L’Internet pendant le confinement

Temps de lecture 13 min

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On parle beaucoup en ce moment d’une « saturation des réseaux », de « risques pour l’Internet », qui justifieraient des mesures autoritaires et discriminatoires, par exemple le blocage ou le ralentissement de Netflix, pour laisser de la place au « trafic sérieux ». Que se passe-t-il exactement et qu’y a-t-il derrière les articles sensationnalistes ?

La France, ainsi que de nombreux autres pays, est confinée chez elle depuis plusieurs jours, et sans doute encore pour plusieurs semaines. La durée exacte dépendra de l’évolution de l’épidémie de COVID-19. Certains travailleurs télétravaillent, les enfants étudient à la maison, et la dépendance de toutes ces activités à l’Internet a suscité quelques inquiétudes.

On a vu des médias, ou des dirigeants politiques comme Thierry Breton, réclamer des mesures de limitation du trafic, par exemple pour les services vidéo comme Netflix. Les utilisateurs qui ont constaté des lenteurs d’accès à certains sites, ou des messages d’erreur du genre « temps de réponse dépassé » peuvent se dire que ces mesures seraient justifiées. Mais les choses sont plus compliquées que cela, et il va falloir expliquer un peu le fonctionnement de l’Internet pour comprendre.

Copie d'écran du site du CNED, montrant un message d'erreur
Le site Web du CNED, inaccessible en raison des nombreux accès (mais le réseau qui y mène marchait parfaitement à ce moment).

Réseaux et services

D’abord, il faut différencier l’Internet et les services qui y sont connectés. Si un élève ou un enseignant essaie de se connecter au site du CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) et qu’il récupère un message avec une  « HTTP error 503 », cela n’a rien à voir avec l’Internet, et supprimer Netflix n’y changera rien : c’est le site Web au bout qui est surchargé d’activité, le réseau qui mène à ce site n’a pas de problème. Or, ce genre de problèmes (site Web saturé) est responsable de la plupart des frustrations ressenties par les utilisateurs et utilisatrices. Résumer ces problèmes de connexion avec un « l’Internet est surchargé » est très approximatif et ne va pas aider à trouver des solutions aux problèmes. Pour résumer, les tuyaux de l’Internet vont bien, ce sont certains sites Web qui faiblissent. Ou, dit autrement, « Dire que l’Internet est saturé, c’est comme si vous cherchez à louer un appartement à la Grande Motte au mois d’août et que tout est déjà pris, du coup vous accusez l’A7 d’être surchargée et demandez aux camions de ne pas rouler. »

On peut se demander pourquoi certains services sur le Web plantent sous la charge (ceux de l’Éducation Nationale, par exemple) et d’autres pas (YouTube, PornHub, Wikipédia). Il y a évidemment de nombreuses raisons à cela et on ne peut pas faire un diagnostic détaillé pour chaque cas. Mais il faut noter que beaucoup de sites Web sont mal conçus. L’écroulement sous la charge n’est pas une fatalité. On sait faire des sites Web qui résistent. Je ne dis pas que c’est facile, ou bon marché, mais il ne faut pas non plus baisser les bras en considérant que ces problèmes sont inévitables, une sorte de loi de la nature contre laquelle il ne servirait à rien de se révolter. Déjà, tout dépend de la conception du service. S’il s’agit de distribuer des fichiers statiques (des fichiers qui ne changent pas, comme des ressources pédagogiques ou comme la fameuse attestation de circulation), il n’y a pas besoin de faire un site Web dynamique (où toutes les pages sont calculées à chaque requête). Servir des fichiers statiques, dont le contenu ne varie pas, est quelque chose que les serveurs savent très bien faire, et très vite. D’autant plus qu’en plus du Web, on dispose de protocoles (de techniques réseau) spécialement conçus pour la distribution efficace, en pair-à-pair, directement entre les machines des utilisateurs, de fichiers très populaires. C’est le cas par exemple de BitTorrent. S’il a permis de distribuer tous les épisodes de Game of Thrones à chaque sortie, il aurait permis de distribuer facilement l’attestation de sortie ! Même quand on a du contenu dynamique, par exemple parce que chaque page est différente selon l’utilisateur, les auteurs de sites Web compétents savent faire des sites qui tiennent la charge.

Mais alors, si on sait faire, pourquoi est-ce que ce n’est pas fait ? Là encore, il y a évidemment de nombreuses raisons. Il faut savoir que trouver des développeurs compétents est difficile, et que beaucoup de sites Web sont « bricolés », par des gens qui ne mesurent pas les conséquences de leurs choix techniques, notamment en termes de résistance à la charge. En outre, les grosses institutions comme l’Éducation Nationale ne développent pas forcément en interne, elles sous-traitent à des ESN et toute personne qui a travaillé dans l’informatique ces trente dernières années sait qu’on trouve de tout, et pas forcément du bon, dans ces ESN. Le « développeur PHP senior » qu’on a vendu au client se révèle parfois ne pas être si senior que ça. Le développement, dans le monde réel, ressemble souvent aux aventures de Dilbert. Le problème est aggravé dans le secteur public par le recours aux marchés publics, qui sélectionnent, non pas les plus compétents, mais les entreprises spécialisées dans la réponse aux appels d’offre (une compétence assez distincte de celle du développement informatique). Une petite entreprise pointue techniquement n’a aucune chance d’être sélectionnée.

D’autre part, les exigences de la propriété intellectuelle peuvent aller contre celles de la technique. Ainsi, si BitTorrent n’est pas utilisé pour distribuer des fichiers d’intérêt général, c’est probablement en grande partie parce que ce protocole a été diabolisé par l’industrie du divertissement. « C’est du pair-à-pair, c’est un outil de pirates qui tue la création ! » Autre exemple, la recopie des fichiers importants en plusieurs endroits, pour augmenter les chances que leur distribution résiste à une charge importante, est parfois explicitement refusée par certains organismes comme le CNED, au nom de la propriété intellectuelle.

Compter le trafic réseau

Bon, donc, les services sur le Web sont parfois fragiles, en raison de mauvais choix faits par leurs auteurs, et de réalisations imparfaites. Mais les tuyaux, eux, ils sont saturés ou pas ? De manière surprenante, il n’est pas facile de répondre à cette question. L’Internet n’est pas un endroit unique, c’est un ensemble de réseaux, eux-mêmes composés de nombreux liens. Certains de ces liens ont vu une augmentation du trafic, d’autres pas. La capacité réseau disponible va dépendre de plusieurs liens (tous ceux entre vous et le service auquel vous accédez). Mais ce n’est pas parce que le WiFi chez vous est saturé que tout l’Internet va mal ! Actuellement, les liens qui souffrent le plus sont sans doute les liens entre les FAI (Fournisseurs d’Accès Internet) et les services de vidéo comme Netflix. (Si vous voyez le terme d’appairage – peering, en anglais – c’est à ces liens que cela fait allusion.) Mais cela n’affecte pas la totalité du trafic, uniquement celui qui passe par les liens très utilisés. La plupart des FAI ne fournissent malheureusement pas de données publiques sur le débit dans leurs réseaux, mais certains organismes d’infrastructure de l’Internet le font. C’est le cas du France-IX, le principal point d’échange français, dont les statistiques publiques ne montrent qu’une faible augmentation du trafic. Même chose chez son équivalent allemand, le DE-CIX. (Mais rappelez-vous qu’à d’autres endroits, la situation peut être plus sérieuse.) Les discussions sur les forums d’opérateurs réseau, comme le FRnog en France, ne montrent pas d’inquiétude particulière.

Graphique montrant le trafic du France-IX
Le trafic total au point d’échange France-IX depuis un mois. Le début du confinement, le 17 mars, se voit à peine.
Statistiques du FAI FDN
Le trafic des clients ADSL du FAI (Fournisseur d’Accès Internet) FDN depuis un mois. L’effet du confinement est visible dans les derniers jours, à droite, mais pas spectaculaire.

Mais pourquoi est-ce qu’il n’y a pas d’augmentation massive et généralisée du trafic, alors qu’il y a beaucoup plus de gens qui travaillent depuis chez eux ? C’est en partie parce que, lorsque les gens travaillaient dans les locaux de l’entreprise, ils utilisaient déjà l’Internet. Si on consulte un site Web pour le travail, qu’on le fasse à la maison ou au bureau ne change pas grand-chose. De même, les vidéo-conférences (et même audio), très consommatrices de capacité du réseau, se faisaient déjà au bureau (si vous comprenez l’anglais, je vous recommande cette hilarante vidéo sur la réalité des « conf calls  »). Il y a donc accroissement du trafic total (mais difficile à quantifier, pour les raisons exposées plus haut), mais pas forcément dans les proportions qu’on pourrait croire. Il y a les enfants qui consomment de la capacité réseau à la maison dans la journée, ce qu’ils ne faisaient pas à l’école, davantage de réunions à distance, etc., mais il n’y a pas de bouleversement complet des usages.

Votre usage de l’Internet est-il essentiel ?

Mais qu’est-ce qui fait que des gens importants, comme Thierry Breton, cité plus haut, tapent sur Netflix, YouTube et les autres, et exigent qu’on limite leur activité ? Cela n’a rien à voir avec la surcharge des réseaux et tout à voir avec la question de la neutralité de l’Internet. La neutralité des réseaux, c’est l’idée que l’opérateur réseau ne doit pas décider à la place des utilisateurs ce qui est bon pour eux. Quand vous prenez l’autoroute, la société d’autoroute ne vous demande pas si vous partez en week-end, ou bien s’il s’agit d’un déplacement professionnel, et n’essaie pas d’évaluer si ce déplacement est justifié. Cela doit être pareil pour l’Internet. Or, certains opérateurs de télécommunications rejettent ce principe de neutralité depuis longtemps, et font régulièrement du lobbying pour demander la possibilité de trier, d’évaluer ce qu’ils considèrent comme important et le reste. Leur cible favorite, ce sont justement les plate-formes comme Netflix, dont ils demandent qu’elles les paient pour être accessible par leur réseau. Et certaines autorités politiques sont d’accord, regrettant le bon vieux temps de la chaîne de télévision unique, et voulant un Internet qu’ils contrôlent. Le confinement est juste une occasion de relancer cette campagne.

Mais, penserez-vous peut-être, on ne peut pas nier qu’il y a des usages plus importants que d’autres, non ? Une vidéo-conférence professionnelle est certainement plus utile que de regarder une série sur Netflix, n’est-ce pas ? D’abord, ce n’est pas toujours vrai : de nombreuses entreprises, et, au sein d’une entreprise, de nombreux employés font un travail sans utilité sociale (et parfois négatif pour la société) : ce n’est pas parce qu’une activité rapporte de l’argent qu’elle est forcément bénéfique pour la collectivité ! Vous n’êtes pas d’accord avec moi ? Je vous comprends, car, justement, la raison principale pour laquelle la neutralité de l’Internet est quelque chose de crucial est que les gens ne sont pas d’accord sur ce qui est essentiel. La neutralité du réseau est une forme de laïcité : comme on n’aura pas de consensus, au moins, il faut trouver un mécanisme qui permette de respecter les choix. Je pense que les Jeux Olympiques sont un scandaleux gaspillage, et un exemple typique des horreurs du sport-spectacle. Un autre citoyen n’est pas d’accord et il trouve que les séries que je regarde sur Netflix sont idiotes. La neutralité du réseau, c’est reconnaître qu’on ne tranchera jamais entre ces deux points de vue. Car, si on abandonnait la neutralité, on aurait un problème encore plus difficile : qui va décider ? Qui va choisir de brider ou pas les matches de foot ? Les vidéos de chatons ? La vidéo-conférence ?

D’autant plus que l’Internet est complexe, et qu’on ne peut pas demander à un routeur de décider si tel ou tel contenu est essentiel. J’ai vu plusieurs personnes citer YouTube comme exemple de service non-essentiel. Or, contrairement à Netflix ou PornHub, YouTube ne sert pas qu’au divertissement, ce service héberge de nombreuses vidéos éducatives ou de formation, les enseignants indiquent des vidéos YouTube à leurs élèves, des salariés se forment sur YouTube. Pas question donc de brider systématiquement cette plate-forme. (Il faut aussi dire que le maintien d’un bon moral est crucial, quand on est confiné à la maison, et que les services dits « de divertissement » sont cruciaux. Si vous me dites que non, je vous propose d’être confiné dans une petite HLM avec quatre enfants de 3 à 14 ans.)

À l’heure où j’écris, Netflix et YouTube ont annoncé une dégradation délibérée de leur service, pour répondre aux injonctions des autorités.  On a vu que les réseaux sont loin de la saturation et cette mesure ne servira donc à rien. Je pense que ces plate-formes essaient simplement de limiter les dommages en termes d’image liés à l’actuelle campagne de presse contre la neutralité.

Conclusion

J’ai dit que l’Internet n’était pas du tout proche d’un écroulement ou d’une saturation. Mais cela ne veut pas dire qu’on puisse gaspiller bêtement cette utile ressource. Je vais donc donner deux conseils pratiques pour limiter le débit sur le réseau :

  • Utilisez un bloqueur de publicités, afin de limiter le chargement de ressources inutiles,
  • Préférez l’audio-conférence à la vidéo-conférence, et les outils textuels (messagerie instantanée, courrier électronique, et autres outils de travail en groupe) à l’audio-conférence.

Que va-t-il se passer dans les jours à venir ? C’est évidemment impossible à dire. Rappelons-nous simplement que, pour l’instant, rien n’indique une catastrophe à venir, et il n’y a donc aucune raison valable de prendre des mesures autoritaires pour brider tel ou tel service.

Quelques lectures supplémentaires sur ce sujet :

39 Responses

  1. Poutounours

    Citer un article du Point comme exemple de contenu anxiogène, c’était un peu facile, non ? 🙂

    • Stéphane Bortzmeyer

      L’intérêt de cet article était aussi dans le contraste entre le titre et le contenu (fréquent dans la presse, où un secrétaire de rédaction passe après et met le titre putaclic sur un article raisonnable).

  2. Pofilo

    Hello !
    Pas entièrement d’accord. Quand on est sur place, on va sur internet certes. Par contre, il y a plein de services hébergés en local (notamment dans une boîte d’info). En télétravail, on a un VPN pour accéder à ce réseau, par conséquent, c’est le bien réseau « global » sur lequel va transiter les données entre le réseau du taf et ma box.
    Donc même sans parler de saturation, ça reste pour moi logique de voir un « internet » plus chargé (pour ce que ça veut dire).
    Autrement, cet article reste tout de même très intéressant (et devrait être lu par la presse) 🙂
    Pofilo.

    • Stéphane Bortzmeyer

      Plus chargé, oui. (Les augmentations de trafic varient entre 10 et 50 % selon les endroits mais attention, il faut se rappeler que le trafic Internet augmente tout le temps, donc annoncer « un nouveau record » pendant le confinement est un peu bête.) Mais pas aussi radical que le présente le gouvernement, qui croit manifestement (en se fiant à ses propres pratiques) qu’on n’utilise pas l’Internet au bureau !

  3. Thomas

    Il faut faire attention quand on demande aux gens d’installer des bloqueurs de pubs sans expliquer les conséquences.
    De nombreux sites vivent de la pub et risquent de mourir si on leur coupe cette ressource. On peut être en désaccord avec leur système de financement, mais, dans ce cas-là, il fait le dire. De ce que je sais, les conséquences d’un bloqueur de pub sont :
    – Moins de consommation de la bande passante
    – Moins de trackers
    – Perte de financement pour le site que tu consultes donc soit il va mourrir soit il va évoluer. Pour l’instant les évolutions qu’on a vu c’est : accès payant, bloqueur de bloqueur de pub ou publipostage (qui est de la pub qui ne dit pas son nom)

    • Stéphane Bortzmeyer

      Effectivement, il faudrait dire aux gens que le bloqueur de publicités n’a pas pour conséquence que d’économiser le temps de cerveau, mais aussi de réduire le flicage. Mais je manquais de place pour tout dire.

  4. tom

    Et sur l’aspect réchauffement climatique, c’est tout de même bénéfique de demander aux plateforme de streaming de réduire leur charge ? Si ces monstres devait payer au FAI (ou à l’Etat) en proportion de la taille de leur flux, cela aurait-il un impact sur leur émission de C02 ?

    • Stéphane Bortzmeyer

      Je n’ai jamais vu de statistiques ou d’études sérieuses là-dessus (à part les ridicules conseils de l’ADEME du genre « supprimez vos messages après lecture ») donc je réserve mon opinion. La plupart des affirmations à ce sujet sont fondées sur une ignorance complète du fonctionnement de l’Internet (un routeur ne consomme pas moins d’électricité quand il n’y a pas de paquets qui passent.)

      De toute façon, cela était un peu hors-sujet pour cet article.

      • Tsuchimi

        A ce propos, The Shift Project a fait une étude assez fournie l’année dernière sur l’impact des services de streaming en terme d’émission de gaz à effet de serre : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2019/07/Dossier-de-presse_Linsoutenable-usage-de-la-vid%C3%A9o.pdf
        Ceci est un résumé, le rapport complet est téléchargeable à la dernière page.

        « Le visionnage de vidéos en ligne a généré en 2018 plus de 300 MtCO2, soit autant de gaz à effet de serre que l’Espagne, ou près de 1 % des émissions mondiales. »
        « Les émissions de gaz à effet de serre des services de vidéo à la demande (de type Netflix ou Amazon Prime) équivalent à celles d’un pays comme le Chili (plus de 100 MtCO2 eq/an, soit près de 0,3 % des émissions mondiales), qui accueille la COP25 en 2019. »

      • Stéphane croze

        Bonjour
        J’aime citer cet article de la revue scientifique nature.
        https://www.nature.com/articles/d41586-018-06610-y
        Ainsi que le rapport environnemental annuel de google, qu’il faut savoir décrypter. Mais il y a beaucoup de chiffres intéressants.
        Et cette drôle de conclusion : «si tu mets ton SI chez nous (Google), tu auras un bilan carbone positif.» Le pire c’est que c’est vrai si on ne lit qu’un seul indicateur : le rapport entre Tflops/TWh. Et là comme ailleurs Google est leader. Quand pensez-vous?

    • pyg

      La conclusion rejoint vraiment l’article : « Even though from time to time individual services, such as a web site or an app, have outages the core of the Internet is robust. Traffic is shifting from corporate and university networks to residential broadband, but the Internet was designed for change. »

  5. Gauthier

    Bonjour Stéphane,
    Je me pose une question au regard de Netflix. L’entreprise dispose de 2 infrastructures cloud : 3 régions AWS pour faire tout le travail de fond, et un CDN (OpenConnect Appliances) qui sont des serveurs contenant les fichiers vidéo directement hébergés chez les FAI. Si le fichier vidéo est directement distribué par le FAI chez l’utilisateur (qui clique sur play), est-ce que ce trafic est visible sur un point d’échange ? Je ne suis pas sûr. Il est possible que le point d’échange ne montre pas la saturation du réseau fibre / mobile.

    • Stéphane Bortzmeyer

      Votre analyse est correcte. Si j’ai affiché les statistiques à un point d’échange, c’est simplement parce que les opérateurs privés n’indiquent pas leurs statistiques de trafic. (C’est d’ailleurs un problème récurrent dans les discussions sur la neutralité du réseau : les opérateurs demandent qu’on les croit sur parole lorsqu’ils disent que les GAFA les étranglent, mais ils n’ont aucune transparence sur le trafic.)

      Mais, surtout, un point essentiel de mon article, c’est que la question (que beaucoup de gens m’ont posé) « quelle est l’augmentation du trafic Internet depuis le confinement ? » n’a aucun sens. Chaque lien qui compose l’Internet voit des choses différentes. PERSONNE N’EST REPRÉSENTATIF, ni le point d’échange, ni quelqu’un d’autre.

  6. Yann

    Pour beaucoup de salariés qui sont passés du travail au bureau au travail à la maison, il est également possible qu’il y ait un biais d’interprétation. En effet, passer d’une connexion par fibre optique au bureau à une box ADSL peut laisser penser que le réseau est « dégradé » parce que « ça rame » plus qu’au boulot.

    • Stéphane Bortzmeyer

      Oui. Et également parce que la latence va être plus élevée à la maison qu’avec un serveur situé dans les locaux (pour ceux qui ne sont pas passés au cloud magique). Or, beaucoup de services Web sont développés sans aucune attention portée à la latence. Passer d’1 ms à 5 ms se paie cher lorsque le service passe son temps à bavarder avec le client.

    • Mat

      Oui, je confirme 🙂
      Pour de la télémédecine, l’adsl de la maison n’est pas aussi bon que la fibre au cabinet.

  7. Daniel

    Que l’Internet en général puisse tout à fait supporter me semble probable. Par contre, la saturation peut aussi être beaucoup plus locale, au niveau du client. Par exemple, la personne non adepte personnellement de vidéos et qui n’a donc qu’un abonnement mobile (sans ADSL ou fibre) et à qui l’on dit qu’elle doit télétravailler. Cette personne passera en données mobiles, mais son forfait mensuel peut ne pas tenir l’usage journalier et répétitif du volume de données ainsi demandé.

    Si l’état était crédible, il permettrait de renvoyer les données vers les réseaux filaires en faisant ouvrir à tout le monde les Wi-Fi communautaires (tant abonnés MVNO que d’autres opérateurs que les Wi-Fi communautaires visibles). Cela permettrait, au moins en ville, de réduire les risques de saturation des forfaits de données mobiles (induits par le confinement et le télétravail).

    • Stéphane Bortzmeyer

      Mais le cas de M. Michu chez lui est différent car, cette fois, il a un complet contrôle sur l’usage. S’il estime que Netflix ou Disney+ est néfaste, il lui suffit de ne pas les utiliser.

      Ce qui est anormal, c’est quand l’opérateur réseau ou le gouvernement prend une décision qui va affecter tout le monde.

      Quant au cas du télétravailleur dont le forfait mobile est trop faible, c’est hélas l’escroquerie fondamentale du télétravail : faire payer les outils de travail (chaise ergonomique, bureau, voire pièce, en plus, chauffage, quota de données plus élevé) par le travailleur et plus par l’employeur.

      • aem

        y’a des lois à cet effet, et l’employé peut demander à ce qu’une partie de ses conso. soit remboursée par l’employeur. Indemnité de télétravail (frais fixe, frais variable, acqui. mobilier etc …) …

        Point qui apparemment n’est pas respecté par le ministère de l’éducation nationale (mais peut être n’ont ils pas les mêmes conventions) …

        y’a des tableaux excel qui trainent sur le net pour évaluer tout cela.

  8. Thomas (un autre)

    Bonjour, je ne comprends à peu près rien au fonctionnement d’Internet et là je crois que j’ai à peu près compris votre article. Donc mon commentaire est uniquement un remerciement et des félicitations pour votre pédagogie (en particulier votre analogie avec la laïcité est assez convaincante), ensuite je me garderai bien de participer aux débats.

  9. Mi8

    les sites éducation nationale « boostés » pour être utilisés par les élèves et les enseignants au lieu des seuls enseignants et administration, c’est un peu comme un épicier de quartier avec des circulations réduites entre les rayons et qu’on aurait installé au bord d’une autoroute avec un parking de supermarché …
    on peut augmenter le nombre de caisse, mais la capacité réelle c’est celle donnée par le point le plus bas de circulation totale … quelque chose qui ressemble à la logique de circulation et à la capacité d’accueil qu’a une expo. Le point bas de circulation est celui qui génère la capacité d’accueil maxi sur une base temps.
    On le comprend, il est très facile d’arriver à une saturation tant que TOUT n’est pas parfaitement adapté. il suffit que par exemple le système de vérification d’accès à l’hypermarché (qui ne fonctionne que pour les abonnés) soit calibré pour une fréquence d’accès de 20 personnes par heure (un seul vigile à l’entrée qui vérifie carte et aussi sac et bagages suite aux attentats) et tout s’écroule … la queue fait vite à augmenter avec un signal Error 503 … même avec 15 caissières ça ne permettra pas d’arriver à plus de 20 personnes heure …
    parfois donc c’est simple à résoudre puisque la seule ouverture sans carte de membre et la suppression du contrôle à l’accès ou l’augmentation du nombre de vigile (module de reconnaissance d’accès) permet de retourner à un remplissage optimal. Reste que dans ce cas, certains produits risquent d’être accessibles à des « clients » qui n’y ont pas droit … dans ces conditions, il est logique de placer limites barrières et vigiles pour valider l’accès à ces seules zones privatives.
    internet c’est simple .. à condition d’en connaître un minimum de bases techniques et logiques …
    maintenant, pour élargir un poil, il faut quand même éviter que la queue pour accéder à l’hypermarché ne se répercute sur l’autoroute utilisée par les clients … parfois, un petit vigile renvoie quantité de clients tourner sur les autoroutes voisines et de plus en plus éloignées pour essayer de trouver un accès libre à l’hypermarché …
    bon … je vais faire mes petites courses chez mon épicier de quartier avec mon autorisation de circulation …j’ai peu à acheter et il y a une longue queue au Carrefour en face de chez moi … au moins 45′

  10. NBP

    Je vis en campagne, enseignant (à distance donc en ce moment et qui fait l’expérience de problèmes de débit selon les heures de la journée), pour la neutralité du net en tant que principe, mais aussi pour une régulation si nécessaire pour éviter une monopolisation par quelques acteurs d’un bien qui devrait être commun et d’usage responsable. Ce n’est pas parce qu’une rivière coule librement pour tous qu’il ne faut pas taper sur les doigts de celui qui en pompe 50% pour son propre usage (surtout si le reste des usages en vient à dépasser les 50% restant).

    La régulation exceptionnelle (vu la situation) à certaines heures de certains services ne me dérange pas à cet égard, non à cause de la capacité de charge des backbones qui me semble largement suffisante (notamment avec les redistribution de ressources style cloudflare et consorts), mais de celles des noeuds de connexion locaux en bout de ligne (ruraux souvent), dont la bande passante est plus limitée et où les connexions au haut débit sont en ADSL souvent.

    En journée et en campagne, habituellement, il y a peu de monde sur les réseaux (obligé de prendre sa voiture pour aller bosser dans la ville du coin) et en soirée, la TV est majoritairement hertzienne (parce que c’est plus facile en campagne).
    Avec la hausse du télétravail, ces « bouts de ligne » deviennent donc plus chargés. Et d’autant plus avec des usages gourmands comme la vidéo en ligne (Netflix, youtube, videoconf, …).

  11. brupala

    La bonne question reste à poser:

    les chaines TV n’ont rien à foutre sur l’internet.

    Qu’ils se construisent leurs propres réseaux et on en reparle, mais les FAI n’ont pas à leur faire de cadeaux pour arriver là.

    Ils sont indésirables sur l’internet car ils ont des intérêts divergents des FAI.

    Au départ , les FAI, Free en premier il me semble, proposaient les chaines TV sur les bos, mais ça arrivait sur un VC ATM bien différent de l’internet, aujourd’hui tout passe dans le même tuyau et la légitime neutralité du net devient comme la démocratie, le piège que les régimes totalitaires utilisent pour prendre le pouvoir.

    Les diffuseurs TV vont prendre toute la place et on ne pourra pas les empêcher:

    Les faire payer? ils diront comme leurs clients, j’ai payé un service, ce réseau est à moi, je veux pouvoir l’utiliser comme bon me semble, tant pis pour les autres.

    Ne pas les faire payer, ils se comporteront en envahissants squatteurs en totale liberté.

    Le compromis, je te laisse un bout et tu y fais ce que tu veux, revient à casser la neutralité quelque part, bien que s’ils construisent leurs circuits de distribution ça reviendra au même, mais hors internet.

    Les consommateurs de TV avides de prix bas sont coupables de cet état et contribuent grandement à la destruction de l’internet commun des autres (où l’upload est souvent plus important que le download).

    Voilà pourquoi je propose que l’on affecte le réseau 5G à la TV à la place de la TNT et que l’on laisse le reste tranquille se développer à côté.
    Progressivement bien sûr ….

    • Stéphane Bortzmeyer

      « les chaines TV n’ont rien à foutre sur l’internet » Tout le monde (et son chat) a une opinion sur les bons usages du réseau et les mauvais. Moi, par exemple, je virerai bien tous les messages des gens que je n’aime pas. La neutralité, c’est justement qu’on ne discrimine pas en fonction des goûts et de couleurs de M. Machin ou de Mme Truc.

      « mais les FAI n’ont pas à leur faire de cadeaux » Euh, les FAI ne leur font aucun cadeau, au contraire, ils essaient de profiter de leur position de contrôle pour demander une part des bénéfices. (De manière à être payés à la fois par leurs abonnés et par les GAFA.)

      « Ils sont indésirables sur l’internet car ils ont des intérêts divergents des FAI. » Donc, quand on dérange le business model d’Orange ou de SFR, on n’a pas sa place sur l’Internet public ? Comme Apple qui vire de l’App Store les médias qui critiquent Apple ?

      « la légitime neutralité du net devient comme la démocratie, le piège que les régimes totalitaires utilisent pour prendre le pouvoir.  » Je vois une pente glissante ici. Les méchants utilisent la neutralité du net / la démocratie / la liberté d’expression / le métro pour leurs fins néfastes donc…

      • brupala

        La neutralité du net c’est aussi que des services qui cannibalisent le réseau se construisent leur propre réseau, la neutralité n’a de sens qu’au centre de l’internet, elle n’existe pas dans le réseau MPLS d’un opérateur, par exemple, ni dans un parefeu d’extrémité, pas plus que sur les réseaux mobiles.

        • Stéphane Bortzmeyer

          Ce n’est pas vous qui définissez la neutralité de l’Internet. Que les opérateurs se permettent de dire « ça, je veux bien, ça, je ne veux pas », c’est précisément le danger contre lequel ce principe de neutralité a été formalisé. Et cette neutralité doit évidemment s’appliquer partout, je ne vois pas pourquoi la restreindre au cœur.

          • brupala

            Juste parce que l’internet, comme tu le sais mieux que tout le monde, c’est l’interconnexion des réseaux, il n’y a que dans cette interconnexion qu’il existe, pas dans les réseaux interconnectés.
            C’est donc une certaine abstraction en réalité, avec pas mal de problèmes concrets, mais une abstraction quand même.
            Quand on parle de l’internet, on ne parle pas du réseau de Brigitte Michu, mais de comment elle accède au réseau de brupala.fr, tu le sais bien.
            L’idée de départ c’est bien un réseau de partage et d’échange, pas un réseau diffusion d’images à sens unique, les seuls paquets remontants étant le choix dans le menu.
            ça deviendra le minitel 3.0 avec des diffuseurs en concurrence sur le même support, quasi gratuit pour eux sinon; et c’est pour ça qu’il faut réserver la place à ceux qui veulent de vrais échanges par mail ou cloud interposé.
            Le danger est là, diffus mais bien présent, tout comme la publicité a cannibalisé les grands sites web de diffusion, la vidéo cannibalise l’internet.

  12. Zulzeen

    Évoquer des mesures « autoritaires et discriminatoires » et les illustrer par un tweet timide de Thierry Breton qui demande de ne pas laisser tourner du streaming 4K sur un autre onglet, c’est un brin sensationnaliste comme accroche…

    Quoiqu’il en soit, je m’insurge contre la stigmatisation des marchés publics, qui je le rappelle sont là pour contrôler le respect de la dépense publique. Le problème des « gens techniquement pointus », avant même de ne pas savoir répondre à un appel d’offre public, c’est déjà d’avoir une démarche commerciale, si on veut s’enfoncer dans des clichés. Allez voir une boîte comme Atreal et dites leur qu’ils ne sont pas compétents en développement informatique…

    Et si cet épisode peut faire réfléchir sur la réduction de la consommation numérique, en réduisant la qualité des vidéos dont on ne fait qu’écouter le son par exemple, ce sera toujours ça de pris. Un peu de frugalité numérique ne nous fera pas de mal.

    • Stéphane Bortzmeyer

      « je m’insurge contre la stigmatisation des marchés publics, qui je le rappelle sont là pour contrôler le respect de la dépense publique » Je connais la théorie. C’est en effet la justification originale. Mais je vis dans le monde réel, pas dans la théorie et j’y constate que le fonctionnement actuel des marchés publics conduit à dépenser plus pour avoir un moins bon service. Tous les services de l’Éducation Nationale ont planté, et profs et élèves utilisent WhatsApp, Discord et autres GAFA. Mettre la tête dans le sable et répéter que toutes les procédures sont bonnes et qu’il ne faut rien changer ne va pas améliorer les choses.

      « Le problème des « gens techniquement pointus », avant même de ne pas savoir répondre à un appel d’offre public, c’est déjà d’avoir une démarche commerciale, » Oui, c’est exactement ce que je disais. On sélectionne ceux qui savent se vendre, pas ceux qui savent faire.

      « Et si cet épisode peut faire réfléchir sur la réduction de la consommation numérique, en réduisant la qualité des vidéos dont on ne fait qu’écouter le son par exemple, ce sera toujours ça de pris. » Justement, comme je l’expliquai dans l’article, cela n’a aucun rapport avec le problème. Si les sites de l’EN ont planté, ce n’est pas à cause de la vidéo dans les tuyaux.

      • Zulzeen

        Je n’ai pas dit que toutes les procédures étaient bonnes ou qu’il ne fallait rien changer. Par contre, condamner le principe des marchés publics parce que certains de ceux qui savent faire ne veulent rien avoir à faire avec ceux qui savent vendre, c’est totalement contre-productif. Avoir une démarche commerciale, ce n’est pas juste « savoir vendre », c’est comprendre le client, l’accompagner, et ne pas partir du principe que « c’est tellement bon techniquement que si ce n’est pas choisi c’est qu’ils sont complètement cons ».

        Et « le fonctionnement actuel des marchés publics conduit à dépenser plus pour avoir un moins bon service », c’est un avis, pas un constat.

  13. ffffffff

    Un petit mot sur les travaux du shift project à propos des émissions carbonées liée à internet aurait eu sa place dans cet article. Pour résumé, 10% d’émission en plus par ans dans le secteur du numérique. Le streaming représente la moitié des émissions liées au numérique (le porno, une moitié de cette moitié) et est donc totalement incompatible avec l’objectif des 2°C d’ici 2100. Bref, béni était le temps ou on ne téléchargeait une vidéo qu’une seule fois, quel que soit le nombre de fois où on la regarde.

    Et du coup, oui, la notion de « service essentiel » se pose réellement. La fin de la neutralité du net n’est effectivement pas forcément la réponse approprié. Mais il faudra bien apporter une réponse à un moment ou à un autre. Par exemple, la pertinence du déploiement de la 5G ou de l’augmentation constante des débits méritent d’être interrogée.

  14. Antoine

    Qu’en est-il de l’impossibilité des techniciens de se rendre dans les data centers (et sites physiques d’infrastructure réseau) suite aux mesures de confinement strict?
    Quel impact sur la qualité et continuité du service?

    • Stéphane Bortzmeyer

      Oui, cela va être un réel problème dans deux ou quatre semaines, quand il faudra assurer les tâches habituelles de maintenance, et de croissance du réseau.

  15. Httqm

    Merci pour cet article et pour la lumière faite sur cette n-ième tentative d’enfumage sécuritaire sur fond d’actualité chargée 😉
    Je voudrais ajouter un petit bémol sur la compétence des développeurs en général et ceux bossant en ESN en particulier : ils ne sont pas plus incompétents là-bas qu’ailleurs. Il faut juste savoir que, quand ils ont du taf, c’est que leur boîte a gagné à un jeu idiot d’enchères inversées consistant à construire une Ferrari avec le budget pour une Clio, et des macros Excel selon lesquelles « avec 9 femmes, on peut faire un bébé en 1 mois » devient vrai.

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