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Framasoft prend rarement position sur la politique numérique de l’État. La dernière fois où nous l’avions fait, c’était il y a 10 ans, en 2016, dans un article intitulé « Pourquoi Framasoft n’ira plus prendre le thé au Ministère de l’Éducation Nationale ».
Si nous le faisons aujourd’hui, c’est parce que les débats autour de La Suite Numérique (« La Suite » : une suite d’outils libres et collaboratifs développée par l’État) nous paraissent révéler quelque chose d’important : la difficulté, en France (voir en Europe), à penser une politique publique du numérique qui soit à la fois libre, crédible et orientée vers l’intérêt commun.
Malgré sa longueur, cet article ne prétend pas aller au fond le sujet. Notre objectif est de proposer, début mars 2026, quelques clés de compréhension accessibles à un public large sur La Suite, ses critiques et les enjeux politiques qu’elle cristallise.
Pour en savoir plus sur le pourquoi et le comment de cet article, vous pouvez lire notre « Boîte noire » en bas de page.
Cet article s’inscrit dans un dossier que consacre Framasoft aux rapports entre les États et les modèles de développement et de financement des communs numériques :
- L’article présent faisant l’historique entre l’État français et le logiciel libre, et précisant la position de Framasoft quant aux critiques faites à La Suite Numérique de la DINUM
- Une (courte) tribune, parue dans l’Humanité fin janvier 2026, sur le fantasme de faire émerger, au niveau européen, un oligopole qui se poserait comme compétiteur aux GAFAM
- Un article rappelant un modèle qui a très bien fonctionné ces dernières années pour les petites communautés du logiciel libre (dont Framasoft) : les bourses NLnet (à paraître début avril 2026)
Les faits
La Suite, c’est quoi ?
La Suite est une suite d’outils collaboratifs libres portée par la DINUM pour les agents de l’État. Son objectif est de proposer un environnement de travail cohérent couvrant les usages les plus courants :

- Tchap : messagerie instantanée basée sur Matrix
- Visio : visioconférence, basé sur LiveKit
- France Transfert : envoi sécurisé de fichiers lourds
- Messagerie : mails, contacts, rendez-vous
- Fichiers : stockage et partage de documents
Mais aussi :
- Grist : gestion de données et de formulaires
- Docs : édition collaborative de documents
- Assistant IA : basé sur Mistral
Il est à noter que l’ensemble de ces logiciels sont libres.

La Suite, c’est qui ?
Faire l’historique d’un tel projet est complexe, car malgré son jeune âge, il a déjà « pivoté » plusieurs fois.
Officiellement lancée en 2024, La Suite prolonge des initiatives plus anciennes, et s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de l’environnement de travail administratif, de protection des données publiques et de réduction de certaines dépendances technologiques (la fameuse « Souveraineté numérique »).
Wikipédia date ainsi la version 1.0 de Tchap (la messagerie sécurisée) en avril 2019. Mise en place par la direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État (DINSIC), celle-ci deviendra la direction interministérielle du numérique (DINUM), quelques mois plus tard, par le décret du 25 octobre 2019.
Fin 2021, sous l’impulsion de la DINUM, c’est le projet « Sac à dos Numérique de l’Agent Public » (SNAP) qui sera annoncé (et on se félicitera au passage que ce ne soit pas le nom final du projet qui ait été retenu 😅).
La DINUM est, toujours en citant Wikipédia, « un service du Premier ministre, elle est placée sous l’autorité du ministre de la Transformation et de la Fonction publiques. Elle a pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre.
Elle est considérée comme la direction des systèmes d’information de l’État français. ».

La Suite, c’est pour qui ?
Dans cet article, nous parlons de La Suite opérée par la DINUM, destinée aux ministères et agences de l’État. Il existe d’autres dispositifs proches par le nom ou par l’esprit, notamment une Suite Territoriale pour les collectivités et LaSuite.coop pour d’autres organisations (qui fera l’objet d’un article/interview a part entière dans les semaines à venir).
Début 2026, cette Suite est déployée dans 15 ministères et de nombreuses administrations, accessible à environ 1,6 million d’agents, et utilisée chaque mois par plus de 500 000 personnes.

Il nous paraît difficile d’évoquer La Suite sans mentionner Apps.education.fr, autre suite d’outils libres portée cette fois par l’Éducation nationale.
Par souci de transparence, précisons que Framasoft intervient ponctuellement comme prestataire sur ce projet, via PeerTube, notre alternative à YouTube & co. Cette collaboration reste limitée à une petite part du financement global du logiciel. Nous citons néanmoins Apps.education.fr parce qu’il constitue, à nos yeux, un précédent important : celui d’une offre publique d’outils libres à large échelle, pensée pour un autre grand périmètre administratif. Cette suite ne bénéficie ni des moyens humains et financiers de La Suite, ni de sa force de frappe communicationnelle, ce que nous déplorons par ailleurs.
La Suite dans la tourmente
Ces deux dernières années, La Suite a suscité trois types de réactions : des alertes institutionnelles sur son coût et sa coordination, des critiques venues d’une partie de l’écosystème libre, puis des offensives plus intéressées venues des éditeurs propriétaires.
L’alerte institutionnelle de la Cour des Comptes
En juillet 2024, la Cour des Comptes publie un rapport intitulé « Le pilotage de la transformation numérique de l’État par la direction interministérielle du numérique » faisant état d’inquiétudes concernant La Suite (la mise en gras est de Framasoft) :
La faible coordination avec les besoins exprimés par les ministères pourrait se traduire par la création de produits numériques répondant imparfaitement aux besoins recensés. C’est notamment le cas de la suite numérique de l’État : alors que les premières briques de cette suite sont déjà peu utilisés et coûteux, le déploiement complet d’une alternative souveraine aux offres proposées par le secteur privé pourrait être une source de coûts croissants sans certitude quant à l’utilisation massive de cette suite par les agents. Seule une association forte des ministères, au niveau politique, doit permettre d’assurer un suivi étroit de cette suite qui doit pouvoir, si les résultats attendus d’un produit étaient insuffisants, revenir en arrière sur le déploiement d’une gamme d’outils encore mal coordonnés entre eux.
Ça pique un peu, hein ?
Pourtant, nous verrons plus loin que la situation est un peu plus complexe que cela.
La critique de l’écosystème libre
En août 2024, nos ami⋅es du CNLL (Conseil National du Logiciel Libre) publient un communiqué au vitriol contre La Suite. Il s’en suivra des échanges particulièrement houleux, notamment sur LinkedIn. Les principaux arguments du CNLL sont les suivants :
- Concurrence irresponsable : selon le CNLL, la DINUM concurrence directement les éditeurs français de logiciels libres collaboratifs, avec un avantage déloyal : 100 % de financement public, moyens marketing de l’État, exemption de qualification SecNumCloud (sur ce dernier point, côté Framasoft, on n’a pas compris, car La Suite est bien qualifiée SecNumCloud) ;
- Capacités insuffisantes et irréalistes : La DINUM n’aurait ni les effectifs, ni l’expertise, ni les moyens pour se substituer aux éditeurs logiciels, comme le démontre aussi l’échec du projet Messagerie Collaborative de l’Etat sur plus de 10 ans ;
- Vision restrictive du Libre : selon le CNLL, la DINUM réduit le logiciel libre à la gratuité et à la défiance envers les éditeurs, sans comprendre qu’il nécessite un écosystème solide et une relation équilibrée avec les prestataires ;
- Impact négatif sur l’industrie française : En opérant elle-même des services cloud et en développant des logiciels non spécifiques à l’État, la DINUM parasiterait les investissements des éditeurs privés français, décrédibiliserait le logiciel libre et favoriserait in fine les solutions américaines.
Là encore, les affirmations sont dures. Si certaines sont justes, nous verrons plus bas que certaines se sont révélées fausses ou ont été démenties par le temps.
L’offensive des acteurs propriétaires et de leurs relais
Début 2026, nouvelles attaques contre La Suite. Cette fois en provenance des éditeurs propriétaires. La Business Software Alliance (BSA), qui représente les principaux acteurs mondiaux du logiciel et du cloud, parmi lesquels figurent notamment Microsoft, Google, Amazon, Oracle, IBM ou encore Adobe (bref : pas nos copains) a publiquement mis en garde contre les orientations prises par les autorités françaises.
Les articles dans la presse spécialisée se suivent et se ressemblent un peu :
- La Suite numérique de l’État ravive le débat sur la souveraineté et le rôle du privé (Solutions Numériques)
- Polémique autour de « LaSuite » : la DINUM se défend et ne ferme pas la porte au privé (LeMagIT)
- Outils numériques : la proactivité de l’État agace le privé (Acteurs Publics)
- Suite numérique de l’état, avec un agent IA : les éditeurs crient à la concurrence déloyale (Solutions Numériques)
- Stratégie numérique : l’État est-il un éditeur de logiciels comme les autres ? (La Gazette des Communes)
Mais pourquoi un tel déferlement de critiques ?

D’après nous, la source est initialement à rechercher en juillet 2025, lorsque l’entrepreneur Tariq Krim posta (sur LinkedIn et sur son site) une analyse très critique sur le rapport entre l’Etat et « la souveraineté numérique ». Certains arguments furent même repris par… Sarah Knafo (oui oui, la députée d’extrême droite européenne, aujourd’hui candidate à la mairie de Paris), qui viendra rajouter son grain de haine (et de mensonge).
La cause, elle, est plutôt à chercher du côté de la crainte des éditeurs de solutions fermées. Voir l’État s’émanciper de leur giron pour se mettre à développer des logiciels qui fonctionnent ? Qui plus est sous licence libre ? Ça peut à terme signifier la perte de marchés importants pour eux. D’où des réactions très virulentes de leur part afin de décrédibiliser la suite logicielle de la DINUM.
Bref, c’est la mise en curée contre La Suite. Nos ami⋅es de Next.ink en feront d’ailleurs un excellent résumé (et on ne dit pas ça que parce que nous sommes cités dedans, promis !)
Prenons un peu (beaucoup !) de recul
Pour expliquer le point de vue de Framasoft, il faut faire un rapide rappel du contexte historique.
Hmm, non, en fait ce rappel ne sera pas rapide, puisqu’on va remonter jusque dans les années 60.
Notre objectif ici est de montrer les grandes lignes du rapport à l’État avec le logiciel libre, et notamment la stratégie du « Make » (« faire soi-même ses logiciels » ou « faire faire ses logiciels ») ou du « Buy » (« acheter » ou, plus souvent, « louer » ses logiciels après d’éditeurs).
Si on prend cette grille de lecture stratégique, on peut identifier différentes phases historiques structurantes. Désolé, c’est à gros traits, et sans doute pas exempts d’erreurs (n’hésitez pas à apporter vos corrections en commentaires).
Pour vous en faciliter la lecture, on vous a préparé rapidement une version plus graphique, sous la forme de chronologie.

Années 1960-70 : l’ère du « Make » souverain
- 1966 : Plan Calcul (de Gaulle) Création de la CII (Compagnie Internationale pour l’Informatique) en réaction au rachat de l’entreprise française Bull par l’américain General Electric. Et aussi au fait que de Gaulle a moyennement apprécié le fait que les États-Unis aient refusé d’exporter un supercalculateur destiné au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique) pour le programme nucléaire militaire français. Volonté explicite de souveraineté matérielle et logicielle. L’État finance massivement le développement national.
- 1967 : Création de l’IRIA (qui deviendra l’INRIA en 79) Institut de recherche en informatique et automatique. Sa vocation : développer une capacité logicielle française publique.
- 1976 : Fusion CII-Honeywell-Bull Le Plan Calcul s’essouffle. C’est le début d’un recul « pragmatique » vers des alliances avec des acteurs américains. Signal précoce que le « Make » national complet est difficile à tenir. C’est la fin du projet Unidata, qui était un grand consortium européen (CII, Siemens, Philips) surnommé « l’Airbus de l’informatique ». En s’alliant avec l’Américain Honeywell, la France a probablement sabordé l’Europe de l’informatique.
Années 1980 : le tournant de la micro-informatique et les premières externalisations
- 1982 : paf ! le PAFE (Programme d’action pour la filière électronique). C’est l’arrivée de la gauche au pouvoir. Jean-Pierre Chevènement relance une politique industrielle volontariste (Plan Filière Électronique). Nationalisation de Bull, Thomson, etc. L’État veut « faire » l’informatique. (La nationalisation, pour les plus jeunes d’entre vous, c’est quand l’État pense qu’une entreprise est suffisamment importante pour le pays qu’il vaut mieux qu’elle appartienne… à l’État. Ça doit vous paraître une dinguerie aujourd’hui, mais ça se faisait, et ça marchait pas si mal… #soupir)
- 1982-1987 : le Minitel comme « Make » réussi. Le Minitel a été un succès technique et logiciel français (développé par la DGT/France Télécom). Mais il a crée un tel effet de lock-in qu’il a retardé l’adoption d’Internet en France. Le logiciel est alors entièrement développé en interne ou par des prestataires français sous contrôle étatique.
- 1989 : début de la pénétration de Microsoft dans l’administration. Les premiers contrats-cadres avec Microsoft pour équiper les postes de travail des ministères commencent à se mettre en place. Passage progressif du macroordinateur au PC, souvent avec des logiciels américains achetés « sur étagère » (typiquement, Microsoft Word est un logiciel « sur étagère » : vous l’achetez et vous l’installez, contrairement à un logiciel « sur mesure »).
Années 1990 : le basculement vers le « Buy »
- 1994-1997 : multiplication des contrats-cadres Microsoft. L’administration française signe des contrats globaux (« contrats Open ») avec Microsoft pour la bureautique. Le « Buy Microsoft » devient la norme de fait, sans véritable mise en concurrence systématique.
- 1994 : rapport Gérard Théry sur les autoroutes de l’information. Constat que la France a pris du retard sur Internet à cause du Minitel. Théry n’était pas vraiment un visionnaire : selon lui, le fonctionnement d’Internet « n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux » et serait incapable d’offrir des services de qualité. Aucune recommandation forte sur le logiciel libre.
Années 2000 : l’émergence du logiciel libre comme alternative politique
- 2000/2001 : rapport Carcenac « Pour une administration électronique citoyenne ». Le député socialiste Carcenac recommande l’usage du logiciel libre dans l’administration.
- 2004 : contrat-cadre Microsoft renouvelé pour les ministères. En parallèle de l’expérience Gendarmerie, l’essentiel de l’administration reste sous contrat Microsoft (notamment l’Éducation Nationale). Double discours de l’État.
- 2005 : rapport du Conseil Général des Technologies de l’Information. Recommande la prise en compte du logiciel libre dans les choix informatiques de l’État.
- 2005 : la Gendarmerie nationale commence sa migration vers OpenOffice.org. La Gendarmerie abandonne Microsoft Office pour OpenOffice sur 90 000 postes. C’est le plus grand déploiement de logiciel libre dans l’administration française. (Même nos amis de LinuxFR en parlaient ;-) )
- Janvier 2004 : création de l’association Framasoft (qui existait de façon informelle depuis 2001)
- 2006 : rapport « La sécurité des systèmes d’information ». Souligne la dépendance stratégique aux logiciels étrangers, mais sans mesures contraignantes.
- 2006 : Loi DADVSI et lobbying Microsoft/industrie propriétaire. Débat sur le droit d’auteur numérique. Lobbying intense des éditeurs propriétaires. Le logiciel libre est menacé par certaines dispositions avant des amendements. Pour la petite histoire, la loi DADVSI est – pour caricaturer – la transposition dans le droit français de la directive européenne EUCD. L’association La Quadrature du Net (LQDN) a été fondée officiellement en 2008 par des militants issus de ces combats, même si plus spécifiquement pour lutter contre une autre loi : HADOPI (loi Création et Internet) et le « Paquet Télécom » européen.
- 2007-2008 : la Gendarmerie passe à Ubuntu Linux. Migration de 70 000 postes de Windows XP vers GendBuntu (Ubuntu personnalisé). Économies annoncées : plusieurs millions d’euros/an. C’est une sorte de cas d’école international.
Années 2008-2012 : tensions entre libre et lobbying propriétaire
- 2009 : 💸 contrat « Open Bar » #1 Microsoft au Ministère de la Défense. Le journaliste Marc Rees, du site PC-Inpact (ancêtre de Next.ink), révèle que le ministère de la Défense a signé un accord-cadre avec Microsoft (contrat dit « Open Bar ») permettant un accès illimité aux produits Microsoft pour environ 100 millions d’euros sur 4 ans. Ce contrat suscite une polémique massive :
- Absence de mise en concurrence réelle invoquée par les défenseurs du libre.
- Les associations du logiciel libre dénoncent une dépendance stratégique pour un ministère régalien.
- Soupçons de liens entre décideurs militaires et Microsoft (pantouflage).
- 2009 : référentiel Général d’Interopérabilité (RGI) v1.0. L’État impose officiellement l’utilisation de formats ouverts (ODF notamment) dans les échanges entre administrations. Victoire symbolique du « Make/Libre ».
- 2010 : rapport Riester sur le libre et les administrations. Le député Franck Riester (futur ministre) produit un rapport assez tiède, ne remettant pas en cause la domination des éditeurs propriétaires. Sa v2 ne vaudra, selon nous, pas mieux.
- 2011 : François Fillon annonce des investissements dans le « Cloud Computing ». Spoiler : ça sera un fiasco. On y reviendra plus bas.
- 2011 : 💸 l’affaire Louvois (logiciel de paie militaire). Arrêtons nous une minute sur cette catastrophe industrielle, parce qu’elle fait partie des « traumas » de la stratégie numérique française. Le système Louvois (Logiciel Unique à Vocation Interarmées de la Solde) est en effet un désastre économique et humain. La page dédiée Wikipédia vous donnera tous les détails, mais pour résumer :
- 2001 à 2003 : développé au départ sur la base d’un logiciel édité par l’entreprise Sopra.
- 2004 à 2006 : repris en interne par le ministère de la Défense.
- 2007 à 2008 : le logiciel est confié à l’entreprise Steria.
- 2009 à 2011 : c’est… le bordel ! À cause de nombreux bugs, le logiciel repousse sans cesse sa mise en production.
- 2011 à 2012 : le logiciel commence à être déployé, mais avec de telles erreurs qu’il fait légitimement un « bad buzz » sur les réseaux sociaux. Erreurs de paie touchant des dizaines de milliers de militaires (trop-perçus, sous-paiements, soldes à zéro).
- 2013 : le Ministre de la Défense annonce que le projet sera abandonné dès que possible et sera remplacé par un autre logiciel développé par … Sopra Steria (oui oui, la fusion des deux entreprises précédentes)
- 2016 : Louvois est définitivement abandonné. Au départ doté d’un Budget initial d’environ 80 millions d’euros, les dérapages ont été massifs. Suite à un rapport de la Cour des comptes, on parlera d’un « fiasco industriel et humain ». On parle d’une note autour de 500 millions d’euros, entre le prix d’achat et le coût des dysfonctionnements de Louvois ; cette somme ne tenant pas compte du coût de son remplaçant.
- 2012 : circulaire Ayrault : « Usage du logiciel libre dans l’administration ». Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault signe une circulaire encourageant fortement l’usage du logiciel libre. Lire l’analyse de nos ami⋅es de l’April. Elle reconnaît aussi différents groupes de travail (par exemple MIMO) qui serviront à nourrir le SILL (Socle interministériel des logiciels libres, créé la même année et produisant une liste de logiciels libres recommandés. C’est un moment fort du « Make/Libre ». D’un point de vue politique en tout cas. Parce que d’un point de vue pratique, c’est loin d’être la fête.
Années 2013-2017 : l’ambivalence institutionnalisée
- 2013 : révélations Snowden et onde de choc La preuve que la NSA a des accès privilégiés aux systèmes Microsoft, Google, etc. relance le débat sur la souveraineté logicielle. Pourtant, les achats de logiciels américains continuent.
- 2013 : renouvellement du contrat « Open Bar » #2 Défense-Microsoft. Malgré la circulaire Ayrault, les révélations Snowden, et les protestations, le contrat est renouvelé pour 4 ans. L’April dépose une demande CADA. Des parlementaires s’indignent. Le Ministre de la Défense s’en cogne.
- Soupçons de pantouflage : des cadres du ministère de la Défense rejoignent des ESN (Entreprises de Services du Numérique) partenaires de Microsoft, et vice-versa.
- 2014 : Framasoft lance sa campagne « Dégooglisons Internet »
- 2014 : 💸 Cloud souverain : les fiascos Cloudwatt et Numergy. L’État avait investi dans deux projets de « cloud souverain », issus eux-même du projet Andromède, annoncé par François Fillon (je vous avais dit qu’on y reviendrait) :
- Cloudwatt (avec Orange) : initialement doté d’un capital de 225 M€, ~150 M€ investis par l’État, service fermé en 2020.
- Numergy (lui aussi doté de 225 M€ de capital, avec SFR et Bull aux manettes) : échec commercial, absorbé, pschit, yaplu.
- Exemples du « Make » raté dans le cloud, avec des fonds publics dilapidés.
- 2015 : 💸 l’ONP (Opérateur National de Paie) abandonné. Vous n’avez pas assez de fiascos ? Bougez pas ! Lancé en 2007 pour créer un système unifié de paie des fonctionnaires :
- Coût estimé : près de 350 millions d’euros (cf page 21) dépensés avant abandon.
- Principaux prestataires : des petites boîtes comme Accenture, Sopra (oui, les mêmes que plus haut, faut suivre) ou Capgemini.
- La Cour des comptes, toujours elle, qualifie le projet d’« échec coûteux ».
- 2016 : loi pour une République Numérique (loi Lemaire)
- Encourage l’ouverture des codes sources des administrations.
- Crée un droit à l’interopérabilité (limité).
- Le logiciel libre est mentionné mais il n’y a pas de priorité au libre
, car des amendements plus ambitieux sont rejetés sous pression du lobbying des éditeurs propriétaires.
- 2015 : 💸 l’Éducation Nationale annonce un partenariat avec Microsoft. Le milieu enseignant s’indigne. L’April se mobilise.
- 2016 : Framasoft se lève et se casse.
- Suite au partenariat entre l’Education Nationale, Framasoft (dont « Frama » signifiait initialement « FRAnçais et MAthématiques ») annonce qu’elle se tourne dorénavant vers l’éducation populaire.
- Framasoft annonce la création du collectif CHATONS
- 2016 : création de la DINSIC (Direction Interministérielle du Numérique et du Système d’Information et de Communication de l’État). Sous la direction d’Henri Verdier
, qui fera un travail conséquent et de qualité, reconnaissons-le, elle pousse l’ouverture des données et des codes, et anime le SILL. - 2016-2017 : pantouflage et revolving doors documentés. Plusieurs hauts fonctionnaires du numérique quittent l’administration pour rejoindre Microsoft, Capgemini (cité… 85 fois dans ce rapport du Sénat), Sopra Steria, Atos, etc. Inversement, des cadres du privé sont nommés à des postes de décision sur les marchés IT publics.

Années 2017-2022 : l’ère Macron, discours de souveraineté, mais pratique de dépendance
- 2017 : renouvellement (encore ! ! !) du contrat Open Bar #3 Défense-Microsoft
- Troisième reconduction (qui sera notamment révélé au travers d’un épisode de Cash Investigation). L’April et des associations de logiciel libre demandent des comptes. Le ministère invoque des raisons de « compatibilité » et de « continuité de service ».
- Demande de la création d’une commission d’enquête. Dénonce la dépendance au logiciel américain dans la Défense, notamment au regard des révélations Snowden (NSA/PRISM).
- 2018 : dynamisme de « beta.gouv.fr » et des Startups d’État. Approche « Make » en rupture avec les pratiques historiques : de petites équipes agiles au sein de l’État développent des services numériques publics (Mes Aides, Le Bon Bus, Signaux Faibles, etc.). Succès reconnu internationalement.
- 2020 : scandale du Health Data Hub sur Microsoft Azure. Pensé en 2018 suite au (plutôt bon) rapport de Cédric Villani sur l’IA et mis en place en 2019, le Health Data Hub (plateforme nationale des données de santé) est hébergé chez Microsoft Azure, malgré les données de santé extrêmement sensibles de millions de Français.
- Le CNLL, l’April, des médecins, lla CNIL elle-même émettent des réserves (et on reste polis)
- Le Conseil d’État est saisi
- Framasoft publiera aussi son avis
- Le gouvernement promettra une migration vers un hébergeur européen « dès que possible », promesse non tenue pendant des années et qui ne devrait être réalisée que fin 2026.
- Pantouflage suspecté : des liens entre des décideurs du Health Data Hub et différents groupes informatiques sont pointés par la presse.
- 2019 : la DINUM remplace la DINSIC. La Direction Interministérielle du Numérique est censée renforcer le pilotage des projets numériques de l’État. Nadi Bou Hanna est nommé directeur (on n’en gardera pas le meilleur souvenir).
- 2019 : Tchap (messagerie souveraine). L’État lance Tchap, une messagerie instantanée basée sur le protocole libre Matrix, pour les agents publics. Exemple positif de « Make » sur base libre, mais au coût particulièrement conséquent.
- 2019 : doctrine « Cloud au centre » (première version). L’État commence à formuler une doctrine cloud, mais elle ne tranche pas entre souveraineté et pragmatisme.
- 2020 : COVID et explosion des achats de licences
- Achat massif de licences Zoom ou Microsoft Teams pour le télétravail des agents des trois fonctions publiques, malgré l’existence d’alternatives libres (Jitsi, BigBlueButton, Mattermost).
- Le SILL recommandait des alternatives, mais elles n’ont pas été déployées à l’échelle.
- 2020 : 💸 dérapage et queue de poisson de SIRHEN. Attendez, ça fait un peu longtemps qu’on a pas eu de fiasco logiciel, là, non ? Ça tombe bien, la Cour des Comptes (toujours elle) pointe le dérapage du logiciel de RH et paie de l’Éducation Nationale « système d’information de gestion des ressources humaines et des moyens (SIRHEN). Évalué initialement en 2007 à 80 millions d’euros, son coût a été plusieurs fois réévalué pour atteindre 323,3 millions d’euros en 2017, et 400 millions d’euros en 2020.
- 2020 : Rapport Bothorel (mission parlementaire sur les données). Recommande l’ouverture des codes sources. Peu de choses sur le « Make vs Buy ».
- 2021 : doctrine « Cloud au centre » (le retour)
- Impose la qualification SecNumCloud pour les données sensibles.
- 💸 Mais ouvre la porte aux offres de cloud américain sous licence (Bleu = Microsoft/Orange/Capgemini, S3ns = Google/Thales).
- Critiques (légitimes) : cela revient à « acheter » du cloud américain avec un vernis français.
- 2021 : suite collaborative de l’État. La DINUM développe une suite collaborative libre pour l’administration. C’est le « Sac à dos numérique de l’agent public » qui évoluera plus tard en « La Suite »
- 2021 : rapport Latombe sur la souveraineté numérique. Le député Philippe Latombe produit un rapport sur la souveraineté numérique, critique envers la dépendance aux GAFAM dans l’administration et qui appelle à systématiser le recours au logiciel libre dans les administrations publiques en faisant de l’utilisation de solutions propriétaires une exception.
- 2021 : rapport de la Cour des comptes sur les grands projets SI de l’État. Constat récurrent : dérapages budgétaires, dépendance aux ESN, perte de compétences internes. La Cours des Comptes défonce légitimement certains projets (dont les fiascos évoqués plus haut).
- 2021 : 💸 l’affaire McKinsey et le conseil informatique à l’État
- Le Sénat révèle l’ampleur du recours aux cabinets de conseil (McKinsey, Accenture, Capgemini, etc.) dans les décisions numériques de l’État.
- Rapport sénatorial « Un phénomène tentaculaire » (McKinsey cité 477 fois dans le rapport).
- Questions sur des conflits d’intérêts : McKinsey conseille l’État tout en travaillant pour Microsoft, Amazon AWS, etc.
- Révélation que McKinsey ne paie pas d’impôt sur les sociétés en France.
- Les montants dépensés en conseil (dont IT) atteignent plus d’un milliard d’euros par an.
- Novembre 2021 : Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, annonce le plan d’action du Gouvernement en matière de logiciels libres et communs numériques dans l’Administration. Si on est encore loin d’une priorité effective au logiciel libre, ce plan pose des bases encourageantes pour une administration tournée vers les logiciels libres, et les communautés qui les font vivre.

Années 2022-2026 : tentatives de rééquilibrage et résistances
- 2022 : renforcement du SILL. Le Socle Interministériel de Logiciels Libres est enrichi et mieux promu par la DINUM. Un catalogue de près de 600 logiciels libres recommandés à ce jour (mars 2026).
- 2022 : Code.gouv.fr. La DINUM lance un portail centralisant les codes sources ouverts par l’administration. Démarche positive de transparence.
- 2022 : fin du contrat Open Bar Défense ? L’April annonce que l’accord n’a pas été reconduit. Cependant, le fait est que pendant plus de 12 ans au moins (2009-2020), Microsoft aura donc été très implanté dans l’Armée. D’autant que la fin de ce contrat ne signifie pas pour autant la fin de la dépendance technologique de l’administration aux solutions de Microsoft, le ministère passera désormais par l’UGAP (Union des groupements d’achats publics), une centrale d’achat public, pour prendre sa dose.
- Janvier 2024 rapport sur le « piège Microsoft »
- Ce rapport critique la politique tarifaire de Microsoft qui bascule vers le tout cloud. Une particularité de ce rapport est qu’il a pour rapporteur Anne Le Hénanff, devenue depuis ministre en charge de « l’IA et du numérique ».
- 2024 : débats sur l’IA souveraine. L’essor de l’IA générative (ChatGPT, etc.) relance le débat « Make or Buy ». L’État met en avant Mistral AI (startup française) mais les administrations utilisent massivement les outils Microsoft (Copilot) et Google (Gemini) ou même ChatGPT (souvent en *shadow IT*).
- Fun fact : en avril 2023, Cédric O, qui venait tout juste de quitter son poste de secrétaire d’État au numérique achète 1,15 % des parts de Mistral AI pour… 176,10 €. En décembre 2023 (8 mois plus tard), ces actions sont valorisées… 23 millions d’euros. Jolie bascule. Espèrons qu’il a gardé ses actions, parce qu’elles devraient valoir autour de 130 millions d’euros aujourd’hui (mars 2026). Un rendement à 740 000 fois la mise en moins de 3 ans, ça fait combien, en pantoufles ?
- Mai 2024 : la Suite numérique de l’État est annoncée. Déploiement de La Suite (webmail, messagerie instantanée, visioconférence, édition collaborative) basée sur des logiciels libres. Objectif : équiper 2,5 millions d’agents.
- Avril 2025 : 💸 l’Europe achète pour 264 milliards d’euros en logiciels et clouds états-uniens. Le Cigref publie le rapport « La dépendance technologique aux softwares & cloud services américains : une estimation des conséquences économiques en Europe ». Le résultat met des chiffres sur ce que tout le monde savait déjà : l’Europe est droguée aux technologies US. Pourtant, d’après le CNLL, la réponse est prête et s’appelle Eurostack. Mais pour l’instant, l’Europe a du mal à passer du constat aux actes.
- Janvier 2026 : des avancées pour le libre ? Suite à une question de la député écologiste au sujet des « impacts de la migration des serveurs publics vers Windows 11 », la ministre en charge de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, répond et partage deux informations intéressantes : des réflexions sont en cours pour le développement de poste de travail libre et une évolution de la doctrine de l’État en matière d’achat public numérique.
- Mars 2026 : 💸 le Ministère de l’Éducation Nationale renouvelle un contrat avec Microsoft. Malgré les circulaires Ayrault (2012), Castex (2021), Lecornu (2026), et malgré l’existence de LaSuite et surtout de Apps.education.fr, le M.E.N. renouvelle son contrat avec Microsoft jusqu’en 2029. 🤷

Le point de vue de Framasoft
Comme on vient de le voir, l’État a souvent vanté la souveraineté numérique sans aller jusqu’au bout (c’était un peu « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais »).
Le libre a régulièrement existé comme solution crédible (à la dépendance des USA, ou aux entreprises qui facturaient 5 à 10 fois le prix), sans pour autant devenir une doctrine effective.
Pour nous, La Suite n’est peut-être pas un modèle parfait, mais ce n’est sûrement pas un fiasco. C’est une initiative publique louable, politiquement courageuse, et plus prometteuse que ne le disent ses détracteurs.
Sur la question du coût de La Suite
Mais… combien ça a coûté, en vrai ?
Pour le coût du projet, nous n’avons pas l’information (si vous avez des sources précises, n’hésitez pas à nous les communiquer en commentaire, nous amenderons l’article).
On peut cependant citer à minima ce même rapport de la Cour des Comptes, en citant la page 82 de ce rapport :
« Le coût total de déploiement était, à la fin de l’année 2023, de près de 9,3 M€ (concentré sur « Tchap » à 60 %). D’autre part, le coût annuel en maintenance était de 5 M€ (dont 40 % pour « Tchap »), sans compter les éventuels coûts des astreintes sur certains projets » (page 82 de ce rapport).
(Puis, juste après :)
« Selon la Dinum, ce niveau de dépenses doit être relativisé. Elle estime en effet que les dépenses engagées pour des licences privées ouvrant l’accès à une suite numérique (bureautique, messagerie, échange de fichiers) s’échelonnent entre 300 et 590 euros par an etpar agent. À ce jour, la suite numérique a un coût d’un peu moins de 15 M€ pour une utilisation en moyenne par moins de 200 000 agents, soit environ 75 € par agent et par an.
D’après nos informations (glanées auprès de différentes sources), La Suite, c’est environ 70 personnes travaillant sur le projet (développeur⋅euses, designers, administrateur⋅ices systèmes, chef⋅fes de projet, etc). À l’échelle de l’État, ce chiffre n’est pas très impressionnant, surtout au vu du nombre de bénéficiaires (voir plus bas).
Résumons : on sait ce qu’a coûté La Suite jusqu’à fin 2023 (en gros 10 M€). Puis la Cour des Comptes parle de 15 M€ « à ce jour », sans doute mi-2024. Après (en tout cas pour nous), c’est plus flou pour 2024 et 2025.
On sait que Tchap concentrait le gros des investissements (en gros 6 M€ jusqu’en 2023), et les 40 % restant étaient surtout consacrés à Resana et Osmose (gestion de fichiers), produits aujourd’hui « sortis » de La Suite.
Sans vouloir jouer les marchands de poissons, et en partant du principe qu’il y a eu une « montée en puissance » en 2024 et 2025, disons qu’on vous fait le total à, allez, 40 M€ et on vous offre le cabillaud en cadeau.
Si vous voulez les vrais chiffres, on vous laisse faire une demande CADA, nous on a d’autres chatons à fouetter caresser.
Est-ce excessif ?
La seule question valable selon nous est : « Est-ce que l’argent public est ici bien dépensé ? ».
Comme on l’a vu plus haut, la Cour des Comptes s’inquiétait, fin 2023, du coût de La Suite et de son faible nombre d’utilisateurs.
C’est là que notre historique peut aider à relativiser un peu.
Si on prend les coûts des trois fiascos logiciels cités plus haut (Louvois, ONP, SIRHEN), on arrive à un total de 1,25 milliard d’euros. Ou l’équivalent de plus de 30 fois notre évaluation au doigt mouillé du coût total de La Suite.
Alors évidemment, ça n’est pas un argument suffisant. Dire qu’un projet n’est pas du même ordre de grandeur qu’un triple fiasco financier et humain ne dit pas que l’argent a été bien dépensé.
Cependant, cela permet de mettre en perspective l’avis de la Cour des Comptes. Cette dernière a en effet vu l’État faire des dépenses faramineuses dans des logiciels peu, voir jamais utilisés. Ou dans des infrastructures comme Cloudwatt (150 millions d’argent public… disparus). Ou dans des cabinets comme McKinsey.
Bref, si on se met dans les souliers vernis d’un rapporteur de la Cour des Comptes, il paraît relativement logique qu’elle s’inquiète d’un nouveau dérapage. C’est son boulot.
Mais l’avis date de 2024, sur une étude qui portait, en gros, jusqu’à fin 2023. Or à ce jour (mars 2026), la situation a quand même beaucoup évoluée :
- côté « Drive », Osmose a été décommissionné et Résana laissera probablement peu à peu la place à « Fichiers »
- côté usages, la cour des comptes parlait de 190 000 utilisateur⋅ices de Tchap dans son rapport. D’après le site officiel, la messagerie compterait aujourd’hui 600 000 utilisateur⋅ices au total. Même si d’après nos informations, les comptes actifs mensuellement seraient plutôt autour de 300 000, ce qui est – à notre sens – plus qu’encourageant, sachant d’où part l’administration en termes d’usages collaboratifs.
- Dans sa dernière newsletter, la DINUM annonçait 100 000 utilisateur⋅ices de Visio en février 2026.

Donc, est-ce que le coût de La Suite est raisonnable ? Clairement, s’il n’y avait pas eu certaines itérations malheureuses avant 2023, cela aurait été largement le cas. Mais est-ce que ce coût est excessif ? D’après nous, non.
En tout cas, il nous paraît que le coût de développement (« Build ») et celui de l’exploitation (« Run ») soit, début 2026, plus que raisonnable au vu du nombre d’utilisateur⋅ices, et des impératifs de sécurité qui entourent un tel projet.
Mais alors, c’est bien ou pas ?
Oui, globalement, nous pensons que La Suite est une très bonne chose. Non parce qu’elle serait irréprochable, mais parce qu’elle constitue aujourd’hui l’une des rares tentatives crédibles de réintroduire du logiciel libre, des logiques de communs et une forme d’autonomie dans l’environnement numérique de l’État.
Typiquement, Framasoft est bien plus en faveur de solutions telles que Apps.education.fr, car le développement s’y fait avec des rapports plus étroits avec les communautés du libre. Et la réutilisation de logiciels libres existants y est bien plus forte. Pour caricaturer, on peut dire que la où la DINUM crée ce qui deviendra un commun, apps.education.fr contribue à des communs existants.
La situation est en réalité plus subtile que ça, car il s’agit plutôt de curseurs qui ne sont, pour une solution comme pour l’autre, pas positionnée aux extrêmes de l’échelle entre création et contribution. Mais vous avez l’idée.
Il y a aussi les interrogations sur l’avenir de La Suite, par exemple :
- Les équipes seront-elles pérennisées ?
- Le projet lui-même survivra-t-il aux changements politiques à venir ? (élections de 2027, mais pas seulement)
- Est-ce à la DINUM non seulement de développer, mais aussi d’opérer/héberger les différents outils ?
- Quel sera le coût du maintien du code ?
- Quelles sont les articulations qui pourront être faites avec la société civile (dont Framasoft), les entreprises, et même avec les autres États ?
Tout cela est encore en construction. Mais quand on regarde la chronologie du rapport État // Numérique, et qu’on constate que La Suite a été annoncée il y a moins de deux ans, on peut aussi se dire que les réponses viendront en leur temps.
Concernant les critiques des éditeurs libres
C’est d’ailleurs pour cela que nous comprenons la frustration que certains éditeurs de logiciels libres ont pu exprimer. « Pourquoi développer des logiciels libres (de gestion de fichiers, par exemple) alors que des solutions libres existent déjà (Nextcloud, par exemple) ? ».
Cette critique nous paraît légitime dans son principe : lorsqu’un logiciel libre existe déjà, l’État doit pouvoir expliquer pourquoi il choisit de développer ou d’assembler autre chose.
Cependant, dans la forme de cette expression, nous avons surtout entendu la vexation que leur solution libre ne soit pas retenue.
Samuel Paccoud, Chef de pôle de La Suite, répond plutôt clairement à cette critique dans le podcast « A la French » : dans une approche centrée sur l’utilisateur, il est souvent plus complexe, plus long, et souvent plus cher de travailler sur des dérivés de logiciels libres existants. Alors que construire sur des briques libres existantes, notamment les innombrables briques libres qu’il est possible d’assembler grâce à l’interopérabilité, peut être bien moins coûteux pour répondre aux besoins des utilisateur⋅ices.
Concernant les critiques des éditeurs non-libres
Mais le plus étonnant dans toute cette histoire, ça a sans doute été l’argument des éditeurs de logiciels propriétaires : « Oui, mais ça risque d’être la fin de la commande publique ! ! ! »
Tout doux, Bijou. Rappelons que ça n’est PAS le rôle d’un État de faire vivre cette commande publique. Le rôle de l’État, c’est ça :
la mission première de l’État est de permettre l’exercice de la souveraineté nationale qui appartient au peuple.
Ce n’est donc pas à l’État de financer des boîtes qui font du libre, et encore moins des boites qui font du propriétaire. C’est « logique » que l’État achète. Mais c’est pas un dû.
Donc venir couiner parce que l’État n’achèterait plus une licence Zoom (ou équivalent français), désolé, mais nous ne verserons aucune larme.
Ça serait d’ailleurs la même avec PeerTube : si l’État utilise massivement PeerTube et ne contribue pas, ça va nous fâcher, même si c’est un risque lorsque l’on fait du libre. Par contre, si l’État développe sa solution de diffusion de vidéos, en 100 % libre, et n’utilise pas PeerTube, Framasoft n’ira pas pleurnicher parce que Framasoft touche 0€. Comme tout éditeur de logiciel libre, nous aurons forcément envie de savoir pourquoi le choix serait de redévelopper une solution alors qu’une autre existe. Mais quiconque a déjà géré des projets logiciels sait que ces choix sont complexes et relèvent de nombreux facteurs.

Par ailleurs, imaginer que l’État renoncerait à la commande publique est un argument inepte. L’État va continuer à acheter des chaises, des stylos, des ordinateurs (peut être bientôt équipés Linux ?) et… des logiciels.
Regardez cette annexe du Projet de Loi de Finances 2026. Les dépenses en logiciels de l’État, c’est quand même approximativement 2 211 millions d’euros (2023) et 2 401 millions d’euros (2024) (cf page 177 du PLF). Et on ne vous parle même pas du numérique en général (les serveurs, les ordis, les souris, etc). Et là, on vient gueuler parce que l’État a investi quoi ? 30 ou 50 millions (soit 1 à 2 % du total) pour des logiciels utilisés par des centaines de milliers, voir des millions d’agents ?

Il faut savoir raison garder. Ces éditeurs on surtout perçu qu’une partie de l’énorme manne d’argent public dont ils ont largement bénéficié pendant des décennies, souvent en gonflant très largement les factures, allait être un peu moins énorme. Et ils ont donc fait de la communication du lobbying.
Et quand on connaît la capacité de lobbying des éditeurs logiciels, reconnaissons à la DINUM qu’elle a fait un choix politique courageux. Et qui est en train de payer quand on regarde l’adoption croissante des outils de La Suite.
Cependant, restons vigilant⋅es, il y a fort à parier que les Capgemini, Sopra Steria, Microsoft & co ne prendront pas cette défaite comme signifiant la fin du combat. Ils ont le temps et l’argent nécessaires pour faire pression aux bons niveaux institutionnels afin de faire abandonner un tel projet.
Y arriveront-ils ? Nous sommes prêt⋅es à parier que nous n’aurons pas à attendre 10 ans pour vous apporter la réponse.

Conclusion
Oui, certaines critiques faites à La Suite sont légitimes, notamment lorsqu’elles portent sur la réutilisation de logiciels libres existants, sur la contribution aux communs, sur la pérennité des équipes ou sur la place que doit occuper la DINUM dans l’exploitation de tels outils.
Mais non, cela ne suffit pas à conclure que La Suite serait une mauvaise idée.
À nos yeux, c’est au contraire une initiative précieuse, parce qu’elle rouvre un espace politique que l’État français a trop souvent laissé se refermer : celui d’un numérique public plus libre, moins dépendant d’éditeurs ou de cabinet de conseils dont l’objet est moins de servir la population que de se servir sur les institutions.

C’est trop long, j’ai pas le temps de tout lire
- L’État, au travers de sa Direction Interministérielle au Numérique, s’est mis a développer ses propres logiciels (libres).
- La Cour des Comptes, traumatisée par des échecs précédent, a fait son boulot en alertant sur des dérapages possibles. Mais au final, pour l’instant, les coûts n’ont pas dérapé, et ça se présente même plutôt bien.
- Les éditeurs de logiciels libres ont grincé des dents, légitimement, parce que la DINUM a fait des choix qui ne retenaient pas forcément leurs solutions développées avec amour. Mais l’État est, et bien, souverain. Et s’il serait bon que les raisons de ces choix soient transparentes et puissent être débattues publiquement, les choix faits par la DINUM nous semblent cohérents.
- Les éditeurs de logiciels propriétaires crient au meurtre, affirmant que l’État doit passer par eux pour développer les logiciels utilisés par les agents de l’État, sinon ils ne pourraient pas se payer un troisième yacht. Mais il est bon de rappeler que ce sont nos impôts qui ont déjà payé les deux premiers, alors que le service rendu était parfois catastrophique. Et que les petits choux ont encore les dents largement suffisamment acérées pour se gaver sur la bête.
- La Suite a fait largement parler d’elle dans les médias (jusqu’au New-York Times). Et ça, c’est bon pour le libre et les communs numériques.
- Au vu des statistiques d’usage, bientôt une très large partie des agents publics utiliseront des logiciels libres collaboratifs dans leur quotidien. Et ça, ce n’était clairement pas un pari gagné.
Bref, arrêtons deux minutes de cracher dans la soupe : La Suite, c’est bien. C’est imparfait. Mais c’est bien.
Boite noire
Boite noire
Cet article est déjà bien long, mais l’auteur de ces lignes s’est dit que cela vaudrait la peine de faire une « boite noire » à la Médiapart (la moustache d’Edwy Plenel en moins).
Commençons par le début. Pourquoi Framasoft prend-elle la parole sur le sujet ?
Et bien pour au moins 2 raisons.
La première, c’est que nous en avons eu assez de répéter que nous souhaitions discuter à égalité avec les politiques. En effet, être élu, c’est évidemment un pouvoir, mais c’est aussi un devoir. Celui d’être au service de l’intérêt général. Or après plus d’une décennie de discussions avec des élus locaux ou régionaux, des secrétaires d’État, ou même des ministres, nous avons (comme beaucoup) eu un sentiment d’épuisement face aux comportement parfois plein de bonne volonté, parfois empli de morgue et de suffisance. Épuisement renforcé par la technocratie intrinsèque à ce milieux, et par les calendriers électoraux, qui font qu’il est compliqué de nouer une relation partenariat saine de plus de 5 ans avec un agent de l’État.
La seconde, c’est que le plaidoyer, c’est un métier.
Et un métier à temps plein. Un métier que nous respectons beaucoup, d’ailleurs. Big up aux camarades de l’April, évidemment. Mais aussi à celles et ceux de La Quadrature, d’Alternatiba, etc.
C’est d’ailleurs un ancien camarade de La Quadrature qui avait dit à l’auteur de ces lignes qu’il fallait trouver un équilibre entre les globules blancs (qui protègent et défendent le corps humain contre les agressions extérieures) et les globules rouges (qui transportent l’oxygène vers tous les organes et tissus du corps). Les deux sont indispensables, mais il est quasiment impossible d’être à la fois (ou même successivement) globule blanc, puis rouge.
C’est aussi pour cette raison que Framasoft signe peu de tribunes. Nous sommes humain⋅es, et notre énergie de globules rouges est donc limitée. Celle-ci est donc dirigée vers nos actions, qui sont – en toute humilité – tout à fait conséquentes pour une association de – seulement – 35 adhérent⋅es (vous pouvez lire notre rapport d’activité ou regarder nos statistiques pour vous en convaincre).
Alors, pourquoi cet article 10 ans plus tard ?
Parce que les critiques adressées à La Suite nous paraissent, selon les cas, légitimes, exagérées ou franchement mal orientées. Et parce qu’au-delà du projet lui-même, ce débat dit beaucoup de la place du logiciel libre dans l’action publique.
Dans l’article, on voit que ce sont surtout les institutions (Sénat, Assemblée Nationale, Cour des Comptes) et les entreprises (du logiciel libre ou pas), qui se sont exprimées sur le sujet. Mais la société civile a peu pris la parole. C’est ce que nous essayons de faire aujourd’hui.
Nous souhaitions aussi, au travers de cet article, faire une rapide histoire du rapport entre l’État et le numérique libre. Et pour cela, nous avons fait le choix de remonter jusqu’à De Gaulle, car ce sont bien certaines décisions stratégiques de l’époque « pré-libre » qui nous ont mis dans la sauce.
Comme toute vision historique, la nôtre fait l’objet de choix et de biais. Cependant, je tiens à remercier chaleureusement Étienne Gonnu, chargé de mission Affaires Publiques à l’April, d’avoir bien voulu relire et amender cette partie là avant publication. L’April est probablement l’association la mieux placée aujourd’hui pour raconter cette histoire, et ses membres le feraient sans doute bien mieux que nous. Mais… on s’est dit qu’on allait se lancer, et que dans le pire des cas, cela donnerait envie à d’autre d’amender cette chronologie.
Enfin, pour l’anecdote, la rédaction de cet article s’est étalé sur près de trois semaines, essentiellement à temps perdu (souvent le soir et les WE). Il aura réclamé de très nombreuses heures de travail, essentiellement pour aller chercher les sources ou les vérifier (certains rapports ayant plus ou moins disparus d’Internet). Or, entre temps, les nouvelles concernant La Suite, et plus généralement la souveraineté numérique, ont continué de s’enchaîner.
-
- Le 24 février, c’était Samuel Paccoud, Chef de pôle de La Suite, qui était invité dans le podcast A la French.
- Quelques jours plus tard, le 7 mars, on apprenait que l’Education Nationale renouvelait son contrat avec Microsoft.
- Deux jours plus tard, le 9 mars, on apprend que c’est la DGFIP (les Impôts) qui pourrait migrer vers Linux
- Encore deux jours plus tard (11 mars), c’est la mise en ligne de l’audition de Henri Verdier (ancien directeur de la DINUM quand elle s’appelait encore DINSIC), entendu par la Commission « Dépendances structurelles et vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique » de l’Assemblée Nationale
Bref, « le monde il bouge, et il vous attend pas » (© OSS117), donc à un moment, il fallait bien clore cet article « critique des critiques », qui lui même fera l’objet, n’en doutons pas, de critiques (les commentaires du Framablog sont là pour ça). Si vous nous interpellez sur LinkedIn, il y a peu de chances qu’on vous réponde là-bas 😜 .
Pierre-Yves Gosset, le 13 mars 2026
SEBASTIEN BROCA
Merci pour ce super et très utile article (et bravo pour le travail historique). Pour creuser cette question du rapport compliqué entre acteurs publics et communautés développant des solutions libres et décentralisées, voir le très bon article sur Matrix/Tchap publié récemment par F. Musiani et K. Ermoshina.
Ermoshina, K. et Musiani, F. (2025). Vers une souveraineté fédérée ? Mobilisation de plateformes décentralisées pour l’autonomie numérique européenne. Réseaux, 254(6), 77-112. https://doi.org/10.3917/res.254.0077.