Cent fois sur le métier remettez vos correctifs… (Libres conseils 12/42)

Chaque jeudi à 21h, rendez-vous sur le framapad de traduction, le travail collaboratif sera ensuite publié ici même.

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Écrire des correctifs

Kai Blin

Kai Blin est un bio-informaticien qui mène des recherches sur les antibiotiques dans le cadre de ses activités quotidiennes, tant sur ordinateur qu’au labo. Il est très heureux de pouvoir diffuser le logiciel développé dans le cadre de ses activités professionnelles sous licence open source. Vivant dans la charmante ville de Tübingen, dans le sud de l’Allemagne, Kai passe une partie de ses soirées sur l’ordinateur, à programmer pour le projet Samba. Il consacre la majorité de son temps libre restant au théâtre, où il participe aussi bien à la performance scénique qu’à la construction d’accessoires et à la régie technique dans les coulisses.

Écrire des correctifs et les proposer est souvent la première interaction concrète que vous pouvez avoir avec un projet open source. C’est la première impression que vous donnez aux développeurs présents. Proposer de « bons » premiers correctifs, ou tout du moins jugés comme tels par le projet auquel vous contribuez, vous rendra la vie plus facile. Les règles précises d’écriture du correctif, de la façon de le soumettre au projet et tous les autres détails nécessaires vont sans doute varier selon les divers projets auxquels vous voulez contribuer. Mais j’ai trouvé quelques règles générales que l’on retrouve presque à chaque fois. Et c’est ce dont traite cet article.

Comment tout foirer

Le fil rouge de ce livre est « ce que j’aurais aimé savoir avant de commencer », aussi permettez-moi de commencer par l’histoire de mes premiers correctifs. J’ai été impliqué sérieusement dans l’écriture de code pour la première fois pendant le Google Summer of Code™ de 2005. Le projet Wine avait accepté que j’implémente un chiffrement NTLM basé sur des outils connexes à Samba. Wine est un projet à committer unique, ce qui signifie que seul le développeur principal, Alexandre Julliard, possède les autorisations de commit sur le dépôt principal. En 2005, Wine utilisait encore CVS comme système de gestion de versions. Quand le projet a démarré et que j’ai reçu le courriel me disant que j’étais accepté, j’ai contacté mon mentor sur IRC et me suis mis au travail.

J’alignais joyeusement les lignes de code et bientôt j’ai pu implémenter les premières fonctionnalités. J’ai produit un correctif et l’ai soumis à mon mentor pour qu’il fasse une relecture. Au temps du CVS, il fallait renseigner toutes les options de diff(1) manuellement, mais je m’étais particulièrement documenté sur la partie cvs diff -N -u > ntlm.patch. De cette façon, j’avais le fichier que je pouvais envoyer à mon mentor. En fait, c’est quelque chose que j’ai bien fait. Et c’est la première chose que vous devriez prendre en compte quand vous préparez un correctif. Le résultat classique de la commande diff est sans doute plus facile à lire pour un ordinateur, mais je n’ai jamais rencontré un humain préférant le résultat classique au résultat d’un diff unifié. Grâce à l’option -u , diff utilise les notations + + + et - - -

Par exemple, le diff qui suit est le résultat de la réécriture de « Hello, World! » en Python, version suédoise.

diff —git a/hello.py b/hello.py index 59dbef8..6334aa2 100644 --- a/hello.py +++ b/hello.py @@ -1,4 +1,4 @@ #!/usr/bin/env python # vim: set fileencoding=utf-8 -print "Hello, world!" +print "Halla, varlden!" 

La ligne qui commence par « - » est la ligne supprimée, celle qui commence par « + » est celle qui va être ajoutée. Les autres lignes permettent à l’outil de correction de faire son travail.

J’ai envoyé le diff unifié que je venais de créer à mon mentor qui m’en a fait une review(2) en me signalant beaucoup d’éléments à modifier. J’ai effectué les corrections et lui ai renvoyé un nouveau diff peu de temps après. Le cycle d’analyse du code a continué durant toute la durée du GSoC et mon correctif ne cessait de grossir. Quand la date de livraison est arrivée, je me suis retrouvé avec un correctif monstrueux dans lequel étaient inclus tous mes changements. Naturellement, j’ai eu beaucoup de mal à obtenir une review de mon correctif, sans parler de le faire accepter. Pour finir, Alexandre refusa de regarder plus avant le correctif tant que je ne l’aurais pas scindé. Les règles en usage chez Wine exigent que les correctifs soient de petites étapes logiques ajoutant une fonctionnalité. Chaque correctif doit faire quelque chose d’utile et pouvoir être compilé.

De fait, scinder un énorme correctif existant en différentes parties cohérentes individuellement et qui peuvent être compilées représente beaucoup de travail. C’était même d’autant plus de travail que je ne connaissais qu’une seule manière de le faire : écrire un petit correctif, créer le diff, le proposer à la validation, mettre à jour ma contribution locale et écrire alors le correctif suivant. Peu de temps après que j’ai commencé à envoyer mes premiers petits correctifs, Wine est entré dans une phase de gel des fonctionnalités d’un mois menant à la version 0.9.0 bêta. Je suis resté sur le correctif suivant pendant un mois avant de pouvoir continuer et j’ai finalement envoyé mon dernier correctif en novembre. Complètement frustré par cette expérience, j’ai décidé que je ne voulais plus jamais avoir à faire avec la communauté Wine.

Ma frustration perdura jusqu’à ce que des personnes qui utilisaient réellement mon code commencent à me poser des questions sur celui-ci en février 2006. Mon code était vraiment utile ! Ils voulaient également davantage de fonctionnalités. Quand Google annonça qu’il reconduirait le GSoC en 2006, mes projets pour l’été étaient clairs. Maintenant que Wine avait basculé de diff à git en décembre 2005, je savais que je ne serais pas ennuyé par des gels de fonctionnalités, puisque je pouvais finalement créer tous mes petits correctifs localement. La vie était belle.

Ce n’est que lorsque je suis tombé sur une interface de git (appelée porcelaine dans le langage git) qui émulait le comportement de Quilt que j’ai appris qu’il y avait des outils qui auraient pu rendre ma vie plus facile, même en 2005.

Comment NE PAS tout foirer

Maintenant que je vous ai raconté comment j’ai réussi à me planter avec l’envoi de correctifs, permettez-moi de poursuivre avec quelques conseils pour éviter les pièges.

Règles pour la soumission de correctifs

Mon premier conseil est de lire attentivement toutes les directives de soumission de correctifs que peut avoir le projet auquel vous voulez contribuer. Celles-ci, ainsi que les normes de style de codage, doivent être consultées avant même de commencer à coder.

Des diffs unifiés

Même si ce n’est pas explicitement indiqué dans les directives de soumission des correctifs, vous devez vraiment, vraiment envoyer le résultat d’un diff unifié. Je n’ai encore rencontré aucun projet qui préfère la sortie non unifiée du diff. Les diffs unifiés rendent la révision du correctif beaucoup plus facile. Ce n’est pas par hasard que les programmes de gestion de version modernes utilisent automatiquement ce format dans leurs commandes diff par défaut.

Utilisez un contrôle de version distribué

En ce qui concerne la gestion de versions moderne, vous devriez vraiment utiliser un système de gestion de versions distribué (DVCS) pour travailler localement sur le code. Git et Mercurial sont les choix les plus populaires de nos jours, quoique Bazaar puisse aussi très bien faire l’affaire. Même si le projet auquel vous voulez contribuer utilise toujours un système de gestion de version centralisé, être en mesure d’envoyer vos changements de manière itérative est une très bonne chose. Tous les outils de gestion de versions distribués mentionnés ci-dessus devraient être capables d’importer des changements depuis un SVN ou un CVS. Vous pourrez y aller et apprendre doucement Quilt mais, sérieusement, le futur passe par les systèmes de gestion de versions distribués.

De petits correctifs, pour faire une chose à la fois

Quand je dois examiner des correctifs, les plus ennuyeux à traiter sont ceux qui sont trop gros ou qui tentent de faire de nombreuses choses en même temps. Les correctifs qui ne font qu’une chose à la fois sont plus faciles à traiter. Au final, ils vous faciliteront la vie quand vous devrez déboguer les erreurs qu’auront manquées à la fois l’auteur et le vérificateur.

Suivez votre correctif

Après avoir proposé votre correctif, gardez un œil sur les canaux de communication du projet et sur votre correctif. Si vous n’avez eu aucun retour au bout d’une semaine, vous devriez poliment en demander un. En fonction de la façon dont le projet gère les propositions de correctif, celui-ci pourrait être noyé dans le bruit. N’espérez pas voir votre correctif retenu du premier coup. Il faut, en général, quelques essais pour s’habituer au style d’un nouveau projet. En tant que contributeur néophyte, personne ne vous en voudra pour ça, à condition d’avoir presque tout bon. Assurez-vous seulement de corriger ce que les développeurs vous ont indiqué et envoyez une seconde version du correctif.

Conclusion

Écrire de bons correctifs n’est pas difficile. Il y a deux ou trois choses à prendre en considération. Mais après en avoir écrit quelques-uns vous devriez être au point sur celles-ci. Un système moderne de contrôle de version (distribué) et le workflow (Ndt : flux de production) qui en résulte gèreront de fait la plupart des choses que j’ai mentionnées. Si vous n’avez qu’une chose à retenir, c’est ceci :

  • Utilisez un système de contrôle de version distribué pour gérer vos correctifs.
  • Écrivez vos correctifs en petites étapes indépendantes.
  • Suivez les normes de codage en vigueur.
  • Répondez rapidement aux commentaires sur vos correctifs.

Les quelques lignes directrices ci-dessus devraient vous aider à bien faire la plupart des choses, sinon toutes, quand vous soumettrez vos premiers correctifs. Bon codage.

(1) Un diff (abréviation de différence) est un fichier qui affiche le résultat d’une comparaison entre deux éléments (en général, des lignes de code). Pour en savoir plus : http://fr.wikipedia.org/wiki/Diff

(2) Review : révision minutieuse http://fr.wiktionary.org/wiki/review




D’un projet à l’autre, franchissez les frontières (Libres conseils 11/42)

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La collaboration entre projets

Henri Bergius

Henri Bergius est le fondateur de Midgard(1), un dépôt de contenu pour les logiciels libres. Il a aussi été longtemps impliqué dans la géolocalisation d’ordinateurs de bureaux sous Linux ainsi que dans les communautés Maemo et Meego. Il dirige un petit cabinet de conseil nommé Nemein, bidouille CoffeeScript et PHP et passe beaucoup de son temps à faire de la moto dans des régions reculées du continent Eurasien. Il vit dans la froide ville nordique d’Helsinki, en Finlande.

Il se peut qu’il existe un système complètement nouveau dans lequel vous pouvez être défini davantage par qui vous êtes plutôt que par ce que vous possédez, par ce que vous avez créé et partagé, parce que d’autres personnes ont ensuite construit sur cette base

– John Seely Brown, ancien directeur de Xerox PARC dans An Optimist’s Tour of the Future (Mark Stevenson, 2010)

Le monde du logiciel libre est pour l’essentiel divisé en tribus rassemblées autour de choses appelées projets. Il existe des projets majeurs tels que GNOME(2), KDE(3) ou Drupal(4) et il existe bien d’autres projets plus modestes tournant autour d’une seule application ou bibliothèque logicielle.

En fait, les qualifier de « projets » est un peu ridicule.

Selon moi, un projet est l’organisation d’un effort visant un but que l’on puisse atteindre et comprend un calendrier avec dates de début et de fin. Ainsi, GNOME 3.1 serait par exemple un projet tandis que GNOME, pris dans son ensemble, n’en est pas un. Il s’agit d’une communauté d’individus qui entretiennent et créent le corps d’un logiciel par de petits efforts variés ou des projets.

Assez de pédantisme. Le souci avec le concept de projet c’est qu’il finit par maintenir une séparation entre les personnes. Cela crée des communautés isolées souvent réticentes voire incapables de collaborer avec « la concurrence ». Mais en fin de compte, toutes ces communautés sont composées de personnes écrivant des logiciels libres. Et ce sont elles qui décident de l’utilisation possible ou non d’un logiciel dans différents environnements.

En fin de compte, nous voulons tous que le logiciel que nous avons créé soit utilisé par d’autres. Mieux encore : nous voulons que les autres joignent leurs efforts aux nôtres et créent des choses sympa à partir de ce que nous avons créé. Après tout, ceci constitue le cœur même des logiciels libres.

Alors pourquoi érigeons-nous ces murs autour de nous ? Garder une communauté isolée ne fait que favoriser une mentalité de type « nous contre eux ». Les incompatibilités des différents langages de programmation contribuent déjà fortement à notre division. Pourquoi en rajouter ?

La leçon de Midgard

Il est une chose que j’aurais voulu savoir quand j’ai démarré, dans cette période optimiste des « .com » de la fin des années 90 : c’est qu’en réalité le développement de logiciels ne gagne rien à s’isoler. Avec un peu d’efforts nous pouvons partager nos logiciels et nos idées par le biais de communautés, ce qui renforce et améliore à la fois les logiciels et les communautés.

Quand j’ai démarré ma carrière dans le logiciel libre, c’était l’époque des grands projets. Netscape ouvrait son code source, la fondation Apache prenait forme et des sociétés de capital-risque venaient de partout. Tenter de bâtir sa communauté devenait la norme. C’était le chemin assuré vers la gloire, la fortune et la réalisation de choses extraordinaires.

Alors nous avons construit nos propres infrastructures web. À ce moment-là il n’y en avait pas tant que cela, en particulier pour le tout jeune langage PHP. Le PHP n’était même pas notre premier choix. Nous l’avions seulement choisi au terme d’un long débat sur l’utilisation de Scheme(5) que notre développeur principal préférait. Mais le PHP gagnait alors en popularité, devenant le langage de programmation de la Toile. Et nous voulions construire la Toile.

Au début, les choses semblaient prometteuses. Beaucoup de développeurs rejoignaient notre communauté et commençaient à y contribuer. Il y a même eu des entreprises fondées autour de Midgard. Notre infrastructure gagnait en fonctionnalités et devenait de plus en plus liée à Midgard.

Avec le recul, c’est là que nous avons fait une erreur. Nous avons positionné Midgard pour être distinct du PHP lui-même. Quelque chose que vous installeriez séparément, et utiliseriez comme base pour y construire des sites entiers. Il fallait soit suivre notre voie, soit suivre celle de tout le monde.

Avec Midgard, vous deviez utiliser notre interface de dépôt de contenus pour tout, aussi bien pour notre gestion des utilisateurs que pour le modèle de permissions. Vous deviez utiliser notre système de modèles et stocker beaucoup de votre code dans le dépôt au lieu d’utiliser un système de fichiers.

Ceci ne passait évidemment pas très bien auprès de l’ensemble de la communauté PHP. Nos idées leur semblaient étranges, et Midgard, à ce moment-là, était même distribué en tant que gigantesque correctif à la base de code puisqu’on ne pouvait pas charger de modules avec PHP3.

Les années ont passé et la popularité de PHP a connu des hauts et des bas. Pendant ce temps, la communauté Midgard est restée relativement constante : un petit groupe soudé faisant des progrès sur le long terme mais séparé du monde plus large de PHP.

Nous nous sommes toujours demandé pourquoi il était si difficile d’interagir avec le monde PHP. Même d’autres communautés faisant des choses complètement différentes, comme l’environnement de bureau GNOME, semblaient plus faciles à approcher. Ce n’est que récemment, après des années d’isolement, que nous avons pris conscience du problème. En résumé : les infrastructures nous séparent alors que les bibliothèques nous permettent de partager notre code et nos expériences.

À propos des bibliothèques et des infrastructures

En définitive, les logiciels ont pour objectif l’automatisation, la construction d’outils que les autres peuvent utiliser pour résoudre des problèmes ou se connecter entre eux. Avec les logiciels, ces outils comportent plusieurs couches. Il existe des services de bas niveau comme les systèmes d’exploitation, puis les bibliothèques, les infrastructures, les boîtes à outils et enfin les applications elles-mêmes.

Les applications sont toujours écrites pour des usages spécifiques, donc entre elles il existe peu de possibilités de partage de code.

Les possibilités les plus séduisantes se situent au niveau des bibliothèques et infrastructures. Une infrastructure, si elle est suffisamment générique, peut généralement être utilisée pour construire différentes sortes de logiciels. Une bibliothèque, quant à elle, peut être utilisée pour apporter un élément particulier de logique ou de connectivité là où le besoin s’en fait sentir. De mon point de vue, c’est dans cette couche que le plus gros de la programmation devrait être fait, avec des applications spécifiques qui ne sont que des connexions entre diverses bibliothèques au sein d’une infrastructure qui s’occupe alors de faire tourner l’application en question.

Qu’est-ce qu’une bibliothèque et qu’est-ce qu’une infrastructure ? Les gens utilisent souvent ces termes indifféremment bien qu’il existe une règle grossière qui permet de les différencier : une bibliothèque est une ressource à laquelle votre code fait appel, alors qu’une infrastructure est une ressource qui fait appel à votre code.

Si vous voulez que votre code soit utilisé et amélioré, le meilleur moyen est de maximiser le nombre de ses utilisateurs et contributeurs potentiels. Avec le logiciel libre, cela fonctionne en s’assurant que votre code peut être adapté à de multiples situations et environnements.

En définitive, ce que vous voulez développer c’est une bibliothèque. Les bibliothèques c’est cool.

Comment faire en sorte que la collaboration fonctionne

Le plus difficile est de franchir la barrière du « eux-contre-nous ». Les développeurs de l’autre communauté sont des bidouilleurs concevant du logiciel libre, tout comme vous. Il suffit donc de franchir le pas et de commencer à leur parler.

Une fois le débat engagé, voici quelques points que j’ai trouvés importants quant à l’application effective des idées communes ou des bibliothèques au-delà des frontières du projet

  • Utilisez des licences permissives et essayez d’éviter les cessions de droits d’auteurs et autres exigences que les utilisateurs potentiels trouveraient onéreuses. Hébergez le projet en terrain neutre. Pour les projets web, Apache est un assez bon havre. Pour les projets bureautiques, Freedesktop est probablement le meilleur choix. Utilisez des technologies qui n’imposent pas trop de contraintes. Les bibliothèques doivent être de bas niveau, ou fournir des API (interfaces de programmation) D-Bus utilisables avec n’importe quel système.
  • Évitez les dépendances spécifiques à une infrastructure. KDE a, par exemple, trouvé GeoClue difficile à adopter parce qu’il utilise des paramètres spécifiques à l’interface GNOME. Rencontrez les autres. Si vous venez du projet GNOME, allez à l’aKademy et donnez-y une conférence. Si vous êtes développeur KDE, allez parler au GUADEC. Après avoir partagé une bière ou deux, la collaboration par IRC vient beaucoup plus naturellement.
  • Enfin, vous devez accepter que votre implémentation ne soit pas utilisée par tout le monde. Mais si, au moins, d’autres mettent en œuvre les mêmes idées, alors une collaboration reste possible.

Bonne chance pour abattre les frontières du projet ! Dans la plupart des cas, cela fonctionne si vos idées sont bonnes et présentées avec un esprit ouvert. Mais même si vous ne trouvez pas de terrain d’entente, tant que votre application remplit sa fonction pour vous, ça n’a pas été fait en vain. Après tout, ce qui compte c’est de proposer des logiciels et d’offrir la meilleure expérience utilisateur possible.

(1) http://midgard-project.org/

(2) gnomefr.org

(3) fr.kde.org

(4) drupalfr.org

(5) http://fr.wikipedia.org/wiki/Scheme

Crédit photo : mommy peace – (CC BY-NC-SA 2.0)




Comment s’attaquer aux problèmes (Libres conseils 10/42)

Chaque jeudi à 21h, rendez-vous sur le framapad de traduction, le travail collaboratif sera ensuite publié ici même.

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L’art de résoudre les problèmes

Thiago Madeira

Thiago Macieira est doublement diplômé. Il a une maîtrise en administration des affaires (MBA) et un diplôme d’ingénieur. Mais son implication dans le mouvement open source, depuis près de 15 ans maintenant, est antérieur à ses diplômes. Participant actif des communautés KDE, Qt et MeeGo, il a été ingénieur logiciel et responsable produit pour Qt, il a fait des conférences et il a écouté les gens. À présent, Thiago vit à Oslo en Norvège et quand il ne travaille pas sur Qt, il essaye — sans grande réussite — d’améliorer son skill à StarCraft 2.


Les problèmes forment une routine à laquelle nous sommes confrontés presque tous les jours ; nous les résolvons et c’est tellement habituel que bien souvent nous n’en avons même pas conscience. Cela peut être des situations aussi simples que chercher le meilleur chemin pour arriver à destination ou trouver la meilleure façon de tout faire tenir dans le réfrigérateur. Ce n’est que lorsque nous ne parvenons pas à les résoudre immédiatement que nous remarquons les problèmes car nous devons alors nous arrêter et y réfléchir. Notre vie professionnelle n’échappe pas à cette règle et la résolution de problèmes commence à faire partie de la description du poste à pourvoir.

La résolution de problèmes était le sujet de mon premier cours quand j’ai commencé ma formation d’ingénieur. Dans cet amphithéâtre bondé du siècle dernier, notre professeur expliquait à environ 700 étudiants de première année en quoi les ingénieurs étaient des solutionneurs de problèmes et comment nos vies professionnelles consisteraient à enchaîner les problèmes à résoudre. Certains seraient des problèmes faciles résolus en deux temps trois mouvements ; d’autres seraient tellement difficiles que nous aurions besoin d’une structure de projet et d’une équipe pour les résoudre — mais la plupart se situeraient entre ces deux extrêmes. Puis il commença à donner des exemples sur la façon dont sa propre mentalité de « solutionneur de problèmes » l’avait aidé dans sa vie professionnelle et personnelle, et nous offrit même un exemple en direct quand tout à coup le projecteur nous tomba dessus.

La faculté de résoudre des problèmes est un talent que nous pouvons affiner par la pratique et un travail de fond. La pratique est quelque chose que l’on ne peut acquérir que par l’expérience, par succession d’essais et d’erreurs (1) ; ce n’est donc pas quelque chose qu’on peut apprendre dans un livre. Se mettre en situation de résoudre des problèmes, en revanche, est quelque chose que l’on peut apprendre. Face au problème, l’expérience est comme notre boîte à outils, et les techniques de résolution le mode d’emploi des outils.

Formuler correctement la question

La question à laquelle nous essayons de répondre fournit la direction que nous allons prendre en essayant de résoudre le problème. Posez la mauvaise question et les réponses seront peu pertinentes, invalides ou juste complètement fausses. Par conséquent, poser la bonne question est essentiel. De plus, poser correctement la bonne question est important, car cela apporte des indices quant à ce que nous recherchons. La manière la plus inutile d’énoncer un problème qu’on puisse rencontrer est : « ça marche pas », c’est pourtant un grand classique. Certes, l’énoncé est juste, puisque manifestement quelque chose a planté. Néanmoins, cette façon de présenter le problème n’apporte aucun indice sur le point de départ pour rechercher des solutions.

Les systèmes de gestion de bogues imposent souvent au rapporteur du bogue de préciser les actions effectuées qui ont conduit à ce problème, la description de ce qui s’est passé (c’est-à-dire le symptôme) et une description du comportement attendu. La comparaison entre le symptôme et le comportement attendu est un bon point de départ pour poser la question fondamentale : «  pourquoi cela s’est-il produit, pourquoi cet autre comportement ne s’est-il pas produit ? ». Même si ce n’est pas la seule manière d’y arriver, appliquer cette technique à des problèmes peut certainement aider à formuler la question.

Formuler correctement le problème et la question, dans ses moindres détails, est aussi une manière de décrire davantage le problème tel qu’il s’est manifesté. En premier lieu, nous devons avoir conscience que le problème ne se trouve probablement pas où nous nous attendons à le trouver — si c’était le cas, nous l’aurions probablement déjà résolu. Présenter tous les détails du problème permet à l’assistance technique d’avoir plus d’informations pour travailler. De plus, même si c’est contre-intuitif, le fait de décrire le problème dans sa totalité conduit souvent à trouver la solution, si bien que de nombreux groupes de développement ont besoin que des développeurs se concentrent sur cette tâche, soit en discutant avec un collègue soit en s’adressant à un être innocent, tel qu’un canard en caoutchouc ou M. Patate.

De plus, il faut revenir régulièrement à la question afin de garder l’objectif dans le viseur. Lors de la résolution du problème, il convient de faire attention à ne pas se concentrer exclusivement sur l’une de ses parties en perdant de vue l’objectif global. Pour la même raison, il est nécessaire de reprendre la question de départ lorsqu’on a trouvé une solution éventuelle, pour pouvoir s’assurer qu’elle couvre bien l’intégralité du problème. Là encore, cela prouve bien la nécessité de poser la bonne question, qui décrira le problème dans son intégralité : sans la question complète, la solution pourrait être également incomplète.

Diviser pour mieux régner (2)

L’expérience que j’ai acquise en aidant des utilisateurs en ligne à résoudre leurs problèmes m’a appris que la plupart des personnes considérent leurs difficultés comme des blocs d’achoppement, monolithiques et indivisibles, qu’il faut traiter comme un tout. Vu sous cet angle, un vaste problème pose une question à laquelle il est très difficile de répondre entièrement.

À vrai dire, la grande majorité de ces problèmes peut se décomposer en plusieurs petits problèmes qu’il est donc plus facile de traiter séparément afin de déterminer s’ils sont la cause originelle du problème, sans parler de la possibilité qu’il y ait plusieurs origines au symptôme rapporté. Répéter cette opération, ne serait-ce qu’un petit nombre de fois, revient à s’attaquer à des problèmes mieux circonscrits, et amène par conséquent à des solutions plus rapides.

Cependant, plus nous sommes obligés de décomposer, plus nous devons connaître le fonctionnement interne du système que nous avons sous la main. De fait, celui qui doit résoudre un problème ne pourra le décomposer qu’aussi loin que sa connaissance du sujet le lui permettra, et c’est depuis ce point qu’il pourra ensuite traiter la question.

Pour ce qui concerne le développement logiciel, les sous-systèmes utilisés sont souvent de bons indices pour trouver comment décomposer le problème. Par exemple, si le problème implique une transmission de données par TCP/IP, deux subdivisions possibles sont l’expéditeur et le destinataire : il ne sert à rien de chercher le problème du côté du destinataire si l’expéditeur ne transmet pas les données correctement. De même, une application graphique qui n’affiche pas les données appelées dans une base de données a une division claire : ce serait une bonne idée de vérifier d’abord que l’accès à la base de données fonctionne avant d’enquêter sur la cause du mauvais affichage. Par ailleurs, on pourrait également envoyer des informations quelconques aux fonctions d’affichage et vérifier que ces données s’affichent correctement.

Même quand les regroupements ne sont pas faciles à faire, diviser le problème peut tout de même contribuer à éclairer la question. En fait, les divisions sont presque toujours utiles, car elles réduisent la quantité de code à inspecter et le niveau de complexité à gérer. Au pire, le simple fait de diviser le code en deux parties et de chercher le problème dans l’une des deux peut être utile. Cette technique, nommée bissection, est recommandée si les divisions créées à partir des sous-systèmes et des interfaces n’ont pas encore apporté de solution.

Une succession de divisions appropriées aura pour résultat final un petit exemple autonome qui expose le problème. À ce stade, l’une des trois options suivantes est habituellement la bonne : le problème peut être identifié et localisé ; le code est en fait correct et c’était ce que l’on en attendait qui était faux ; ou bien un bogue a été trouvé dans la couche de code de plus bas niveau. Un des avantages de ce procédé, c’est qu’il génère un scénario de test à joindre à un rapport de bogue, pour peu qu’un bogue soit en cause.

Conditions aux limites (3)

Une question similaire à la division du problème est celle des conditions aux limites. En mathématiques et en physique, les conditions aux limites sont l’ensemble des valeurs qui déterminent la région de validité des équations résolues. Pour le logiciel, les conditions aux limites sont l’ensemble des conditions qui doivent être satisfaites pour que le code s’exécute correctement. Habituellement, les conditions aux limites sont loin d’être simples : à la différence des mathématiques ou de la physique, les variables des systèmes logiciels sont beaucoup trop nombreuses, ce qui signifie que leurs conditions aux limites sont également légion.

Dans les systèmes logiciels, les conditions aux limites sont souvent nommées « conditions préalables », c’est-à-dire des conditions qui doivent être satisfaites avant qu’une certaine action ne soit autorisée. Vérifier que ces conditions prélalables ont été satisfaites est un bon exercice dans la recherche d’une réponse, car leur violation est clairement un problème qui doit être résolu — quand bien même ce n’est pas la cause première du problème initial. Des conditions préalables peuvent tout simplement prendre la forme d’un pointeur qui doit être valide avant qu’on puisse le déréférencer, ou d’un objet qui ne doit pas être éliminé avant de pouvoir être utilisé. Les conditions préalables complexes seront très probablement documentées en vue de l’utilisation du logiciel.

Un autre groupe intéressant de conditions aux limites se caractérise, curieusement, par ce qui n’est pas autorisé : le comportement indéfini. Ce type de conditions aux limites est très commun lorsque l’on traite des spécifications qui essaient d’être très explicites sur la manière dont le logiciel est censé se comporter. Les compilateurs et les définitions de langage en sont un bon exemple. À strictement parler, déréférencer un pointeur null est un comportement indéfini : la conséquence la plus commune en est l’enregistrement d’une exception du processeur et l’arrêt du programme, mais d’autres comportements sont aussi autorisés, y compris le fonctionnement sans faille.

Le bon outil pour le bon usage

Si les ingénieurs sont des solutionneurs de problèmes, la devise de l’ingénieur est « Utilise le bon outil pour le bon usage ». Cela peut sembler évident, étant donné qu’on ne s’attend pas à ce que quelqu’un utilise un marteau pour résoudre un problème électronique. Cependant, les cas d’utilisation du mauvais outil sont plutôt fréquents, souvent parce qu’on ignore qu’il existe un meilleur outil.

Certains de ces outils sont la base du développement logiciel, comme le compilateur et le débogueur. L’incapacité à se servir de ces outils est impardonnable : le professionnel qui se retrouve dans un environnement d’outils nouveaux ou inconnus, si par exemple il change de poste ou d’emploi, doit consacrer du temps à apprendre à les utiliser, à se familiariser avec leurs fonctionnalités et limitations. Par exemple, si un programme plante, être capable de déterminer l’endroit du plantage ainsi que les variables appelées dans cette portion du code peut aider à trouver la cause du problème et donc la solution.

D’autres outils peu connus sont plus évolués, prévus pour des emplois spécifiques, ou encore ne sont disponibles qu’à un prix ou sous des conditions que l’ingénieur ne peut réunir. Ils peuvent toutefois être incroyablement utiles pour contribuer à la résolution de problèmes. Il peut s’agir de vérificateurs de code statique ou de processus, de débogueurs de mémoire, d’enregistreurs d’événements matériels, etc. Par exemple, le matériel de développement inclut souvent un système permettant de le contrôler à l’aide d’une interface spéficique comme JTAG ou de lister toutes les instructions exécutées et l’état des processeurs. Mais cela nécessite d’avoir du matériel et des outils spécifiques, qui ne sont pas facilement accessibles et coûtent plus cher que les machines et périphériques grand public. Un autre exemple est la suite d’outils Valgrind (4), qui comprend un vérificateur de processus et des débogueurs de mémoire. L’ensemble est gratuit, facilement disponible, mais fait partie de ces outils spécifiques de haut niveau dont l’usage n’est pas enseigné à l’école.

Connaître le contenu de sa boîte à outils est un savoir précieux. L’utilisation d’un outil spécialisé pour chercher un problème va probablement donner un résultat plus rapide, qu’il soit positif — et confirme le problème — ou négatif, et oriente la recherche dans une autre direction. Par ailleurs, il est important de savoir comment utiliser ces outils, ce qui justifie le temps passé à lire la documentation, à  s’entraîner ou simplement à expérimenter ces outils avec des problèmes connus pour comprendre comment ils fonctionnent.

Conclusion

Résoudre  les problèmes est un art accessible à tous. Comme pour tous les arts, certaines personnes semblent avoir une telle facilité qu’ils semblent être nés avec cette compétence. Mais en réalité, avec assez d’expérience et de pratique, la résolution des problèmes devient une activité insconsciente.

Quand on est confronté à un problème qui n’est pas évident à résoudre, il faut s’asseoir et le considérer dans son intégralité. Quel problème avons-nous ? Pouvons-nous formuler la question à laquelle nous devons répondre ? Une fois que nous savons ce que nous cherchons, nous pouvons commencer à examiner où peut être situé le problème. Peut-on le décomposer en parties plus petites et plus maniables ? Quels sont les meilleurs outils à utiliser pour chaque partie ? Avons-nous vérifié que nous utilisions correctement les fonctionnalités et services disponibles ?

Après avoir résolu de nombreux problèmes, on commence à repérer des schémas. Il devient plus facile de détecter des indices subtils à partir des symptômes et de diriger les recherches vers le problème réel. Un correcteur de problèmes expérimenté peut même ne pas se rendre compte que cette action a lieu. C’est un signe que l’expérience et les automatismes se sont si bien mis en place qu’il n’y a plus besoin d’effort conscient pour accéder à ces compétences.

Bien sûr il, y aura toujours des problèmes qui seront difficiles à résoudre dans la vie : problèmes professionnels, existentiels, philosophiques ou même ceux qui sont causés par la pure curiosité. Là encore, c’est le défi qui nous stimule, le besoin de comprendre toujours plus et mieux. Sans cela, la vie serait trop triste.

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Apprentissage#Apprentissage_par_essais_et_erreurs

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Diviser_pour_régner_(informatique)

(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Condition_aux_limites

(4) http://fr.wikipedia.org/wiki/Valgrind

Crédit photo Luxuryluke (CC BY-NC-ND 2.0)




Sauvegardes et garde-fous (Libres conseils 9/42)

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Des sauvegardes pour votre santé mentale

Austin Appel

Austin Appel, alias « scorche », est un professionnel de la sécurité informatique qui passe son temps à casser (il est dûment autorisé, évidemment) des choses précédemment réputées sécurisées. On le croise souvent enseignant le crochetage de serrure durant des conférences de sécurité et de hacking. Dans le monde de l’open source, il fait une foule de choses pour le projet Rockbox et a œuvré bénévolement pour le projet One Laptop Per Child (un ordinateur portable par enfant).

Les sauvegardes c’est bien. Les sauvegardes c’est super. Un administrateur compétent fait toujours des sauvegardes régulières. On apprend ça dans n’importe quel manuel traitant de l’administration des serveurs. Le problème c’est que les sauvegardes ne sont vraiment utiles qu’en cas d’absolue nécessité. Lorsque quelque chose de grave arrive au serveur ou à ses données et qu’on est forcé de se replier sur autre chose, les sauvegardes viendront à point nommé. Cependant, cela ne devrait jamais arriver, n’est-ce pas ? À n’importe quel autre moment, à quoi cela sert-il pour vous et votre environnement serveur d’avoir des sauvegardes ?

Avant d’aller plus loin, il est important de noter que ce conseil vaut pour les administrateurs serveurs des plus petits projets open source — la majorité silencieuse. Si vous maintenez des services qui vont engendrer une grande frustration, et même peut-être faire du tort s’ils sont indisponibles, vous devriez considérer ceci avec la plus grande circonspection.

Pour le reste d’entre nous qui travaillons sur d’innombrables petits projets ayant des ressources limitées, nous avons rarement deux serveurs séparés pour la production et les tests. En vérité, avec tous les services qu’un projet open source doit maintenir (système de gestion de version, services web, listes de diffusion, forums, ferme de compilation, bases de données, traceurs de bogues ou de fonctionnalités, etc.), des environnements de test séparés sont souvent de l’ordre du rêve. Malheureusement, l’approche courante de l’administration systèmes est d’avancer avec précaution et mettre les systèmes à jour uniquement en cas de nécessité absolue, afin d’éviter tout problème de dépendance, de code cassé, ou n’importe laquelle des millions de choses qui pourraient mal se dérouler. La raison pour laquelle vous êtes nerveux n’est pas que vous pourriez manquer d’expérience. Il est important de savoir que vous n’êtes pas seul dans ce cas. Que nous l’admettions ou non, beaucoup d’entre nous ont été (et sont probablement encore) dans cette situation. Il est triste que cette inaction — découlant de la peur de détruire un système fonctionnel — conduise souvent à des services en fonctionnement qui ont souvent plusieurs versions de retard, ce qui implique de nombreuses failles de sécurité potentiellement sérieuses. Cependant, soyez assuré que ce n’est pas la seule manière de jouer le jeu.

Les gens ont tendance à jouer un jeu différent selon qu’ils aient une infinité de vies ou qu’ils doivent recommencer depuis le début dès lors qu’une seule erreur a été commise. Pourquoi devrait-il en être autrement pour de l’administration systèmes ? Aborder le concept de sauvegardes avec un état d’esprit offensif peut complétement changer votre conception de l’administration systèmes. Au lieu de vivre dans la peur d’une dist-upgrade complète (ou de son équivalent pour yum, pacman, etc.), celui qui est armé de sauvegardes est libre de mettre à jour les paquets d’un serveur, confiant dans le fait que ces changements pourront être annulés si les choses tournent au vinaigre. La clé du succès réside tout entière dans l’état d’esprit. Il n’y a aucune raison d’avoir peur tant que vous avez vos données sauvegardées sous la main comme filet de sécurité lorsque vous sautez le pas. Après tout, l’administration système est une expérience d’apprentissage permanente.

Bien sûr, si vous ne validez pas vos sauvegardes, vous reposer sur elles devient un jeu très dangereux. Heureusement, les administrateurs systèmes expérimentés savent que le commandement « Garde des sauvegardes à jour » est toujours suivi par « Valide tes sauvegardes ». À nouveau, c’est un mantra que les gens aiment réciter. Ce qui, en revanche, ne tient pas de façon élégante dans un mantra entraînant est la manière de valider rapidement et simplement ses sauvegardes. La meilleure manière de dire qu’une sauvegarde est fonctionnelle est, bien sûr, de la restaurer (de préférence sur un système identique qui n’est pas en cours d’utilisation). Mais, une fois encore, en l’absence d’un tel luxe, on doit faire preuve d’un peu plus de créativité. C’est là (tout du moins pour les fichiers) que les sommes de contrôle peuvent vous aider à vérifier l’intégrité de vos fichiers sauvegardés. Dans rsync, par exemple, la méthode utilisée par défaut pour déterminer quels fichiers ont été modifiés consiste à regarder la date et l’heure de la dernière modification, ainsi que la taille du fichier. Cependant, en utilisant l’option ‘-c’, rsync utilisera une somme de contrôle MD4 de 128 bits pour déterminer si les fichiers ont changé ou non. Bien que ce ne soit pas toujours la meilleure idée à mettre en œuvre à chaque fois en toute occasion — à cause d’un temps d’exécution beaucoup plus long qu’un rsync normal et d’une utilisation accrue des accès disques — cette méthode permet de s’assurer que les fichiers sont intègres.

Le rôle d’un administrateur systèmes peut être éprouvant par moments. Il n’est cependant pas nécessaire de le rendre plus stressant que nécessaire. Avec le bon état d’esprit, certaines commandes de précaution apparemment à but unique et limité peuvent être utilisées comme des outils précieux qui vous permettent de progresser de façon agile, tout en gardant votre santé mentale intacte et la vitesse tant appréciée dans les projets open source.




Être administrateur systèmes : ne pas s’enfermer dans une spécialité ? (Libres conseils 8/42)

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Aimer l’inconnu

Jeff Mitchell

Jeff Mitchell passe ses journées de travail à s’activer sur tout ce qui touche aux ordinateurs et aux réseaux et son temps libre à barboter dans toutes sortes de projets de logiciels libres et open source. Ce qu’il préfère c’est la convergence des deux. Après avoir travaillé en tant qu’administrateur systèmes professionnel de 1999 à 2005, il maintient son niveau de compétences en les mettant bénévolement au service de projets libres en divers lieux. Ces temps-ci, son activité pour le Libre est dédiée à l’administration systèmes pour KDE1 et c’est l’un des développeurs principaux du lecteur Tomahawk2. Jeff vit actuellement à Boston, aux États-Unis.

Récemment, à mon travail, j’ai fait partie d’une équipe qui faisait passer les entretiens d’embauche pour un poste d’administrateur systèmes. Après avoir parcouru quelques dizaines de curriculum vitae nous avons finalement convoqué notre premier candidat. Celui-ci — appelons-le John — avait aussi bien l’expérience de petites structures, style laboratoire informatique, que de plus vastes opérations dans des centres de données. À première vue, les choses se présentaient bien, si ce n’est qu’il avait eu cette réponse bizarre à quelques-unes de nos questions : « je suis administrateur systèmes ». Le sens de cette phrase n’a pas été immédiatement clair pour nous, jusqu’à ce que l’échange suivant ait lieu :

Moi : Donc, vous avez dit que vous n’avez pas d’expérience avec Cisco IOS, mais qu’en est-il des réseaux en général ?

John : Eh bien, je suis administrateur systèmes.

Moi : Oui, mais que diriez-vous sur les concepts de réseau ? Les protocoles de routage comme BGP ou OSPF, les VLANs, les ponts réseaux…    

John, exaspéré : Je suis administrateur systèmes.

C’est à ce moment-là que nous avons compris ce qu’il voulait dire. John ne nous disait pas qu’il connaissait toutes ces choses que nous lui demandions puisqu’il était administrateur systèmes ; il nous expliquait que parce qu‘il était administrateur systèmes, il n’en savait rien. John était administrateur systèmes et cela signifiait pour lui que ces tâches étaient celles d’un administrateur réseau. Sans surprise, John n’a pas obtenu le poste.

Dans bien des projets open source, la spécialisation est une malédiction et non une bénédiction. Qu’un projet relève d’une catégorie ou l’autre dépend souvent de la taille de l’équipe de développement ; la spécialisation à l’extrême peut entraîner de graves perturbations dans un projet en cas de départ d’un développeur, que ce soit en bons ou mauvais termes, qu’on le regrette ou non. Il en va de même pour les administrateurs systèmes de projets open source, bien que la pénurie générale de ces derniers semble autoriser aux projets une marge de tolérance parfois dangereuse.

L’exemple le plus flagrant qui me vienne à l’esprit impliquait un projet spécifique dont le site de documentation (y compris toute celle de l’installation et de la configuration) était indisponible depuis plus d’un mois. La raison : le serveur était en panne et la seule personne qui en avait l’accès naviguait sur un « bateau pirate » avec les membres du parti pirate suédois. C’est une histoire vraie.

Cependant, tous les points de défaillance ne sont pas dus à l’absence des administrateurs systèmes ; certains sont artificiels. Sur un gros projet, les décisions des droits d’accès à l’administration systèmes étaient assumées par un seul administrateur. Il ne s’était pas seulement réservé certains droits d’accès uniquement pour lui-même (vous l’avez deviné : oui, il a disparu pendant un certain temps, et oui, cela a causé des problèmes) ; il avait aussi décidé de la façon dont les droits d’accès devaient être accordés, en fonction de la confiance qu’il portait personnellement au candidat. La « confiance », dans ce cas, se fondait sur une seule chose : non pas le nombre de membres de la communauté qui se portait garant pour cette personne, ni depuis combien de temps cette personne était un contributeur actif et de confiance pour le projet, ni même depuis combien de temps il connaissait lui-même cette personne dans le cadre de ce projet. Au lieu de cela, elle reposait sur la façon dont il connaissait personnellement quelqu’un, ce par quoi il entendait la façon dont il connaissait cet individu en personne. Vous imaginez bien à quel point cela est adapté à une équipe d’administrateurs systèmes disséminée sur toute la planète…

Bien sûr, cet exemple ne fait qu’illustrer la grande difficulté pour un administrateur systèmes open source de trouver le juste milieu entre sécurité et capacité. Les grandes entreprises peuvent se permettre d’avoir du personnel redondant, et ce, même si le travail se répartit selon différentes responsabilités ou domaines de sécurité. La redondance est importante. Mais qu’en est-il si la seule possibilité d’avoir une redondance pour l’administrateur systèmes est de prendre la première personne se présentant au hasard sur votre canal IRC ou une personne quelconque proposant son aide ? Comment pouvez-vous raisonnablement avoir confiance en cette personne, ses capacités et sa motivation ? Malheureusement, seuls les contributeurs principaux du projet ou une petite partie d’entre eux peuvent savoir quand la bonne personne se présente en utilisant le même modèle de toile de confiance3 qui sous-tend une grande partie du reste du monde open source. L’univers des projets open source, leurs besoins et les personnes qui veulent contribuer à un projet particulier forment une extraordinaire diversité ; par conséquent, la dynamique humaine, la confiance, l’intuition et la manière d’appliquer ces concepts à un projet open source sont de vastes sujets, bien au-delà de la thématique de ce court article.

Une chose importante a cependant facilité la découverte de cette ligne d’équilibre sécurité/capacité : l’essor des systèmes de gestion de versions distribués, ou DVCS (NdT : Distributed Version Control System, système de gestion de version distribué). Auparavant, les contrôles d’accès étaient primordiaux car le cœur de tout projet open source — son code source — était centralisé. Je me rends bien compte que beaucoup doivent penser : « Jeff, tu devrais pourtant le savoir, le cœur d’un projet, c’est sa communauté, pas son code ! ». Ma réponse est simple : les membres de la communauté vont et viennent, mais, si quelqu’un fait accidentellement un « rm -rf » sur tout l’arbre du système de gestion de versions de votre projet et que vous manquez de sauvegardes, combien de ces membres de la communauté vont continuer à s’investir dans le projet et aider à tout recommencer à zéro ? (Mes propos se basent sur une histoire vraie dans laquelle un membre de la communauté saoul qui s’énervait à déboguer un bout de code, lança un « rm -rf » sur toute sa contribution, avec l’intention de supprimer tout le code du projet. Par chance, il n’était pas administrateur systèmes et n’avait donc pas accès au dépôt central, et il était trop saoul pour se rappeler qu’il travaillait seulement sur une copie du projet.)

Le code du projet est son cœur ; les membres de sa communauté en sont l’énergie vitale. Privé de l’un ou de l’autre, vous aurez du mal à garder un projet vivant. Avec un logiciel de gestion de version (NdT : VCS pour version control system) centralisé, si vous n’avez pas eu la présence d’esprit de mettre en place un système de sauvegarde régulier, vous pourriez, avec de la chance, ré-assembler l’arborescence complète du code source à partir des différents éléments contribués qu’auront gardés les autres personnes. Mais pour la majorité des projets, l’historique du code est aussi important que le code lui-même et cela, vous l’aurez tout de même entièrement perdu.

Ce n’est plus le cas désormais. Quand tous les clones locaux ont tout l’historique du projet et que des sauvegardes de secours peuvent être effectuées chaque nuit, en lançant une tâche planifiée aussi simple que « git pull », les dépôts centralisés ne sont plus que des outils de coordination. Cela en diminue l’importance de quelques degrés. Le projet doit toujours être protégé contre les menaces aussi bien internes qu’externes : les systèmes non corrigés sont toujours vulnérables à des exploits bien connus. Un administrateur systèmes malveillant peut tout mettre sans dessus dessous, un système d’authentification déficient peut permettre l’entrée de codes malveillants dans la base, et un « rm -rf » accidentel sur le dépôt central peut toujours coûter cher en temps de développement. Mais ces défis peuvent être surmontés, et à l’ère des serveurs privés virtuels (VPS) abordables et des centres d’hébergement de données, les absences des administrateurs systèmes peuvent également être compensées. (Il vaut mieux cependant s’assurer d’avoir un accès redondant au DNS ! Oh et mettez aussi vos sites internet sur un dépôt vérifié et certifié [DVCS] , et faites des branches pour les modifications locales. Vous me remercierez plus tard.)

Les DVCS permettent la redondance du cœur de votre projet pour trois fois rien, ce qui est une bonne façon d’aider les administrateurs systèmes à dormir la nuit et nous donne l’impression d’être un peu des maîtres du temps. Cela veut aussi dire que si vous n’êtes pas sur un DVCS, arrêtez de lire immédiatement et passez sur l’un d’eux. Ce n’est pas qu’une question d’espace de travail et d’outils. Si vous vous souciez de la sécurité de votre code et de votre projet, vous migrerez.

La redondance du code source est une nécessité, et en général plus vous avez de redondances, plus vos systèmes sont robustes. Il semble aussi évident que vous voulez une redondance de vos administrateurs systèmes ; ce qui vous semblera peut-être moins évident, c’est que l’importance de la redondance ne se joue pas tant en termes de personnes qu’en termes de niveau des compétences. John, l’administrateur systèmes, a travaillé dans des centre de stockage des données et au sein d’entreprises qui avaient des systèmes d’administration redondants mais des niveaux de compétences rigides, définis. Cela fonctionne dans de grandes entreprises qui peuvent payer pour embaucher de nouveaux administrateurs systèmes avec des compétences à la carte. Mais la plupart des projets open source n’ont pas ce luxe. Vous devez faire avec ce que vous avez. Cela veut dire bien sûr que, pour que l’administration systèmes soit redondante, une solution — et c’est parfois la seule — consiste à répartir la charge : d’autres membres du projet prenne chacun  une ou deux compétences jusqu’à ce qu’il y ait redondance.

Il n’y a guère de différence entre le côté développement et le côté créatif d’un projet ; si la moitié de votre programme est écrite en C++, l’autre moitié en Python, et qu’un seul développeur sait programmer en Python, son départ du projet provoquera de gros problèmes à court terme et pourrait aussi causer de sérieux problèmes à plus long terme. Encourager les développeurs à se diversifier et à se familiariser avec d’autres langages, paradigmes, bibliothèques, etc. entraîne que chacun de vos développeurs gagne en valeur ; cela ne devrait pas choquer : l’acquisition de nouvelles compétences est le résultat d’un apprentissage qui se poursuit tout au long de la vie, et un personnel mieux formé a aussi plus de valeur. (Cela rend aussi le curriculum vitae de chacun plus attractif, ce qui devrait être une bonne motivation.)

La plupart des développeurs open source que je connais considèrent comme un défi et un plaisir de s’aventurer sur de nouveaux territoires : c’est justement ce genre d’état d’esprit qui les a menés à développer de l’open source au départ. De même, les administrateurs de systèmes open source sont une denrée rare, et ne peuvent se permettre de s’enliser dans une routine. De nouvelles technologies intéressantes pour les administrateurs systèmes apparaissent constamment et il existe souvent de nouvelles façons d’utiliser des technologies actuelles ou anciennes afin de renforcer l’infrastructure ou d’améliorer leur efficacité.

John n’était pas un bon candidat parce qu’il apportait peu de valeur ajoutée ; et il apportait peu de valeur car il n’était jamais allé au-delà des limites du rôle qui lui était attribué. Les administrateurs systèmes open source qui tombent dans ce piège ne nuisent pas seulement  au projet dans lequel ils sont impliqués sur le moment, ils réduisent  leur valeur pour d’autres projets utilisant des technologies d’infrastructure différentes et qui auraient vraiment besoin d’un coup de main ; cela diminue les capacités globales de la communauté open source. Pour un administrateur de logiciel libre efficace, il n’existe pas de zone de confort.

  1. http://www.kde.org/ ^
  2. http://www.tomahawk-player.org/ ^
  3. http://fr.wikipedia.org/wiki/Toile_de_confiance ^



Inviter à l’audace (Libres conseils 7/42)

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Laisser le champ libre

Lydia Pintscher

Lydia Pintscher est une femme naturellement douée pour apprivoiser les gens, les geeks et les chatons. Entre autres, elle est en charge des programmes de mentors de KDE (Google Summer of Code, Google Code-in, Season of KDE), membre fondateur des groupes de travail de la communauté KDE et membre du conseil de KDE e.V.

Le logiciel libre a un ennemi. Ce n’est pas celui auquel pensent la plupart des personnes sur Internet. Non, l’ennemi, c’est le manque de participation active.

Chaque jour des milliers de personnes se mettent à chercher ce qui pourrait bien donner un sens à leur vie, et se demandent comment réaliser quelque chose qui compte vraiment. Tous les jours des milliers de lignes de code pour des logiciels libres sont en attente d’écriture et de débogage, des programmes attendent d’être mis en avant et traduits, des éléments artistiques attendent de voir le jour et ainsi de suite.

Malheureusement, il arrive beaucoup trop souvent que la connexion ne s’établisse pas entre tous ces individus et tous ces projets. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout commence avec des personnes qui ne connaissent rien au logiciel libre, à tous ses avantages et à ses valeurs. Mais on commence à y arriver. Les gens commencent à utiliser et peut-être même à comprendre le logiciel libre à grande échelle. Les projets de logiciels libres vivent de la conversion de certains de leurs utilisateurs en contributeurs actifs. Et c’est là que les problèmes sérieux commencent.

J’ai accompagné des centaines d’étudiants avec des programmes de tutorat et je suis allée sensibiliser de diverses façons aux projets de logiciels libres. J’ai travaillé avec des gens enthousiastes dont la vie a pris un tour bien meilleur grâce à leurs contributions aux logiciels libres. Mais il y a un leitmotiv que je vois encore et toujours et ça me brise le cœur parce que je sais maintenant à côté de quels talents nous passons à cause de ça : ne pas se sentir autorisé à faire quelque chose d’extraordinaire. Un collègue tuteur du Google Summer of Code a mieux résumé ceci en disant : « on a rarement l’impression que les contributeurs de l’open source n’ont pas eu la permission de travailler sur des trucs mais plutôt qu’ils ne se sont pas précipités assez vite au bon moment ». Les contributeurs potentiels pensent souvent qu’ils ne sont pas autorisés à contribuer. Les raisons en sont nombreuses et reposent toutes sur des malentendus. Voici les préjugés les plus courants d’après mon expérience :

  • « Je ne sais pas coder. Pas moyen pour moi de contribuer. »
  • « Je ne suis pas vraiment bon pour ça. On n’a pas besoin de mon aide. »
  • « Je serais rien qu’un boulet. Ils ont des choses plus importantes à gérer. »
  • « On n’a pas besoin de moi. Ils doivent avoir déjà assez de gens bien plus brillants que moi. »

Ces préjugés sont presque toujours sans fondement et j’aurais aimé savoir il y a bien longtemps qu’ils sont si répandus. J’aurais dès le début abordé très différemment mon travail de sensibilisation.

Le plus simple, pour sortir quelqu’un de cette situation, c’est de l’inviter en personne. « Cet atelier que nous proposons ? — Oui, bien sûr, tu devrais venir ». « Ce bogue remonté dans le traqueur de bogues ? — Je suis sûre que tu es la personne idéale pour essayer de le corriger ». « Ce communiqué de presse qu’il faut préparer ? — Ce serait super si tu pouvais le relire et t’assurer qu’il est bon ». Et si ce n’est pas possible, assurez-vous que votre matériel de promotion — vous en avez bien un peu, non ? — précise clairement quel genre de personnes vous recherchez et ce que vous estimez être les prérequis.

Assurez-vous surtout de toucher les personnes en-dehors du cercle des contributeurs habituels, car la barrière est encore plus haute pour eux. À moins de dépasser cette limite, vous ne recruterez que vous-même — c’est-à-dire que vous aurez davantage de contributeurs semblables à ceux que vous avez déjà. Les personnes semblables à celles déjà présentes sont géniales, mais pensez à toutes les autres personnes extraordinaires à côté desquelles vous passez et qui pourraient apporter de nouvelles idées et de nouvelles compétences à votre projet.




Le Libre, entre marxisme et capitalisme ?

Entre les biens communs et le communisme, y aurait-il davantage qu’une parenté lexicale ? Le logiciel libre libère-t-il plus que le code ? Est-il l’instrument d’une lutte contre le capitalisme monopolistique, ou bien une ressource développée en marge du temps salarié et qu’il est pratique de piller dans une logique de marché ?

Des questions de ce type, et d’autres bien plus brutales encore, sont depuis longtemps posées par toutes sortes de personnes et pas seulement dans le milieu de l’informatique ou de sa culture. Voyez par exemple les réflexions avancées sur ce forum de marxistes révolutionnaires, cette autre analyse politico-philosophique déjà ancienne qui pose justement la problématique du Libre au-delà du logiciel en essayant « d’interpréter Marx dans le contexte du logiciel libre ». Ou encore ce texte d’Ernest Everhard qui analyse assez bien les limites politiques du logiciel libre, lequel ne peut suffire à transformer à lui seul la société — une prise de position dont la conclusion est la suivante : « il est nécessaire d’exproprier les grands éditeurs de logiciels ».

Bref, voilà bien un serpent de mer qui donne lieu à beaucoup d’approximations, de conjectures et de théories. Ou plutôt, que l’on tente fréquemment de rapprocher plus ou moins judicieusement de théories ou idéologies aussi variées que contradictoires, comme c’est le cas dans l’article de Jonathan Roberts.

Posons cependant l’hypothèse que ce débat est fertile car il oblige les libristes à se positionner et réfléchir au-delà de leurs mantras stallmanniens. Et peut-être à cerner mieux ce que le mouvement du logiciel libre n’est pas. « Ni de droite ni de gauche » prétendent constamment tous ceux qui refusent de reconnaître dans quel contexte politique il se déploie ou non. « Ni marxiste ni capitaliste » vont peut-être nous expliquer doctement certains commentateurs. Mais encore ? « Ni libertaire ni libertarien » ?

Ne prenez pas trop au sérieux les rapprochements forcément discutables que vous lirez ci-dessous, voyez-y plutôt une invitation à débattre. Librement.

La philosophie du logiciel libre

d’après Jonathan Roberts The philosophy of free software (Tech Radar)

Traduction Framalang ga3lig, peupleLa (relectures), KoS, brandelune, 4nti7rust, Amine Brikci-N, Goofy

Beaucoup de gens adorent se lancer dans un bon débat. Nous leur avons demandé (un peu comme une boutade) s’il était plus facile d’appréhender Linux sous l’angle du marxisme ou sous celui du capitalisme.

Les réponses qui nous sont parvenues étaient très drôles, mais la plupart étaient aussi plutôt élaborées et nous ont invités à réfléchir : comment Linux et le mouvement du logiciel libre trouvent-ils leur place dans les vastes débats philosophiques, économiques, éthiques et religieux qui passionnent les êtres humains depuis des siècles.

En constatant que même Linus Torvalds s’était lancé dans des spéculations aussi oiseuses, comme on peut le voir dans l’interview qu’il a donnée l’été dernier à la BBC, nous avons pensé qu’il serait amusant de poursuivre la conversation.

Nous allons aborder Linux et le logiciel libre selon une perspective cavalière, en l’examinant sous l’angle de quelques-uns de ces débats sans fin. Nous jetterons un coup d’œil à quelques théories pour savoir dans quelle mesure elles pourraient s’appliquer à notre système d’exploitation favori.

Tout d’abord cet avertissement : selon nous, ce qui est le plus important avec Linux et le logiciel libre, c’est qu’il s’agit d’une réalité pratique. C’est tout simplement sympa que ce truc fonctionne bien, c’est gratuit et les gens peuvent prendre beaucoup de plaisir à l’utiliser et à l’élaborer, certains peuvent même gagner un peu d’argent par la même occasion. Tout le reste n’est que littérature, donc ne soyez pas trop bouleversé par ce que vous allez lire !

Puisque nous avons mentionné l’interview de Linus Torvald à la BBC, commençons par là. Il y déclare : « …l’open source ne marche vraiment que si chacun y contribue pour ses propres raisons égoïstes… la propriété fondamentale de la GPL2 c’est sa logique de simple donnant-donnant : je te donne mes améliorations si tu promets que tu me feras profiter des tiennes ».

Ce qui rend l’observation de Torvalds intéressante c’est qu’on peut la mettre en rapport avec des discussions en philosophie, éthique, biologie, psychologie et même mathématiques qui remontent à Platon (au moins). Dans La République, Platon examine les notions de justice et de morale en posant la question : sont-elles des constructions sociales ou un Bien abstrait ?

Au cours du dialogue, Glaucon, un des protagonistes, évoque l’histoire de l’anneau magique de Gygès qui rend invisible celui qui le porte. Il présume que, juste ou injuste, tout homme qui porterait cet anneau agirait de la même façon : en prenant ce qui lui plaît sur les étals du marché, en s’introduisant dans les maisons pour y coucher avec qui lui plaît ou encore en tuant ses ennemis.

Il déclare :

« Si quelqu’un recevait ce pouvoir d’invisibilité et ne consentait jamais à commettre l’injustice ni à toucher au bien d’autrui, il paraîtrait le plus insensé des hommes à ceux qui auraient connaissance de sa conduite, (…) car tout homme pense que l’injustice est plus profitable que la justice. » (Platon, La République, II, 360d, traduction Robert Baccou)

Quelle vision déprimante de la nature humaine !

Que vous vous accordiez ou non avec Glaucon, il est évident que Torvalds soulève ce même point : sans contraintes sociales telles que la GPL v2, je ne serais pas en mesure de croire qu’en échange de mes améliorations du code, vous me donneriez les vôtres en retour.

Pourquoi le feriez-vous ? Après tout, si vous vous contentez de prendre mon code pour améliorer votre logiciel, vous aurez un avantage sur moi : moins de travail pour un meilleur résultat — et les gens sont égoïstes !

Il semble que même Platon, comme l’a fait plus tard Torvalds, ait au moins considéré que le monde ne tourne pas avec des gens qui disent : « asseyons-nous tous en rond autour d’un feu de camp pour chanter “Si tous les gars du monde…” et le monde sera meilleur ».

Les rapaces et la sécurité

Bruce Schneier traite du même problème dans son dernier ouvrage Liars and Outliers http://www.schneier.com/book-lo.htm… ; il met en évidence à quel point ce débat est courant, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du monde de la technologie. Dans son livre, il décrit un processus appelé le jeu du Faucon-Colombe, inspiré de la théorie des jeux.

La théorie c’est que dans une population d’oiseaux sauvages en compétition pour la même quantité limitée de nourriture, certains sont des faucons et d’autres des colombes. Les faucons sont agressifs et vont se battre pour leur nourriture : quand ils rencontrent un autre faucon, ils vont tous les deux se combattre, et l’un obtiendra la nourriture tandis que l’autre sera blessé voire tué. Les colombes, au contraire, sont passives, et lorsqu’elles sont deux devant la même nourriture, elles choisissent de la partager entre elles. Si un faucon et une colombe sont confrontés, alors c’est toujours le faucon qui aura la nourriture et la colombe va choisir de se retirer.

Bien que vous puissiez tirer bien des conclusions de l’analyse de ce jeu, l’observation la plus importante que fait Schneier est la suivante : quel que soit le scénario envisagé, il y aura toujours au moins quelques faucons dans le lot.

Si la population au départ était composée à 100% de colombes, quelques-unes s’arrangeraient rapidement pour avoir pas mal de nourriture supplémentaire pour elles seules, en se comportant comme des faucons, sans trop de risques d’affronter d’autres colombes qui se comporteraient elles aussi comme des faucons. Bien entendu, à mesure que la population de faucons s’accroît, arrivera un moment où les conséquences en seront dommageables à l’ensemble de la population. Il n’y aura plus assez de nourriture pour les colombes, qui mourront lentement après s’être retirées de tous les combats sans nourriture, et les faucons auront de plus en plus d’affrontements avec leurs semblables, courant des risques plus grands d’être tués.

Bon, arrêtons là avec les faucons et les colombes. Quels rapports avec le logiciel libre et la GPL ? Eh bien on pourrait en déduire que sans la GPL « qui nous permet d’être égoïstes », comme le dit Torvalds, nous pourrions nous trouver dans la situation où trop de faucons s’emparent du code sans contribuer en échange, ce qui dégraderait progressivement la confiance et la participation, et finirait par détruire notre population de programmeurs open source.

Dans le reste de l’ouvrage, Schneier propose divers « mécanismes de sécurité » pour nous aider à avoir confiance dans les actions des autres, et nous permettre de travailler de façon collaborative même si nous ne pouvons pas forcément adhérer aux motivations (égoïstes) des autres. Tandis que Schneier signale des facteurs tels que la loi, l’évolution des neurones miroirs, etc., la GPL pourrait également être considérée selon cet angle ,à savoir comme un mécanisme de sécurité destiné à renforcer la confiance mutuelle et la collaboration. Et c’est aussi très malin.

Le logiciel libre et l’économie

En plus d’être un cas d’étude intéressant pour ceux qui s’intéressent à la coopération, le logiciel libre a reçu beaucoup d’attention pour ses similarités avec divers systèmes économiques. Un bon exemple en est Bill Gates, qui en 2005 disait : « Il y a des communistes des temps modernes qui voudraient se débarrasser des primes pour les (…) éditeurs de logiciels de diverses façons »

Maintenant, bien sûr, il est possible que l’intérêt de Gates ait moins été de tirer un bilan économique sérieux que d’effrayer le marché des entreprises américaines capitalistes qui aiment le libre-échange en les dissuadant d’utiliser des logiciels libres ; c’est une observation qui revient assez fréquemment pour mériter qu’on la prenne en considération.

Le premier point à noter est que le logiciel libre a peu à voir avec le communisme soviétique, dont les principales caractéristiques étaient la planification centralisée et un état policier imposant, complétés par des camps de prisonniers et de travail forcé. Ceux qui ont suivi le logiciel libre depuis suffisamment longtemps savent que la planification centralisée ne se produit que rarement, sinon jamais : la multiplication des formats logiciels, des distributions, suites bureautiques, environnements de bureau, serveurs web et de courriels en est une preuve suffisante.

Qui plus est, personne n’est obligé de travailler sur du logiciel libre ou de l’utiliser. En fait, étant donné que tous les formats de fichier sont implémentés avec un code ouvert, n’importe qui peut les ré-implémenter dans un programme concurrent sans sourciller. Beaucoup se sont emparés de ces arguments pour suggérer que – pour la plus grande frustration de Bill Gates, on peut bien l’imaginer – le logiciel libre a moins en commun avec le communisme soviétique que les pratiques de nombreuses entreprises propriétaires.

Des entreprises comme Apple et Microsoft sont réputées et même félicitées pour leur planification verticale ; elles sont aussi tristement célèbres par la façon dont elles enchaînent les utilisateurs à leurs logiciels et matériels informatiques en créant par défaut des formats de fichiers fermés et propriétaires que les programmes concurrents ne sont pas en mesure d’implémenter facilement eux-mêmes.

Le marxisme

Si le logiciel libre a peu de rapport avec le communisme soviétique, peut-être a-t-il davantage en commun avec le marxisme.

L’une des idées centrales dans cette vision du monde est qu’en détenant les moyens de production, que ce soit les machines, le savoir ou quoi que ce soit d’autre, les classes dominantes peuvent exploiter les classes dominées; tant qu’ils ne possèdent pas les moyens de production, les travailleurs doivent céder « volontairement » leur force de travail contre un salaire pour acheter les biens nécessaires à leur survie : un toit, des vêtements, de la nourriture et des loisirs. Ils ne peuvent véritablement choisir de travailler, et ils ne peuvent jamais avoir vraiment leur mot à dire sur leurs salaires ou la redistribution des profits.

Une des idées constantes chez Marx, c’est son espoir que la situation pourra être améliorée, avec des travailleurs qui conquièrent leur liberté au sein d’une société sans classes dans laquelle les moyens de production seront détenus en commun.

Puisque, dans le monde contemporain, l’un des principaux moyens de production est le logiciel, le logiciel libre correspond assez bien au système de Marx. Le code est effectivement un bien commun. Tout le monde est libre de le lire, de l’étudier, de le partager, de le remixer et le modifier. De ce fait, il est impossible que les travailleurs soient enchaînés par ceux qui les dominent dans le système de classes, puisque à tout instant chacun peut choisir d’utiliser les moyens de production, c’est-à-dire le code, à ses propres fins.

Liberté de pensée

Eben Moglen plaide en faveur de l’influence que la propriété commune du code peut avoir sur notre société, dans un discours prononcé aux Wizards of OS 3, intitulé « Les pensées sont libres : le logiciel libre et la lutte pour la liberté de pensée ».

Dans son discours, il a soutenu que « perpétuer l’ignorance, c’est perpétuer l’esclavage » (il sait vraiment tourner une phrase !). Son argument est que sans la connaissance de l’économie, sans la connaissance de l’ingénierie, de la culture et de la science – toutes ces choses qui font tourner le monde, les classes dominées ne pourront jamais espérer améliorer leur situation, ni espérer s’emparer des moyens de production.

Les logiciels libres, ainsi que le matériel libre, la culture libre et tout ce qui gravite autour du Libre, libèrent des moyens qui mettent la liberté de pensée et d’information à portée de main, si elle n’est déjà atteinte.

Les serveurs web ne sont pas limités seulement à ceux qui possèdent les moyens de production, parce que le code est libre, donc n’importe qui peut partager à sa guise n’importe quelle création culturelle de son choix. Ce peut être une simple chanson, mais ça peut aussi être le moyen de créer une monnaie mondiale, décentralisée, comme le Bitcoin, ou les plans de toutes les machines nécessaires pour construire votre propre petite ville, comme dans le Global Village Construction Set.

Ce qui importe, c’est que tout cela a été rendu possible par la propriété commune du code.

L’ordre spontané

Si vous n’êtes pas trop convaincu que le logiciel libre est un mouvement qu’aurait pu soutenir Marx, vous pourriez être surpris d’apprendre que vous disposez d’un bon argument : c’est une excellente illustration du libre-échange, cette théorie tellement chérie des capitalistes et tellement haïe des marxistes et militants anti-mondialisation sur toute la planète. Bon, peut-être pas le libre-échange, mais du moins c’est l’illustration d’une des idées majeures qui le sous-tend, celle de l’ordre spontané.

Une des principales idées du libre-échange c’est que, guidées par la main invisible du marché, les fluctuations de prix s’ajustent en fonction des efforts individuels d’une manière qui favorise le bien commun. Cette idée est étroitement associée à Adam Smith et Friedrich von Hayek, qui ont utilisé le terme d’ordre spontané pour la décrire, mais elle remonte en fait à David Hume, l’un des plus grands philosophes du mouvement des Lumières écossais.

Hume croyait qu’en l’absence d’autorité centralisée, les conventions et les traditions ressortent pour minimiser et résoudre les conflits et pour réguler les activités sociales. Contrairement à Smith et Hayek cependant, Hume croyait que les passions humaines vont au-delà du simple appât du gain et que de ces passions peuvent découler règles et conventions.

Quel rapport avec les logiciels libres ? Eh bien, c’est plutôt évident, non ? Le logiciel libre est un exemple d’ordre spontané dans le sens où l’entend Hume. Puisque les personnes qui y travaillent ne peuvent en retirer qu’un maigre profit et qu’il est distribué gratuitement, l’argent y tient peu de place. Dans le logiciel libre les communautés s’associent librement et travaillent ensemble à la création de logiciels auxquels la société dans son ensemble accorde de la valeur.

Il existe cependant quelques signes susceptibles d’influencer les projets sur lesquels les développeurs décident de travailler. Par exemple, si les utilisateurs d’un logiciel libre trouvent une meilleure alternative, ils vont probablement migrer vers celle-ci. Les développeurs, peu désireux de coder des logiciels qui risquent de n’être utilisés par personne, pourraient bien eux aussi aller voir ailleurs et travailler sur de nouveaux projets que les gens trouveront plus utiles.

De cette façon, et sans incitation au profit, les développeurs de logiciels libres concentrent réellement leurs efforts dans les domaines qui seront les plus utiles au plus grand nombre, c’est-à-dire pour le plus grand bien de la société dans son ensemble.




Pour que le Libre aille vers l’Université (Libres conseils 6/42)

Université et communauté

Kevin Ottens

Kevin Ottens est un « hacker » de longue date au sein de la communauté KDE[1]. Il a largement contribué à la plateforme KDE, en particulier à la conception des API et frameworks. Diplômé en 2007, il est titulaire d’un doctorat en informatique qui l’a amené à travailler, en particulier, sur l’ingénierie des ontologies[2] et les systèmes multi-agents. Le travail de Kevin au KDAB inclut le développement de projets de recherche autour des technologies KDE. Il vit toujours à Toulouse, où il est enseignant à mi-temps dans son université d’origine.


Introduction

Les communautés du Libre sont principalement animées par l’effort de bénévoles. De plus, la plupart des personnes qui s’impliquent dans ces communautés le font lors de leur cursus universitaire. C’est la période idéale pour s’engager dans de telles aventures : on est jeune, plein d’énergie, curieux et l’on veut probablement façonner le monde à son image. Voilà tous les ingrédients d’un bon travail bénévole.

Mais, en même temps, être étudiant ne laisse pas forcément beaucoup de temps pour s’engager dans une communauté du Libre. En outre, la plupart de ces communautés sont assez vastes et les contacter peut faire peur.

Cela soulève évidement une question dérangeante : si les communautés du Libre ne réussissent pas à attirer la nouvelle génération de contributeurs talentueux, est-ce parce qu’elles ne cherchent pas activement à étendre leur activité dans les universités ? Cette question pertinente, nous avons essayé d’y répondre dans le contexte d’une communauté qui produit des logiciels, à savoir KDE. Dans cet article, nous nous concentrerons sur les aspects auxquels nous n’avions pas initialement pensé mais qu’il nous a fallu aborder pour répondre à cette question.

Construire un partenariat avec une université locale

Tout commence, réellement, par le contact avec les étudiants eux-mêmes. Et pour ça, rien de mieux que de se rendre directement dans leur université et de leur montrer à quel point les communautés du Libre peuvent être accueillantes. À cet effet, nous avons construit un partenariat avec l’université Paul Sabatier de Toulouse  plus précisément, avec l’un de ses cursus – nommé IUP ISI (NdT : Ingénierie des Systèmes Informatiques) – axé sur le développement logiciel.

L’IUP ISI était très orienté sur les connaissances « pratiques » et avait à ce titre un programme pré-établi pour les projets étudiants. Un point particulièrement intéressant de ce programme est le fait que les étudiants travaillent en équipe « inter-promotions ». Des étudiants de troisième et quatrième années, généralement en équipes de 7 à 10, apprennent à collaborer autour d’un objectif commun.

La première année de notre expérience, nous nous sommes raccrochés à ce programme en proposant de nouveaux sujets pour les projets, et en nous concentrant sur des logiciels développés au sein de la communauté KDE. Henri Massie, directeur du cursus, a très bien accueilli cette idée, et nous a laissés mettre cette expérience en place. Pour cette première année, nous nous sommes vu attribuer deux créneaux horaires pour les « projets KDE ».

Pour créer rapidement un climat de confiance, nous avons décidé, cette année-là, d’offrir quelques garanties concernant le travail des étudiants :

  • Aider les professeurs à avoir confiance dans les sujets abordés : les projets sélectionnés étaient très proches des sujets enseignés à l’IUP ISI (c’est pourquoi, pour cette année, nous avons ciblé un outil de modélisation UML et un outil de gestion de projet) ;
  • donner un maximum de visibilité aux professeurs : nous avons mis à leur disposition un serveur, sur lequel étaient régulièrement compilés les projets étudiants, accessible à distance à des fins de test ;
  • faciliter la participation des étudiants à la communauté : les responsables des projets étaient désignés pour jouer le rôle du « client », soumettre leurs exigences aux étudiants et les aider à trouver leur chemin dans le dédale de la communauté ;
  • enfin, pour mettre le pied à l’étrier aux étudiants, nous leur avons donné un petit cours sur « Comment développer avec Qt et les autres frameworks produits par KDE ».

Au moment de l’écriture de ces pages, cela fait cinq ans que nous menons de tels projets. De petits ajustements dans l’organisation ont été apportés ici et là, mais la plupart des idées sous-jacentes sont restées les mêmes. La majorité des changements ont été le résultat d’un intérêt grandissant de la communauté, désireuse d’établir un partenariat avec les étudiants, et d’une plus grande liberté pour nous quant aux sujets que nous pourrions couvrir dans nos projets.

De plus, tout au long de ces années, le directeur nous a donné une aide et des encouragements constants, attribuant effectivement plus de créneaux pour les projets de la communauté du Libre et prouvant que notre stratégie d’intégration était juste : établir de la confiance dès le début est la clé d’un partenariat entre la communauté du Libre et l’Université.

Comprendre que l’enseignement est un processus interactif

Durant ces années à tisser des liens entre la communauté KDE et la filière IUP ISI, nous nous sommes retrouvés en situation d’enseignement afin d’assister les étudiants dans des tâches liées à leurs projets. Quand vous n’avez jamais enseigné à une classe pleine d’étudiants, vous avez sans doute encore une image de vous, il y a quelques années, assis dans une classe. En effet, la plupart des enseignants ont un jour été étudiants… Parfois même, pas le genre d’étudiant très discipliné ni attentif. Vous aviez sans doute l’impression d’être submergé : l’enseignant entrait dans la salle, faisait face aux étudiants, et déversait sur vous ses connaissances.

Ce stéréotype est ce que la plupart gardent à l’esprit de leurs années d’études et la première fois qu’ils se retrouvent en situation d’enseigner, ils veulent reproduire ce stéréotype : arriver avec un savoir à transmettre.

La bonne nouvelle, c’est que rien n’est plus éloigné de la vérité que ce stéréotype. La mauvaise nouvelle, c’est que si vous essayez de reproduire ce stéréotype, vous allez très probablement faire fuir vos étudiants et ne ferez face qu’à un manque de motivation pour participer à la communauté. L’image que vous donnez de vous est la toute première chose dont ils vont se souvenir de la communauté : la première fois que vous entrez dans la salle de classe, vous êtes, pour eux, la communauté.

Pour éviter de tomber dans le piège de ce stéréotype, il vous faut prendre un peu de recul et réaliser ce que signifie réellement d’enseigner. Ce n’est pas un processus à sens unique où l’on livre la connaissance aux étudiants. Nous sommes arrivés à la conclusion que c’est en fait un processus à double sens : vous êtes amené à créer une relation symbiotique avec vos étudiants. Les étudiants et les enseignants doivent tous sortir de la salle de classe avec de nouvelles connaissances. Il vous faut livrer votre expertise, bien sûr, mais afin de le faire efficacement, vous devez en permanence vous adapter au cadre de référence de vos étudiants. C’est un travail qui rend très humble.

Cette prise de conscience génère pas mal de changements dans la manière d’entreprendre votre enseignement.

  • Vous allez devoir comprendre la culture de vos étudiants. Ils ont probablement des expériences assez différentes des vôtres et vous allez devoir adapter votre discours à eux ; par exemple, les étudiants que nous avons formés font tous partie de la fameuse « génération Y » qui, en matière de leadership, loyauté et confiance, présente des caractéristiques assez différentes de la génération précédente.
  • Vous allez devoir réévaluer votre propre expertise, puisque vous allez devoir adapter votre discours à leur culture. Vous aborderez vos propres connaissances selon un angle très différent de celui dont vous avez l’habitude, ce qui vous mènera inévitablement à des découvertes dans des domaines que vous pensiez maîtriser.
  • Enfin, vous allez devoir vous forger des compétences en présentation ; l’enseignement consiste réellement à sortir de votre zone de confort afin de présenter vos propres connaissances tout en les gardant intéressantes et divertissantes pour votre audience. Cela fera de vous un meilleur présentateur.

Ainsi, vous deviendrez un meilleur enseignant. De plus, vous remplirez mieux vos objectifs : des étudiants bien formés, dont certains s’engageront dans la communauté du Libre.

Conclusion

Au bout du compte, pourquoi feriez-vous tous ces efforts pour établir une relation de confiance avec une université et sortir de votre zone de confort en améliorant votre manière d’enseigner ? Eh bien, cela se résume vraiment à la question initiale à laquelle nous avons tenté de répondre : 

Si les communautés du Libre ne réussissent pas à attirer de nouveaux contributeurs venus des universités, est-ce simplement dû à leur inaction ?

D’après notre expérience, la réponse est oui. Au cours de ces cinq années passées à bâtir un partenariat avec l’IUP ISI, nous avons attiré deux étudiants par année en moyenne. Certains d’entre eux nous ont quittés après quelque temps, mais certains sont devenus des contributeurs très actifs. Les autres gardent encore une certaine nostalgie de cette période de leur vie et continuent de nous soutenir même s’ils ne contribuent pas directement. En ce moment même, nous avons une équipe locale KDE qui a réussi à organiser efficacement une conférence de deux jours pour notre dernière « release party » (NdT : soirée de lancement).

Parmi ces anciens étudiants, pas un seul ne se serait impliqué dans le projet KDE sans ces projets universitaires. Nous serions passés complètement à côté de ces talents. Par chance, nous n’avons pas été inactifs.

[1] http://www.kde.org

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ontologie_(informatique)

Université et communauté

Kevin Ottens

Kevin Ottens est un « hacker » de longue date au sein de la communauté KDE[1]. Il a largement contribué à la plateforme KDE, en particulier à la conception des API et frameworks. Diplômé en 2007, il est titulaire d’un doctorat en informatique qui l’a amené à travailler, en particulier, sur l’ingénierie des ontologies[2] et les systèmes multi-agents. Le travail de Kevin au KDAB inclut le développement de projets de recherche autour des technologies KDE. Il vit toujours à Toulouse, où il est enseignant à mi-temps dans son université d’origine.


Introduction

Les communautés du Libre sont principalement animées par l’effort de bénévoles. De plus, la plupart des personnes qui s’impliquent dans ces communautés le font lors de leur cursus universitaire. C’est la période idéale pour s’engager dans de telles aventures : on est jeune, plein d’énergie, curieux et l’on veut probablement façonner le monde à son image. Voilà tous les ingrédients d’un bon travail bénévole.

Mais, en même temps, être étudiant ne laisse pas forcément beaucoup de temps pour s’engager dans une communauté du Libre. En outre, la plupart de ces communautés sont assez vastes et les contacter peut faire peur.

Cela soulève évidement une question dérangeante : si les communautés du Libre ne réussissent pas à attirer la nouvelle génération de contributeurs talentueux, est-ce parce qu’elles ne cherchent pas activement à étendre leur activité dans les universités ? Cette question pertinente, nous avons essayé d’y répondre dans le contexte d’une communauté qui produit des logiciels, à savoir KDE. Dans cet article, nous nous concentrerons sur les aspects auxquels nous n’avions pas initialement pensé mais qu’il nous a fallu aborder pour répondre à cette question.

Construire un partenariat avec une université locale

Tout commence, réellement, par le contact avec les étudiants eux-mêmes. Et pour ça, rien de mieux que de se rendre directement dans leur université et de leur montrer à quel point les communautés du Libre peuvent être accueillantes. À cet effet, nous avons construit un partenariat avec l’université Paul Sabatier de Toulouse  plus précisément, avec l’un de ses cursus – nommé IUP ISI (NdT : Ingénierie des Systèmes Informatiques) – axé sur le développement logiciel.

L’IUP ISI était très orienté sur les connaissances « pratiques » et avait à ce titre un programme pré-établi pour les projets étudiants. Un point particulièrement intéressant de ce programme est le fait que les étudiants travaillent en équipe « inter-promotions ». Des étudiants de troisième et quatrième années, généralement en équipes de 7 à 10, apprennent à collaborer autour d’un objectif commun.

La première année de notre expérience, nous nous sommes raccrochés à ce programme en proposant de nouveaux sujets pour les projets, et en nous concentrant sur des logiciels développés au sein de la communauté KDE. Henri Massie, directeur du cursus, a très bien accueilli cette idée, et nous a laissés mettre cette expérience en place. Pour cette première année, nous nous sommes vu attribuer deux créneaux horaires pour les « projets KDE ».

Pour créer rapidement un climat de confiance, nous avons décidé, cette année-là, d’offrir quelques garanties concernant le travail des étudiants :

  • Aider les professeurs à avoir confiance dans les sujets abordés : les projets sélectionnés étaient très proches des sujets enseignés à l’IUP ISI (c’est pourquoi, pour cette année, nous avons ciblé un outil de modélisation UML et un outil de gestion de projet) ;
  • donner un maximum de visibilité aux professeurs : nous avons mis à leur disposition un serveur, sur lequel étaient régulièrement compilés les projets étudiants, accessible à distance à des fins de test ;
  • faciliter la participation des étudiants à la communauté : les responsables des projets étaient désignés pour jouer le rôle du « client », soumettre leurs exigences aux étudiants et les aider à trouver leur chemin dans le dédale de la communauté ;
  • enfin, pour mettre le pied à l’étrier aux étudiants, nous leur avons donné un petit cours sur « Comment développer avec Qt et les autres frameworks produits par KDE ».

Au moment de l’écriture de ces pages, cela fait cinq ans que nous menons de tels projets. De petits ajustements dans l’organisation ont été apportés ici et là, mais la plupart des idées sous-jacentes sont restées les mêmes. La majorité des changements ont été le résultat d’un intérêt grandissant de la communauté, désireuse d’établir un partenariat avec les étudiants, et d’une plus grande liberté pour nous quant aux sujets que nous pourrions couvrir dans nos projets.

De plus, tout au long de ces années, le directeur nous a donné une aide et des encouragements constants, attribuant effectivement plus de créneaux pour les projets de la communauté du Libre et prouvant que notre stratégie d’intégration était juste : établir de la confiance dès le début est la clé d’un partenariat entre la communauté du Libre et l’Université.

Comprendre que l’enseignement est un processus interactif

Durant ces années à tisser des liens entre la communauté KDE et la filière IUP ISI, nous nous sommes retrouvés en situation d’enseignement afin d’assister les étudiants dans des tâches liées à leurs projets. Quand vous n’avez jamais enseigné à une classe pleine d’étudiants, vous avez sans doute encore une image de vous, il y a quelques années, assis dans une classe. En effet, la plupart des enseignants ont un jour été étudiants… Parfois même, pas le genre d’étudiant très discipliné ni attentif. Vous aviez sans doute l’impression d’être submergé : l’enseignant entrait dans la salle, faisait face aux étudiants, et déversait sur vous ses connaissances.

Ce stéréotype est ce que la plupart gardent à l’esprit de leurs années d’études et la première fois qu’ils se retrouvent en situation d’enseigner, ils veulent reproduire ce stéréotype : arriver avec un savoir à transmettre.

La bonne nouvelle, c’est que rien n’est plus éloigné de la vérité que ce stéréotype. La mauvaise nouvelle, c’est que si vous essayez de reproduire ce stéréotype, vous allez très probablement faire fuir vos étudiants et ne ferez face qu’à un manque de motivation pour participer à la communauté. L’image que vous donnez de vous est la toute première chose dont ils vont se souvenir de la communauté : la première fois que vous entrez dans la salle de classe, vous êtes, pour eux, la communauté.

Pour éviter de tomber dans le piège de ce stéréotype, il vous faut prendre un peu de recul et réaliser ce que signifie réellement d’enseigner. Ce n’est pas un processus à sens unique où l’on livre la connaissance aux étudiants. Nous sommes arrivés à la conclusion que c’est en fait un processus à double sens : vous êtes amené à créer une relation symbiotique avec vos étudiants. Les étudiants et les enseignants doivent tous sortir de la salle de classe avec de nouvelles connaissances. Il vous faut livrer votre expertise, bien sûr, mais afin de le faire efficacement, vous devez en permanence vous adapter au cadre de référence de vos étudiants. C’est un travail qui rend très humble.

Cette prise de conscience génère pas mal de changements dans la manière d’entreprendre votre enseignement.

  • Vous allez devoir comprendre la culture de vos étudiants. Ils ont probablement des expériences assez différentes des vôtres et vous allez devoir adapter votre discours à eux ; par exemple, les étudiants que nous avons formés font tous partie de la fameuse « génération Y » qui, en matière de leadership, loyauté et confiance, présente des caractéristiques assez différentes de la génération précédente.
  • Vous allez devoir réévaluer votre propre expertise, puisque vous allez devoir adapter votre discours à leur culture. Vous aborderez vos propres connaissances selon un angle très différent de celui dont vous avez l’habitude, ce qui vous mènera inévitablement à des découvertes dans des domaines que vous pensiez maîtriser.
  • Enfin, vous allez devoir vous forger des compétences en présentation ; l’enseignement consiste réellement à sortir de votre zone de confort afin de présenter vos propres connaissances tout en les gardant intéressantes et divertissantes pour votre audience. Cela fera de vous un meilleur présentateur.

Ainsi, vous deviendrez un meilleur enseignant. De plus, vous remplirez mieux vos objectifs : des étudiants bien formés, dont certains s’engageront dans la communauté du Libre.

Conclusion

Au bout du compte, pourquoi feriez-vous tous ces efforts pour établir une relation de confiance avec une université et sortir de votre zone de confort en améliorant votre manière d’enseigner ? Eh bien, cela se résume vraiment à la question initiale à laquelle nous avons tenté de répondre : 

Si les communautés du Libre ne réussissent pas à attirer de nouveaux contributeurs venus des universités, est-ce simplement dû à leur inaction ?

D’après notre expérience, la réponse est oui. Au cours de ces cinq années passées à bâtir un partenariat avec l’IUP ISI, nous avons attiré deux étudiants par année en moyenne. Certains d’entre eux nous ont quittés après quelque temps, mais certains sont devenus des contributeurs très actifs. Les autres gardent encore une certaine nostalgie de cette période de leur vie et continuent de nous soutenir même s’ils ne contribuent pas directement. En ce moment même, nous avons une équipe locale KDE qui a réussi à organiser efficacement une conférence de deux jours pour notre dernière « release party » (NdT : soirée de lancement).

Parmi ces anciens étudiants, pas un seul ne se serait impliqué dans le projet KDE sans ces projets universitaires. Nous serions passés complètement à côté de ces talents. Par chance, nous n’avons pas été inactifs.

[1] http://www.kde.org

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ontologie_(informatique)