour nous proposer des résultats de recherche « personnalisés » … Ceci est tout à fait dangereux. En fonction de notre profil, nous serions enfermés dans une partie des Internets, selon le bon vouloir d’une intelligence artificielle. La fonction première d’un moteur de recherche est, de chercher, et ce, en respectant une certaine neutralité. Les dérives (dont notamment un abus de position dominante, la formation d’ententes commerciales, etc.) sont évidentes et préjudiciables pour tous les utilisateurs et acteurs du Web.

      « On peut aussi relativiser sur le « complot diabolique du presque OpenSource » : La plupart du contenu de Google (apps, frameworks etc) est mis gratuitement au service des utilisateurs lambdas,  »

      L’erreur ici est dans l’assimilation de l’Open source à la gratuité. Un logiciel libre / open source n’est pas forcément gratuit et un logiciel gratuit n’est pas nécessairement libre / open source. L’exemple donné avec Cyanogen est parlant : Google libère une partie de son code avec des licences open source, qui permettent donc souvent de réutiliser le code source… Pourquoi menacer les développeurs qui respectent justement ce contrat de licence ? C’est un non-sens absolu.
      De plus au sens du logiciel libre, pas seulement open source, libérer du code mais enfermer les utilisateurs dans un écosystème qui lui est opaque et privateur, cela revient exactement au même que de faire du propriétaire.

      « Tout ce qui touche à la sécurité prends des risques de « hack » en étant opensource, et à, vos données mentionnées plus haut sont en jeu, non ? »

      Open source ou propriétaire, toutes les logiciels sont soumis à des failles, des vulnérabilités. C’est donc un non-sens de dire que le fait d’être ouvert expose plus un logiciel à des risques de sécurité (Regardons Windows…) .
      De ce fait, le lien avec les données personnelles est nul car on peut exposer des données personnelles avec des logiciels vulnérables, open source ou non.
      Là où l’open source apporte un plus c’est bien dans la mise en œuvre des correctifs, qui sont souvent très rapides, avec la réactivité des communautés. Ce qui n’est pas le cas des logiciel propriétaires : certaines failles ne sont parfois corrigées que des mois plus tard.

      Et puis, heureusement que le logiciel libre s’expose aux « hacks » : justement cela permet bien souvent de le corriger, sécuriser et l’améliorer !

      « Essayez de n’utiliser aucun produit de Google et de les payer moins cher sur le total : bonne chance. »

      C’est pour cela que notre indépendance numérique demande encore du travail et des efforts : nous refusons de payer même une modique somme pour des services qui respectent notre vie privée.
      Mais les logiciels libres sont l’une des solutions à cela. Utiliser un logiciel libre c’est déjà y contribuer. Et puis à force, on commence à faire des dons aux projets qui nous tiennent à cœur.
      Et des tonnes de développeurs travaillent sur des solutions d’auto-hébergement clé en main, mais aussi des solutions d’hébergement décentralisés…

      Car oui, les Internets décentralisés peuvent très bien vivre sans Google. Et nous aussi, avec un peu d’effort. 🙂

      S.